Tradition et tensions
En écho aux textes d’Henri Bourgeois récemment mis en ligne, sur la tradition, quelques réflexions sur le chemin non tracé sur lequel on avance, et en lequel on est de compagnie. Car la tradition-transmission se fait sur la route.
« La tradition est omniprésente en ce début de XXIe siècle, et pas seulement dans les milieux ou les groupes qu’inquiètent les évolutions présentes », constate H. Bourgeois au début du chapitre V de son livre Théologie catéchuménale. S’intéressant plus précisément à la tradition de la foi chrétienne, il en évoque quelques tensions, avant de proposer, en théologien, quelques axes lumineux. Vingt ans après l’écriture de ces pages, je voudrais tenter d’en accueillir librement le fruit . Il se trouve que le témoignage de nouveaux venus à la foi, y compris celui d’enfants particulièrement réceptifs à l’évangile, rappelle sans cesse le pays des commencements, celui d’une certaine nouvelle enfance.
Une tradition unique et complexe
Etre chrétien, c’est d’abord recevoir un événement qui nous a précédés. Le baptême en est le signe. La tradition baptismale constitue la référence rituelle commune à tous les chrétiens. Elle porte en elle le socle de la foi, de l’éthique et du sacrement que l’évangile annoncé et reçu a générés, et dont la forme s’est imposée dès l’antiquité chrétienne.
Or si elle est certes unique, cette tradition est complexe. Il y a en elle, de fait, une certaine pluralité de possibles : celle des diverses églises confessantes, celle des styles de vie chrétienne, celle des rites. Une pluralité qui fait apparaître des incertitudes, passe par des tensions et n’est pas toujours harmonieuse. La ritualité, qui est constitutive, ne va pas sans les paroles qui la précèdent, l’accompagnent ou la suivent. Et si l’histoire chrétienne du baptême bruit parfois des querelles des dogmes et des rites, c’est qu’un enjeu humain et évangélique se joue en elle, dans des tensions que le rite assume et dépasse, mais ne peut à lui seul épuiser.
Ce trait se manifeste de plusieurs façons. D’abord le baptême demeure « sous la parole de Dieu », articulant « premier testament » et « nouveau testament », seule et « grande tradition » chrétienne. Ensuite l’Eglise, « corps des croyants », reconnaît dans le baptême, qu’elle n’est pas Dieu, mais qu’elle est référence intime et constante à l’envoyé de Dieu, Jésus, et cela par son Esprit répandu. Unique et complexe, elle est « service de la parole » qui est venue dans le monde. Une parole qui n’est pas seulement de l’ordre du dire, mais de l’agir. Elle « opère » dans l’Eglise, et d’abord dans sa propre ambiguïté, comme « acte permanent » de conversion et de confession de foi. La tradition n’est pas simple transmission d’informations, ou gestion de conduites ou de rites, fussent-ils « sacramentels » c’est-à-dire signes reconnus et fidèles du don reçu. L’apparition du « catéchuménat », qui se fit très tôt dans l’histoire chrétienne, marque cette dépendance. Le terme, forgé en monde grec, dit ce qui se passe quand la parole de Dieu portée par les Ecritures « résonne », quand elle fait écho dans la réalité des humains de tous les temps et de toutes les cultures. Il désigne l’impact de la parole lorsqu’elle rejoint l’être en son aspect personnel, intime et commun, sa réception, lorsqu’elle est accueillie et rend l’être confessant et témoin, à son tour, parmi des frères.
Une tradition perdue et retrouvée
Or ce sens catéchuménal de la tradition baptismale, qui apparaît à la fois si contemporain et si ancien, a traversé bien des péripéties. Une deuxième tension le traverse. Elle concerne le rapport au temps de l’histoire. « Le catéchuménat antique s’est perdu au cours de l’histoire, il a disparu complètement de la pratique ecclésiale entre les VIe et XVIIe siècles », constate, après bien d’autres, Henri Bourgeois. Et il en relève deux raisons qui sont, encore aujourd’hui, un obstacle à la tradition catéchuménale. D’abord, un certain « essoufflement », lorsque la religion chrétienne devint commune. Une sorte de conformisme s’installe alors qui émousse le sens du « devenir » chrétien. Parallèlement le baptême devient majoritairement celui, non pas des « enfants » en âge de raison, mais des « nouveaux-nés », au risque d’être parfois réduit, dans l’image qu’en a le public, à un rite de naissance et d’appartenance familiale et sociale.
