Redécouvrir la foi. Les recommençants.
Que disent-ils, que veulent-ils ?
On y pense, un peu, parfois. On en parle, ici rarement, ailleurs souvent. L’idée en vient quelquefois au contact de gens rencontrés, lorsque le dialogue s’approfondit. Ni athées, ni croyants déclarés, ni légers ni rebelles à une réflexion sur les questions fondamentales de la vie, ils sont apparus, dans les années 1973-1990, dans le sillage de la pastorale catéchuménale, intrigués par le chemin proposé à des non baptisés, secrètement désireux d’une proposition analogue, soucieux de s’y « remettre » et de tracer eux-même un nouveau chemin, malgré les difficultés, si une porte s’ouvrait… Si quelqu’un était là pour y aider….
Henri Bourgeois, théologien et responsable de la pastorale catéchuménale des adultes, soucieux d’adapter la proposition de foi faite par l’église, contribua à repérer et écouter ces demandes, et à leur ouvrir un chemin. Il fallait d’abord leur faire place. Rien de plus, en un sens, mais le dialogue put paraître surprenant.
Nous publions ici le chapitre II, du livre qui rend compte des vingt premières années de cette expérience : Henri Bourgeois, Redécouvrir la foi. Les recommençants. Coll. « Pascal Thomas Pratiques chrétiennes » Desclée de Brouwer, 1993, p. 31-49. Chemin faisant, chacun pourra évoquer des visages et des itinéraires, lorsque la distance a été franchie, la glace brisée peut-être…, ou le convenu des relations dépassé, et qu’un espace s’ouvre.
La plupart des diocèses de France ont actuellement un service adapté à ces recommençants. On peut trouver tous renseignements utiles auprès de la responsable pour le diocèse de Lyon : Madame Martine Mertzweiller :
"Ils sont venus, ils sont là pour dire quelque chose, comme ils peuvent et comme ils veulent, dans la mesure où il y a quelques chrétiens pour les écouter.
QUE DISENT-ILS ?
Je m’en voudrais de durcir leurs propos, parfois incertains ou flous. Je ne tiens pas non plus à systématiser un ensemble de propos variables selon les moments, les lieux, les personnes. Simplement il me semble, à la réflexion, qu’il y a quelques grandes tendances, quelques grandes lignes de demandes. Les voici pour votre propre attention.
1. Un besoin de connaître
La plupart des gens qui, aujourd’hui, souhaitent revenir à la foi, surtout après une longue prise de distance à l’égard du christianisme, disent, la première fois où ils en parlent, avoir besoin de connaissances et d’explications. Qu’est-ce que la Bible ? Pourquoi le mal ? Qu’est-ce que croire ? Qu’est-ce qui se passe à la messe et au culte ? « Je voudrais connaître les sources de la religion », « je ne sais plus que les bribes, j’aimerais retrouver de la cohérence », « je sais des choses mais je ne sais pas les classer ».
Pourquoi cet accent mis sur le savoir ? Sans doute parce que c’est ce qui se présente à l’esprit en premier lieu quand on se dit ce que l’on souhaite et que l’on ne sait pas bien comment s’exprimer. D’ailleurs ce type de demande correspond, en fait, à l’attente habituelle et plus ou moins consciente des chrétiens qui l’écoutent. Peut-être aussi parce que la catéchèse des enfants motive certains parents en ce sens. Mais plus encore parce que la plupart des recommençants ne veulent pas revenir à la foi ou à l’Église de manière floue ou non critique. Ils ont des exigences de pensée et de compréhension et ne se contentent pas d’une adhésion sentimentale qui leur paraît dangereuse et insatisfaisante.
Certes le sentiment a un grand rôle aujourd’hui, y compris pour des personnes de tempérament ou de formation « intellectuels ».
Mais la plupart des recommençants, même ceux qui n’ont pas eu de conflit avec l’Église, veulent comprendre. Tout se passe comme si venir à la foi en recommençant impliquait une estime de cette foi et donc un besoin de croire intelligemment et librement.
Que l’on n’aille pas penser que cette attitude est celle d’intellectuels seulement. Dans le monde populaire, nous avons perçu bien des fois le désir de savoir « ce que la Bible dit vraiment ». « Comment se fait-il, demandait une maman, que l’on continue à dire trop de choses, dans l’Église, qui ne s’accordent pas bien avec la Bible ? »
Ce besoin de connaissance implique, en fait, d’autres éléments importants dans la démarche croyante et qui apparaîtront très souvent par la suite : l’expérience spirituelle profonde, la relation aux autres, la prière et le désir de célébrer, les problèmes moraux, le désir de faire quelque chose de gratuit au service des autres, etc. Comme tel, ce besoin est très symptomatique : vouloir connaître, c’est souvent vouloir se connaître.
