II - INTERPRÉTATIONS CATÉCHUMÉNALES DE LA FOI CHRÉTIENNE
Le rôle de la théologie catéchuménale est d’abord d’analyser la manière dont le catéchuménat se pratique. C’était l’objet du premier chapitre. Il est aussi de penser ce que le catéchuménat annonce et manifeste du mystère chrétien.
C’est l’objet du deuxième chapitre.
Au préalable, Henri Bourgeois note que des préjugés ou des carences peuvent rendre sourd à cet aspect de la réflexion.
On dit souvent que le discours catéchuménal doit être « simple ». Or ce critère est équivoque, estime-t-il. La foi catéchuménale, foi des commencements, est en effet et dès le départ participation à la foi commune. Si elle a besoin d’un enseignement, c’est pour pouvoir progresser, non parce qu’elle aurait moins de pénétration.
Par ailleurs, les analyses des catéchèses pratiquées et de leurs résultats manquent. Deux relations majeures de cette expérience catéchuménale (en Occident) sont à prendre en compte, dans cette pratique : le fait qu’elle lie des accompagnés et des accompagnateurs – et l’ouverture laissée par la méthode à l’aménagement de la catéchèse.
Ce chapitre vise donc à dégager ce qu’est, en catéchuménat, le discours sur Dieu, Jésus et l’Eglise. Un discours qui peut surprendre si l’on n’a pas l’expérience de ces dialogues de catéchèse. Il est par là même révélateur, et même révélateur de ce qu’est l’être humain sous la lumière divine.
1- La question de Dieu (63-76)
a) En Occident du moins, chez les catéchumènes et les « demandeurs » les plus éloignés des Églises, la question de Dieu se présente avec des traits communs :
La question de Dieu n’est pas toujours la première posée et une foule d’autres sont d’abord exprimées. Mais ces questions, en fait, « sont en bien des cas la forme avancée d’interrogations plus fondamentales que l’on ne sait pas dire ou que l’on n’ose pas formuler immédiatement et qui touchent à la foi et à ce que peut être son expérience. » (64). Car elles ont rapport à une confiance en l’invisible et manifestent déjà une certaine foi, adhésion et risque, que l’ouvrage prend très au sérieux.
La question sur Dieu précède celle de Jésus, que souvent les personnes qui demandent croient connaître. Or elles interrogent des chrétiens qui, habitués à un discours très centré sur le Christ, se découvrent fragiles et sans discours sur Dieu. (65).
Les situations des demandeurs à ce sujet sont diverses, selon le milieu et l’expérience. Il y a ceux pour qui le mot Dieu n’évoque rien, ceux qui y voient une conception mythique, ou une idée à clarifier. Il y a les convertis qui veulent christianiser leur foi récente. Enfin une majorité de catéchumènes occidentaux ont déjà une certaine représentation de Dieu, mais ils se demandent si une réalité lui correspond (66-67). Or l’attention à cette diversité, elle-même évolutive, change l’attitude chrétienne vis-à-vis de ce qu’on nomme « incroyants ».
L’image de Dieu la plus courante, chez des commençants, a un aspect positif. Dieu ne peut être que bon, même s’il a en eux une certaine tension avec un aspect qui les inquiète. – Il est doté de pouvoirs, infiniment plus que nous (avec cependant une image latente : celle d’un dieu simple spectateur de la misère humaine). – Il est forcément « produit » par nous, mais on ne sait pas bien s’il est quelqu’un (68-69).
Il y a là un fait à interpréter. Il se peut que cet aspect positif soit l’effet inconscient d’un message évangélique diffusé dans la culture. Il se peut aussi que ce soit une image « naïve » que les religions ont parfois compliquée. En tout cas, « ce n’est pas le dieu de la métaphysique dont on parle dans les livres ». Il reste toutefois une face obscure du divin liée à l’expérience du mal et qui rend leur idée de Dieu instable, comme tentée de dualisme (70).
b) Est ensuite présentée l’évolution qui se produit chez les catéchumènes, lorsqu’on répond à leur demande de « vérifier si leur Dieu, le seul possible, existe ». Il y a pour cela des moyens et des éléments.
Les moyens, ce sont des témoignages ou figures de croyants, d’hier et d’aujourd’hui qui peuvent révéler le concret de la foi ; c’est la réflexion que la catéchèse déploie ; ou encore un certain vide spirituel, « impression de béance et d’impossibilité devant le mystère de Dieu » ; enfin une décision par laquelle "on entre dans un espace, on se joint à une tradition, on se résout à inscrire et à maintenir dans sa vie une manière de croire qui passe par Dieu ((71).
