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Une proposition de foi ouverte à la nouveauté (MLG)

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UNE PROPOSITION DE FOI OUVERTE À LA NOUVEAUTÉ

Fondements et perspectives

Si l’on s’est mis à parler de proposition de la foi, il y a quelques années, ajoutant ce mot à celui plus traditionnel de transmission, il y a sans doute une raison. Une variation de vocabulaire vient ainsi parfois au secours de mots riches mais qui peuvent s’user ou avoir pris des connotations particulières, pour en souligner une signification oubliée ou nouvelle. Ce thème était cher à Henri Bourgeois, chargé comme on le sait, de 1972 à 1990, du catéchuménat diocésain à Lyon, c’est-à-dire de l’initiation chrétienne des adultes qui demandent le baptême. Il participait donc, à ce titre et au titre de son enseignement théologique, à la réflexion dans des instances et lieux divers et au contact de publics très différents. Les nouveaux venus à la foi étaient vraiment pour lui les prémices d’un temps nouveau pour le christianisme. En ce qui se passait avec eux et en eux , il voyait le signe qu’une proposition de la foi pouvait rejoindre les attentes d’un large publi. Il percevait là un enjeu d’époque, un appel d’avenir.

Dans la préface de son livre Seront-ils chrétiens ? , il exprime ainsi la portée de ce « ils » : « Seront-ils chrétiens ? Cela signifie : pourront-ils devenir chrétiens ? Nous sommes en effet et nous serons de plus en plus dans un monde et un temps où pour être chrétien, il faudra le devenir. Sauf exception, on n’est plus, on ne sera plus chrétien de naissance, même si l’on a été baptisé tout petit. La foi chrétienne redevient une découverte, une possibilité. (…) Il s’agit de savoir comment demain il sera possible de rencontrer le christianisme et d’y trouver une éventuelle inspiration pour vivre ».

C’est aux « contemporains, … aux groupes humains pour qui le christianisme n’a apparemment ni intérêt, ni sens » qu’il pense.

S’il y a quelque chose qui n’a pas vraiment changé depuis bientôt 40 ans, c’est bien cette situation de fond, et les effets en sont même aujourd’hui plus patents. Raison de plus pour tenter de voir ce qu’elle inspirait à Henri Bourgeois. Je le ferai en lui posant trois questions : proposer la foi : qu’est-ce ? quelle foi proposer ? qu’est-ce que cela entraîne ?

D’abord, donc, une présentation rapide du ministère concret de proposition qu’H.Bourgeois exerçait au catéchuménat. Le rituel de l’initiation chrétienne, qui est une condensation d’expérience, commence par ce dialogue avec celui qui se présente : « Que demandez-vous à l’Eglise ? - La foi », répond le nouveau venu. Il y a dans la proposition même une sorte de provocation de la part de l’Eglise. Or, si « tout est dans le commencement », comme le dit la sagesse populaire, cet échange n’est pas seulement le début d’une histoire, il en donne la forme même.

Puis je chercherai à voir ce qu’est l’objet de cette demande. Le rituel poursuit : « Que vous donne la foi ? - La vie éternelle ». Demander la foi c’est demander une vie assez vivante et vivace pour donner une solidité profonde, un fondement à la vie toujours singulière et limitée. Pour l’Eglise qui reçoit la demande, c’est être appelé à mettre en lumière le lien entre la vie désirée, annoncée par l’Evangile de Jésus-Christ, et le signe baptismal qui constitue les disciples. À quoi invite-t-on à croire ? Henri Bourgeois, dans ses dix premières années d’écriture, de 1968 à 1977, mena cette réflexion de fond à la fois pratique et théologique. Il faudra s’y arrêter, car elle reste décisive pour la proposition de foi.

Enfin, il conviendra de prendre acte de ce que comportait, pour lui, la mise en œuvre de cette proposition. Cette troisième partie sera nécessairement brève, non seulement parce que le thème choisi marque toute l’œuvre d’Henri Bourgeois, une œuvre considérable et encore peu explorée, mais parce cette mise en œuvre fait encore partie, précisément, de la proposition elle-même, lorsqu’elle devient, en cohérence avec son objet, visible ou audible et compréhensible. Alors seulement se crée une sorte d’interface indispensable entre l’invitation de l’Eglise et le public, faute de quoi la proposition risquerait bien d’être un vain mot.

Mon plan est donc simple : I - Proposer la foi, c’est-à-dire… II - Proposer la foi ou laisser venir Dieu ? III - Proposer la foi : des enjeux pour les croyants.


I - PROPOSER LA FOI, QU’EST-CE À DIRE ?

1. Deux remarques sur ce que n’est pas cette proposition,

avant de dire ce qui la constitue.

- La proposition de la foi n’est pas un commencement absolu. Elle ne part pas de rien. L’invitation nous précède tous. Les effets de l’Evangile sont en cours dans le monde. Il rejoint, de fait, n’importe qui, n’importe où, et par n’importe quel moyen, dès lors que le christianisme vit et s’exprime. La proposition commence donc par se situer comme une réponse. Une réponse à l’appel qu’éprouvent des contemporains, peut-être encore inconnus de nous, qui ne se disent pas encore croyants ni convertis, mais sont en mouvement spirituel et attendent quelque chose du christianisme. En ce sens l’invitation est acte de foi et d’espérance.

- En même temps, la proposition de foi comporte une option qui est celle des grandes confessions chrétiennes. Ce qui est visé, ce n’est pas d’abord de recruter, ni même d’intégrer seulement ceux en qui l’évangile commence à travailler, comme s’il fallait les embrigader ou les « mettre en carte » avant qu’il ne demandent leur « inscription » parmi nous. Une proposition respectueuse de la liberté de l’évangile a pour visée essentielle d’informer et de favoriser une réception effective de l’évangile. Ce qui ne peut se faire que dans une durée, avec le temps d’une découverte et d’une transformation personnelles. C’est d’un « devenir » humain et chrétien qu’il s’agit. La proposition faite est donc de l’ordre des moyens : fournir des données, proposer des expériences à vivre, inviter à certains passages structurants. Il faut s’y arrêter un peu.


2. Proposer la foi : une communication originale.

Sans entrer ici dans le détail des pratiques, je rappelle seulement les traits constitutifs de la proposition de foi initiale, telle qu’elle s’est établie ou rétablie dans l’Eglise, en France et en Europe, par la re-invention du catéchuménat, après la guerre de 1945 . Un acquis qui reste fragile.

- Proposer la foi, c’est d’abord rendre possible un dialogue original, spécifique.

Une condition sine qua non est qu’il y ait une information effective. Quelqu’un se lève pour se porter à la rencontre de certains contemporains, déjà un peu identifiés, ou seulement entrevus, ou même espérés, et il fait savoir qu’il est possible de croire. Tout autre chose qu’une recherche de clientèle ou d’adeptes ! Une sortie de soi et de ses habitudes, par d’humbles moyens : affiches, annonces, présentations brèves, déplacement physique souvent, et surtout mental et spirituel. Désir d’accueillir des attentes en même temps que d’être accueilli comme croyant. Une réciprocité se joue dès cette mobilisation qui se fait dans un espace plus ou moins public.

