R-Foi et cultures
Recension du livre d’Henri Bourgeois
Foi et cultures. Quelles manières de vivre et quelles manières de croire aujourd’hui ?
Coll Parcours. Paris, Centurion ; Ed. Paulines ; La Croix/L’Événement, 1991, 151 p.
Les recensions de ce livre sont des années 1991-1994. Elles sont présentées dans l’ordre chronologique.
R. Nouvelle Revue Théologique (N.R.T.), 113, n° 6, 1991, p. 796-797.
« Cultures » au pluriel. L’A., bien connu par maintes publications relatives aux problèmes religieux actuels (cf. NRT, 1987, 290 ; 1988, 774), insiste sur la pluralité des cultures, conçues comme façons pour le sujet de s’assurer une cohérence et la communication avec les autres, de se comprendre et de les comprendre (« chacun de nous » étant d’ailleurs « pluri-culturel »). Plurielle, corrélativement, la manière de vivre la foi, qu’il s’agisse de catholiques ou de protestants, de juifs, de musulmans ou de bouddhistes. Soucieux de réalisme et de fruit pratique, H.B. propose une typologie opératoire des grandes formes culturelles : culture « populaire » (non liée à une classe sociale) ; c. humaniste, longtemps bénéficiaire d’un quasi-monopole ; c. rationnelle (non rationaliste) ; « nouvelle culture », d’apparition récente, qui se veut « autre » et pour laquelle compte ce qui est ressenti. Pour chacune un chapitre détaille les traits distinctifs - susceptibles de variantes - et montre comment s’en trouvent modulées les dispositions à croire ; il définit les conditions d’un dialogue fécond entre culture et foi. Destiné à provoquer la réflexion personnelle du lecteur sur son propre cas, ce livre original n’intéressera pas moins toute espèce d’effort évangélisateur. Il contient une bibliographie ordonnée. - L.V.
R. sept-octobre 1991
- Dans : Courrier aux responsables d’aumônerie. Supplément.
On ne croit plus aujourd’hui comme avant. Cette constatation, amère ou enthousiaste, provient en réalité d’un changement qui affecte la base même de nos façons de penser et de vivre. Car on ne croit pas de la même manière selon que l’on se reconnaît dans telle ou telle des quatre grandes formes culturelles contemporaines qu’Henri Bourgeois analyse dans cet ouvrage : la culture populaire-traditionnelle, la culture humaniste classique (celle qui domine dans le discours catholique, enfin la « nouvelle culture », qui met l’accent sur l’instant et la force des émotions. Comment être croyant dans cet univers mouvant, tel est le propos de ce livre mené avec intelligence et finesse. Jean Vernette.
- Dans : BICNER, Bull. du Centre National de l’Enseignement religieux ?, 133/125. Octobre.
Une première surprise : le style direct de l’auteur, « Foi et cultures : que vous inspire ce titre ? » On se croirait à une conférence, face à quelqu’un qui veut d’abord établir le contact, écouter les questions qui lèvent chez le croyant ou l’incroyant lorsque foi et culture se rencontrent. Empruntant avec bonheur des expressions familières, l’auteur nous entraîne, de son écriture alerte, sur les sentiers qu’il a tracés et balisés avec des haltes panorama bien repérables.
Une seconde surprise : ce livre ne parle pas seulement de la foi chrétienne mais envisage aussi les relations du judaïsme, du bouddhisme et de l’islam avec les quatre formes culturelles qui coexistent dans notre société et dialoguent souvent à 1’intérieur de nous-mêmes.
Le premier chapitre « Quand la foi et la culture se rencontrent » se termine sur une parabole familiale. Proche de l’expérience de beaucoup, elle inclut des paramètres historiques que les études sur »l’inculturation" ou les descriptions sociologiques ignorent souvent. Partant du contexte français, l’auteur reconnaît l’émergence successive de quatre formes culturelles avec leurs manières propres d’être croyant. L’analyse toute en nuances de chacune d’elles semble vouloir en respecter l’originalité.
La « culture populaire » est peut-être la plus difficile à présenter parce que son observateur n’appartient plus à ce type de culture. Pourtant elle subsiste sous forme de strates plus o u moins enfouies chez beaucoup et on la retrouve avec des variables dans notre espace rural et dans bien des pays du monde. Proche de la culture humaniste, par son goût des grands principes, elle s’en éloigne lorsqu’il s’agit d’argumenter. Sensible aux impressions, aux énergies, elle entre en résonance avec la culture médiatique. Parce qu’il appartient à une culture méfiante face au discours émis attentive à ce qu’exprime le corps et à ce que traduisent les actes, le croyant exprime volontiers sa foi par des rites, des gestes, des pèlerinages, des repas symboliques. Si le catholicisme a perdu de son ancrage familial et social, il n’en demeure pas moins comme une mémoire de référence. Sa foi n’est pas exempte d’ambiguïtés, mais c’est d’abord en reconnaissant l’apport de la culture populaire que le croyant peut être stimulé à avancer dans sa propre foi.