Voilà qui invite à ne pas se méprendre. Les recommençants ne sont pas seulement en quête de savoir. Ils n’ont pas pour but de reconstituer ou de compléter un capital de connaissances religieuses. Leur problème est plus radical. Ils ne peuvent plus croire avec la foi qu’ils ont eue, ou bien en référence à l’Église où ils ont vécu plus ou moins. Le temps a coulé et ils ont changé. Ils veulent donc moins acquérir des connaissances que faire une expérience spirituelle autre, différente de celle qu’ils ont pu avoir ou de celle que paraissent avoir autour d’eux des chrétiens qu’ils trouvent endormis ou conventionnels. Par rapport au moment plus ou moins ancien où ils ont « arrêté », ils sont ailleurs et c’est à partir du nouveau lieu où ils se trouvent maintenant qu’ils désirent voir si le Christianisme peut avoir du retentissement dans leur vie.
Notez que le besoin de connaître suppose très souvent une certaine confiance dans l’Église et sa compétence, même si l’on a un contentieux avec elle : elle donne l’Écriture biblique, elle a une expérience qui dure depuis longtemps et qui a su se décanter (tout en s’alourdissant par moments), elle offre une certaine simplicité de relations confiantes, etc.
Je voudrais émettre un souhait. Certes, la connaissance n’est jamais le tout de la foi. Certes, le besoin de savoir peut exprimer assez unilatéralement ce que l’on désire, en laissant dans l’ombre d’autres dimensions de l’attente. Mais ne serait-il pas honnête de la part des chrétiens de respecter cette demande de connaissance sans la dévaluer ou l’interroger indiscrètement ? Si on la soupçonne ou si on semble la trouver trop limitée, beaucoup de gens ne comprennent pas une telle réaction et ont l’impression que les chrétiens (ou les prêtres) minimisent la foi.
En tous cas, la démarche de connaissance est habituellement accompagnée de la liberté de pensée et du désir de vérification qui vont de soi aujourd’hui. « Je voudrais savoir si la foi me va », ou encore « j’aimerais voir ce que cela me fait de croire ».
2. Trouver quelqu’un à qui parler
Une autre manière de dire ce que l’on veut, c’est le souhait de pouvoir parler et d’être écouté.
Il me semble que c’est surtout ainsi que se présente pour les recommençants le désir de rencontre, notable aujourd’hui, notamment dans les communautés. Pour eux, ce n’est pas tant la rencontre qui importe, surtout au début. C’est le besoin d’avoir des gens avec qui parler. Pour apprendre et pour connaître, certes. Donc pour les écouter. Mais aussi pour se faire écouter d’eux et leur demander sinon leur bénédiction du moins leur avis.
« Je voudrais pourvoir dire mes griefs », déclarait une jeune femme. Elle ajoutait : « j’ai découvert que ma mère l’Église, celle qui me servait de référence et que j’avais vénérée, ne méritait pas cette confiance et m’avait flouée ». Cela à cause des croisades et de l’inquisition, mais aussi de Galilée, de la pilule, de la morale catholique, etc.
Donc, dans certains cas, on a à dire, même si l’on ne sait pas bien dire. Il y a une clarté à faire, un sac à vider. On vient pour écouter, bien sûr, mais aussi pour prendre la parole. Et souvent, dans ce cas, c’est un récit de vie qui s’esquisse, sous les objections et les difficultés.
Au fond, recommencer signifie que l’on ne peut rester seul avec ses questions, avec son désir de « s’y remettre ». La solitude semble tout à fait incapable de faire avancer sur un tel chemin. Plus encore, elle exténue le désir. On veut donc « parler de tout cela ». On souhaite avoir des amis, des frères et des sœurs pour ainsi dire. On aimerait rencontrer des personnes avec lesquelles on puisse « causer » en confiance de ce que l’on ne peut pas dire à tout le monde.
Finalement, les deux motivations majeures que l’on vient de dire sont complémentaires, même si, selon le cas, l’une ou l’autre domine. Recommencer, c’est vouloir savoir, donc écouter, et c’est vouloir être écouté, donc parler ou oser dire. Ce pourrait bien être cela, la chance du « commencement » remis en jeu ou en mouvement dans une vie.
Les recommençants et les autres…
• Les « commençants » : les catéchumènes, les personnes sans passé chrétien.
• Les personnes qui approfondissent leur vie chrétienne et ecclésiale : catéchèse d’adultes et formation, groupes de prière, communautés, mouvements, etc.
