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TC-Fiche n° 6 : L’agir catéchuménal

VI- L’AGIR CATÉCHUMÉNAL

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Le sixième et dernier chapitre poursuit et achève la réflexion en mobilisant des ressources offertes par la pensée philosophique contemporaine.

L’introduction rappelle l’importance qu’a prise, en Europe et en Amérique du Nord, le problème de la pratique ou de l’agir, depuis E. Kant et avec K. Marx, M. Blondel et M. Weber, la philosophie anglaise et J. Habermas. Avec Paul Ricœur, il pense que la réflexion sur l’agir exige d’en reconnaître la spécificité. La théologie pratique n’est pas un reflet de la théologie spéculative, soutient-il, car elle cherche à prendre en compte la nouveauté de ce qui advient par la fidélité.

Sont envisagés :

- d’abord ce qu’est l’agir catéchuménal en fait de décision et de pratique
- puis les manières dont cet agir s’organise, ses « modèles » interprétatifs possibles. C’est là le point central de cette théologie.

– enfin la réponse à la question initiale : y a-t-il une rationalité de l’agir ?

Si la théologie est un peu en retard sur ce paysage intellectuel, dit H. Bourgeois, elle n’est pas fermée à la pratique, et se développe en divers domaines : en éthique (sexualité, biologie, droits de l’homme et démocratie, développement, écologie, racisme, condition des femmes etc.) ; en ecclésiologie (pastorale, évangélisation, inculturation, initiation, droit des baptisés, opinion publique, liens entre les Églises, etc.) ; et enfin dans les formes concrètes de la pratique et sa signification générale. Il note un développement particulier de cette réflexion au Québec (Montréal).

1 – Ce qu’est l’agir catéchuménal (274-286)

Agir, c’est « faire arriver quelque chose », dit P. Ricœur. C’est intervenir, introduire un principe actif, lié à la volonté d’une personne ou d’un groupe, dans un champ donné. L’agir catéchuménal peut donc être envisagé du point de vue du processus ou des résultats.

A – du point de vue du processus

Le processus de l’agir catéchuménal présente plusieurs traits notables :

a- Il trouve une figure exemplaire dans la décision qui l’inaugure : la demande.

C’est là un acte, « une audace originaire » qui ne relève d’aucune nécessité. « Une liberté se fait historique » (274-277). Interviennent alors, dans l’incertitude de l’avenir, une série d’actions, prévues ou imprévues. Les catéchumènes « entrent » dans les démarches de l’initiation. L’action n’est pas la mise en pratique d’un savoir pré-constitué, elle « consiste à négocier le faisable entre le souhaitable et le possible ». Cette disposition relève d’un « savoir-faire » et d’un « savoir-être », et c’est cela qui initie (274-275). Mais cet agir a plus qu’un rapport au savoir et au faire. Il comporte un horizon d’attente (assez indéterminée, pas trop durcie), et un espace d’expérience que l’on est invité, si l’on est trop fixé sur un passé ou sur un élément, à rendre plus indéterminé.

Ainsi s’opère peu à peu le passage d’une demande motivée à une adhésion croyante plus large.

b- Il est pluriel et déjà porteur de mystère (277-280).

Une sorte de pacte se crée entre les chrétiens accompagnateurs et les catéchumènes, les uns et les autres se référant non pas seulement à une formation ou un programme, mais à Dieu, quoique différemment, et tous comme témoins et envoyés d’un bonne nouvelle. La foi est déjà à l’œuvre.

Une double objectivité s’attache à cet agir. D’une part, il fait chercher à s’ouvrir à l’universel, ce que favorise la référence à la tradition et au diocèse. D’autre part, il cherche à articuler le faire et le dire. Non à vouloir l’impossible coïncidence entre eux, qui pourrait être mortelle, mais à accueillir la parole originelle qui structure, dans l’accueil même que l’on en fait, « sans confusion entre les deux ordres d’expérience ». (278)

Cependant, sur cette scène sociale de l’agir, se lève l’imaginaire. On y rencontre des formations cognitives dont il faut en même temps se protéger : l’idéologie et l’utopie. « L’idéologie a une fonction intégrative » : elle produit du consensus dans un groupe, renforce les pouvoirs, mais en même temps elle simplifie et même masque des réalités. L’utopie, elle, démasque les prétentions, mais « n’a pas toujours un souci effectif de la réalisation concrète ». (278-279).