L’information est assortie d’une offre de rencontres spéciales. Une expression revenait souvent dans la pratique catéchuménale : espaces d’accueil et de liberté. Le terme d’espace est typique de notre monde urbain, justement parce qu’il manque en ville. Mais il vaut aussi pour le monde rural où le quant à soi peut être vécu comme asphyxiant. Et la liberté est une exigence majeure de notre culture. Un tel espace libre n’est pas nécessairement une grande organisation. C’est un temps et un lieu de rencontre entre des interlocuteurs qui s’identifient dans leur rapport à une foi cherchée et à sa possibilité. Ce qui le définit, c’est une disponibilité et un a priori de confiance plus ou moins mêlé de quelque crainte de l’inconnu, de part et d’autre, et pas tout à fait la même des deux côtés. C’est à partir de là que peut s’organiser une proposition .

Le dialogue s’établit quand la différence entre croyants et non-croyants est reconnue et devient significative. Répondre à celui qui demande que « nous aussi, on est en recherche », c’est certainement vrai, mais c’est méconnaître un peu la différence en question. Etre en recherche à l’intérieur de la foi, même s’il y a des obscurités, est en effet bien différent d’une situation où l’on ne peut prononcer le « je crois », et où, pourtant, l’on se sent déjà en direction de la foi. Les positions des interlocuteurs n’ont pas à être tranchées au point de devenir étanches, mais elles doivent pouvoir être suffisamment assumées pour que le dialogue ait lieu.

Henri Bourgeois consacrait beaucoup de temps et de soin à cette « sensibilisation ». Il invitait à instituer des « antennes » d’information et d’écoute, dans les paroisses. « Où parler de la foi ? » fut longtemps un leitmotiv de l’Espace Sainte Marie, espace de recherche en direction de ces commencements dans les années 1990. Et la proposition ne demeurait pas sans effet

- Une responsabilité chrétienne

Un deuxième trait de la proposition est d’être un acte de responsabilité chrétienne. Bien sûr elle est toujours le fait d’un ou de quelques chrétiens. Mais ceux qui s’y engagent ont le sentiment de le faire au nom d’une foi commune, et les nouveaux venus le perçoivent ainsi. Ils sont capables de donner leur confiance à quelqu’un qui vient à leur rencontre dans ce but - et cela surprend toujours les chrétiens qui y sont impliqués - car leur cette confiance va plus loin que les personnes en présence.

« Cette confiance, dit Henri Bourgeois, est essentielle pour que naisse la foi, qu’elle se structure dans la rencontre avec un accompagnateur, dans la rencontre de certains personnages bibliques significatifs, dans la possibilité que l’on a de donner son avis en écho aux paroles évangéliques ou ecclésiales que l’on a reçues » .

On peut détailler divers aspects de cette responsabilité : une foi qui s’exprime. Écouter, mais aussi « oser » dire. Pour les chrétiens, faire attention aux mots souvent nouveaux et parfois étranges du nouveau venu, en pensant aussi que les nôtres lui sont étranges ; entendre les expériences qui ont marqué, les témoignages reçus, respecter les réserves, accepter certains contentieux, patienter dans les ambiguïtés ; traduire la foi commune, peu à peu, « en commençant par le commencement », en présenter les grandes figures et les témoins proches, en faisant un travail sur le langage, celui des cultures et celui de l’actualité, en évoquant les témoins passés ou actuels ; proposer occasions et des programmes de découverte permettant de traverser des ignorances et malentendus. C’est inviter aux premiers pas dans une marche. Et c’est déjà un peu la foi. Une histoire croyante qui commence ou recommence.

La communauté confessante elle-même n’est jamais loin. Les proposants ne sont pas seuls au monde. Ils ont à faire se cohérer les témoignages et les rôles d’autres qu’eux-mêmes. C’est ce que veut dire le catéchuménat quand il parle de communauté confessante, ou Henri Bourgeois quand il se demande si l’Eglise est initiatrice . Une communauté où les chrétiens essaient d’être honnêtes dans leur foi et de se convertir à la nouveauté du Christ pour en rendre compte, ce n’est pas une question de nombre. Mais au -delà d’un petit groupe, il y a l’Eglise, complexe et ordonnée, avec sa sagesse disponible, inscrite dans des pratiques qui ne demandent qu’à être réactualisées.

En particulier c’est l’Eglise qui propose la foi en forme de parcours. Un parcours consenti. Il faut pouvoir entrer dans une durée pour s’ouvrir à un avenir non prédéfini. C’est ce que dit le vieux mot d’initiation. Les chrétiens n’aiment pas beaucoup ce terme repris d’une tradition ancienne, alors qu’il connaît une certaine faveur dans la société civile, ou a bien des analogues… Henri Bourgeois la définit en quelques mots :

« C’est un parcours qui comporte la découverte de la Bible, l’apprentissage de quelques grandes expériences spirituelles (la prière, la célébration, le pardon), une perception élémentaire de ce qu’est une communauté chrétienne et enfin la saisie globale de qu’est l’identité chrétienne. »

Tout est dit en cette formule. Entrer dans la foi, ce n’est pas seulement se convertir dans un moment donné, ou parler de la foi de temps en temps. Pour devenir croyant, il y a des découvertes à faire et des passages où l’on est invité à se décider par rapport au passé et à l’avenir. On parle d’’« étapes », à la fois spirituelles, catéchétiques, ecclésiales et symboliques. En fait, au niveau des attitudes profondes, on pourrait dire qu’il y a deux étapes stucturantes : celle qui fait passer de la demande à l’écoute, et celle qui fait passer de l’écoute à la réponse. Telle est du moins le fruit de la tradition catéchuménale réinventée . On le voit, pour devenir proposition, un « partage » entre chrétiens doit devenir un peu spécifique du fait de la situation des nouveaux. Il est clair aussi que l’on n’est plus dans le type de proposition qui peut se faire dans une initiation enfantine plus ou moins scolaire ou familiale. Ce qui crée la situation nouvelle, c’est la liberté adulte de connaître et de recevoir, et le désir d’un commencement, et c’est aussi la confiance constituée, éclairée par l’évangile et confirmée, qui rend possible le processus jusqu’à l’appel au baptême de foi.


3) Une invitation qui se diffuse :

Une proposition de foi effective n’est pas limitée par un cadre interpersonnel ou de groupes restreints, même si elle commence par là. C’est l’Eglise qui se met peu à peu en état de proposition, par ses « invitations », « dispositions » et « orientations pastorales ». Quelques termes servirent à Henri Bourgeois pour susciter et cristalliser ce souci.

- Le courant catéchuménal...

On parla de groupes catéchuménaux, d’aumônerie catéchuménale, d’assemblées catéchuménales. Il ne s’agissait pas de rêver que tout soit catéchuménat, mais d’inviter les chrétiens à intégrer un peu plus dans leur conscience la dimension catéchuménale de l’Eglise, à devenir plus conscients que le baptême, ils l’ont « reçu » et qu’ils ont à y inviter comme à une bonne nouvelle. Ne considérons-nous pas trop souvent, de fait, le baptême comme une partie de notre patrimoine ? Avoir à le proposer conduit à en découvrir soi-même la gratuité et la force structurante.

- La pastorale des recommençants.

Dès les années 1973-74, répondant à l’appel largement diffusé d’Henri Borugeois, dans l’entourage des catéchumènes, des adultes baptisés dans l’enfance mais qui étaient demeurés ou s’étaient éloignés - de quoi ? de Dieu ? de l’Eglise ? de la foi ? - disaient vouloir « s’y remettre », « recommencer ». Ni catéchumènes, ni pénitents, ni confirmands. Et cela continue, ici ou là, pour peu qu’on y prête l’oreille. Quelque chose s’est produit dans leur vie : un changement personnel, une souffrance ou une joie. Ils se sentent poussés à reprendre contact avec l’Eglise, sans bien savoir où cela les mènera. Il veulent « rouvrir le dossier », si l’on peut dire. Le chemin proposé aux catéchumènes est un appel pour eux, mais dans une situation différente, puisqu’ils sont déjà baptisés, situation qui demande à être prise en compte en ce qu’elle a de particulier.

