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Une place pour la pensée théologique

UNE PLACE POUR LA PENSÉE THÉOLOGIQUE

En mai 1989, dans un contexte de sécularisation croissante en Europe, on parlait beaucoup de « nouvelle évangélisation ». Devenue un leitmotiv du pape Jean-Paul II, l’expression suscitait cependant quelques difficultés, non que les chrétiens contestent la permanence et actualité de la mission d’évangéliser, mais la place faite à l’exigence de pensée dans ce courant, et donc aussi à la théologie, leur semblait faire difficulté. Henri Bourgeois, qui allait bientôt cesser son ministère diocésain au catéchuménat pour créer un espace de recherche pour des recommençants, analysait ainsi la complexité des enjeux. Un article d’expérience, mesuré et éclairant sur des questions qui habitent encore bien des chrétiens. AHB


DÉCIDÉMENT, la théologie se trouve aujourd’hui en difficulté ! Du moins quand elle est chrétienne et tout particulièrement catholique. En France et aussi en Europe, sa voix est pour l’heure peu perceptible. Son travail est souvent décrié. En bien des cas, son rôle est mis en cause.

Une telle situation n’intéresse pas seulement un club restreint d’intellectuels. Elle affecte en réalité la signification et l’avenir du christianisme. Je crois donc qu’elle peut avoir de l’importance pour une large part du peuple chrétien et même de l’opinion publique. C’est pourquoi je voudrais en analyser très brièvement la portée. En échappant autant que possible aux polémiques et aux crispations de la conjoncture et en essayant de prendre un peu de recul par rapport aux événements.

Bien entendu, le dossier en question est complexe. Des modi-fications du paysage intellectuel dans le christianisme sont en cours de réalisation. Le terrain est donc mouvant. Par ailleurs, le contexte français n’est pas forcément le plus éclairant ou le plus suggestif pour distinguer les vagues de fond des agitations superficielles. Enfin, des tensions entre certains groupes de théo-logiens et les autorités ecclésiales catholiques alimentent, ces der-niers temps, les médias sans que les enjeux du débat soient tou-jours facilement compréhensibles.

Je voudrais proposer quelques points de repère. Et, pour cela, j’aimerais aller tout de suite au point essentiel : la raison d’être ou le statut de la réflexion théologique. Deux constats actuels invitent à procéder de la sorte. D’un côté certains chrétiens de ce temps ont tendance à court-circuiter cette forme de réflexion, au nom de l’expérience immédiate de la foi ou dans la ligne d’une dénonciation de la raison moderne. D’un autre côté des respon-sables ont tendance à contester la manière dont bien des théolo-giens comprennent leur responsabilité et leur tâche.


LA RÉFLEXION THÉOLOGIQUE MISE HORS CIRCUIT

Il est des catholiques qui suspectent la pensée théologique en raison même de son caractère intellectuel, rationnel et par con-séquent critique. Emerveillés par l’Evangile dont ils vivent, par-fois fascinés par leur récente conversion, souvent aussi désireux d’une adhésion chrétienne qui ne se perde pas dans des analy-ses tenues pour secondaires ou stériles, ils entendent faire l’éco-nomie de la théologie. Au moins sous la forme habituelle qu’elle a en Occident, celle d’une réflexion sur les conditions et les impli-cations de la foi dans un contexte culturel donné.

Ce n’est pas le lieu de discuter les motifs que se donne plus ou moins explicitement une telle attitude. On peut évidemment accuser la théologie d’être trop formelle ou trop tatillonne et de susciter par là même le désintérêt ou le refus. Mais, à mon sens, le problème a des racines plus profondes. Même s’il ne faut pas en grossir l’importance et la fréquence, la mise hors circuit de la théologie constitue une sorte de fait de société à l’époque pré-sente. Etant entendu que, par ailleurs et dans d’autres perspec-tives, la réflexion théologique garde évidemment du crédit et de l’influence.

Pourquoi certains chrétiens sont-ils aujourd’hui portés à vouloir se passer de la théologie ? J’ai l’impression que leur propos relève de deux inspirations assez différentes que l’on gagne à distinguer.