Le but de l’agir catéchuménal étant l’évangélisation, et le processus suivi celui de l’initiation, il se trouve pris, chez les catéchumènes comme chez les accompagnateurs, dans une tension : risque de schématiser ou de survaloriser l’autorité d’une part (idéologie), risque de méconnaître les réalités (utopie). Ce qui évite les dérives, c’est, dit H. Bourgeois, la priorité reconnue à l’individu et à sa vocation personnelle, comme aussi l’insistance mise sur la réalisation pratique, « les petites choses où s’inscrit la merveille de l’évangile » (280).

c- Il est à la fois agir direct et agir indirect (280-281)

Un troisième trait est celui d’un « agir indirect » : faire quelque chose pour que quelque chose arrive. Chaque étape est un moyen pour parvenir à un terme, mais elle a aussi valeur par elle-même, puisque déjà don de Dieu et acte de la foi. Si bien que rien n’est jamais perdu de ce qui a été entrepris, quand bien même un parcours s’interrompt avant d’être achevé. Chaque moment a sa densité, parce que quelque chose du terme y est déjà donné. Telle est l’affirmation eschatologique qui monte de la foi chrétienne.

d- Il fait une nouvelle « composition » de diverses finalités (282-283)

Enfin, quatrième trait, l’agir catéchuménal recompose ses finalités. Les motivations de départ peuvent en effet être diverses : structurer une conversion, croire, percevoir ce qu’est l’évangile, chercher des frères ou des amis, être informé. Mais, si elles donnent lieu à un « faire » et si, dans chaque cas, l’action se réfère au désir profond, quelque chose se recompose, soit dans l’identité personnelle, soit dans la finalité religieuse, sans qu’il soit possible de maîtriser la différence entre ces deux finalités.

B – Du point de vue des résultats :

Des transformations se produisent au cours de l’agir catéchuménal. Elles sont imputables au moins dans leur ensemble au vouloir des acteurs. Elles sont pour une part l’effet d’une construction, et cependant une nouveauté survient en elles.

1 ) Les résultats les plus manifestes (283-284) :

- les effets de l’accueil d’une Parole : intérêt, désir d’aller plus loin, etc. ;
- des synthèses pratiques : décision ou adhésion ou, au contraire, tension ou choc, crise et combat ;
- la mise en parole du chemin effectué ;
- le travail sur le temps avec une sorte d’anamnèse et aussi d’anticipation ;
- enfin la « clôture » du temps d’initiation, par lequel on accepte d’enregistrer les résultats. Mais ces résultats, pour objectifs qu’ils soient, « ne sont pas mécaniques ». Ils appellent un discernement.

2) Le discernement de ces résultats est possible parce qu’ils sont actes de sujets, mais aussi parce qu’ils procèdent de la Parole divine qui nous dépasse toujours.

Il s’opère donc de deux façons :
- en reliant ce qui arrive ou dont on est témoin à ce que l’on se propose : est-ce qui se passe fait marcher vers ce que l’on cherche ?
- en rattachant ce que l’on observe non seulement à la liberté humaine mais à la liberté de Dieu : qu’est-ce qui se révèle d’un Dieu vivant en cet agir ?

Ainsi, « le discernement catéchuménal ne consiste pas à examiner si les catéchumènes sont des membres »conformes« à la sensibilité commune des chrétiens déjà baptisés »… Il s’agit de percevoir, de façon évolutive, « si la pratique acquise est telle qu’elle consonne à l’évangile et si elle prend peu à peu une dynamique et une cohérence porteuse d’avenir ». C’est un « acte prudentiel », pour voir "si la pratique acquise consonne avec l’Évangile et est porteuse d’avenir (286).