-  Un troisième discours était celui des changements dans l’Eglise.

On ne reviendra pas sur les tout premiers exigés : le passage du latin au français, lorsque l’on eut à lire l’évangile dans des rencontres avec les catéchumènes, au début des années 1950… Aujourd’hui encore, accueillir et accompagner ces cheminements appelle à réviser certaines pratiques et à décloisonner un peu les groupes d’Eglise et même peu à peu les confessions chrétiennes.

C’était un peu l’objectif des publications Pascal Thomas-pratiques chrétiennes, des publications de catéchèse catéchuménale et une collection d’ouvrages sur les points sensibles de la vie chrétienne, pour une mise à jour des pratiques pastorales . Il y a beaucoup d’activités et de départements dans l’Eglise, et qui ont chacun leur finalité. Paradoxalement, l’accueil d’une demande est parfois le grain de sable qui dérange les rouages et pose de vraies questions. On s’aperçoit alors qu’on ne sait plus bien le sens de ce qui se fait, ou bien on ne sait pas qui s’occupe ou peut s’occuper de ce dont personne ne s’occupe : les commencements et recommencements de la foi. Et ces commencements dérangent toujours.

De même, sur le plan des relations entre Eglises, un certain nombre de dispositions communes furent prises sous la poussée des catéchumènes : reconnaissance du baptême conféré par les autres confessions chrétiennes, recherches pour les mariages mixtes, travail sur la théologie du baptême avec les théologiens de l’ERF, pour Henri Bourgeois, et intérêt partagé pour une pastorale des recommençants.

Un quatrième souci fut celui d’inscrire le christianisme comme proposition de foi (et pas seulement comme patrimoine ou norme éthique) dans le visage du christianisme. Nous avons, dans notre pays, la chance qu’une telle proposition soit possible. Il y a cependant des difficultés. D’un côté, la liberté de croire peut être dévaluée par l’opinion : suspicion, dérision, fixations traditionalistes, ou même réduction à une simple possibilité de « choix », à une consommation facultative, comme d’un produit culturel . D’un autre côté, la proposition peut être rendue inaudible dans le foisonnement et parfois les incohérences des images et discours religieux, ou la multiplicité des appels dans une Eglise éclatée est perçue par certains comme mettant tout sur le même plan : dévotions, problèmes des prêtres, baptême, venue à la foi…

Le souci de se faire mieux comprendre amena souvent les responsables du catéchuménat à en traiter avec les évêques. Et en 1981, la conférence épiscopale souhaita la création d’un département de recherche sur la foi et la communication au temps des médias, ce à quoi s’attacha H.Bourgeois, alors doyen de la Faculté à Lyon, en particulier par le groupe de recherche Médiathec, constitué en lien avec la Faculté de Théologie de Genève. Un oecuménisme théologique et pratique, si l’on peut dire, pour élaborer ce que peut être une théologie de la communication de la foi, donc aussi de la « proposition ».

Je borne là l’évocation de la pratique réfléchie et promue par Henri Bourgeois, aux divers niveaux de la recherche pastorale, pour une proposition de foi effective à ceux qui sont le plus loin. Elle a certainement marqué le contexte ecclésial des trente dernières années du 20e siècle.

Si Mgr. Dagens, dans son rapport célèbre de 1994 (1995), put dire que la pastorale catéchuménale et celle des recommençants étaient signe d’espérance pour l’Eglise, alors que numériquement elle était ou est encore, somme toute, une pratique très minoritaire, même si elle mobilise en France des milliers de chrétiens, ces propos sont du moins la reconnaissance que l’initiation et la réinitiation d’adultes sont bien lieu d’une communication positive entre Eglise et société et d’une évangélisation possible . Par là les évêques prenaient aussi acte de ce qu’une requête de liberté, et particulièrement de la liberté religieuse, était une chance pour l’Évangile, dans un monde pluraliste et multireligieux. Sans doute aussi se réjouissait-on d’une cohérence retrouvée de la séquence baptismale : parole d’abord et sacrement ensuite, alors que l’ordre inverse, hérité d’une longue histoire de chrétienté, pèse si lourdement sur ceux qui, baptisés dans l’enfance, se trouvent de fait dans l’impossibilité pratique d’être appelés et introduits à la foi.

En ce sens, la découverte que les catéchumènes ont fait refaire à l’Eglise, et qu’eux seuls pouvaient lui faire refaire, en occident du moins, c’est que la venue à la foi est liée à la liberté et à une possibilité d’initiation, deux exigences reconnues par le Concile Vatican II et pour l’Eglise universelle (Décret Ad Gentes, n° 14), une des réformes majeures sans doute, et qui est encore loin d’être entrée dans les esprits et les moeurs.


II - PROPOSER LA FOI ou LAISSER VENIR DIEU ?

Proposer de croire, c’est donc un peu le « si vis », « viens, suis-moi », de l’évangile qui se transmet à ceux qui « veulent voir » de quoi il s’agit. Mais quel en est l’objet ? quelle est cette foi ? en qui « mettre sa foi » ? « Quel est le Dieu cherché (et proposé) par les chrétiens ? » interrogeait Henri Bourgeois en 1972 . Entre 1968 et 1977, une cascade de livres et d’articles permettent de manifester les fondements de sa proposition.

Mûri dans une époque marquée par des guerres, dynamisé par le Concile - 1962, l’année même de l’ordination d’Henri Bourgeois est aussi celle de l’ouverture du Concile -, membre d’une Eglise de tradition missionnaire, muni d’une formation philosophique et théologique sérieuse, après quelques années de ministère en paroisse, Henri Bourgeois, professeur au Séminaire Saint Irénée depuis l’automne 1967, se fait connaître, en 1968, par un livre au ton d’« urgence prophétique », pour reprendre une expression chère à Bruno Chenu. C’est un livre sur le diaconat permanent, alors en cours de re-instauration et auprès duquel il était « conseiller théologique » : « Nouveau monde, nouveaux diacres » (1968). Puis paraîtront successivement : Mais il y a le dieu de Jésus-Christ (1970), Dieu selon les chrétiens et Le salut comme discours (1974), Revoir nos idées sur Dieu et Seront-ils chrétiens ? (1975), puis en 1977, un titre provocant : Libérer Jésus ; plus L’avenir de la confirmation (1972), et des titres d’articles significatifs : « Raviver le sens de l’Esprit Saint, qu’est-ce que cela change ? »(1972), « Prêtres, quel avenir ? » (1973), et « Le christianisme populaire. Un problème d’anthropologie théologique. » (1975) . Plus qu’études de sujets particuliers, ces écrits émanent d’une inspiration qui concerne l’Eglise dans son ensemble et ses fondements humains, théologiques, sacramentels, ministériels : une sorte de vision d’avenir possible, proche et lointain à la fois, et que la suite confirmera.