• Les gens qui ne veulent rien (du moins du point de vue religieux) : ils peuvent cependant croire, « avoir leurs idées », etc.
• Les personnes qui sont « loin » des Églises ou même de l’évangile, qui se souviennent plus ou moins avoir eu quelque lien avec l’évangile et avec l’Église mais qui ne sont pas désireuses de recommencer.
3. Une demande de sacrement
Les deux expressions du désir de recommencement que l’on vient d’indiquer sont les plus fréquentes et aussi les plus nettes.
Il en est une troisième, plus aléatoire en ce sens qu’elle ne signifie pas forcément une demande de recommencement : on voudrait recevoir un sacrement. Quelqu’un voudrait communier : il est seulement baptisé. Ou bien, plus souvent, des personnes demandent la confirmation : elles n’ont jamais reçu ce signe ecclésial, elles en ignoraient même l’existence ou bien elles n’en voyaient pas la signification et la valeur, mais elles en ont entendu parler, on leur a proposé, ou bien elles se sentent stimulées par la démarche d’un proche qui se prépare à être confirmé. Il se trouve aussi parfois, mais plus rarement, que quelqu’un veuille se confesser, parfois après des années de rupture pratique avec la vie ecclésiale : mais il ne sait pas bien comment faire, faute de savoir « comme cela se fait aujourd’hui ». Plus profondément, il sent qu’il y a « quelque chose à faire » avant de recevoir le sacrement de réconciliation.
Y a-t-il ou non demande de recommencement dans des demandes de ce genre ?
En principe, les personnes qui s’expriment ainsi sont des catéchumènes ou, en tous cas, des gens qui se trouvent en situation catéchuménale : leur initiation reste inachevée, elle a été interrompue. Mais ce premier point de vue n’est pas le seul à prendre en considération. Il faut aussi envisager ces demandes du point de vue spirituel, en fonction des personnes qui les formulent. Deux cas sont alors possibles.
Voici d’abord Matthieu qui est baptisé, qui se dit chrétien, qui est même pratiquant régulier, mais qui n’a jamais communié parce qu’il n’a jamais « fait sa communion ». Autour de lui, on le pousse à recevoir l’eucharistie : « tu y as droit », « c’est normal de communier quand on est baptisé ». Mais lui hésite à recevoir le sacrement de sa propre initiative. Il voudrait y être invité et que son geste ait quelque chose de reconnu. C’est ce qui se passe après une préparation. Bien entendu, Matthieu n’est pas un recommençant. Il vit de l’évangile, il est membre de l’Église, il ne demande pas à « reprendre » les choses de la foi.
On pourrait faire une remarque analogue pour certaines demandes de confirmation présentées par des adultes. Ils sont partie prenante de l’Église, ils vivent la foi évangélique. Pour eux, être confirmé signifie un pas en avant dans une expérience chrétienne réelle et qui n’a pas connu d’à coup ou de rupture.
De même, si quelqu’un veut se confesser « après des années » et si, ce n’est pas impensable, il a conservé une foi réelle, un sens ecclésial effectif, il n’y a pas de recommencement à envisager.
Mais supposons, second cas, que quelqu’un vienne demander un de ces sacrements et qu’à cette occasion il réalise qu’il est bien loin de ce que signifient ces gestes de la foi. La catéchèse éventuellement reçue jadis n’a pas laissé de traces très précises, l’évangile est devenu une simple morale altruiste et l’Église apparaît une organisation sympathique mais opaque. Il se peut alors que cette personne découvre le besoin de reprendre les choses et de redécouvrir les bases de la foi et de l’Église. Il se peut aussi qu’on l’aide à percevoir ce besoin. On peut donc identifier ici, sous la demande de sacrement, une demande de recommencement. Il serait dommage de parler du sacrement et à plus forte raison de le célébrer sans que soit réactivée la foi évangélique et redéployé le sens ecclésial. Ce qui va plus loin que l’habituelle préparation au sacrement.
Dans ce cas, la personne en question est en général invitée à un groupe catéchuménal préparant le sacrement (du moins en ce qui concerne l’eucharistie et la confirmation). Mais le plus souvent, il est utile pour elle de se voir d’abord offrir la possibilité d’une redécouverte, tenant compte notamment de telle ou telle difficulté survenue dans sa vie et ayant pesé sur sa foi.
Ce troisième type de demande n’est pas le plus fréquent. Il ne conduit pas forcément à parler de recommencement. Quand c’est le cas, une telle demande n’exclut évidemment pas les attentes que l’on a indiquées précédemment : besoin de connaître, désir de rencontrer des chrétiens.