- Leur réaction peut être tout d’abord motivée par un goût de l’immédiat ou du spontané. Dans cette perspective, la foi est un don gratuit de Dieu que rien ne peut ni ne doit justifier ration-nellement. La Bible est alors lue et reçue en direct, sans le détour d’une interprétation quelque peu « savante ». La confession de foi a une autorité qui est garantie par celle de Dieu. On veut dès lors la tenir à l’écart de tout commentaire ou de toute analyse qui l’énerveraient.

En outre, notamment chez des convertis de fraîche date, le passé de la pensée chrétienne et de la tradition pèse fort peu. Il est peu connu et surtout il n’importe guère. La présence actuelle de Dieu suffit à nourrir la foi et à entretenir son enthousiasme.

Dans cette même logique empiriste, certains estiment d’ailleurs ne devoir retenir du contenu de la foi que ce qui correspond à leur expérience, c’est-à-dire à ce qu’ils éprouvent ou ressentent en accueillant la Parole de Dieu ou en écoutant le témoignage d’autrui.

Le plus souvent, cette attitude n’implique pas à proprement parler une critique de la théologie. Elle conduit plutôt à contourner la réflexion théologique. On n’a pas d’attrait pour une pensée que l’on juge trop pesante et presque encombrante. Ce n’est pas que l’on soit opposé à tout effort d’intelligence ou de formation. Mais ce que l’on recherche relève plus de la méditation ou de l’homélie que d’une élaboration outillée et argumentée.

- Encore une fois, je ne dis pas que cette attitude soit aujourd’hui la plus répandue. je la tiens simplement pour notable et pour symptomatique. En toute hypothèse, il ne faut pas la confondre avec une autre manière de comprendre le christianisme qui lui ressemble en apparence, mais qui relève d’une inspiration assez différente. je veux parler de la dénonciation actuelle de la raison.

Celle-ci est considérée comme abusivement prétentieuse ou subtilement réductrice lorsqu’elle s’introduit dans le champ de la foi. D’ailleurs, ajoute-t-on, le rationalisme produit ces mêmes effets mortels dans l’ensemble de la culture moderne et scienti-fique. Nos sociétés seraient asphyxiées par la domination des objectivités soi-disant démontrées. Les valeurs de la subjectivité et de la liberté seraient recouvertes par la chape de plomb du calcul, de la rentabilité et de l’efficacité.

Le moment serait donc venu de rompre la pseudo-alliance de la raison et de la foi. Il s’agirait de rendre à cette dernière sa liberté et son audace créa-trice pour qu’elle puisse joyeusement entrer dans l’effort et la joie d’une « seconde évangélisation » de l’Europe. Alors pourrait naître une nouvelle théologie, moins entichée des sciences humaines, moins critique dans ses analyses et plus immédiatement porteuse de la louange divine.


LA RESPONSABILITÉ DE PENSER

On voudra bien excuser le caractère schématique des descriptions précédentes. Mon propos n’est pas de multiplier les nuances ou les références, mais plutôt de faire apparaître deux mises en question de la théologie aujourd’hui : au nom de la foi et de son immédiateté et par refus de la raison et de son détour ambigu. Il y a là deux attitudes, de soi distinctes, qui ont, dans la pratique, une connivence et produisent un effet conjoint.

Mon souci n’est pas non plus de tenter une défense et illustration de la théologie contre des tendances à l’irrationalisme ou contre un procès souvent rapide intenté à la raison. je me pro-pose plutôt d’indiquer comment la conjoncture actuelle oblige la théologie, sous toutes ses formes, en tous ses usages, à une plus grande exigence.

Il s’agit en effet de la vérité de la foi chrétienne. Est-il possible que le don de Dieu en Jésus-Christ ne s’incarne pas, ne s’humanise pas, jusqu’à prendre forme intelligible, autant qu’il est possible ? Autrement dit, une foi chrétienne qui ne serait pas suffisamment porteuse de pensée serait-elle assez humaine pour pouvoir être chrétienne ?

L’intelligence de la foi n’est pas question facultative. Elle touche à ce qu’est l’acte de croire pour les chrétiens. C’est un don, certes, mais ce don qui n’est pas produit par l’homme s’inscrit dans les formes de l’humain et par conséquent dans le travail et le détour de la pensée. Il y a là un mouvement statutaire de la foi en christianisme. Il n’est pas négociable. Etant entendu, bien sûr, que les réalisations de la pensée à laquelle la foi donne lieu peuvent varier considérablement selon les groupes, les personnes ou les moments de l’histoire.