1) Une parole prophétique :

Nouveau monde, nouveaux diacres paraît en août 1968. Les événements de mai servirent-ils de déclencheur ? Je ne sais, mais la maturation du livre ne datait pas du mois de mai. C’est d’une novation pour l’Eglise elle-même, sur fond de « nouveau monde », qu’il s’agit. Une parole survient. Elle rompt avec un type de discours et propose un avenir, instaure quelque chose de neuf, au sens où Michel de Certeau parlait au même moment d’une « rupture instauratrice ». Les formules se cherchent : « redéfinir » la vocation chrétienne«  »dans et pour un monde nouveau« , »aujourd’hui comme à chaque époque, sous la poussée du même Esprit ". Le ton est à la fois réaliste, inspiré et déterminé :

« Notre monde n’est pas. Il n’est plus. Il n’est pas encore. Des hommes meurent à cause des guerres oubliées, trop vieilles pour avoir l’humilité de disparaître. Fatigués de la bonne conscience des riches, les pays du Tiers Monde revendiquent leur juste droit, tandis que, à New-Delhi, les pays fortunés s’organisent pour défendre leurs privilèges. L’Amérique latine s’interroge et l’Afrique du Sud se maintient. Martin Luther King est disparu. À Varsovie, à Prague, en Espagne, en Italie, à Berlin, à Paris, à Rio, à Tokyo, à Kansas-city, une internationale étudiante s’est manifestée sous le signe de la contestation. On parle de crise de civilisation, de révolte, de bouleversement, de mutation, de révolution. Les mots s’entrechoquent. Mais il ne s’agit pas seulement de porter un diagnostic. Car le monde qui se cherche est à faire et nous aussi nous sommes à faire. Ensemble, collectivement. Il faut que l’homme soit. (….) Certains souhaitent mourir parce que leur vie n’a pas de sens et d’autres luttent pour vivre afin de délivrer le sens de leur vie. Pour les autres, demain, c’est la mort d’aujourd’hui et l’inquiétant mais passionnant inédit. Notre monde n’est pas. Mais s’il est quelque jour ce sera un nouveau monde. En lui, en nous, dans les luttes et les espoirs, cette nouveauté s’annonce. Demain est notre chance et notre tâche. »

L’humanité est en question, en l’homme et aussi en Dieu. « Pour des chrétiens, un nouveau monde s’annonce. ». « Que l’Eglise soit », une Eglise qui prenne « le langage de tous » et se fasse « servante » et « libre ». Il ne faut pas oublier ce moment quand on parle de la théologie ou de la proposition de la foi chez H. Bourgeois, pas plus que lorsqu’on parle des mouvements profonds qui travaillaient la société et l’Eglise d’alors, au début d’une mise en œuvre conciliaire dont on sait combien elle a été et reste laborieuse.

2) À l’écoute de l’athéisme

Que voit le prophète ? Il s’explique.

- D’abord, il voit que les images du christianisme véhiculées depuis un siècle obscurcissent le témoignage chrétien et en prend acte. Le cri de Nietszche : « Dieu est mort », s’entend partout, dit-il. La pensée de N. et ce qu’elle a révélé ou accéléré dans le monde des idées imprègne la société. Des théologiens semblent prendre acte d’un effacement du Dieu du ciel, pour le réinterpréter dans l’horizon du monde, dans un courant auquel un titre, sans doute un peu provocateur, donnera son nom : « La théologie de la mort de Dieu » . « L’interprétation nietszchéenne du christianisme, écrit-il en 1977, est devenue une sorte d’héritage commun de l’incroyance contemporaine en occident. La perversion morale de l’Eglise, est assez souvent suspectée en ce sens que le fait chrétien paraît supposer la dépossession de soi-même, l’inflation de la culpabilité, la méconnaissance de la sexualité et finalement, comme le disait N., le besoin de vivre par intermédiaire, par médiation (que cette médiation soit celle des clercs ou celle de Jésus lui-même » .

Cette critique du christianisme et celle de quelques penseurs de la fin du 19e siècle, restera toujours présente à Henri Bourgeois. Il en soutiendra la provocation dans sa pensée et dans son ministère pastoral. Il plaidera pour une « écoute sérieuse de l’athéisme », et il invitera les acteurs du catéchuménat à « apprendre l’incroyance ». Il en révèlera les incertitudes ou les attentes en creux, les évolutions possibles. Et il dépensera une énergie prodigieuse pour modifier l’image du christianisme dans ce qu’il appelait un « large public » ou « l’opinion publique ».

- Ensuite, la proposition de la foi qu’il élabore ne sera jamais la défense et illustration d’un langage abstrait. Ce sera une réinterprétation poursuivie au cœur des difficultés ou malentendus qui paralysent la conscience croyante des gens qu’il rencontre. Non pas d’abord ou seulement expliquer des formules dogmatiques intemporelles, mais faire acte d’une bonne nouvelle critiquant les idoles du temps et construisant la relation à Dieu. La foi en Dieu, pense-t-il, est, fondamentalement et pour quiconque, un itinéraire de vérité, spirituel autant que de pensée, et pas l’un sans l’autre. Non une assurance où l’on accède par le jeu des concepts, mais une « sortie de la méconnaissance ». C’est pourquoi aussi sa théologie aura toujours ce volant de critique des idéologies et des idoles, critique patiente mais radicale, qui le rendait pour certains assez redoutable. Si prophétisme il y a, c’est celui d’un réveil de la conscience chrétienne, et en occident d’abord, afin qu’elle ose dire Dieu et son royaume dans un monde devenu multiculturel. 20 ans plus tard, il en fera le thème de son intervention dans une rencontre européenne des catéchuménats, pointant la carence tragique du sens du baptême en Occident : »Pastorale catéchuménale et conscience baptismale en Europe aujourd’hui" .

3 ) Le Dieu de Jésus-Christ

En quel dieu croire ? Le second livre d’H.Bourgeois, Mais il y a le dieu de Jésus-Christ, adressé à des étudiants et à « quelques chercheurs de Dieu, dans le réel, à partir de Jésus-Christ " indique la voie à suivre pour s’exposer à croire. Mais il y a… : la formule est empruntée au tragique grec Eschyle (5e s. av. JC) : « Mais il y a la mer - et qui l’épuisera ? » . Henri Bourgeois en fait une parabole d’espérance croyante : « Cette mer inépuisable et éducatrice pourrait bien être une parabole pour notre recherche actuelle. C’est peut-être parce qu’il y a la mer que la terre est sacrée, et c’est peut-être parce qu’il y a dieu que la terre et la mer interrogent l’homme. Il semble cependant que la terre et la mer soient actuellement bien silencieuses. « Comment avons-nous pu vider la mer ? » demande, dans Le gai savoir de Nietzsche, l’homme qui annonce la mort de Dieu ? »

La tâche consiste à prendre en compte à la fois les obstacles à la foi et le « il y a » d’une présence. À l’époque, en effet, face aux courants du marxisme, de la sécularisation et de la « mort de Dieu », se développait une sorte de « jésuisme » appuyé sur la fameuse réponse de Jésus à Philippe : « Qui me voit, Philippe, voit le Père ». « Faut-il se contenter de dire « Mais il y a Jésus-Christ » ? interroge Henri Bourgeois. Ou bien importe-t-il de dire « Mais il y a le dieu de Jésus-Christ ? ». À tellement vouloir centrer la foi sur Jésus, Dieu y est finalement comme passé sous silence. On en fait un dernier mot, alors que c’est plutôt là la question. Dans la formule Jésus est dieu, il n’est pas dit quel dieu il est. Et si l’on réciproque la formule en disant : Dieu est Jésus, on ne dit pas non plus quel homme il est. Dès lors, le mot Dieu « demeure sans emploi réel ». Et de fait, on peut se désintéresser du versant de Jésus tourné vers Dieu pour ne s’intéresser qu’à celui qui est tourné vers l’homme. Alors « le christianisme devient une adhésion à Jésus où il n’est plus question de Dieu . »

« Il n’est pas rare, dit-il encore, que s’opère une dissociation » entre le « Jésus de l’histoire et le Christ de la foi », entre celui que cherche à connaître une exégèse rigoureuse et celui qui reconnaît en ce Jésus le Verbe, Fils de Dieu incarné . La formule dogmatique est gardée, mais elle se vide de sens réel. D’où le formalisme ou l’insignifiance du discours sur la Trinité dans la prédication ordinaire . De quoi détourner de la théologie, car si le discours théologique n’embraye pas sur du réel, il est impossible de voir dans la théologie « une recherche de la vérité ».

