Accueil du site > Lectures > Recensions > Recensions avant 2001 > R. Les évêques et l’église. Un problème
logo

R. Les évêques et l’église. Un problème

Recensions :

Les évêques et l’Eglise. Un problème,

coll. Parole présente. Cerf, 1989, 126 p.

Dès après la parution de ce livre d’Henri Bourgeois et coll., cinq auteurs, dont quatre théologiens et une sociologue, en publient une recension. « Réalisme et modestie », « sérénité de ton », « performance de théologie portative », disent les uns, « trop critique », dit le cinquième, qui ne peut se défendre de faire un cours. Dans la longue recension de Esprit et Vie, pointe déjà une question sur l’appréciation des difficultés post-conciliaires, qu’aucun des recenseurs ne nie. Viennent-elles des « limites » (sans doute inévitables) des textes du Concile, ou des « continuateurs du Concile » ? La question de la « réception » du Concile et, plus profondément, du renouvellement de l’Eglise engagé par l’appel à un « aggiornamento », se pose donc déjà. Et elle se pose encore vingt ans après. (AHB)


Nouvelle Revue Théologique (NRT), 1989, T. 111/n° 6, nov-déc. p. 1039-40

Les médias projettent dans l’opinion publique une certaine image des évêques. Qu’il s’agisse par exemple de leurs interventions dans la vie sociale ou de leurs relations avec Rome (en particulier à l’occasion de leur nomination), discussion et critiques vont bon train. D’autant que, par une simplification commode, l’évêque est mis en équation avec « l’Eglise ». S’interrogeant sur le fonctionnement des relations des évêques avec le grand public, les chrétiens et l’autorité romaine, les auteurs veulent engager une réflexion pour mieux discerner les causes de malaise, améliorer la communication et rééquilibrer une image exposée aux déformations. Ils évoquent évidemment la doctrine de Vatican II, confrontent l’image ancienne de l’évêque avec celle d’aujourd’hui, et se penchent avec réalisme et modestie sur la pratique actuelle.

Des pages intéressantes soulignent les conditions d’un langage épiscopal crédible, étranger à tout sectarisme, attentif à percevoir la sensibilité culturelle d’un milieu et les réactions des fidèles. L’évêque, on en conviendra, est « devenu un point sensible » ; ces réflexions contribueront à éviter certains écueils et à accroître les chances de l’évangélisation.

A. Toubeau, sj.

Etudes, novembre 1989, 371/5, 571-72.

Libres propos de trois théologiens lyonnais sur la théologie et la pratique de la charge épiscopale.

Ils sont parfaitement à l’aise pour relever les ambiguïtés et les pratiques des textes de Vatican II. Le Concile a bien surévalué et surinvesti le rôle de l’évêque sans assurer le lien entre les divers chapitres de la Constitution sur l’Eglise. Une rapide incursion historique dans l’Eglise ancienne montre des évêques plus solidaires, en droit comme en fait, de leur presbyterium. Mais c’est le fonctionnement actuel de la charge épiscopale qui les intéresse le plus. Ils analysent les formes diverses du malaise qui s’y fait jour : ils dénoncent avec lucidité les tentations multiples qui guettent les évêques. Mais les remarques accumulées semblent parfois des notes en marge d’une réalité qui n’est pas aussi familière aux lecteurs qu’ils ne le pensent : la vie complexe des diocèses et de l’Eglise. Aussi leurs suggestions restent floues sur le plan pratique. On regrette surtout que l’interprétation de ce que pourrait ou devrait être aujourd’hui l’action missionnaire de l’Eglise reste très abstraite. Car, comme les auteurs le disent à plusieurs reprises, le ministère premier de l’évêque est de mettre une Eglise particulière en état de porter l’Evangile au monde tel qu’il est.

Joseph Thomas, sj.

La vie spirituelle, n° 688, janvier février 1990, p159-60.

Sur un point sensible de la vie communautaire chrétienne, voici un petit livre de théologie portative – qu’on ne voie là aucune réserve – qui éclairera et réjouira ses lecteurs, que l’on souhaite nombreux. C’est une performance que de rassembler sous un volume aussi réduit tant de remarques pertinentes et un tel sérieux dans l’étude des textes fondamentaux.

