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Un nouveau nom de la charité. (M.B.)

Un nouveau nom de la charité

« La communication, ce pourrait bien être l’un des nouveaux noms de la charité ou de l’amour. »


(||inserer_attribut{alt,JPEG})Tous ceux qui ont approché Henri Bourgeois – dans le cadre de son enseignement universitaire ou de son activité pastorale, notamment auprès des « recommençants » – ont été frappés par ses talents de « communicateur », au meilleur sens du terme. Bien sûr, il savait exposer clairement sa pensée, en adaptant ses propos au niveau et aux intérêts culturels de ses auditeurs ; mais il excellait davantage encore dans l’animation des débats. Chacun se sentait écouté, accueilli, quelles que soient ses options ; Henri l’aidait à formuler sa pensée et à l’articuler à celle des autres participants. Puis il faisait la synthèse des thèses en présence, non sans énoncer modestement mais fermement sa propre position… Et la merveille des merveilles, c’est que la réunion s’achevait toujours à l’heure prévue, sans qu’on ait à « jouer les prolongations » ou à donner, ici ou là, des coups d’« accélérateur » !

On sait aussi qu’Henri Bourgeois a largement contribué à introduire en France la « Théologie pratique » : une recherche de l’intelligence de la foi, qui ne se déduit pas des textes bibliques et des acquis de la Tradition, mais qui s’élabore à partir d’une réflexion sur l’agir chrétien ou profane. On ne s’étonne donc pas qu’il ait élaboré une « théologie de la communication », dont on peut trouver des échos dans le livre qui fait la synthèse de ses travaux : Intelligence et passion de la foi (L’Atelier, Desclée de Brouwer, 2000, p. 273-310).

Une page de l’ouvrage – intitulée « Bref message aux communicateurs chrétiens » (op. cit., p. 300-301) – est particulièrement éclairante. En fait, il ne s’agit pas d’un texte suivi, mais d’un « abstract » de la préface que notre ami avait rédigée pour Paroiss’Com, un « guide pratique pour les communicateurs chrétiens qui œuvrent dans le tissu de base des paroisses et groupes » . Ces sept phrases clés commentent le jugement initial : « La communication, ce pourrait bien être l’un des nouveaux noms de la charité ou de l’amour. » Cependant, le familier des théories de la communication n’a pas de peine à repérer que chacune des affirmations d’Henri commente un des points du très classique Schéma de la communication de Jakobson (dont le principal intérêt est d’être critiqué et dépassé !)


Il est clair qu’Henri a en tête le « message » (ce qui est transmis par l’« émetteur » de la communication à destination du « récepteur »), lorsqu’il affirme : « La communication c’est le travail et aussi le charme de la mise en commun ». Communiquer, ce n’est pas « transporter de l’information », comme on le ferait de n’importe quel matériau. Le mot l’indique, mais on l’oublie trop, communiquer, c’est faire en sorte qu’une communauté d’idées, de sentiments… s’instaure entre la personne qui émet le message et celle qui le reçoit. La dimension ecclésiale est donc inhérente à la communication du message chrétien. Et, plus profondément, la Révélation, toutes les formes d’Alliance entre Dieu et l’homme sont de l’ordre de la communication. « La communication telle que nous la vivons, écrit Henri, peut manifester quelque chose du mystère de Dieu (communiquer, ce peut être une visitation évangélique. Les chrétiens croient que Dieu est lui-même communication). »