Plus qu’un problème théologique, ou de simple catéchèse, Henri Bourgeois voit là une « difficile mutation » en train de s’opérer pour la foi en Dieu elle-même. C’est en effet le lien homme-Dieu qui est au cœur de la question. Il s’agit, estime-t-il, « d’intégrer Jésus à l’ordre du divin », et de « christianiser Dieu », deux démarches complémentaires, la seconde étant

4) Le chemin de l’expérience spirituelle

Il développe alors, dans ce même livre, une démarche à partir de l’expérience spirituelle. Une manière de parler un peu neuve dans une époque où la spiritualité paraissait encore un domaine réservé aux religieux, mais il la percevait dans nombre de contestations contemporaines du christianisme, et la reconnaissait même dans ce qu’on fustige souvent sous le nom d’« individualisme ».

« Vivre en spirituel, dit-il, c’est refuser de vivre par procuration ou d’endosser paresseusement le langage et l’expérience des autres. Il n’y a pas d’autre parti que de se porter simplement, quoique difficilement, à la source. »

Tout autre chose, donc, qu’un repli sur soi. Une manière de « faire la vérité », de « donner forme au réel » de la vie, de vivre une « transformation » et une entrée dans « plus vaste que nous ». Expérience qui se dit et se communique à travers le langage et autres ressources d’expression symbolique, et qui devient religieuse chez certains qui se laissent déconcerter par un « vis-à-vis mystérieux » venant éclairer la vie et lui donner une orientation radicale. C’est là qu’elle peut devenir chrétienne, lorsque, dans l’expérience de Jésus, elle se manifeste à nous. « La question de Dieu que porte l’expérience de Jésus, devient alors la nôtre ». Un Dieu Autre, universel, vivant et actif, appelant à un Royaume absolu, et invitant chacun à la rencontre. Il s’agit de « camper » au plus près, au voisinage de Jésus, de scruter son comportement, d’entendre sa voix, à travers les évangiles, de s’en laisser marquer, il s’agit de « s’acclimater à son expérience ».

L’itinéraire proposé est à la fois celui de Jésus et celui du croyant. Il sera développé après dix ans de responsabilité catéchuménale, dans le monument qu’est la série « Découvrir le christianisme ». Une fois ouvert le dialogue sur ce que c’est que croire, une fois prises en compte et éclairées les formes religieuses existantes, dans leurs structures symboliques et leurs différences, quelques choix organisent la proposition de l’Evangile. Et ce sont ceux d’une expérience spirituelle risquée à l’écoute d’une parole, « sur parole », si l’on peut dire.J’en indique quelques repères, qui sont devenus familiers aux accompagnateurs de commençants :

Si Jésus est parfois mythisé ou totalement inconnu, ou perçu comme image ou un « avatar », il convient donc de parler de Dieu avant Jésus pour permettre aux esprits d’objectiver leur propre idée de Dieu, et de la confronter à des données de la foi biblique et chrétienne. Il y a un aspect de premier testament dans la proposition de foi. Et les grandes figures bibliques, quelques phrases ou textes : Abraham, Moïse, un prophète, ont souvent à cet égard un rôle de révélateur.

Si le message chrétien apparaît formules abstraites, c’est qu’il convient de commencer par le message du Royaume, « l’appel de Capharnaüm » dit H. B., appel à une vie nouvelle, désirable, possible dans la confiance en Dieu, et dont l’écho se perçoit chez des chrétiens, lorsqu’ils se laissent rencontrer. Et qui détourne des idées toutes faites, mais aussi du paraître, des complicités avec la haine ou ce qui dégrade l’homme.

Si le chemin de foi est marqué par des obscurités, malentendus, conflits, c’est qu’il y a une traversée à faire pour croire. Jésus s’écarte parfois des siens et de ses disciples, il bataille avec les pharisiens, avec la foule, avec les pouvoirs. Étape décisive, qui fait dépasser les oppositions entre visage de Jésus comme Fils et comme premier-Né d’une humanité renouvelée, ne venant pas combler les désirs immédiats mais les convertissant.

Si le lien de confiance créé par les disciples avec Jésus est si fort qu’il peut se reconstituer après le scandale de la mort du Juste, être restauré par la confiance et le pardon, c’est qu’en Jésus vit le Père dont il est issu, dont il est la révélation dans l’humanité, par l’Esprit. Ainsi, peu à peu, la conscience croyante chrétienne s’engendre ou se régénère dans une maturation intérieure, lorsque, après avoir reçu les effets de la parole sur soi, la question en vient à ce qui parle en Jésus, à Celui qui parle en lui, et cette genèse ne saurait être forcée artificiellement sans dommage pour la foi même, jusqu’à ce que le sacrement la constitue en son identité.

5) Un enjeu d’époque.

Le livre Dieu selon les chrétiens fait le point sur la situation dans laquelle se trouve la « tradition », particulièrement en occident. Dans un parcours fulgurant, H.Bourgeois met en relief la trace du Nom de Dieu dans le christianisme, la signification que Jésus lui donne, les manières chrétiennes de le comprendre en chaque époque de l’histoire, depuis le Nouveau Testament, caractérisant en chacune le rapport que la foi se donne aux cultures. C’est déjà une annonce du grand livre de 1977 : Libérer Jésus, qui, lui, revisite les christologies présentes. L’histoire de la foi, donc une certaine relativité de ses formes d’expression, n’exclut pas la permanence et la constance de la tradition chrétienne, qui se retravaille sans cesse dans des contextes changeants. Pour finalement en venir à l’actualité. Reprenant une question formulée par le Père Congar : faut-il parler d’adaptation du christianisme ?, Henri Bourgeois conclut, livrant un peu son propre chemin de pasteur et de théologien :

« En fait le problème n’est pas d’adapter la foi en Dieu à une époque nouvelle. Comme si la foi, toute constituée, avait à se couler dans une culture, elle aussi bien définie. Il s’agit plutôt d’habiter l’actualité honnêtement (J. A.T. Robinson), et d’y faire surgir les questions qui s’y posent, plus ou moins obscurément (D. Bonhoeffer). Il s’agit aussi d’entrer dans le prophétisme de Jésus, si l’on pense que Dieu n’a pas de meilleur visage que celui révélé par son Fils (K. Barth). Ce double effort peut conduire au silence ou à l’attente mystiques. Il peut aussi appeler un approfondissement intellectuel, à frais nouveaux, de ce que Dieu peut signifier pour nous (K. Rahner, P. Tillich). En toute hypothèse, les solutions-miracles : messianisme, théologie de la mort de Dieu, séparation radicale entre la foi et la religion, sont sans lendemains. Peut-être le moment est-il venu de laisser Dieu être comme il le veut…. » , conclut-il.

Le dieu que révèle Jésus : le Dieu trinitaire, est vivant. Il est un acte-source mystérieux, qui a de l’Esprit, un Esprit qui remplit le monde, qui l’a conduit à s’approcher de nous. Mettre sa foi en lui, ce sera le connaître comme acte vivant nous rendant vivants et agissants .