Le point de départ est pris dans l’actualité, dans le malaise qu’ont ressenti nombre de croyants en présence de comportements récents de leur : ton abrupt de certaines déclarations, style autoritaire de gouvernement pontifical, maladresses médiatiques risquant de faire croire que « l’évêque, c’est l’Eglise. » Autant de thèmes qui resurgiront dans la troisième partie, mais situés, dépassionnés, convertis en propositions concrètes après avoir reçu un éclairage historique.

Car l’autre mérite de cet ouvrage tient à la présentation qu’il offre de la tradition. Les chapitre II et III sont consacrés à l’apport de Vatican II et à un retour aux sources patristiques. Au contact des textes, cités et mis en perspective, on voit se dessiner les traits d’une communauté tournée vers la mission, structurée autour d’une autorité collégiale, centrée sur une expérience particulière mais ouverte à celle des autres communautés.

Au passage sont relevées quelques insuffisances du fonctionnement actuel des institutions ecclésiastiques. Rien de gratuit dans ces critiques et aucune intention de donner des leçons. Simplement un souci de cohérence avec les sources de la réflexion théologique, avec les témoignages de Clément de Rome, d’Irénée, de Jean Chrysostome.

Le ton même du livre permet de mieux comprendre les difficultés évoquées au départ. Dans une société ecclésiale qui peine pour résoudre ses problèmes de communication, en son sein et dans ses relations avec l’opinion, ces quelques pages témoignent. Par leur franchise sans agressivité, leur volonté de décrire des comportements sans porter atteinte aux personnes, la clarté de leurs références aux écrits fondateurs, leur caractère constructif, elles appellent, jusque dans leur forme, à la liberté d’expression évangélique.

Charles Perrucon

Archives de Sciences Sociales des Religions, 1990, Vol 70, p. 238.

Prenant acte du trouble créé dans l’opinion chrétienne et dans l’opinion en général par des prises de position épiscopales sur des problèmes de société (sida, affaire Scorcese, etc.), trois théologiens proposent une réflexion sur la fonction des évêques et sur le statut de leurs interventions publiques. Ayant rappelé le contenu de la doctrine de l’épiscopat élaboré à Vatican II, ils examinent les conditions réelles d’exercice de l’autorité épiscopale, dans une société caractérisée par l’expansion formidable des moyens de communication, mais aussi par l’affirmation massive de l’autonomie de la conscience individuelle.

Au-delà du « malaise » que l’ouvrage localise (avec une sérénité de ton qu’il faut noter), c’est le problème de la structure du pouvoir dans une institution confrontée aux normes et valeurs d’une société démocratique qui se trouve clairement posé, en même temps que l’est – plus implicitement – celui de la légitimité de l’autorité religieuse dans une société laïcisée.

Danielle Hervieu-Léger

Esprit et Vie, n° 100, 18-01-1990, p. 44-46

« Un problème » dit le sous-titre. Ce livre en soulève plusieurs d’intérêt inégal.

C’est d’abord le problème du texte lui-même : l’attention est provoquée. Des livres collectifs, on en rencontre souvent -. assemblages de textes d’auteurs divers où chacun signe sa participation. Ici rien de tel : chacun est signataire du tout. Les exégètes, on s’en doute, n’ont pas manqué pour jouer de la critique interne et tenter de rendre à chacun ce qui lui revient. Le jeu n’est pas trop difficile, mais sûrement inutile et surtout contraire à la volonté des auteurs. Prenons donc le texte comme on nous le donne. Trois théologiens de la Faculté de Lyon se sont unis pour produire ce petit livre. Leur démarche inhabituelle veut sans doute montrer que le problème leur tient à cœur. De cette importance, il faut donc prendre note.

Il s’agit de l’épiscopat dans l’Église occidentale, ou peut-être plus exactement du ministère concret des évêques. Un résumé de la théologie de l’épiscopat et de sa sacramentalité reconnue nous est offert. Avant Vatican II, on le sait, l’épiscopat n’était pas reconnu, ni officiellement ni par la majorité des théologiens, comme sacramentel. On nous cite le P. Bouëssé o.p. parmi ceux qui niaient ce caractère sacramentel : il n’était pas seul et, à la veille même du concile, tel jésuite publiait un étonnant article sur ce sujet. Les hésitations remontaient loin. S. Thomas d’Aquin en est témoin. Elles ont même une dimension œcuménique : Wesley, fondateur du Méthodisme, prêtre anglican fondera bien malgré lui son église en ordonnant… Il fit appel explicitement à cette théologie dont les racines remontaient à S. Jérôme.