Que la théologie, telle qu’elle existe ou telle que l’on croit la connaitre, pèche parfois par formalisme ou prurit critique, je le concède sans difficulté. La réflexion théologique est toujours relative, donc limitée et perfectible. Mais ce qui est en jeu va plus loin que cette appréciation. La mise en cause présente de la théologie porte sur sa raison d’être ou sa légitimité. Et c’est sur ce point que la question est grave. A cause de leur foi, les chrétiens seraient-ils en mesure d’échapper à la responsabilité humaine et commune de la pensée ?

Ou encore, auraient-ils accès à des formes de pensée qui échapperaient par enchantement aux difficultés communes du moment et qui, à la limite, n’auraient guère de points communs avec celles de leurs contemporains ? Que la rationalité soit aujourd’hui en difficulté, voilà qui est clair. Mais faut-il pour autant disqualifier la raison moderne en méconnaissant ce qu’elle continue de nous apporter, au risque de faire cause commune avec des sensibilités spirituelles et culturelles pour le moins ambiguës ?

Il n’y a pas si longtemps, il fut question en catholicisme de ce que l’on faisait de l’héritage de Vatican II. J’ai parfois l’impression que les catholiques pourraient se poser une question ana-logue à propos de Vatican I ! Ce concile du XIXe siècle défendit en effet courageusement la raison et la pensée contre leurs détracteurs. Se peut-il qu’aujourd’hui, en inversant cette attitude, on en vienne à opposer la foi et la raison ? Et si la raison se fait parfois errante ou maladroite, est-ce un motif pour ne pas l’aimer et ne pas coopérer à son devenir ?


EXIGENCES PRÉSENTES DE LA PENSÉE CHRÉTIENNE

Il serait prétentieux d’esquisser ici un cahier des charges de la pensée rationnelle travaillant théologiquement à l’intérieur de la foi, au service du monde et des Eglises. Il est du moins possible d’indiquer brièvement quelques points urgents.

- Tout d’abord je noterai que le type de réflexion qu’est la théologie cherche à éviter les simplismes, les évidences naïves, les approximations usuelles, les propos si patinés qu’ils en sont usés. Ce n’est pas là un souci prétentieux à l’égard du don de Dieu ; c’est bien plutôt un service de ce don pour qu’il puisse être reçu en plus grande vérité. Quand cessera-t-on de dire que la théologie complique indûment la foi, alors qu’elle est souvent un travail qui rend possible la foi ?

Les questions critiques que pose la réflexion théologique, ce n’est pas la théologie qui les invente le plus souvent ; on les entend dans la rue, on les lit dans les journaux. Penser, c’est alors prendre l’Evangile au sérieux en faisant tout le possible pour qu’il puisse être réellement entendu.

- Une deuxième exigence présente me semble porter sur la pratique. Depuis Kant, l’époque moderne cherche à donner une valeur de pensée aux choix des personnes et des groupes sans en rester aux affirmations de principe. L’opération est difficile, comme le montrent bien aujourd’hui les débats éthiques ou encore les réévaluations pastorales de l’évangélisation. Elle demande l’instauration de débats effectifs, un indispensable réalisme et aussi un investissement institutionnel sans lequel les plus beaux projets demeurent lettre morte. Les chrétiens de ce temps sauront-ils prendre part, aussi largement que possible, à cette recherche et y apporter leur propre contribution ?

- Enfin, troisième urgence, la réflexion croyante ne peut éviter de se demander si elle ne laisse pas en jachère trop prolongée certains terrains que la pensée ne peut longtemps méconnaître. Au nombre de ces espaces non entretenus, il faut citer ce qui touche aux questions fondamentales, philosophiques - celles des valeurs ou des finalités ; celle aussi de la réalité en ce qu’elle a de radical et dont s’occupe traditionnellement l’ontologie. On dit qu’après Nietzsche et Heidegger, la métaphysique ne peut plus être ce qu’elle fut jadis. Certes. Mais on se contente souvent de le dire sans entreprendre assez le travail patient visant à constituer une nouvelle ontologie, celle dont nous avons besoin, quelles que soient nos adhésions éthiques, politiques ou religieuses.