Plusieurs éléments interviennent : d’abord le sens du monde ; des signes personnels ; et une relative espérance ou sensibilité à l’avenir (72). Il y a aussi des éléments plus concrets : une certaine présence de Dieu (aide, lumière, paix) ; une certaine expérience d’un don dans cette foi naissante qui vient de nous sans être de nous, et qui peut même avoir quelque chose de troublant ; et encore l’expérience que Dieu seul est Dieu, et que par lui, on entre dans une manière nouvelle de vivre la relation à autrui. (73-74)
c) Quant aux significations théologiques de l’expérience décrite, H. Bourgeois en relève trois. La première est que l’entrée dans la foi chrétienne ne consiste pas, ici, de « substituer un Dieu à un autre », mais de découvrir que Dieu est actif, dans des événements et une tradition, d’entrer ainsi dans un espace spirituel élargi, cohérent, permettant de discerner plus avant sa présence parmi les hommes. (75). Elle est aussi de découvrir la manière d’habiter la question du mal autrement. Enfin elle relativise certaines distinctions qui ont cours : celle du Dieu de la métaphysique et du Dieu de la foi, ou celle de la religion et de la foi. (75-76).
Cette antécédence de Dieu sur Jésus n’est donc pas seulement chronologique. Elle a une « valeur de structure ». Sans elle, constate H. Bourgeois, "la réalité de Jésus se trouve soit aplatie (un Jésus sans Père), soit illégitimement privilégiée (pourquoi exemplifier cet homme et non un autre ?).
2. La figure de Jésus (76-84)
La christologie catéchuménale exprime des traits assez répandus aujourd’hui et en même temps elle souligne certains aspects moins familiers.
a- Ce qui est assez commun concerne :
le fait que Jésus, chronologiquement, a été précédé par d’autres témoins, dont une présentation cohérente produit certains « effets » pour le chemin catéchuménal : Abraham : un commencement, Moïse : un mouvement de libération et la Loi ; les prophètes : une reprise de ces éléments constitutifs (77) ;
l’importance de l’Écriture en deux Testaments. C’est un chemin d’objectivité (note 21) ;
le fait qu’elle se présente comme une histoire. Les catéchumènes font ce parcours, quoique dans leur contexte comporte certaines différences (note 23).
b- Ce qui est singulier en Jésus se découvre peu à peu (78-80) :
La perception de Jésus, au début, chez les catéchumènes, est plutôt sereine et tranquille.
Ensuite apparaît une question : à quels signes reconnaître la divinité de Jésus que l’Eglise confesse ? Un débat s’instaure autour de trois signes et qui jouent ensemble : Jésus ose pardonner, il ose interpréter la Loi biblique, il donne à Dieu le nom familier de « abba » (79).
Enfin il y a souvent un étonnement et même un scandale, qu’éprouvent peu les chrétiens : comment penser que Dieu s’est lié au sort d’un individu de l’antiquité, Jésus, nommé Seigneur et Dieu ? L’enjeu de cette question est de découvrir ce qu’a d’unique et de troublant cet événement hors série dans l’humanité, et comment il ne dévalue pas d’autres moments d’historicisation du divin, mais qu’il est d’un autre ordre. (80).
c- Ce qui fait entrer dans la confession de foi (80-82) :
Le cœur de la foi se constitue alors autour de l’attestation de Jésus Sauveur et Fils :
La notion de salut, et de Jésus Sauveur, fait souvent difficulté. Pour les catéchumènes, il ne peut pas être seulement envisagé de manière « ontologique », comme don de la « grâce » divine en Jésus. Il a besoin d’être expérimenté plus concrètement, dans le changement de vie, le courage de commencer, en sachant que le don de Dieu nous dépasse toujours. H. Bourgeois signale qu’une difficulté demeure, pour certains catéchumènes, qui peut poser une question théologique : la catégorie de « salut » serait-elle plus liée au prophétisme ? et certains contemporains iraient-ils à Dieu plus par une voie sapientielle ? Une perspective qui mérite d’être réfléchie. (81)
La présence de Dieu, ensuite, a besoin de vérification, pour n’être pas perçue comme étrangère à l’histoire. Elle s’opère par l’entrée dans le pardon et dans une nouvelle identité, par la beauté perçue dans le message évangélique, et enfin par la découverte de la dimension de l’au-delà (question des morts, etc.) (82).