Vous noterez que la référence à la confession ou à la réconciliation, même si elle est rare dans l’expression première de quelqu’un qui recommence, n’est pourtant pas sans valeur, et réalise la célébration pénitentielle. Mais, avant le sacrement, il y a la parole échangée et l’évangile redécouvert.
4. Ils viennent d’à côté
Un quatrième type de demande existe, plus rare semble-t-il, et sûrement assez original, mais qui n’implique pas forcément, lui non plus, un besoin et un désir de recommencer.
Je veux parler d’abord de chrétiens non catholiques qui souhaitent entrer dans l’Église catholique. Sont-ils pour autant des recommençants ? Cela dépend des personnes. Et c’est à voir.
Il y a bien une nouveauté dans leur vie. Mais évidemment cette nouveauté ne rend pas périmée l’expérience chrétienne et même ecclésiale qu’ils ont vécue jusqu’ici. Le terme de « recommençant » serait donc malheureux s’il devait signifier une méconnaissance de cet « acquis ».
Par ailleurs, pour certains non-catholiques qui veulent devenir catholiques, le changement de confession chrétienne et d’Église n’implique nullement le besoin de « revenir » à la base de l’évangile. Ils vivent évangéliquement, professent la foi chrétienne. Leur demande indique un besoin qui n’est pas celui d’un recommencement. Le fait qu’ils attendent une aide de l’Église catholique pour discerner ce que signifie leur démarche et ce qui la fonde ou pour découvrir la particularité catholique du christianisme n’autorise pas à parler, à leur propos, de recommençants.
Mais ce peut être le cas si le changement de confession chrétienne va de pair avec un réveil de la foi ou implique des difficultés éprouvées à l’égard de l’Église que l’on veut quitter. Alors on veut renouer avec l’Église en envisageant une autre expérience ecclésiale.
Pratiquement donc, ce sont seulement certaines des personnes voulant changer d’Église qui vivent un recommencement.
Faut-il rappeler que l’Église catholique souhaite que de tels changements donnent lieu, devant Dieu, à un vrai discernement ?
Assez différent est le cas de personnes relevant d’une religion non chrétienne (judaïsme ou islam particulièrement) [39] et qui veulent devenir chrétiennes. Ces personnes sont bien des recommençants car il leur faut renégocier le rapport de leur expérience actuelle avec leur vie religieuse antérieure et donc le « premier » commencement qui l’a orienté jusqu’ici. Par ailleurs, la démarche consistant pour elles à vouloir entrer dans le christianisme implique parfois un réveil religieux et peut coïncider avec le désir de liquider quelques contentieux passés qu’elles ont eus avec leur religion initiale (éducation, conception de la vie, morale, etc.).
Mais en même temps, ces personnes n’ont pas d’acquis chrétien, sauf exception. En ce sens, elles commencent en christianisme plus qu’elles ne recommencent à proprement parler.
Pratiquement, en France, ces personnes suivent le plus souvent un chemin catéchuménal. Il est à souhaiter, bien sûr, que leur situation spécifique soit prise en compte.
A mon sens, il vaut mieux ne pas les considérer comme des recommençants, car le terme serait employé d’une façon tout à fait particulière qui pourrait créer des malentendus, étant donné son usage plus fréquent.
J’ajoute que l’Église catholique ne cherche pas à intégrer maladroitement les non-chrétiens. Simplement, il faut parfois accueillir le mystère des vocations personnelles qui en viennent à se tourner vers l’évangile.
QUE VEULENT-ILS ?
Il y a ce qui est dit, c’est forcément partiel. Et il y a ce que l’on veut, et cela va plus loin que ce que l’on peut dire.
J’ai la conviction qu’il y là un écart très important : les mots et les propos ne sont jamais tout à fait adaptés au vouloir.
Cependant, malgré cette distance, le vouloir de quelqu’un peut se dire et demande à se dire. Cela lui permet de devenir plus conscient, plus clair aussi : en parlant à autrui, [40] on se parle à soi-même. D’où une seconde conviction : même si, pour recommencer, il ne suffit pas d’en parler, le fait d’en parler met sur le chemin de la réalisation. En en parlant, on s’entend, on est en quelque sorte témoin de soi-même et on s’approche déjà de ce que l’on cherche, parce que l’on comprend mieux ce qui est en jeu ou en cause.
C’est sur ces bases que je voudrais maintenant vous inviter à écouter non seulement ce qui est dit, mais aussi celui ou celle qui parle. Chaque être a sa vie personnelle, toujours mystérieuse, forcément unique. Chacun a donc son ton, son style, sa manière de dire, sa façon de vouloir.