La « culture humaniste » n’est plus seulement celle des classes moyennes. Sans doute est-ce la culture dominante du clergé et de la majorité des croyants : on peut y voir une inculturation réussie. Mais n’y a-t-il pas risque à considérer que la culture humaniste est la plus apte à porter la foi ? Amour de la vérité, une vérité révélée pour laquelle on se passionne, goût de la clarté, désir de présenter la doctrine de façon organisée et intelligible, recherche d’une unité à partir d’un consensus sur des valeurs communes, méconnaissance du fonctionnement institutionnel : tels sont les caractères majeurs de l’humanisme.
Méfiante par rapport aux grandes affirmations, « la culture rationnelle » cherche d’abord à faire la vérité : en délimitant un objet d’observation, en se dotant d’une méthode de travail, en acceptant les modèles interprétatifs comme provisoires, le test du vrai, c’est d’abord l’action efficace. Pas étonnant si le croyant qui appartient à cette culture ait du mal à apprendre la double lecture de l’expérience religieuse : l’une d’ordre psycho-social, et l’autre qui est de l’ordre du mystère et de la révélation. Déjà pourtant, la foi se pense elle-même en tenant compte de la culture rationnelle dans son ensemble. Chacune des religions a sa manière propre de faire jouer la relation foi/rationalité.
Il est d’autant plus malaisé de parler de « la nouvelle culture » qu’eIle est volatile et en permanence absorbée par les autres cultures. Pourtant que de différences ! Si elle s’intéresse au corps, c’est au corps à cultiver pour éveiller toutes ses potentialités. Si elle cherche la vérité, ce n’est plus dans l’unité mais dans le multiple et la diversité, et bien loin des discours polémiques. Son appel à la sensibilité et à l’imagination, son sens de l’humour semblent prendre le contre-pied de cultures marquées par le sérieux humaniste ou rationnel. Son Dieu est plus un Dieu-énergie qu’un Dieu rationnel, sa croyance s’exprime davantage par des pratiques et des observances qu’au travers d’articles d’un Credo bien codifié.
Au terme de notre lecture, nous percevons mieux combien foi et cultures sont distinctes mais toujours en interrelation, appelées à se respecter mutuellement, à discerner leurs affinités. « La foi a une forme culturelle », mais ne peut s’identifier à aucune mentalité ou sensibilité religieuse.
L’émancipation de la culture par rapport à la foi invite à regarder les attentes de chaque culture par rapport à la foi. A ceux que tente le syncrétisme religieux, Henri Bourgeois propose d’examiner la compatibilité des croyances.
Ce livre est édité dans la collection « Parcours. Bibliothèque de formation chrétienne ». On a effectivement envie d’en faire un instrument de travail pour chercher comment les « formes culturelles s’expliquent entre elles » - d’abord en chacun de nous -, ce que la foi doit à chacune d’entre elles, et les questions que la foi peut poser à notre époque.
- Dans : Points de repère pour une catéchèse réussie. Septembre.
Une première surprise : le style direct de l’auteur, son écriture alerte, l’abondance des paragraphes mais surtout les haltes panorama signalées d’un trait dans la marge.
Une seconde surprise : ce livre ne parle pas seulement de la foi chrétienne, mais envisage aussi les relations du judaïsme, du bouddhisme et de l’islam avec les quatre « formes culturelles » qu’il voit coexister dans notre société. Après un chapitre Quand la foi et la culture se rencontrent », pour s’expliquer sur les mots, nous suivons l’auteur avec plaisir dans son analyse, toute en nuances, de la culture populaire. Puis, humanisme, culture rationnelle et culture nouvelle sont explorés à leur tour. Le plan adopté est souple comme si Henri Bourgeois se laissait guider par l’originalité de chacune.Au terme de notre lecture, nous percevons mieux combien foi et culture sont distinctes mais toujours en interrelation, appelées à se respecter mutuellement. » La foi a une forme culturelle », mais ne peut s’identifier à aucune mentalité ou sensibilité religieuse…
On a effectivement envie de faire de ce livre un instrument de travail pour chercher comment « les formes culturelles s’expliquent entre elles » - d’abord en chacun de nous - ce que la foi doit à chacune d’elles, et les questions qu’on peut poser à notre époque.
- Dans : Actualité religieuse dans le monde. Novembre.
Qu’attend-t-on aujourd’hui des théologiens ?