Le témoignage rendu à Dieu par la personne et la vie de Jésus relance la pensée au sujet de Dieu : Dieu vivant, actif, et qui garde cependant encore, pour les catéchumènes, une face obscure, dans la vie même de Jésus : son destin, son obéissance. C’est lorsque l’Évangile et l’Église dévoilent le mystère trinitaire que s’ouvre un espace spirituel dans lequel on peut tenir que « Dieu n’est pour rien dans ce qui le discrédite ». (83-84)
d- Enfin cette croyance croise d’autres croyances avec lesquelles elle doit s’expliquer (84-88) :
des croyances religieuses multiples (les énergies, le divin, Satan, les morts..) ;
des croyances séculières (droits de l’homme, autonomie, égalité, médias, etc.).
3. Une anthropologie catéchuménale (88-98)
En même temps que se révèle le mystère de Dieu, le mystère humain se découvre. Ici, H. Bourgeois parle du chemin catéchuménal, non seulement en termes de structuration, mais aussi en termes d’exposition. Le catéchuménat, dit-il, « met en figure et en scène ce qu’est l’homme, il le fait voir, et pour ainsi dire il le révèle » (88).
Six traits composent cette anthropologie catéchuménale :
a- un devenir historique. Entrer en catéchuménat suppose que l’on croie à l’histoire et à ses possibilités, et que l’on perçoive le temps comme orienté. L’être humain : un être qui apprend. Le catéchuménat est en effet une durée qui comporte des expériences successives et répétées. Il est possibilité d’apprendre qui est Dieu, en apprenant que l’être humain est appelé (89).
b - une diversité. La méthode catéchuménale, par l’espace de relations qu’elle ouvre, par la prière, par la célébration qu’elle comporte, apprend à la fois à reconnaître les sources de l’individu, dans son autonomie, et les relations à autrui à tisser par son existence et son action. Dans cet espace, l’être fait alors l’apprentissage de la « vérité » : auto-implication, dépassement de ses impressions, accueil d’autrui, et même de personnes d’autres milieux et cultures. Les accueillant, il s’agit de découvrir qu’ils nous révèlent aussi le meilleur de nous-mêmes (90-93).
c- une non-totalisation. Le parcours catéchuménal n’aboutit jamais à une structuration accomplie : des questions ou des obscurités demeurent. Le moment vient où une décision clôt le processus, suffisamment accompli, tout en laissant une insatisfaction, signe de dé-maîtrise et ouverture à l’avenir. Cette expérience a une dimension eschatologique : une énergie oriente vers une pratique symbolique, sacramentelle et liturgique du christianisme (93-94).
d- la chance d’un commencement. Le commencement catéchuménal, avec la demande qu’il implique, constitue une des figures de la liberté. Il indique, y compris pour des chrétiens, que « la vie porte en permanence la possibilité de se renouveler » (94-95).
e- un rapport à la morale. Il se révèle porteur de notes significatives. Le processus catéchuménal est fait d’exigences morales reçues de l’Evangile, et en même temps de réalisme. Ce n’est pas là pragmatisme ou laxisme. C’est la découverte que l’évangile oriente mais ne règle pas le détail des problèmes et des comportements humains, que les figures bibliques elles-mêmes inspirent, mais ne peuvent être reproduites. L’expérience est donc celle d’une gratuité du don de Dieu autant que d’un appel (95-96).
f- enfin une figure de référence : le baptême. Le baptême, figure de la foi, c’est la doctrine classique. L’auteur rappelle opportunément que l’Église aurait besoin de ne pas le minimiser, lorsqu’elle majore l’eucharistie. Mais il est plus neuf de voir dans le baptême une figure de l’existence humaine. Car il n’est pas qu’identitaire. Il va de la personne à la communauté. Il renouvelle, par là, l’idée de démocratie. Il est aussi « un moyen de relier l’interpersonnel à des relations plus étendues », à travers l’institution ecclésiale dont il fait découvrir l’ambiguïté et les limites en même temps que la nécessité (96-98).