1. Qui sont-ils ?
Qui sont-ils ces êtres qui, aujourd’hui, dans nos sociétés, ont le désir ou l’intention de « re-croire », si c’est possible et si cela correspond à ce qu’ils sont ?
A nouveau, sans porter atteinte au « propre » de chacune et chacun, je voudrais indiquer quelques grandes formes de diversité.
Parmi les personnes qui veulent recommencer ou en envisager la possibilité, il en est d’abord qui se manifestent d’elles-mêmes, après avoir cherché plus ou moins longtemps une porte où frapper et une oreille en état d’écoute : « Je ne savais pas qu’une possibilité pratique existait ». Il en est aussi qui ont été invitées à se déclarer par un tract, par une conversation qui les a touchées, etc. : « Je suis venue parce que j’ai trouvé providentiel que l’on ait pensé à moi ».
De même ces hommes et ces femmes qui veulent reprendre le fil de la foi peuvent avoir longtemps hésité avant de se signaler : incertitudes, criantes, report de la décision.
D’autres se manifestent sans attendre, dès qu’ils ont perçu en eux un appel ou un signe : « Je n’ai pas traîné ; à mon âge, il n’y a pas de temps à perdre. Bien entendu, les manières de dire et de vouloir des uns et des autres sont assez différentes.
Il est également des personnes qui sont décidées, assurées de leur voie. Par exemple des convertis. Un homme d’une cinquantaine d’années nous a dit : « Une nuit, j’ai réalisé que j’étais stupide de ne pas m’appuyer sur Dieu. Depuis ce jour, je suis croyant et je sens que c’est du solide. Mais je ne sais plus rien de mon catéchisme, c’est si loin ». Mais il est aussi des gens qui ne savent pas bien s’ils vont croire : « Je viens voir si la foi va me convenir », « j’aimerais croire mais je ne sais pas si cela va marcher », « expliquez-moi l’essentiel de la religion pour que je puisse me décider en connaissance de cause ».
Recommencement et conversion
Ce n’est pas la même chose :
• On peut vouloir recommencer sans être (déjà) converti. Les intéressés le sentent, parfois le disent.
•Inversement, on peut s’être converti (souvent de façon forte) mais n’avoir pas (encore) fait le travail de recommencement consistant notamment à re-traverser son passé ou à le re-dire.
• Enfin certains convertis sont des gens qui se réveillent mais qui n’étaient pas véritablement « loin ». De suite ou presque, ils peuvent se trouver ré-accordés à l’évangile et à l’Église.
Ou encore beaucoup de recommençants ont été blessés par la vie (un drame, un deuil insupportable, une injustice grave leur ont enlevé le goût et même la possibilité de croire) ou ont souffert de l’Église (ses exigences, ses compromissions).
Mais il se trouve aussi que certains ont seulement oublié de croire, faisant « comme tout le monde », au début de leur adolescence ou de leur âge adulte, et « décrochant » à ce moment-là. Ici encore, les accents et le ton des uns et des autres sont évidemment variés.
Enfin, dernière différence que nous percevons, il est des recommençants qui ont fait diverses tentatives avant celle de maintenant. Certains sont passés par des groupes religieux sans y rester, déçus ou insatisfaits. D’autres ont voulu faire retour à l’Église ou à la foi par la seule voie qu’ils connaissent, la confession dans un confessionnal. « Mais cela n’est pas suffisant. Le prêtre m’a écoutée et puis je me suis retrouvée comme avant. Je voulais renouveler vraiment ma foi ». A l’inverse, d’autres personnes explorent pour la première fois le chemin. Et cela se sent à un ton de confiance et parfois d’enthousiasme.
2. Qu’est-ce qu’ils veulent dire ?
Il y a donc ce qu’on dit et ce qu’on veut. Les deux ne se confondent pas mais s’appellent réciproquement.
L’essentiel, c’est de ne jamais négliger le vouloir de quelqu’un en en restant seulement à ses dires. Et, semble-t-il, on est d’autant plus disponible au vouloir d’autrui que l’on est soi-même lucide sur son propre vouloir et que l’on a pris le temps de réfléchir ou d’analyser la situation pour avoir un cadre d’écoute permettant de ne pas laisser se perdre ce qui s’exprime ici et maintenant.
Ces deux conditions demandent à être bien comprises, évidemment.