Proposer l’expérience croyante devient alors bien autre chose qu’un plan ou un programme pastoral, fût-il soigné. C’est, pour Henri Bourgeois, une pensée de la foi qui tranche dans les ambiguïtés d’une époque, pour une parole à laisser se dire, une vie vivante à laisser prendre place.


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III - PROPOSER LA FOI : DES ENJEUX POUR LES CROYANTS

Je ne puis qu’évoquer quelques voies ouvertes par H. Bourgeois en me bornant à indiquer les développements théologiques et pratiques de cette proposition de la foi. Elles semblaient jusqu’ici des possibilités ou exigences permanentes, donc actuelles… Je perçois au moins trois directions conjointes de cette mise en œuvre : la première est le travail sur le « croire », la seconde est la nécessité d’un débat des croyances, et la troisième est l’attention aux cultures, ou plutôt le rapport de la foi aux cultures rencontrées. Autant d’enjeux croyants pour une proposition réelle aujourd’hui.

1) Le travail sur ce qu’est l’acte de croire.

Croire, parlons-en.. Aujourd’hui encore, nous le savons d’expérience, la foi est souvent ou supposée ou tabou, même dans les familles, peut-être surtout dans les familles. En parler semble dangereux : crainte de manifester des différences considérables, faites d’histoires personnelles, d’attachements ou de rejets, d’idées invérifiées ou d’ignorances, et on préfère en rester au niveau du « socialement ou ecclésialement correct ». Mais avoir à la proposer, là où des possibilités s’ouvrent, oblige à sortir de ses silences. Pour Henri Bourgeois, c’est la pensée qui ouvre le chemin. Quelques mots-clés le jalonnent :

a- D’abord, dit-il, « déconfessionnaliser le mot croire ».

Si Dieu parle là où vit la confiance, il convient de ne pas parler de la foi comme d’un canton clos de l’existence humaine. « Nous sommes habitués à identifier foi et foi chrétienne. Mais est-ce normal ? n’est-ce pas prétention de notre part ? Il y a des formes de foi non chrétiennes, religieuses toutefois : hindoue, bouddhiste, confucianiste, etc. Pourquoi n’y aurait-il pas, en deçà non seulement du christianisme mais de toute religion, une certaine attitude de base, faite de convictions dynamiques (l’homme est à libérer, la vie est à partager, l’avenir est à accueillir, etc.) qui ne sont pas entièrement prouvables, mais qui sont capables d’orienter l’existence, de la transformer et de se formuler en projets concrets ? » (ibid.).

Présenter la foi chrétienne comme une détermination de cette foi fondamentale, et non comme un en soi, est un déplacement important. La foi n’est plus alors considérée ni reçue comme un bloc de principes ou de dogmes déjà formulés, absolus, dont on ne sait trouver ou donner la clé, mais comme une orientation nouvelle modifiant une attitude commune de la condition humaine. Ce n’est pas la fin des dogmes, mais la fin d’un certain dogmatisme de la formule, et du tout ou rien. Ce n’est pas réduire l’événement du Christ, mais le rendre à son lieu de révélation : l’être humain, et l’être humain en conversation et peut-être en conversion..

b- Ensuite, guérir l’esprit, du moins chez les chrétiens d’une génération où certaines oppositions avaient tendance à s’ériger en scissions. HB. préfère penser par mode de « tension » que d’oppositions.

- l’opposition entre « foi et religion », assez durcie parfois, venue d’analyses de la sécularisation occidentale et des philosophies de la « sortie de la religion », qui aboutissent à faire de la foi une abstraction et à sous-évaluer le religieux comme domaine de l’expérience humaine. H.Bourgeois constate que « la foi se produit habituellement comme conversion de la religion, comme évangélisation du besoin religieux », là où se vit un « manque » fondamental" (Dire le salut, p. 127).

- l’opposition entre foi et vie, ensuite. « Mettre la foi dans la vie », une expression de chrétiens habitués, et que les nouveaux venus à la foi trouvent, quant à eux, étrange… Pour eux, la quête de la foi est « dans la vie ». Leur problème est de constituer cette foi, de la mûrir ou de s’approfondir en elle, non point de l’identifier à tel ou tel aspect de leur vie.

- enfin, l’opposition entre foi et intelligence, quand la foi est perçue comme revendication déçue de preuve (« la foi, la religion, tout ça c’est du baratin »,) comme s’il n’y avait aucune rationalité dans la foi dès lors que le divin ne se détecte ni ne se démontre, - ou quand elle est identifiée à un choix affectif, émotionnel, qui peut aller jusqu’à des formes dures, exaltation, illuminisme, fanatisme ou sectarisme, avec, d’ailleurs parfois, des retournements soudains…

c-À partir de là H.Bourgeois développe une argumentation sur le croire pour faire apparaître les « données anthropologiques » profondes de la foi : le manque humain radical, le désir profond d’altérité, de transcendance, de gratuité, et finalement une ouverture de l’intelligence à ce qui la dépasse. Il y a là, me semble-t-il, un domaine à la fois traditionnel, et assez original dans la théologie contemporaine, avec ses deux ouvrages : Croire parlons-en, et Comment sait-on que l’on a la foi ? On est dans une sorte d’apologie moderne, cette forme de dialogue qui traite des écarts par rapport aux « opinions » ; intégrant l’affectif, l’émotionnel, l’exigence de preuve, par l’apport d’une pensée dans la foi. « La foi, c’est aussi de la pensée »… Une propédeutique du croire, ou même parfois de thérapie de l’esprit, pour restaurer le crédit du croire dans l’opinion courante, fruit des constants dialogues dHenri Bourgeois avec « ceux qui étaient loin », « en difficulté », ou « en recherche ».. Cela l’amène à plaider pour un recommencement y compris pour des chrétiens tellement habitués à ne pas dire ou ne pas apprendre à dire leur foi…, à dévaluer même par principe cette intelligence de la foi qui permet la parole, comme si elle n’était pas elle-même « acte », lorsqu’elle est vraie. Il ira jusqu’à dire que : « Une société où n’existent plus des lieux, des occasions, des courants d’échange sur ce que l’on croit, est-elle autre chose qu’une société totalitaire, asphyxiante ? Que l’emprise totalitaire soit celle d’un parti, d’un homme, d’une ambiance générale, si l’individu ne peut plus débattre de ses questions religieuses, un de ses droits fondamentaux est aliéné. » (Croire, parlons-en, 1981, p. 40)

d-Enfin, ce travail de mise à jour du croire se double d’une réflexion sur ce qu’est le « connaître » dans la foi. Dans quelques grands articles sur la foi, parus pour la plupart dans les revues Concilium et Catéchèse, Henri Bourgeois argumente pour réhabiliter une forme de connaissance dans la foi. Il ose montrer que la foi est compatible avec certaines obscurités, ou même un certain « doute », au moment même où elle s’affirme. Il ne fait d’ailleurs qu’emprunter à la liturgie le « nous osons dire », qu’il répétait souvent, et toujours avec un certain ton… Ainsi il devient possible de comprendre qu’il y ait des évolutions ou des mutations du croire, avec le risque de dérives ou de fixations. Et aussi qu’il y ait une certaine objectivité dans la foi, même si elle est complexe, faite de réception des Ecritures et de la tradition, de débat et de vie en Eglise, mais toujours finalement, confiance en celui qui en est le commencement et la fin : le Christ.