La redécouverte du catéchuménat est, pour H. Bourgeois, significative par elle-même. Elle vint en effet d’un rapport à une altérité ou même à une étrangeté. L’affaire se passa d’abord, aux XVIe et XVIIe siècles, « hors de l’Europe », en Amérique latine, dans la découverte du Nouveau Monde par les Espagnols, et en Asie. C’est l’annonce de l’évangile qui amena à la redécouverte de la tradition catéchuménale, avec ses étapes, où le rite signifie aussi un approfondissement spirituel et relationnel. C’est ce fait qui suscita une réflexion d’ordre liturgique et théologique jusque dans la curie romaine pour en manifester la portée (cardinal Santori). Un processus semblable se produisit, plus tard, au XIXe siècle, en Afrique, avec l’entreprise missionnaire du cardinal Lavigerie. Ces redécouvertes demeurèrent cependant « périphériques » pour la conscience chrétienne des pays déjà évangélisés, sur le continent européen, sauf toutefois, note l’auteur, dans la Réforme, où le terme « catéchumène » garda du service.
Ce n’est qu’au XXe siècle que la tradition catéchuménale réapparut sur le sol européen. Et de façon, d’ailleurs, significative, puisqu’elle apparut « lorsque l’Occident devint, lui aussi, terre à évangéliser ou à re-évangéliser », du fait de la désaffection chrétienne et du brassage interculturel. De ce fait, c’est la tradition chrétienne qui reprend conscience d’elle-même. Et ce ne fut pas qu’une « affaire de mémoire », une « bizarre aventure archéologique », dit H. Bourgeois : « Il y eut une décision explicite de se rapporter au passé pour le reconstituer et le faire revivre », « une volonté de faire appel, au sens fort de l’expression, à ce qui appartenait à l’héritage mais s’était démonétisé » (p. 244). « Ce ne sont pas d’abord des chercheurs du passé qui réengendrent la pratique catéchuménale, observe l’auteur, ce sont des praticiens de l’Evangile qui font appel au passé et donc (ce sont parfois les mêmes) aux historiens » (246). Il s’agit donc, insiste-t-il, non d’une forme de pratique à reproduire, d’autant plus que la mémoire de l’initiation pratiquée dans l’antiquité chrétienne est « lacunaire », mais d’un « acte de responsabilité ecclésiale », une façon de mettre à la disposition de la Parole de Dieu des formes initiatiques ayant fait leurs preuves » (247), et cela, « en raison du contexte où l’on se tient » (252).
Une tradition particulière et universelle
Dans le long chapitre de près de quarante pages sur ce sujet, où l’écriture va, vient et revient, et où le sens avance à travers des répétitions, cohérent en cela avec la tradition dont l’auteur tente de rendre compte, les quinze dernières pages abordent une troisième tension : celle qui fait la dimension à la fois particulière et universelle de la tradition catéchuménale. Ce n’est pas un jeu de mots, ni une abstraction. Il ne s’agit pas de découper la réalité en deux niveaux, l’un qui serait exclusivement contingent et l’autre qui aurait le privilège du fondamental. C’est une expérience spirituelle qui prend forme : une expérience proposée qui unit les deux caractéristiques essentielles du chrétien, à la fois un accès à soi en soi et en d’autres, et un accès à l’expérience de Jésus en ce qu’elle a de plus perceptible, accès à une tradition de la foi et accès à quiconque en humanité à qui se propose l’annonce de cette foi. « La méthode catéchuménale personnalise : chacun est appelé par son nom à devenir être de communion et sujet d’histoire. Par là même elle universalise : elle touche en chacun ce qui est le plus intime et le plus commun » (256). Ce n’est pas là un vœu formel. C’est une réalité qui s’opère à travers l’accueil mutuel des catéchumènes entre eux et avec des chrétiens et des non chrétiens, et dont témoignent les nouveaux venus à la foi. C’est là le travail qu’opère le rituel, lorsqu’on « le travaille ou se laisse travailler par lui », et aussi le récit des autres et de ce qu’opère en eux l’accueil de la Parole évangélique.