La lucidité sur soi n’est jamais plénière, mais on a le droit (et le devoir !) d’y tendre. En l’occurrence, le problème pour les chrétiens qui accueillent et écoutent des recommençants, c’est de servir le Royaume de Dieu et l’Esprit en respectant celui ou celle qui vient ; de l’aider à être à l’écoute de ce même Esprit, enfin de lui proposer progressivement l’évangile de Jésus et l’expérience des chrétiens. L’objectif n’est donc pas de « récupérer ». Il n’est pas non plus de faire de toute personne qui veut s’y remettre un chrétien ou une chrétienne à proprement parler et, à plus forte raison, un pratiquant ou une pratiquante.
Quant à avoir un « cadre d’écoute », la suggestion peut être surprenante. Elle donne en effet l’impression que l’on préjuge de ce qui va être dit et que l’on va faire entrer de force dans des cases préétablies l’imprévisible de la confidence. Le risque est en effet réel. Mais le contraire n’est-il pas plus risqué encore, c’est-à-dire l’écoute désorientée, non préparée, non exercée ? Il semble donc utile d’avoir (un peu) réfléchi à ce que signifie le recommencement si l’on veut être honnête vis-à-vis des recommençants. Tel est bien d’ailleurs le but de ce petit livre, étant entendu que les plus belles analyses ne valent rien sans cette attitude spirituelle. Celle-ci ouvre à ce qu’a d’unique la personne avec qui l’on parle, elle perçoit dans ce qui est dit par quelqu’un ce que disent ou pourraient dire beaucoup d’autres, elle discerne dans un propos immédiat un appel possible pour l’Église.
Ainsi faut-il dire que les recommençants ont chance de savoir ce qu’ils veulent dire si les chrétiens qui les reçoivent et les accompagnent ont eux-mêmes la possibilité de savoir ce qu’ils veulent faire et être.
Dès lors, quel est le désir de ces personnes qui viennent pour en faire part ?
Voici quelques points de repère à ne pas perdre de vue.
Tout d’abord, les recommençants sont des gens qui ont un passé (leur histoire ancienne avec le christianisme et un présent (leur démarche pour s’y remettre, pour voir si c’est possible et comment faire). Leur passé ne saurait se réduire à une simple rupture ou distance prise par rapport à la foi. Il comporte, sans doute, cela. Mais il présente beaucoup d’autres éléments encore, et le cas échéant, par la suite, tout cela apparaîtra dans sa valeur positive. En outre se souvenir du passé implique ici que l’on regarde vers l’avenir : ce qui a été et dont on peut dire quelque chose aujourd’hui indique ce que l’on voudrait être.
- Ensuite, le fait de vouloir se remettre à croire sous-entend en principe que les personnes qui expriment ce désir sont marquées à la fois par un ou des événements récents qui les ont « mises en route » ou réveillées (une conversation, la naissance d’un enfant, etc.) et par une ligne de force qui les habite et qui oriente depuis longtemps leur existence (leur vocation, leur identité propre). La démarche faite aujourd’hui se produit donc au point de convergence de telle circonstance qui les a motivées récemment et d’un appel mystérieux qui ne cesse de les solliciter. L’événement est lié aux circonstances, l’appel est permanent. Entre les deux se dessine le désir de s’y remettre.
Recommencer ?
Oui, mais à quoi exactement ?
• A croire, sans doute. Non pas que l’on n’ait pas eu de foi auparavant. Mais on désire retrouver le commencement de la foi, sa base évangélique et spirituelle ;
• à être lié à l’Église. Mais chacun aura à découvrir quelle forme prendront cette appartenance et cette solidarité ;
• à vivre. Mais à vivre autrement, spirituellement, avec imagination, en risquant le fond de soi ;
• à agir. A condition que chacun puisse trouver librement (mais avec d’autres) comment répondre aux urgences et aux appels ;
• à être. Car recommencer, c’est vouloir trouver son nom propre et son identité pour pouvoir entrer réellement en communion.
Il y a quelques années, le groupe Pascal Thomas avait diffusé la formule « recommencer à croire ». Peut-être fait-il aujourd’hui ne pas craindre de détailler tout ce qu’implique le fait de croire. Recommencer, tout court, est donc plus suggestif.
3. Oser recommencer
Je voudrais vous demander de ne pas juger trop vite les points de repère que je viens de proposer, en pensant que « tout cela est compliqué » ou encore que cela revient à « mettre les gens dans des casiers ».
Bien sûr, avant les analyses, ce sont les personnes qui importent. Mais, précisément, pour respecter les personnes, ne faut-il pas chercher à comprendre ce qu’elles désirent et d’ailleurs expriment elles-mêmes ?