Certainement moins l’élaboration de réponses qui seraient la production d’une pensée structurée en circuit fermé, que l’émission de questions pertinentes quant à l’existence des fidèles, d’interrogations reliées avec justesse à l’expérience.
Ces bonnes questions, H. Bourgeois a l’art de les poser et de les préciser. Certes, le découpage qu’il opère ici dans la masse confuse des cultures de notre époque est une classification forcément en partie subjective et sujette à discussion : culture populaire-traditionnelle, culture humaniste ou classique, culture rationnelle-scientifique et « nouvelle culture », auxquelles correspondant quatre générations-types de croyants, qui cohabitent tant bien que mal aujourd’hui dans et hors l’Eglise.
Cette définition de classes n’a d’ailleurs pour seul but que de nous aider à clarifier et à discerner, car l’essentiel du travail de l’auteur réside dans le questionnement qu’il propose, en mettant en présence la foi - une, mais tellement diverse dans la réalité sociale que l’on serait tenté de dire les fois -et les cultures, expressions multiples de ce fameux « monde » dont le chrétien est et n’est pas…
Passionnant et inquiétant : on s’aperçoit que si le discours humaniste a de plus en plus dominé dans l’Eglise depuis Jean XXIII, le message religieux officiel a encore souvent deux métros de retard. Tentant de gérer laborieusement son décalage par rapport à la culture traditionnelle, il commence tout juste à s’acclimater à la pensée rationnelle-scientifique de ce siècle, et se trouve encore totalement étranger, démuni face à l’émergence d’une culture post-moderne où la recherche du Sens est à la fois prédominante et diffuse, et où un pluralisme, parfois facile, domine la question religieuse.
Un livre utile pour prendre la mesure de ces défis. Jean Mouttapa.
- - Dans : La Vie spirituelle. Septembre-Octobre.
L’auteur, dont la prestigieuse collection Cogitatio Fidei des éditions du Cerf vient d’accueillir une Théologie catéchuménale, inscrit son ouvrage dans la Bibliothèque de formation chrétienne du Centurion. C’est déjà dire les qualités pédagogiques de ce livre : une grande clarté, des chapitres courts, bien structurés, de fréquents rappels des résultats déjà obtenus, de courts excursus bien dégagés à l’oeil par un filet spécial, une bibliographie largement ouverte avec des références non abrégées … L’ouvrage, comme la collection, s’adresse à tous ceux qui veulent « être informés et comprendre comment la foi voyage aujourd’hui dans l’archipel des cultures » p. 85). Il ne s’agit pas de la seule foi chrétienne : l’ambition du livre est de couvrir les articulations de toutes les religions présentes sur le territoire français (bouddhisme, judaisme, christianisme et islam) avec les différentes formes culturelles contemporaines.
La structure de l’ouvrage est limpide : après une définition des deux termes du titre, Foi et cultures, et une délimitation de son champ (la France contemporaine), l’auteur passe en revue quatre grandes formes de la culture. Ce sont : la culture populaire (selon l’auteur, la culture des ruraux principalement) ; la culture humaniste (selon l’auteur, la culture du « discours catholique ») ; la culture rationnelle (selon l’auteur, la culture du savoir sur le vrai) ; la nouvelle culture enfin (selon l’auteur, un néo-individualisme volatile installé dans un présent éphémère). -Un projet aussi ambitieux est louable. Mais il comporte des risques, que l’auteur n’a peut-être pas suffisamment élucidés.
1. Foi et culture, telles qu’elles sont définies dans le premier chapitre, sont termes interchangeables, ou presque. On pourrait reprendre ici les trois déterminations de la culture - il y a culture quand l’existence prend une certaine cohérence ; quand l’existence que l’on a entre en communication avec celle d’autrui ; quand l’existence que l’on mène permet de s’identifier soi-même et les autres. En substituant le mot « foi » à « culture », on retrouve pratiquement les cinq déterminations de la foi qui suivent. Et le travail inverse peut être fait pour retrouver dans les cinq déterminations de la foi, à une substitution de mot près, la définition de la culture. L’auteur perd son objet : il n’a plus qu’à célébrer le bon voisinage de la foi et des cultures et il peut inviter dans sa conclusion, presque sur le mode de- la parénèse, à une collaboration plus active et positive des deux.
2. La sérénité et franchise du discours en « je » de l’auteur dissimulent sous les traits de la douceur des prises de positions très tranchées sur les cultures contemporaines. Est-ce faute d’avoir élucidé sa propre culture, interprétative des autres cultures, que l’auteur a des affirmations rudes, spécialement sur la culture humaniste, mais aussi sur la nouvelle culture et même sur la culture populaire (où il ne nous semble pas que l’image d’un Jésus paysan, homme simple [p. 57], soit la plus prégnante) ?