LES RESPONSABLES ECCLÉSIAUX ET LA THÉOLOGIE

Mais la situation actuelle de la théologie soulève un autre problème, celui que manifestent dans l’opinion publique les tensions entre certains théologiens et le Cardinal Ratzinger ou quelques évêques. Il me semble que ce second aspect du problème ne doit pas être isolé du précédent. Au fond, ce qui rend la question délicate, c’est qu’au même moment la théologie en certaines de ses formes est mise en cause par une partie des fidèles catholiques et une partie des responsables ecclésiaux. La conjonction n’est pas aléatoire : les deux contestations se renforcent l’une l’autre.

Si l’on essaie de comprendre ce qui se passe exactement quand des théologiens écrivent à Rome pour protester contre certaines attitudes ou certaines affirmations des responsables catholiques au plus haut niveau, ou quand le Cardinal Ratzinger estime que les théologiens tendent à jouer un rôle exorbitant par rapport à la responsabilité des évêques, il faut commencer par noter que la théologie a plusieurs rôles dans l’Eglise. D’une part elle inspire les actes des évêques et du magistère et elle en assure la justification intellectuelle ; d’autre part elle a un rôle propre pour entretenir dans le christianisme une réflexion sur le sens de l’Evangile à un moment donné. Par conséquent, nul dans l’Eglise n’a le monopole de la réflexion théologique. Simplement, le rôle et, en tout cas, la tendance dominante de la théologie ne sont pas les mêmes selon que celle-ci est plus ou moins proche de la responsabilité épiscopale et papale. Cela se comprend. La pensée n’est jamais déconnectée totalement du contexte où elle se réalise et du statut des personnes qui réfléchissent, quels que soient les soucis d’objectivité que les uns et les autres cherchent à avoir. La théologie, toute théologie, est toujours relative.

De ce point de vue, le binôme évêques-théologiens est sans doute commode mais réducteur. Car la théologie appartient aussi, sous des formes évidemment variées, au peuple chrétien. Celui-ci est aussi appelé à penser et ne s’en remet pas seulement à ce que évêques et théologiens seraient censés méditer pour lui et à sa place.

Par conséquent, les tensions entre théologiens et responsables pastoraux ne sont que la face visible d’une situation beaucoup plus complexe. La liberté de pensée des baptisés intervient moins visiblement mais réellement, que ce soit dans certains discrédits de la théologie académique ou dans la non-réception de certaines affirmations autorisées émanant du magistère.

Il reste que la théologie des théologiens et celle des évêques sont en pratique les plus repérables et les plus souvent affrontées aujourd’hui. Il est donc possible (même si c’est risqué) de s’en tenir à ce débat.


DES INQUIÉTUDES RÉCIPROQUES

On ne gagne rien, en cette affaire, à généraliser trop vite. Il est clair que les tensions en question n’opposent pas deux corps engagés dans leur intégralité, celui des évêques et celui des théologiens. Des nuances élémentaires s’imposent ici. Précisément parce que les évêques et les théologiens n’ont, les uns et les autres, ni des pensées ni des attitudes tout à fait homogènes. Mieux vaut donc considérer que les heurts dont il s’agit sont le fait de certains théologiens (il est vrai, en nombre notable) et de certains évêques (sans doute en nombre non moins notable).

Dans ces limites, comment comprendre le débat ? Certainement pas en en faisant des questions de personnes. Le facteur personnel entre évidemment en ligne de compte pour expliquer certaines sensibilités ou certaines susceptibilités, mais il n’est pas déterminant.

Faut-il alors chercher du côté d’une opposition corporatiste, si l’on ose employer ici ce mot ? Y aurait-il des réactions partisanes visant à défendre un pouvoir ou un statut de part et d’autre ? A nouveau, il me semble que cette manière de voir est beaucoup trop courte.n En fin de compte, elle a d’ailleurs quelque chose de dérisoire, s’agissant de l’Eglise : l’objectif évangélique ne peut être de cet ordre.

Je pense donc que l’écart entre certains évêques et certains théologiens ne tient pas à ce que les uns et les autres défendraient leur rôle, mais a pour motif l’idée que les uns et les autres se font de leur rôle et, par conséquent, du rôle des autres.