2) Le nécessaire débat des croyances

Ainsi comprise, la foi n’est pas un cri, elle n’est pas non plus que « tendresse », pas plus que simple affirmation ou pure adhésion. Elle naît certes « dans le corps » , titre un article d’H.Bourgeois, mais elle touche aussi aux représentations et en suscite de nouvelles qui lui permettent de s’approfondir, de faire jouer des critères du vrai et de se communiquer. Cela suppose à la fois que l’on prenne en compte des questions et que l’on puisse éprouver les réponses en leur solidité. C’est donc une exigence de débat, et le mieux serait qu’il ne soit pas condamné à rester en l’intime de chacun, en son particulier….

- Les questions, H.Bourgeois en était familier. Il les accueillait ou les posait, souvent de façon simple et radicale, en forme de : « qu’est-ce que cela veut dire ? ». Elles viennent pour une part des héritiers du christianisme. Revoir nos idées sur Dieu reprend et examine l’usage des titres donnés à Dieu : « Père », « providence », « autorité », et même « amour », etc. Dans la même ligne, vingt ans plus tard, des billets écrits pour des journaux paroissiaux furent regroupés sous le titre : Questions sur la foi : celles posées par un large public chrétien sur la foi, la violence dans la bible, l’Eglise pour quoi faire ? la tombe vide ? les chrétiens et la politique ? parler de Dieu en famille ? ou dialoguer entre chrétiens de différentes confessions…

Elles viennent aussi et de plus en plus du dehors : des sciences humaines, « Le Dieu Père et la théologie » , des rapports entre « croyants et non croyants », des « multiples visages » de Jésus, des « regards non chrétiens sur Jésus » , de la « demande spirituelle » aujourd’hui. Son livre : Libérer Jésus est en fait un état de « la » question que pose à la théologie et donc aussi à la pratique, la diversité des christologies actuelles dans le monde. C’est elle aussi qui inspire un autre maître-livre d’Henri Bourgeois : Je crois à la résurrection du corps (1981).

En fait, à travers ces questions, il s’agissait de la « mise à jour » de l’identité chrétienne et de la capacité des chrétiens à témoigner de leur foi aujourd’hui. Si la foi est vécue comme une réponse libre à une invitation de Dieu lui-même, le « sens de la foi » (sensus fidei) est une aptitude qui en découle et le magistère ne peut qu’intervenir à l’intérieur de ce sens de la foi auquel il participe lui aussi . D’où les travaux sur les sacrements de l’identité chrétienne : baptême et confirmation notamment, sur les laïcs et la diversité des chrétiens dans leur rapport à l’Eglise. La foi devient exercice d’une « capacité » donnée par Dieu, dans une légitime diversité de dons, des cultures diverses et des évolutions toujours possibles. Un exercice à la fois nécessaire, en une époque où la prise de parole est devenue un droit et un devoir dans la société, et toujours risqué, qui s’effectue en dépassant les ambiguités et les particularismes comme les opinions ambiantes. Une ppropriation toujours limitée, renvoyant à un absolu eschatologique, car nous sommes en chemin (homo viator…).

3) L’attention aux cultures

L’attention aux cultures n’était évidemment pas chez Henri Bourgeois simple mode, curiosité ou folklore. C’était une recherche permanente, avec 30 ans de cours à l’IPER sur Cultures et christianisme, une documentation énorme, intégrant apports de voyages et de lectures diverses, travaux d’étudiants, de missionnaires et chercheurs . De quoi était faite cette attention ?

- Il s’agissait d’abord d’identifier un système culturel, de le recevoir, non comme un bric-à-brac, une accumulation incompréhensible de particularités énigmatiques, mais comme une cohérence plus ou moins souple de représentations et de valeurs autour d’un noyau qui concerne à la fois le rapport à l’invisible, à soi et aux autres, et qui donne aux individus marqués par cette culture, une vision de la vie, une sagesse, un style, un art, une fierté, du courage, en somme : une identité. Ce travail de compréhension l’amena d’abord à décrire des types de cultures. Le livre Foi et cultures fait un bilan de ces analyses, en ce qui concerne l’Occident. Avant que, dans les dix dernières années, H. Bourgeois ne développe des dialogues avec les sagesses d’Asie (Yoga et Bouddhisme).

Parmi les types de cultures coexistant en Occident : populaire, humaniste, rationnelle et technique et « nouvelles cultures », il était particulièrement attentif aux dernières : les nouvelles cultures, quoique plus difficiles à saisir parce que en constante évolution. Il en étudiait leur rapport au corps, à la nature, au temps, et leur façon d’intégrer les symboliques, alimentées par le « marché commun du religieux » de notre époque. Une façon de croire allergique aux dogmes, aux concepts, à la durée, avec des conséquences considérables sur la conscience commune. Ses propositions à l’Espace Sainte Marie (Lyon 7e) furent marquées par ce souci et ces dialogues permanents.

En ce qui concerne les cultures du monde, en particulier les cultures populaires - sa prédilection à cause de la facilité qu’elles ont à tisser des liens - Henri Bourgeois observait que la question de Dieu n’y est pas toujours la première question. Les premières concernent la mort, des morts, la communication avec les morts et le rapport avec l’au-delà qui en découle, la question du mal, de la maladie, et ce qui leur est lié : les maléfices, les envoûtements, les influences diaboliques, etc. Questions existentielles, dont le discours sur Dieu ne peut faire table rase, qui structurent les mythes et les rites et donc les sociétés où le rapport aux ancêtres et les structures collectives se transmettent par l’initiation. Plusieurs de ses ouvrages et articles s’en font l’écho.

- H. Bourgeois ne se contentait pas d’observer : il cherchait ce que pouvait être le rapport de la foi aux cultures. Il n’était jamais étonné de ce qui rend parfois des gens allergiques aux discours des chrétiens, lorsque ceux-ci sont perçus par eux comme é« manant d’une »autre culture" qui se substituerait à la leur ou la diaboliserait. Et il militait pour que les chrétiens puissent parfois s’interroger sur les refus que certains contemporains opposent à leur expression croyante, et se demander si les rejets subis s’adressent à la foi, ou plutôt à une expression culturelle qui pour les chrétiens va de soi, mais qui pour d’autres, est simple fait de culture.

Le rapport de la foi aux cultures est autre chose, dit-il, que simple « inscription » d’une expression croyante dans telle culture, où la foi peut rester « passive ». Autre chose, même que « contribution » active à une culture, ce qu’elle est souvent, massivement, pour les chrétiens actifs. Il s’agit d’aller jusqu’à reconnaître dans les cultures ce qu’il appelle une « provocation positive à la foi » chrétienne. Et il en montrait l’exemple, qu’il s’agisse de l’au-delà tel que pensé dans certains systèmes de croyances, du sens du corps dans le yoga, de l’interprétation du divin dans la non-dualité bouddhique qui trouve un réel écho en occident, ou encore de la nouvelle « religiosité » ambiante, lorsque le langage religieux devient celui des pouvoirs, du sport, de la séduction médiatique ou de l’argent.

- Comment se laisser provoquer par le multiculturalisme et le brassage actuel des cultures ? La question le hantait. On parle beaucoup de « pluralisme » culturel. Mais au-delà des intentions ou « façons de parler », comment est-il réellement possible ? « Sans minimiser la foi chrétienne, y a-t-il un modèle commun de la foi » qui permettrait aux croyants de communiquer, se demandait Henri Bourgeois. Si dans le christianisme même, la « tendance des autorités religieuses, quelles qu’elles soient, bloque ensemble l’unité de la foi et l’unité culturelle », comment avancer vers un pluralisme ? Et il répétait l’enjeu souligné en 1970, mais, en 1990, considérablement élargi. Il n’est pas sûr qu’il ait, aujourd’hui, été dépassé, ni même affronté.