3. Le choix difficile de ne pas se limiter au christianisme a aussi ses ambiguïtés. Le rapport au Livre saint, tel que l’auteur en rend compte pp. 55-56, le « devenir croyant » de Tertullien généralisé aux quatre grandes religions (p.27) ; le statut de l’esprit de tolérance, de l’institution, etc. séparent plus ces religions qu’elles ne les rassemblent. Le lecteur de la collection risque d’être surpris, voire désarçonné, par l’ouverture maximale de l’ouvrage, dans une collection de formation chrétienne, alors que le titre laisse le mot « foi » au singulier.
Dans une telle problématique, stimulante, on aurait attendu d’autres objets -le statut de la contestatio fidei dans le monde culturel, le rapport des institutions religieuses mais aussi des cultures à la Tradition (ou aux traditions), les stratégies et les alliances culturelles des pôles religieux, la perte du monopole du sacré par les religions…
L’auteur s’inscrit cependant dans un questionnement nécessaire de la foi par la culture, et inversement, qu’une Bibliothèque de formation chrétienne peut être fière d’avoir honoré dans son parcours.Il invite le lecteur à vérifier < ce qui se passe quand la culture et la foi entrent en connexion, parfois en conflit, peut-être en dialogue » (p. 5). Il invite, mais il y engage aussi. Et c’est bien le principal. Rémi Cheno, o.p.
R. 1994
Dans Ephemerides Theologicae Lovanienses, 1994, p. 211-212.
Henri BOURGEOIS. Foi et cultures…… Paris, Centurion, 1991. 151 p. ISBN 2-227-30150-3.
L’A., qui a déjà publié plusieurs ouvrages sur les sacrements et l’institution catéchuménale, invite ici ses lecteurs à se demander ce que signifie pour eux la relation entre la foi et les cultures au sein d’un monde en mutation. Dans le premier chapitre, il pose la question en termes généraux. Plurielle, la culture n’en est pas pour autant quelconque, elle suppose une certaine manière de vivre, de sentir, de juger, de se comporter que l’on partage avec une communauté. Quant au terme « foi », il évoque le contact cognitif et émotionnel avec le sacré, sa mise en œuvre collective ; elle est, elle aussi, un phénomène culturel dont la spécificité tient à l’ouverture sur l’inconditionné.
Cette perspective globale est suivie d’analyses plus fines consacrées à divers types de culture : populaire, humaniste, rationnelle, « nouvelle ».
Dans la culture populaire (ch. 11), la religion est primordialement sentie, corporelle, faite de gestes et de signes tangibles, elle aime les émotions éprouvées en commun.
L’humaniste (ch. III) est surtout soucieux de vérité, qu’il entend servir et défendre, il tient à la cohérence du discours ; parfois traditionaliste ou même tenté par l’intégrisme, il se retranche quelquefois dans une conviction intime coupée de la pratique religieuse ; tantôt il refuse son époque, tantôt il l’accepte ; il entend alternativement l’appel à l’obéissance et à la liberté.
L’homme rationnel (ch. IV) n’est pas un rationaliste mais il a le souci d’un savoir méthodique, construit et argumenté. Qu’en résulte-t-il pour sa foi ? Elle peut être récusée au nom de la critique ou sortir affermie de la confrontation avec la raison ; parfois elle se replie sur elle-même et tourne au fidéisme. La situation est variable selon qu’il s’agit du christianisme, de l’islam ou du bouddhisme.
Le cinquième et dernier chapitre évoque la nouvelle culture, l’option pour la nouveauté, la méfiance envers l’institution, l’éloge de la différence, de l’instant et du jeu ; en matière religieuse, elle privilégie l’expérience, le vécu sensoriel, esthétique et immédiat, elle aime la vibration partagée.
L’ouvrage vaut surtout par la finesse des analyses, qu’une recension sommaire ne peut rendre. Son auteur n’édicte pas de normes, il décrit des mentalités avec leur incidence sur la manière dont la foi est vécue. Loin d’y voir des attitudes aux frontières tranchées, il montre qu’une même personne peut se rattacher à plusieurs d’entre elles, par exemple qu’un humaniste réagit parfois selon le type populaire. Il aide ainsi chacun à mieux repérer ses tendances dominantes el à reconnaître la légitimité, au moins présomptive, d’autres styles de vie et de croyance. Bref, il invite à la modestie et au dialogue.
La traduction suit fidèlement l’original français ; toutefois la bibliographie finale est nettement plus ample (quatorze pages au lieu de six) que celle qui figure dans l’édition française ; c’est tout bénéfice pour le lecteur. J. Etienne.
Voir aussi : les références du livre Foi et cultures. ; des pages choisies : Foi et cultures ; un dialogue avec : Yves Le Gal ; et un choix de citations A propos du rapport entre Foi et Cultures.