Dans cette perspective, on perçoit pourquoi il y a tension. Des évêques, singulièrement dans l’entourage du pape, ont tendance à attendre des théologiens le service immédiat et limité de commenter leurs propos et de les faire recevoir par le peuple. Inversement, les théologiens estiment normal que leurs responsabilités dépassent ce rôle et puissent aller jusqu’à prendre des distances par rapport à certaines déclarations officielles. On peut lire cette situation d’une façon complémentaire, en fonction de l’annonce de l’Evangile. Les évêques ont parfois le sentiment que les théologiens ne prennent pas assez en compte certains éléments de tradition ou certains soucis de prudence pastorale. Inversement, les théologiens ont parfois l’impression que les évêques (certains d’entre eux) tiennent le rôle théologique pour secondaire, voire gênant, et qu’ils ne reconnaissent guère à ce rôle l’indispensable liberté de pensée qu’il requiert.

Bien entendu, il serait maladroit et injuste de dire que les uns ont plus le sens de l’Eglise que les autres ou que ceux-ci sont plus attentifs au monde à évangéliser, tandis que ceux-là sont plus soucieux de l’Eglise à gérer. Ces suspicions enveniment le débat sans rien faire avancer.


LA FONCTION ÉPISCOPALE ET LA FONCTION THÉOLOGIQUE

Si l’on veut entrevoir l’enjeu de ces tensions, sans s’arrêter à des éléments superficiels, il me semble qu’il faut se demander si l’épiscopat concentre en lui toutes les responsabilités ou s’il peut accepter que la théologie, au moins sous sa forme technique et argumentée, se constitue comme une instance de pensée et de réflexion ayant quelque autonomie.

Grosse question, on s’en doute ! Et qui ne va pas être résolue en quelques mois. Mais elle pourrait bien avoir un grand intérêt ecclésiologique.

Certes, dans la tradition chrétienne, les évêques ont un ministère global, significatif du Christ. Vatican Il a souligné pour le catholicisme cette conception. A ce titre, les évêques ont une responsabilité doctrinale. Selon le mot du Cardinal Ratzinger, ils sont « maîtres de doctrine ». La séparation des pouvoirs dont s’enchantent les démocraties politiques modernes n’est donc pas une norme ecclésiale ! Mais la régulation d’ensemble dont le ministère épiscopal a la charge n’implique pas une centralisation ou une concentration qui seraient d’ailleurs irréalisables.

N’est-il donc pas utile pour l’Evangile, pour le monde à évangéliser et pour l’Eglise évangélisatrice, qu’à côté de la fonction épiscopale existe une fonction théologique, non pas indépendante d’elle mais, à cause de l’Evangile, dotée d’une réelle autonomie, à la mesure de sa responsabilité ?

En d’autres termes, ne faut-il pas qu’à côté de la théologie que développent les responsables ecclésiaux, existent d’autres formes de réflexion théologique, celles des théologiens et celles du peuple chrétien en sa diversité ? Ce pluriel ne doit pas étonner. Il ne nie pas l’unité ecclésiale, il ne contredit pas le rôle propre du magistère ; il signifie simplement que, dans la commune vocation évangélique et dans la responsabilité de penser qui appartient à chaque chrétien, les rôles sont différents et les perceptions non identiques.


LE CHRISTIANISME À LA FIN DU SIÈCLE

Les défis que rencontre l’Evangile en ce temps sont multiples. Le problème de la réflexion théologique n’a donc ni exclusivité ni privilège ; mais il est, pour sa part, lourd de conséquences. Ce qui le rend particulièrement aigu, c’est la rencontre actuelle entre plusieurs mises en cause de la théologie :
- au nom de l’immédiateté de la foi,
- au nom d’une critique de la raison,
- au nom de la responsabilité du magistère, de l’épiscopat et du pape.

Mais la conjoncture n’est pas sans intérêt. Elle invite à redécouvrir
- comment la foi implique la pensée
- comment la raison a place au cœur de toute réflexion,
- enfin comment le ministère pastoral peut susciter la liberté évangélique du jugement au lieu de la suspecter.

Pour une bonne part, ces redécouvertes restent à faire.

Seront-elles assez avancées avant que le siècle ne se termine ? On peut légitimement se le demander.

Et pourtant le temps se fait court. Il ne faudrait pas qu’une fois de plus la théologie s’exile hors de l’Eglise catholique, pour pouvoir honorer sa vocation au service de la vérité.

Henri BOURGEOIS,

Faculté de Théologie de Lyon,

Etudes, mai 1989

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