2- Comment organiser les dynamiques catéchuménales ? (286-300)

a- Ce repérage des traits caractéristiques de l’agir catéchuménal conduit donc à considérer sa dynamique.

Or celle-ci ne s’organise pas seulement en considérant l’agir catéchuménal du côté des chrétiens accompagnateurs, par ex. en détaillant les grandes fonctions ecclésiales du service de la conversion : catéchèse, célébration, prière, relations. Elle est aussi du côté de ce qui s’opère chez les catéchumènes, et dans l’entrelacement de ces deux agirs. (286-287)

Il y a aussi une façon linéaire d’organiser cette dynamique, comme une succession d’actes : écouter, recevoir, oser sa parole, interpréter et comprendre, articuler avec la voix que l’on porte en soi, et le désir qui est en soi, entrer dans la prière, vivre la symbolique d’une célébration, se décider, renoncer, durer, répéter, se savoir appelé, confesser sa foi, clôturer le parcours. Mais énumérer une série d’actes n’est pas encore l’organiser, la comprendre. (287-288)

On peut encore s’en tenir à distinguer dans cet agir deux grands axes (synchronique et diachronique : la relation à autrui et la relation au temps. Un modèle binaire (288).

Mais on peut aussi chercher à construire un « modèle », qui rende davantage compte de ce qui s’opère. Ce terme, emprunté au langage scientifique ne connote pas une perfection morale, mais une « forme » qui rend un donné intelligible.

b- un modèle ternaire : parole, symbole, réalisation :

Avec ces catégories empruntées à Lacan, H. Bourgeois re-interprète cet agir catéchuménal qui a pour point de départ la parole et qui se complexifie par l’échange. « La parole va vers la réalisation en passant par un moyen terme, celui du symbole ».(289). Chemin faisant surgit l’ordre symbolique : « élaboration imaginative et culturelle qui s’inscrit dans le profond de l’action pour lui fournir des figures inspiratrices et des normes régulatrices. »(290).

« Ces figures, très enfouies au début du chemin catéchuménal, sont elles-mêmes porteuses de parole. La parole que portent les symboles, vient, ici, du passé et de la tradition. La parole du catéchumène se trouve croisée par une autre parole qui fait autorité, sans être l’écho de la parole qu’elle rencontre » (290)

« Le verbe, alors se réalise. » Cette proposition a quelque chose de poétique. Non pas dans un autre monde que la réalité quotidienne, mais n autre regard et donc une autre réalité, celle de la foi. (291)

Autre possibilité : envisager cette réalisation comme une modulation de capacités : vouloir, savoir, pouvoir, devoir et croire. Une « novation » est en cours qui combine des possibles et des aptitudes.

c– Rapports entre ce modèle et le modèle précédent : synchronie-diachronie.

L’auteur montre ici comment le modèle ternaire enrichit le modèle binaire précédemment noté. Il le fait en donnant à la parole une place privilégiée. Non seulement parce que c’est elle qui commence le parcours catéchuménal. Mais à cause d’une « analogie » que pratique la théologie, entre texte (parole) et action. Une page dense (293) et nourrie de philosophie commente cette portée théologique de la parole « efficace ». Quant au symbole, il est lui-même « forme et force de l’action ». Il en explicite la portée d’une manière qui fait autorité et ouvre un espace commun.(293-294). Enfin, ce modèle interprète la nouvelle expérience du temps que procure l’agir catéchuménal. Non pas une durée étale ou vide, mais un rythme, une histoire, une avancée par « étapes successives » et par « répétitions », « qui fait émerger dans la banalité du temps des significations inattendues ». On remarquera le très beau développement des pages 295-296, qui éclairent la façon étonnante de l’agir catéchuménal de faire entrer dans une nouveauté, mais une nouveauté commune. « La théologie catéchuménale me paraît être une théologie de la nouveauté, du novum, plus qu’une théologie de l’espérance, plus même qu’une théologie de la tradition…. »

Le second modèle, qui enrichit le premier, en éclaire aussi la difficulté particulière concernant la relation au temps. Il s’agit d’entrer dans une expérience du temps où chacun a son rythme et ses appels, et où pourtant les chrétiens sont invités à vivre un temps commun. Ici, l’expérience d’une démaîtrise du temps rend la vérité à la relation à autrui (299-300). Et les deux expériences se croisent sans cesse (300-304).

