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Satan, une non personne

Satan…

Ce qu’en dit le christianisme

Le thème du diable, sous quelque terme que ce soit, n’est jamais très loin des conversations. Il est de ceux qui véhiculent de l’obscur, des questions non résolues, des peurs, parfois. Ce serait peut-être une erreur de croire qu’il n’est qu’une image populaire. Le texte que voici tente de faire le point sur ce qu’en disent les croyants. Il est tiré du livre d’Henri Bourgeois : Le diable, oui ou non ?, éditions du Centurion, 1989, sous le pseudonyme collectif Pascal Thomas.


" Satan, une non-personne

Au total, « ce que croit l’Eglise » n’est pas aussi complet et aussi précis que certains ont tendance à le penser.

La tradition chrétienne a finalement deux insistances.

Elle récuse le dualisme, autrement dit elle tient que l’existence est bonne et que Dieu le créateur n’a pas un vis-à-vis qui lui serait opposé comme une sorte d’anti-Dieu. Pour nous, cela implique un regard non pessimiste sur le monde, avec cette conviction qu’il serait précisément satanique d’accuser ce monde de manière globale en oubliant de le recevoir dans l’action de grâce, quelles que soient ses limites et ses tares.

D’autre part, les conciles attestent que, pour les chrétiens, la délivrance à l’égard du diable est acquise. Une telle certitude doit donc habiter le permanent combat contre les forces et les résistances diaboliques.

En tout cela, le diable est personnalisé. Mais le christianisme ne s’est pas prononcé officiellement sur la personne, l’identité personnelle de Satan.


- La théologie contemporaine, et la plus prudente, celle du cardinal Ratzinger par exemple, a cherché comment avancer.

* Pour le cardinal Ratzinger [1], il faudrait comprendre le diable comme une « non-personne ». Il est « désintégration, désagrégation de l’être personnel ». Il a pour caractéristique « de se présenter sans visage », « l’incognito est sa force spécifique ». Ces formules qui sont extraites d’un article de 1973 ont été récemment citées par Urs von Balthasar, théologien suisse allemand récemment décédé. Dans son livre Espérer pour tous (Desclée de Brouwer, 1987), Baltasar précise en outre :

« La personne présuppose toujours une relation positive à une autre personne, une forme de sympathie ou du moins une forme d’inclination ou d’intérêt naturels. Mais voilà précisément ce qu’on ne pourrait plus dire d’un être qui aurait rejeté entièrement, radicalement, Dieu, c’est-à-dire l’Amour même. »

Ce type de perspective n’est pas passé inaperçu.

* La revue Communio, dont on sait les liens avec Balthasar, a consacré l’un de ses numéros (mai-juin 1979) à « Satan, mystère d’iniquité ».

Dans ce cahier, outre un article de Balthasar, on trouve une contribution d’un théologien allemand Karl Lehmann, qui mérite de retenir l’attention. L’auteur note que « toute discussion sur la personnalité du diable doit commencer par se mettre suffisamment au clair sur le concept de personne ». Il précise : « si l’on entend par là un être capable de vouloir et de connaître, il faut utiliser ce concept personnel de la personne pour le diable. » Mais ce qu’il faut éviter dans tous les cas, c’est de remplir ce cadre formel par des déterminations positives de l’être personnel, à partir des catégories de communication, de distance, de rencontre. » Et Lehmann de citer l’expression « non-personne » du cardinal Ratzinger, ce que fait également un évêque français, Mgr Gaidon, dans un document du secrétariat de la Conférence épiscopale française (Documents Episcopat, juillet 1985).


Le diable n’est pas un être comme nous

Ces indications ne prétendent pas clore la réflexion. Elles nous paraissent cependant très importantes.

- Dire le diable personnel, cela nous semble en effet équivoque. Au moins autant que l’est, pour certains, le refus de le tenir pour quelqu’un !

S’il y a quelque chose de personnel en lui, ce ne peut être que du côté de l’accusation, de la suspicion et de la destruction. Peut-être aussi du côté de la liberté. Mais il ne peut exister en lui cet élément essentiel de la personne qu’est l’amour.

D’autre part, si l’on reconnaît à Satan une identité personnelle, ne minimise-t-on pas ce qui est anonyme en lui et finalement non identifiable ?

- Quant à nous, nous dirions volontiers que le diable « ne mérite pas » d’être personnel. Il n’a pas assez de valeur positive pour être personnel. Cela ne veut aucunement dire qu’il n’existe pas. Mais cela signifie qu’il n’existe pas comme nous sommes portés à le penser. Son existence, tout à fait particulière, ne prend pas forcément forme personnelle.

C’est pourquoi nous préférons, en ce qui nous concerne, parler de « forces diaboliques » ou encore du diabolique que du diable proprement dit. En disant cela, nous ne disons pas moins. Nous croyons dire mieux ce qu’est le message biblique.


* Dans la pratique, il se trouve qu’il y a aujourd’hui en christianisme deux tendances.

- Les uns croient au diable, non seulement à la réalité du diabolique mais à la réalité personnelle de l’esprit du mal. Le langage biblique cautionne leur position, l’expérience croyante les pousse à donner un visage et un nom à la puissance réelle contre laquelle ils entendent lutter. Au besoin, ils appellent Baudelaire à l’aide : la ruse du diable, c’est de nous persuader qu’il n’existe pas. Et ils précisent : qu’il n’existe pas de façon personnelle. Ils craignent que les hésitations présentes sur la personnalité de Satan reviennent en fait à minimiser sa réalité.

- D’autres, dont nous sommes, craignent que l’on objective trop le diable et que l’on soit subtilement sa victime en l’imaginant pour ce qu’il n’est pas et qu’il « ne mérite pas » d’être. Il leur semble aussi que notre époque, si elle doit ne pas perdre de vue la réalité du diable, est en droit de ne pas lier le sens de cette réalité à une représentation qui n’est plus parfois aujourd’hui qu’un élément mythologique bizarre.


* Nous souhaitons un peu de tolérance en ce domaine.

Si quelqu’un croit à un diable personnel, que nul n’aille le contraindre à modifier sa croyance. Mais qu’il sache que son langage n’est pas immédiatement compris par beaucoup aujourd’hui et qu’il ne faudrait pas qu’une question de formulation masque la réalité dont il s’agit.

Si quelqu’un ne peut pas croire à la réalité personnelle de Satan, que nul n’aille considérer qu’il est en dehors de la foi chrétienne. Mais qu’il cherche à formuler la réalité du diabolique de nouvelles manières, pour que ne s’estompe pas la tradition et surtout pour que l’expérience humaine et chrétienne soit honorée."

Henri Bourgeois Le diable, oui ou non ?. Ed. du Centurion, 1989, p. 203-207


Voir présentation du livre : Le diable, oui ou non ?

Pour une analyse du livre : Le diable, oui ou non ?, une question spirituelle.

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Notes

[1]devenu depuis lors le Pape Benoît XVI


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