Vatican Il retrouve donc l’épiscopat sacrement : les Pères de l’Église et la liturgie - heureusement conservatrice - fournissaient les bases des affirmations conciliaires. Il reste qu’un concile ne fait pas tout. On en sait qui restèrent lettre morte. Les théologiens, spécialement ceux qui ont participé au concile, ont donc raison d’en redire l’essentiel. Comme il est naturel, ces rappels ne sont pas convergents. Les uns et les autres doivent être pris en compte.

Les auteurs de ce livre reprochent à Vatican II d’avoir manqué de « précision et de vigilance ». C’est possible. Peut-être que le reproche atteint davantage les continuateurs du concile que les textes eux-mêmes ; des textes sont forcément datés et incomplets. L’important c’est de vivre aujourd’hui ce que Dieu a donné à l’Église par le concile.

Les choses sont complexes. On exalte le premier millénaire sous nos yeux. Il est vrai qu’il est riche d’enseignement. Mais il n’y a ni époques maudites ni époques privilégiées. Le premier millénaire n’était-il pas marqué par ce « constantinisme » qu’il fut de grande mode de vouer aux gémonies, il y a peu ? Même en voulant être fidèle aux définitions des conciles et à leur mouvement, on risque de donner naissance à une de ces réalités en « isme » dont on sait la nocivité. On nous le redit avec raison : le « tridentinisme » est à distinguer de Trente. De même c’est par une fidélité mal comprise à Vatican I et au « sens de l’histoire » qu’est née la théologie de l’Église que l’on a connue. Le danger n’est pas chimérique pour l’après-Vatican Il. On est toujours tenté de ne retenir d’un texte que ce qu’on veut y mettre.

Cette histoire de la théologie de l’épiscopat au concile Vatican Il est évoquée par les trois auteurs pour montrer ses limites. Ils désirent exposer leur sentiment sur le présent. Il est sain de dire fraternellement aux évêques les écueils sur lesquels ils risquent de buter. C’est là un des aspects du service théologique. Comme toute interprétation, elle peut être contestable, reçue ou refusée en bloc ou en partie. Il serait dommage de ne pas l’entendre. Mais ces remarques ont une portée limitée. D’abord, elles s’appuient sur des faits d’actualité. Or, l’actualité va vite et certains événements n’en sont déjà plus. Par ailleurs, le texte risque de paraître trop événementiel : écrit de circonstance alors qu’il veut être autre chose.

L’actualité va vite et il est difficile d’en démêler les écheveaux. Il aurait peut-être fallu mentionner que tous les théologiens n’avaient pas le même regard. Un exemple le montre. La nomination de l’évêque de,Cologne est mentionnée (p. 63). On trouvera dans la Documentation catholique (2 avril 1989, pp. 342-343) les déclarations du théologien bien connu Walter Kasper.

« Ce mal obscur est un manque d’ecclésiologie et s’exprime par une réception limitée et déficiente du Concile Vatican Il. En bien des consciences, il est devenu un Concile de nos désirs, qui n’a rien à voir avec la réalité des textes. Tout est ramené à quelques slogans sur l’ouverture au monde et sur la démocratisation de l’Église. (…)

Il y a ensuite des affirmations fausses, par exemple quand on accuse le Pape d’être intervenu dans la nomination de certains évêques alors que celle-ci n’aurait dû appartenir qu’aux Églises locales. Il n’en est pas ainsi. (…) A vrai dire, moi non plus je ne suis pas toujours d’accord avec le style de la Curie romaine. Je le définirais, sinon un style autoritaire, du moins un style qui manque de communication » (p. 342)(1).