Il y a aujourd’hui en catholicisme un danger très réel de méconnaître et de ne pas respecter les recommençants, en les « ramenant » (pour ainsi dire) aux cas plus « simples », c’est-à-dire plus habituels ou moins étonnants : les chrétiens qui redeviennent pratiquants sans avoir (apparemment) à faire le travail du recommencement, les chrétiens qui veulent « approfondir » leur foi, les convertis, ou encore le grand nombre de baptisés que l’on dit « en recherche », ou bien les catéchumènes.
En faisant cela, en globalisant les situations, ne passe-t-on pas à côté d’une expérience originale, dérangeante parfois pour l’Église, mais aussi stimulante pour elle ?
En outre, l’effort actuel pour « faire droit » aux recommençants et pour faire apparaître ce qu’a de propre leur situation dans l’Église a pour effet de créer un courant d’opinion et, par conséquent, d’amener des personnes à se déclarer, qui ne l’auraient pas fait si elles n’avaient pas perçu qu’elles ne « dérangeaient » pas les chrétiens auxquels elles s’adressent.
Enfin, je l’ai déjà suggéré, l’attention portée aujourd’hui aux recommençants a pour effet de donner à l’Église, c’est-à-dire aux paroisses, aux communautés et aux groupes chrétiens, un nouveau signe des temps exprimant ce qu’est l’identité chrétienne, en tant qu’accueil mais aussi conversion, écoute mais aussi proposition.
Les événements déclencheurs du processus sont divers :
la naissance d’un enfant, son baptême, l’éveil à la foi puis le catéchisme (« j’aimerais bien faire comme elle », « je voudrais bien faire le chemin qu’il fait ») ;
la rencontre d’un chrétien, une conversation avec un inconnu dans le train, la lecture de tel livre ou de tel journal où il y avait tel article, une émission de télévision, un film, un spectacle de théâtre ;
le mariage, un changement de résidence, le chômage, l’entrée à la retraite ;
une joie familiale mais aussi parfois un divorce ou un deuil ou une souffrance qui déstabilise, une maladie ;
la visite d’une église ou d’un édifice religieux, un pèlerinage ; un week-end de yoga ou de relaxation ;
une déception à la suite de l’appartenance à un groupe religieux pourtant prometteur (« sectes »), etc.
Quant à la ligne de force qui habite quelqu’un, elle est souvent complexe. Elle comporte un désir d’aller de l’avant car on s’y sent tenu, mais aussi une mémoire, parfois une culpabilité ou une angoisse, souvent le sentiment que l’on met en jeu sa liberté personnelle et sa dignité.
Ce que c’est que recommencer
Avant de clore ce chapitre, je propose de faire le point.
Dans notre groupe, on l’aura compris, nous avons tendance à donner une identité assez précise aux recommençants. Il nous semble en effet que l’on ne gagne rien dans la vie ecclésiale à tout mêler et à ne pas distinguer les attentes ou les besoins.
Pour nous, recommencer ne veut pas dire, sans plus de précision, que l’on revient à la pratique religieuse, que l’on se remet à prier ou que l’on reprend contact avec une paroisse ou bien une communauté. Tout cela marque bien une nouveauté, tout cela importe mais cela demeure global et cela laisse dans l’ombre une situation actuelle très importante parce que fort significative.
Voici donc, comment nous caractérisons les recommençants :
• Ce sont des personnes qui ont un passé chrétien.
Ce passé peut être mince, il peut avoir goût d’amertume ou de culpabilité, il peut être fantasmé ou plus ou moins reconstruit. Mais il compte pour les intéressés. La preuve, c’est qu’ils en parlent et qu’ils déclarent avoir été ou même être toujours chrétiens.
Ce passé n’est donc pas nul. Il a laissé quelques traces. C’est le secret propre de ceux ou celles qui sont là.
• Les recommençants ont pris de la distance par rapport à ce que leur passé pouvait en principe appeler.
Ils auraient pu vivre sous le signe de l’évangile et en solidarité ecclésiale avec les autres chrétiens. Mais cette perspective ne s’est pas réalisée. Ou bien, s’ils ont eu un moment une telle expérience (parfois très peu, parfois de façon assez forte comme c’est le cas de certains pratiquants et de militants), celle-ci n’a pas « tenu ». Ils ont oublié, perdu le fil. Ou bien, ils ont rompu.
J’analyserai dans le chapitre qui suit cette prise de distance et ses formes concrètes.
• On devient recommençant quand quelque chose se produit qui déclenche le désir de « reprendre », de « s’y remettre », de « redécouvrir » ce qui était perdu, enfoui ou non développé.
Il y a donc un événement qui conduit à une demande. Cet événement peut avoir des effets spirituels différents, selon qu’il y a une conversion proprement dite (on est alors « fixé », on est « décidé ») ou selon qu’il y a seulement besoin et désir de retrouver ce qui s’était effacé.