3- La rationalité de l’agir catéchuménal (304-307)

Après l’analyse minutieuse de cette dynamique – et la présentation à laquelle il aboutit d’un fonctionnement circulaire entre autrui et le temps, dans la perspective du catéchuménat comme accueil et résonance de la parole, H. Bourgeois se propose d’évaluer ces forces pratiques en se demandant ce que peut être leur rationalité. Parler de rationalité, en effet, c’est ne pas vouloir en rester à un processus, une action d’une part, et au concept, au savoir d’autre part. C’est tenter de mettre en lumière les conditions de possibilité de cet agir et de les unifier. On entre dans une réflexion sur le fondement de cet agir. Il s’agit d’exprimer ce qui rend le processus possible et cohérent. Ce qui exclut tout autant l’empirisme et le sentiment.(304).

Pour cela, H. Bourgeois fait appel à la théorie de l’agir communicationnel de Jürgen Habermas. Les notes en bas de pages fournissent les références utiles. Il rappelle d’abord le schéma des quatre formes conjointes de la rationalité dans l’agir, selon Habermas :

  • a- celle du savoir et de la technique : un but et des moyens
  • b- celle des valeurs et normes sociales qui règlent l’action
  • c- celle de la dramaturgie, de l’esthétique, de la mise en scène
  • d- celle de la communication - essentielle à la vie collective. (305-306)

Il les voit toutes présentes dans la pratique catéchuménale et toutes utiles pour en penser la cohérence et les implications.

Le a- ne peut être négligé.

La tension que provoque le b- non plus, quand il s’agit des normes de l’Eglise (tradition de la Parole de Dieu et tradition ancienne).

Le c- lui paraît à développer davantage dans le catéchuménat. Car ce qui survient sans qu’on l’ait produit, n’est pas seulement une impression esthétique, mais une « passivité », non-agir plutôt qu’agir, et pas purement sensible. La foi est vécue à la fois comme action et passion.

Et le d- garde la relation à autrui de ce qui pourrait être « bavardage pseudo-esthétique » (307-311).

Trois modèles, donc, peuvent rendre compte de l’agir catéchuménal. Ils se situent à des plans différents et sont plus ou moins proches de la pratique. Mais ils peuvent aider à en déployer les possibilités, par l’exigence de vérité et d’intelligibilité qu’ils contiennent, notamment sur le plan communicationnel et « esthétique », « sans pour autant que l’on devienne insensible à la force des ces actes humbles et médités, originaux et répétitifs, où se forme la foi évangélique et ecclésiale » (314) Chacun peut lire les 8 pages de conclusion qui ramènent à la visée de l’« agir » de l’auteur en cet ouvrage, comme en son action pastorale.


Pour nouer la réflexion finale :

1) Comment comprendre l’effort que fait Henri Bourgeois pour faire une théologie de la pratique, ici, de la pratique catéchuménale. Comment évite-t-on l’empirisme, l’idéologie ? Quel intérêt pour la compréhension du christianisme, de la foi, de l’évangélisation, de la pastorale.

2) Quelle est finalement le cœur de cette théologie ? Une justification de la pratique ? Un idéal impossible ? Ou bien une manière d’accueillir du « neuf », et lequel ? 3) Quels paragraphes retiennent particulièrement votre attention ? 4) Quel intérêt pour aujourd’hui ? Quelles perspectives cela ouvre à la pensée et à l’action ?


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