On pourra peut-être reprocher à ce livre de n’être pas très précis dans les propositions positives. Reconnaissons que l’œuvre théologique est, par nature, critique. Mais il est bien vrai qu’on ne voit pas clairement ce qu’il faudrait faire. Le difficile pour l’épiscopat c’est de veiller à l’unité, de la promouvoir dans la diversité, au milieu de forces qui tendent à mettre en pièces cette unité, face aussi à des tentatives de prise de pouvoir et d’exclusions. Les auteurs indiquent l’importance de l’« opinion publique » dans l’Église. Qui ne voit que l’opinion publique peut être manipulée ? qu’elle risque de donner raison à une tendance seulement ? Derrière les tensions actuelles et les prises de position publiques il y a certainement des « opinions publiques » qui agissent… Il ne faudrait pas voir d’un côté l’autorité et de l’autre le « peuple de Dieu »…

Le peuple se répartit sans doute des deux côtés et agit. Comment ignorer ces groupes de pression, dans des sens opposés, ces neutralisations ? Des théologiens eux-mêmes n’y ont-ils pas participé ? On aurait aimé une réflexion critique sur le « service théologique ». « Atrociter disputavi » écrivait Augustin, en se critiquant lui-même au sujet des controverses pélagiennes. Il fournit un bon exemple : il était évêque et théologien. De fait les querelles théologiques sont souvent les plus inexpiables.

Je viens d’écrire : « se critiquant lui-même ». N’aurait-on pas en cela une des conditions du fonctionnement de tout pouvoir dans l’Église du Christ ? Tous ceux qui exercent un « pouvoir » devraient mettre en question la manière dont ils l’exercent. On comprend bien que cela dépasse l’épiscopat. L’opinion publique, qu’elle soit majoritaire ou minoritaire, devrait toujours être prête à se mettre en cause et à douter de la légitimité de son fonctionnement. On peut toujours rêver et réécrire l’histoire. Lorsque Léon XIII, à l’aurore de son pontificat, décida le geste significatif de tirer Newman de la persécution, de l’exil intérieur, de sa suspicion permanente voire de l’espionnage qui étaient son lot depuis sa conversion au catholicisme, il le nomma cardinal. On se souvient que le cardinal Manning manœuvra pour faire croire à Rome que le vieillard refusait l’offre du pape. Certes, il y eut quelques laïcs pour intervenir, mais si on avait tenu compte de l’opinion publique des catholiques anglais de ce temps, et de ceux qui se voulaient en toute bonne foi, fidèles à Vatican I, que se serait-il passé ? S’il y avait eu une consultation, quel en aurait été le résultat ? Tout pouvoir, même théologique doit donc être « auto-critique ».

Il y aura toujours des problèmes dans l’Église. Il y aura toujours des tensions. Il ne faut pas s’en scandaliser ni jeter le discrédit sur ceux qui les révèlent. On voudrait continuer à rêver ; à rêver à des diversités qui n’aboutissent pas à une politique de bascule : la tendance opprimée devenant à son tour oppressive. Parfois, au cours de la lecture de ces pages, il semble qu’un sentiment d’amertume soit perceptible. S’il en était ainsi, il serait le signe d’une souffrance. Il faut être attentif à toute souffrance et à la souffrance de tous. La souffrance n’est cependant pas une preuve qu’on ait raison, mais il la faut prendre en compte.

Cela dit, il semble bien que beaucoup de nos frères en ont assez des « problèmes » ; il semble bien que nos oppositions, mal gérées peut-être, engendrent lassitude et découragement chez ceux qui sont tentés de chercher ailleurs. Peut-être devrions-nous poser moins de « problèmes » et plus de questions. Je veux dire aider nos frères dans la recherche : ils se posent la question. Les questions des hommes devraient être les questions de l’Église. Que les chrétiens discutent, c’est plutôt réconfortant. Mais la manière dont est menée la discussion devrait être révélation. Que les discussions aboutissent à une sorte d’ecclésiocentrisme serait désolant.

L’Église est pour le salut du monde. Si l’évêque est le gardien de l’unité, il ne le sera pas si une tendance ou une autre le confisque. Il y a déjà bien longtemps, M. Jourjon avait attiré l’« attention sur une phrase de S. Augustin : « Avant toute chose j’ai appris ceci dans l’Église catholique, à ne pas placer mon espérance dans un homme » (2),

Au terme de ces réflexions, il reste au rédacteur à faire l’autocritique de ce qu’il a écrit. Nul n’est innocent. Tous nous vivons de pardon.

Pierre JAY

1) On pourra lire les numéros 1979 (5 mars) et 1981 (2 avril) de la Documentation catholique 1989 sur ces questions.

2) M. Jourjon, « L’évêque et le peuple de Dieu selon saint Augustin », in Saint Augustin parmi nous, p. 169. (Ed. X. Mappus, Le Puy, 1954, 520 p.).


***


Dans cette rubrique