Cependant, si la communication est essentiellement une rencontre, elle n’est pas sans effet sur l’un et l’autre de ses protagonistes. L’« émetteur » est présent, qu’il le veuille ou non, au message qu’il exprime, et le ou les récepteurs à qui il s’adresse ne le laissent pas indemne : « Communiquer, écrit encore Henri, c’est devenir soi-même en s’exposant à autrui. » Sensible, selon toute vraisemblance, aux lacunes du schéma de Jakobson (destiné au départ aux techniciens du télégramme, et qui ignore, donc, toute dimension de dialogue !), Henri souligne fortement la nature relationnelle de la communication : « La communication, ce ne sont pas seulement des machines, mais aussi des êtres humains qui se branchent sur des réseaux de circulation et d’échanges. » La communication étant une réalité humaine, s’interroger sur son fonctionnement ne peut consister à l’analyser comme un dispositif mécanique, en se contentant de repérer ses éléments et l’interaction de ceux-ci. On défigure la communication en oubliant que c’est fondamentalement une relation de sujet à sujet : l’émetteur et le récepteur sont des personnes. Il y a perversion de la communication, chaque fois que l’émetteur traite le récepteur comme une chose (« lavage de cerveau », propagande totalitaire, publicité abusive…). Il n’est pas sûr que la communication du message chrétien ne soit pas tombée parfois dans de tels travers !


Du même coup, la communication, comme toute relation de personne à personne, appelle une éthique, et Henri Bourgeois en a bien conscience : « La communication suscite parmi nos contemporains une éthique (honnêteté, tolérance, débat) et aussi une spiritualité séculière (ouverture à l’imprévisible, sentiment d’appartenance…) ». On note au passage que les dimensions éthiques et spirituelles évoquées par Henri sont marquées par la « modernité ». Au XIXe siècle, un catholique bon teint aurait plutôt parlé de docilité, de certitude, de tradition immuable, d’unanimité de l’écoute, pour qualifier une communication fidèle à l’esprit du christianisme !

Henri Bourgeois semble songer aux opérations d’encodage et de décodage que comporte l’acte de communication, lorsqu’il affirme : « La communication est une école de réalisme, où l’on croise des fantasmes et des illusions, et où l’on cherche à ne pas se laisser envoûter. » Ailleurs, il parlait de « perception des illusions communicationnelles ». Les codes de la communication sont des langages qui ont leurs règles de fonctionnement mais aussi leurs limites. Ils ne sont jamais totalement transparents à leurs intentions et appellent donc une attitude critique de la part de leurs utilisateurs, émetteurs comme récepteurs. Précisément pour faire droit à la qualité relationnelle, « inter-humaine » du processus.

Notons pour mémoire que, dans ce texte, Henri a bien repéré la distinction entre ces codes (avec leurs « grammaires » spécifiques) et les canaux de communication qui n’en sont que les supports matériels : « La communication en nos vies, écrit-il, n’a jamais une seule forme. Elle nous appelle, pour cette raison, à tenir ensemble ses divers modes (communication privée, relations fonctionnelles, communication médiatique). » Assurément, on ne parle pas à ses proches comme à son directeur ou comme un journaliste présentant le « journal télévisé » ; mais, on vient de le voir, c’est bien en deçà de ces différences formelles évidentes (et pour une bonne part dues aux « supports » utilisés) que doit se placer l’analyse de la communication.


Après avoir tracé fermement ces pistes de réflexion et d’action, Henri peut conclure son étude par un appel à la responsabilité de chacun, qui ne risque pas d’être interprété comme une incantation gratuite : « La communication devrait être meilleure qu’elle n’est au sein des Églises, entre elles comme en elles. » Et il appuie cette affirmation sur l’ecclésiologie de Vatican II : « Il devient indispensable que l’autorité écoute le sens de la foi qu’expriment les baptisés et il s’avère urgent de développer la place et la qualité de nos débats ». Par l’expression « sens de la foi » (sensus fidei) le texte fait clairement allusion à la constitution conciliaire sur l’Église (Lumen Gentium, § 12) : de par son baptême, le Peuple de Dieu, appelé à participer à la fonction sacerdotale, prophétique et royale du Christ (ibid. § 30-36), ne saurait être réduit à la fonction d’« écoutant » docile. « Nourri par l’Esprit de Vérité », il a quelque chose à dire de sa propre écoute de la Parole de Dieu (ibid.). Et dès lors, la communication devient une donnée essentielle du vivre-ensemble des chrétiens.

Michel Barlow,

Courrier AHB, n° 08, 2006.


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