4. Une ecclésiologie catéchuménale (98-108)
Comment la réalité ecclésiale est-elle exprimée par le catéchuménat ?
a- Il y a d’abord une certaine distance chez les catéchumènes : les questions sur l’Église ne sont pas pour eux les plus urgentes, même si elles sont vives. Et ils ne peuvent pas trop céder aux tentations d’idéalisme, car leur apprentissage de l’Eglise tournerait court s’il n’était pas réaliste. Il s’agit pour eux de découvrir comment « faire Eglise », de proche en proche.
La découverte s’opère par la confiance faite à quelques chrétiens et, avec eux, l’écoute de l’Écriture et un partage. Lorsque des différences se manifestent, ils sont amenés à franchir quelques portes étroites, comme dans la découverte de l’évangile. Comme pour Dieu, l’Eglise a souvent pour eux, plus ou moins selon leur expérience, un visage inquiétant : positions officielles, politique de pouvoir ou de prestige, liens à certaines classes sociales, etc.
Leur sens de l’Eglise se constitue donc avec un sens du relatif, et à plusieurs titres : elle est un effet de l’évangile, et, pour eux, les aspects rugueux ou déroutants ne masquent pas d’autres effets comme la conversion, et la résonance de l’Evangile parmi des gens qui la fréquentent peu ; elle se présente à eux avec des écarts entre confessions, mais ils ne les majorent pas ; ils comprennent qu’elle a un rôle social, mais s’étonnent lorsque les chrétiens leur paraissent éloignés de ces préoccupations.
b- Autre difficulté ecclésiologique des catéchumènes, y compris par rapport à certains accompagnateurs : on constate souvent un écart. L’enjeu est de « conjuguer » les perceptions qu’ont les catéchumènes de l’évangile et de sa réception effective, et les perceptions parfois un peu figées que les chrétiens ont des pratiques établies, et des leurs en particulier. De sorte que l’implication des nouveaux dans l’Eglise ne peut pas être une juxtaposition ou une inclusion « sans histoire ». (101-105)
c- Enfin, H. Bourgeois note une originalité dans la manière de pratiquer les ministères en catéchuménat (105-106). Ils sont en effet divers : ceux des clercs, de l’évêque, et aussi de laïcs. Ceux-ci, hommes et femmes, interviennent dans l’accompagnement, la catéchèse, la liturgie, ils reçoivent une formation. Il n’y a pas de pénurie en ce qui les concerne et pourtant leur nombre est important dans la formule d’un catéchuménat personnalisé. Ils ne dépossèdent pas les communautés chrétiennes de leur responsabilité catéchuménale et ont souvent la capacité d’y sensibiliser les communautés. Il y a là un enjeu pour que l’Eglise soit en état d’évangélisation, qui devrait attirer l’attention de la théologie.
d- La question de l’institution ecclésiale inquiète les catéchumènes, comme d’autres, y compris sous l’aspect institution catéchuménale. On craint le système bureaucratique ou la contrainte abusive. Lorsque la pratique catéchuménale suscite la confiance, l’institué peut alors apparaître utile pour éviter le flou, pour créer des liens et éviter que les relations soient livrées à l’irrationnel ou à la séduction. Et les catéchumènes perçoivent la richesse d’une mémoire et ce qu’elle renferme d’énergies pour l’avenir.
En somme, la pratique catéchuménale touche à des questions assez vives de l’interprétation actuelle du christianisme : ce que veut dire le mystère de Dieu, ce que signifie Jésus, ce qu’est l’humanité à laquelle il est proposé, et comment cet Évangile réalise une Église. Les catéchumènes étant ce qu’ils sont, ils entrent dans le christianisme avec leur diversité, leur désir de cohérence, leur sens du relatif et de l’histoire. Leur évangélisation rejoint et suscite les questions de tous en y apportant leurs accents propres.
1) Quelles réflexions vous suggère la situation occidentale du catéchuménat, présent dans les diocèses, mais parfois absent des paroisses, intermittent, ou pour de petits nombres ? Comment faire pour éviter de le marginaliser davantage ?
2) Que vous inspire la démarche qui reconnaît un apport neuf et parfois dérangeant de la part des catéchumènes, dans l’Eglise ? Comment en parle-t-on habituellement ?
3) Quel intérêt y a-t-il pour des chrétiens qui ne sont pas nécessairement en contact avec les catéchumènes, à s’informer de la réflexion catéchuménale ? En quoi cela peut-il modifier leurs propres pratiques d’évangélisation ?
4) Noter dans ce chapitre, les passages qui vous ont particulièrement retenu : que vous inspirent-ils ?