« Il fut un temps où l’objectif semblait être de renouveler ou d’approfondir sa foi pour la rendre apte à correspondre avec la culture. L’autre objectif qui apparaît désormais, c’est qu’il soit possible de devenir croyant, quand on ne l’est pas par tradition familiale, dans les cultures actuelles » .

C’est pourquoi, il se rendit, durant ses vingt dernières années, particulièrement attentif à la culture des médias, avec les articles « Théologie et médias » , « Renouveau des théologies de l’image » et « La nouvelle évangélisation : contraintes et ressources et contraintes médiatiques » .

Pourquoi ce grand silence de la plupart des théologiens sur l’image aujourd’hui, interroge-t-il, alors que le langage de la foi de la tradition utilise l’image, y compris pour parler du Christ, « image du Père » ? L’image, souvent suspectée dans la tradition judéo-chrétienne, et non sans raison, a sans doute, pense-t-il, un peu changé de nature avec les médias. « La TV ne se contente pas de reproduire le réel, elle le met en scène, elle le recadre, le ré-imagine » . Elle peut même tendre à effacer la frontière entre réel et imaginaire. Ce qui pose une vraie question sur l’historicité de la foi. Jésus peut-il devenir image sans perdre toute historicité ? D’où des questions sur l’incorporation des images telle qu’elle se pratique dans la communication ecclésiale (catéchèse, célébration ou relations publiques). C’est d’une « manifestation » qu’il est question désormais, plus même que d’une « reproduction » du réel.

Sa grande expérience des nouveaux entrants dans la foi lui faisait dire que le Dieu catéchuménal était souvent, à moins d’être très marqué par des fixations psychiques ou culturelles, non un dieu qui fait peur mais un dieu bon. Un dieu puissant, au sens de agissant, pas un dieu amorphe. Et tel mot de nouveau venu disant qu’à son avis, que Dieu soit agissant « c’était bien la moindre des choses ! » le réjouissait. Il allait jusqu’à dire qu’il y avait peut-être une image naïve de Dieu, certainement pas le dieu de la métaphysique, mais un dieu un peu instable, avec une face sombre, qui peut aller jusqu’à un certain dualisme ; pourquoi permet-il le mal ? pourquoi n’est-il pas assez puissant contre le mal ? La christianisation, disait-il, apporte à cette perception de dieu la confiance en un fondement permanent (la création), des signes (événements qui fondent la vie de chacun, sacrements), une espérance . Le souci de proposer la foi renvoie donc chaque chrétien à ce qu’il fait et à ce qu’il atteste en présence d’autres, chrétiens ou non, mais il nous renvoie aussi nous les chrétiens et les communautés diverses que nous formons tous ensemble, aux mots et aux images avec lesquels nous voulons témoigner. C’est là dessus que je terminerai cet exposé - trop long et trop court à la fois.


Bruno Chenu, dans un recueil d’articles publié sous le titre Au pays de la théologie (1979), cite un mot de Heinz Zahrnt : « une notion théologique ne peut être autre chose qu’une expérience coulée dans la réflexion » (p. 10), et il montre comment cette réflexion, toujours seconde, enracinée dans la pratique, s’élabore aussi à distance d’elle, parce qu’elle effectue un discernement exigeant au nom même de la Parole de Dieu, et en tension avec le ministère. L’expression me semble bien convenir ici.

Parler de proposition de la foi est bien plus qu’un slogan chez Henri Bourgeois. C’est une notion théologique et pastorale née de la foi en la gratuité de Dieu qui se propose et nous transforme, opérant une dynamique, de proche en proche. Non point domination, mise aux normes, ou langue unique, mais lumière croissante, saveur de la langue et levain des cultures.

J’en souligne en quelques mots la pertinence.

a-Dans un temps où l’on ne peut plus être chrétien sans le devenir, cette théologie rappelle ce que risque parfois d’oublier une prédication unilatérale de l’« amour », que, comme le disait Ignace d’Antioche, « si la charité est l’accomplissement (de la vie avec le Christ), la foi est le commencement ». Nous serons certes jugés sur l’amour, mais nous ne pouvons rien communiquer de ce qui aimante, traverse ou transfigure l’amour, sans la foi. C’est sans doute ce que l’Esprit a inspiré à l’Eglise en l’amenant contre vents et marées, et souvent contre ses propres habitudes, à faire attention à des demandes de foi venues d’adultes, puis de jeunes et d’enfants non chrétiens . L’Esprit travaille dans le monde et nous précède, le Christ parle à des non chrétiens, et l’indifférence même a quelque chose à nous dire de lui.

- Dans une époque de « communication » généralisée, l’appel ressenti à proposer la foi rappelle les chances et les risques de la communication, y compris médiatique. Ressources inédites et inimaginables de libération, mais aussi risque de se vider de contenu, de se replier sur elle-même comme en miroir, de servir des idoles civiles ou religieuses, de devenir une sorte de religion au service des convoitises du monde. À charge pour les chrétiens d’y introduire une parole de révélation, parole qui « tranche » dans les ambiguïtés du

- Dans un monde ouvert où les frontières ont tendance à s’abolir, avec les questions que cela pose pour le devenir des individus, la mission d’enraciner l’évangile appelle plus qu’une pédagogie, plus même que du dialogue inter-religieux. Elle a sans doute besoin d’évangélisateurs qui soient un peu théologiens-prophètes, en prise sur les cultures, c’est-à-dire éveillés et éveilleurs de la parole, dans des lieux de débats ouverts. Pas seulement par la prédication, ou plutôt par une autre forme de prédication qui s’aventure dans le tissu social existant hors des églises. Et peut-être y a-t-il là un art nouveau à approfondir pour ceux qui y seraient appelés.

- Dans un monde où « Jésus est livré aux cultures », selon une heureuse expression d’Henri Bourgeois , où la foi ne peut plus se dire fidèlement par le seul énoncé des dogmes, et où l’annonce de la résurrection elle-même gagne à se transmettre en « propositions » compréhensibles (comme il le fait lui-même, en 24 propositions, dans la finale de Je crois à la résurrection du corps), où l’espérance est confrontée à la mort des utopies, la façon courageuse d’Henri Bourgeois d’unir sans cesse la quête du fondamental et le relatif, la pratique croyante et la réflexion rigoureuse, reste sans doute un chemin obligé pour tous ceux qui se sentent attelés à œuvrer pour une proposition de la foi compréhensible, fidèle, et ouverte à la « nouveauté » de la conversion au Christ qui vient de l’avenir.

Nul doute que cette pensée, enracinée dans des pratiques en constant travail de réflexion, et en prise sur le contexte culturel et ecclésial, ne soit une ressource, encore aujourd’hui, pour que nous formions, là où nous sommes, ce que Henri Bourgeois disait de l’Eglise : « un milieu de proposition de la foi » . Sans doute une autre manière de dire sa mission première d’Evangile dans la culture qui est la nôtre. (MLG.)

MLG., Valpré,

6es Journées Bruno Chenu, 16 mai 2009


Voir aussi : Découvrir le christianisme (2 tomes) ; Guide pratique de l’animateur catéchuménal ; Revoir nos idées sur Dieu ; L’action catéchuménale (1973-1990) ;

Et l’article : Catéchèse et Théologie

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