Dans les deux cas, les personnes en question n’entendent pas reprendre, sans plus, le passé et donc ce qui avait plus ou moins commencé jadis. Elles veulent recommencer, c’est-à-dire revenir à un point-source en elles, celui de leur liberté, et à un point-source dans l’évangile et dans l’Église, les bases et les racines, l’essentiel, le fondamental.
Ce désir de revenir à un « commencement » qui sera donc un re-commencement fait la vocation particulière des gens dont je parle. Il les distingue d’autres chrétiens qui « approfondissent » leur foi ou traversent des crises sans pour autant se sentir appelés ou provoqués à refonder leur foi.
• Les recommençants sont des personnes qui ont eu la chance de trouver une porte ecclésiale qui s’ouvre pour eux, des chrétiens pour les accueillir et marcher avec eux.
Sans cette participation ecclésiale, il n’y aurait pas de recommencement à proprement parler. On peut être autodidacte de la foi ou de l’évangile, on peut essayer de faire soi-même le réinvestissement dont il s’agit. Mais il manque la contribution de l’Église.
Ce manque a deux conséquences. Il est un déficit pour les personnes qui se sentent appelées à recommencer mais ne sont pas guidées pour cela. Il est également une chance perdue pour l’Église qui se prive d’un signe lui parlant de sa propre vocation évangélisatrice.
• Les recommençants sont des personnes qui sont volontaires pour effectuer un travail spirituel sur elles-mêmes, à partir de ce qu’elles sont et vivent, à partir de l’évangile.
Je parlerai par la suite de ce travail de recommencement. Il est bon de l’indiquer toutefois dès maintenant. Car on a parfois tendance à penser que le fait de recommencer est une question de psychologie, d’impression sentimentale. Recommencer, c’est faire quelque chose.
Re-commencer et re-travailler
La question ecclésiale et spirituelle des re-commençants rejoint, en fait, un certain nombre de données culturelles actuelles, en dehors du christianisme.
Ainsi les stages proposés à certaine femmes qui veulent « re-travailler » : il ne s’agit pas simplement à se remettre au niveau ou à flot, il faut aussi réaliser sur soi un travail psychologique et même spirituel pour se ré-enraciner dans le monde du travail.
Ou bien encore on peut penser à ce qu’on appelle aujourd’hui les « re-conversions » : ce n’est pas seulement changer d’emploi ou de compétence, c’est se redéfinir soi-même, trouver un nouveau souffle.
• Enfin les recommençants sont des chrétiens qui s’entendent dire, un jour, que l’opération qui les a amenés à l’essentiel fondateur de leur vie et de leur foi prend fin.
On n’est pas recommençant indéfiniment. Pas plus qu’on est catéchumène à vie. Le travail spirituel d’initiation doit savoir prendre fin pour que l’on puisse habiter la condition commune et passer à autre chose. Souvent d’ailleurs les intéressés réalisent eux-mêmes qu’ils sont en train d’achever leur parcours.
Ainsi donc osons nous demander : « qu’est-ce qu’ils veulent ? » Question de chrétiens étonnés par une demande qui parfois les déconcerte. Question d’indifférents ou de gens blasés qui voient se lever dans leur entourage quelqu’un qui a l’air de vouloir changer quelque chose en sa vie et peut-être dans la vie autour de lui. Les recommençants osent s’y remettre. Oserons-nous nous mettre à les écouter ?
« Qu’est-ce qu’ils veulent ? » En fait, la vraie question pourrait bien être : « qu’est-ce que je veux ? », « qu’est-ce que nous voulons ? » C’est-à-dire : « pouvons-nous avoir un désir analogue au leur ? ».
Ces femmes et ces hommes qui désirent « s’y remettre » manifestent qu’il y a en eux un vouloir très original. Un vouloir qui porte à long terme sur le sens de leur vie. Un vouloir qui suppose une confiance faite à autrui pour pouvoir parler avec lui. Un vouloir enfin qu’habite un appel ou une vocation : si on fait le pas, c’est parce qu’on s’y sent porté et qu’un mystère aimante la vie."
Divers articles sur ce site concernent cette question, notamment :
On les appelle Recommençants, Recommençants à Toulouse. 2010, Recommençants… Les enjeux d’une nouvelle pratique pastorale ;
une fiche de réflexion : TC-Fiche n° 4 : Recommencement ;
quelques livres : Des recommençants prennent la parole., A l’appel des recommençants. Évaluations et propositions..
et des travaux théologiques Travaux sur l’initiation-réinitiation et les recommençants.
Pour revenir à l’accueil du site : Bienvenue