En somme, il y a le livre et plus que le livre. Il y a le rituel et plus que le rituel, le présent et plus que le présent, une culture et plus qu’une culture. Il y a à recevoir, et aussi à initier, à commencer. A revisiter les acquis et aussi à oser, dans un certain indéterminé ou inachevé du présent et des rites. Et un signe ecclésial, à la fois présent et durable, en est donné. L’expérience de la venue à la foi n’est pas qu’expérience de plénitude comblante d’un être ayant trouvé son « lieu », elle est aussi expérience d’un écart et d’une attente, d’une espérance et d’un appel à oser poursuivre, pour lui et pour d’autres. « A ces deux conditions, accueillir en même temps que l’on agit, méditer l’Ecriture mais aussi les signes du temps présent, il y a chance que la foi développe sa capacité d’innovation et corresponde autant que possible à la nouveauté évangélique » (268).
D’où le caractère diocésain de la méthode catéchuménale. « La foi n’a chance d’être assez tradition que si elle conjoint plusieurs traditions, sans en idolâtrer aucune, et en inscrivant chacune dans un champ d’ensemble qui les tient en équilibre » (269). Et la vie en église en est le moyen et le signe. La « grande tradition, celle de la Parole de Dieu », ne se développe pas de manière isolée, « sans le concours de traditions annexes parmi lesquelles se place celle de la pratique catéchuménale. Le tout est que toute tradition, celle-ci comme les autres et la tradition de la Parole de Dieu elle-même, soit mise en perspective universelle. Autrement dit qu’elle soit travaillée de telle manière que sa singularité aille en direction du Dieu qui est, qui était et qui vient, et d’une humanité qui fut, qui dure et qui sera » (270).
Richesses et risques
On est loin d’une pensée magique ou d’une mainmise sur les rites. Il y a dans le mouvement même de cette réflexion d’Henri Bourgeois sur la tradition catéchuménale, comme une tension permanente, ou plutôt des tensions, comme celles qu’il décrit : tension d’unité dans la diversité, de fidélité dans le temps et l’histoire, et d’ecclésialité dans l’éclatement. Son écriture peut, à la lecture, nous paraître laborieuse. Il me semble qu’elle traduit à la fois le souffle de ce qui vient de loin et nous dépasse, en nous orientant, chacun et ensemble, dans l’espace et temps de l’humanité, et une grande humilité nourrie de vigilance sur les pratiques, et de renoncement à l’illusion de maîtriser cette tradition.
Depuis que ces pages ont été écrites, bien des événements se sont produits et se produisent encore, qui montrent à la fois la permanence de la fécondité de cette tradition initiatique et initiatrice, et ses risques, lorsque l’une ou l’autre de ces tensions est négligée. Risque de banalisation où elle s’efface, ou de durcissement où s’amorcent des dérives sectaires. Risque de captation par une tradition particulière dominante, ou risque de fétichisation du rituel si le travail de la Parole de Dieu et de la conversion qu’elle opère est minimisé. Mais le risque existe aussi de sa méconnaissance et de sa marginalisation, en nos pays européens où sa restauration demeurait, et demeure encore sans doute pour beaucoup, marginale, malgré tout les fruits qu’elle a manifestés depuis sa restauration par le concile Vatican II. Chaque tradition particulière se crispe alors sur la recherche désespérée d’un re-commencement mais seulement pour elle-même, dans son propre champ, oubliant que tout effort d’évangélisation ou de service passe par le fondement de la tradition baptismale pour tous, donc catéchuménale et que ce fondement seul permet la mise en œuvre de perspectives d’un universel humain.
Etre évangélisé et évangélisateur, c’est être affecté par le passé, entrer en tradition vive. Et cela s’éprouve très particulièrement quand on se trouve en contexte déchristianisé. Là, ce qui finalement juge toute tradition particulière, c’est la capacité du baptisé-eucharisité à être humain parmi d’autres, frère ou soeur pour quiconque, en y étant porteur de la Parole de Dieu, en l’épaisseur de l’espace-temps où tout est à la fois silencieux et résonant et où tout peut se perdre ou renaître de façon imprévisible. En ce sens, la tradition catéchuménale vive, c’est celle qui traverse chaque chrétien, et vit de le consumer pour le rendre témoin efficace.
Sur ce sujet, voir aussi les articles : Tradition catéchuménale ; La tradition, c’est-à-dire… ; La pastorale catéchuménale catholique


