La mort : questions actuelles
Le thème de la mort ne nous laisse jamais quitte, quel que soit notre état. Même un enfant de six ou sept ans n’échappe pas à son énigmatique indicatif…
Le petit livre d’Henri Bourgeois : La mort. Sa signification chrétienne, pourrait se lire comme une « litanie » ou une orchestration de ce thème : la mort « double », « obscure », « marginalisée », « méconnue », « fragile »…. Ces « variations » sont une manière d’aborder une question qui n’en finit pas de « donner à penser ».
On reconnaîtra ces questions… Elles proposent une rencontre entre le message chrétien et les conversations de chaque jour.
Pour l’auteur, elles viennent après la présentation, dense, du message biblique, qui forment le cœur du livre. Mais on peut aussi faire le chemin inverse, en allant du témoin au message… (AHB)
Voici les sous-titres :
- L’accompagnement des mourants
- Porter le deuil
- La mort voulue
- La mort possible
- La mort donnée
- La mort au quotidien
- L’incinération
- La réincarnation et son prestige au quotidien
- La réincarnation et la foi chrétienne
- Le sort des morts
- Mourir dans l’Esprit-Saint
On peut planter ardemment le cierge pascal dans le fleuve sombre de la mort. Mais la lumière qui se lève de la sorte à l’orient de nos vies et qui colore de paix les deux bords disjoints de ce fleuve n’est pas celle du plein midi. Mourir dans le Christ reste toujours mystérieux. La mort, même chrétienne, garde toujours quelque chose de nocturne….
L’Évangile qui les oriente n’a ni les moyens ni la prétention de dissiper toute obscurité. Il cherche seulement à introduire la foi dans l’énigme, afin que l’on puisse sortir de ce monde sans sortir en même temps de l’Alliance avec Dieu.
Bien des questions demeurent donc ouvertes. Légitimement. Dans l’expérience comme dans la réflexion. Je voudrais consacrer ce chapitre à quelques-unes de ces perspectives qui déjà s’esquissent et qui, peut-être, annoncent demain H, Doucet, [1]
L’accompagnement des mourants
Ne pas laisser les mourants aller seuls vers ce qui les attend, tel est l’un des soucis actuels des sociétés occidentales [2]. En effet, s’il est pensable de laisser les morts enterrer les morts, il n’est pas légitime d’abandonner les vivants lors de leur dernière épreuve. Ils ont droit à l’assistance fraternelle de leur entourage.
Le terme d’accompagnement est en l’occurrence assez suggestif, même s’il fait partie aujourd’hui d’un vocabulaire à la mode. Il désigne une action effective mais discrète et sans prétention maladroite. Accompagner, c’est être là, suivre, parfois dégager le chemin, en fin de compte se tenir dans la disponibilité du service. L’accompagnement des mourants consiste au fond à prendre part au mystère. Sans ravir à celui ou celle que l’on veille son indispensable et précieuse solitude, mais sans se tenir à l’écart, à cause de l’angoisse ou de l’insouciance. Accompagner, c’est faire humblement don de sa propre présence et accueillir généreusement le témoignage d’un être qui part pour un voyage inédit.
Pratiquement, le compagnonnage avec ceux qui vont à la mort tend à faire prévaloir la mort amicale et cordiale sur la mort ténébreuse et menaçante. L’objectif n’est pas de masquer la réalité, de distraire du moment en cours. Il est de donner à l’événement qui vient sa plénitude en en faisant un événement mis en commun. Autant que possible, la proximité avec autrui, dans la confiance et la paix, annonce la proximité avec Dieu sur laquelle la mort va déboucher. Accompagner quelqu’un en l’acte unique et grandiose de sa mort, c’est par conséquent témoigner déjà de la résurrection sans se contenter d’affirmer une immortalité individuelle.
Les réalisations de cet accompagnement peuvent être diverses. Certains hôpitaux développent des soins dits « palliatifs » qui n’ont pas pour but de lutter contre le mal et d’opérer une impossible guérison, mais de réduire la douleur, la solitude et la détresse. Les Églises et communautés chrétiennes offrent, de leur côté, le service d’une présence amicale, non pour « récupérer » les mourants mais pour que soient manifestés auprès d’eux l’amour miséricordieux et la tendresse de Dieu. Mais ce sont les proches, la famille et les amis qui sont évidemment les premiers invités à se faire proches de ceux qui s’en vont. À charge pour eux d’entrer dans la paix, au-delà de la souffrance et des pleurs, pour que celui ou celle qui s’en va puisse se tenir dans une paix analogue.
Je l’ai souligné plus haut, l’accompagnement des mourants est en fait un élément d’une célébration qui se réalise. Son but, c’est d’annoncer que la mort n’est pas ce que l’on craint mais ce que l’on croit. Son rôle, c’est de manifester que la mort n’est en connivence obligatoire ni avec la souffrance qui l’accompagnerait fatalement ni avec la fascination qui en grossit les traits. Accompagner dans la mort, c’est travailler pour la vérité simple et grave. C’est faire quelque acte de réconciliation entre la mort et l’humanité. « Maintenant, ô Maître, tu peux, selon ta parole, laisser ton serviteur s’en aller en paix » (Lc 2,29).
Porter le deuil
Elle n’est plus là. Il s’en est allé. Quelle qu’ait été la manière d’entourer ceux qui partent, leur absence, quand elle devient un fait sans appel, se fait vivement sentir. Ce ne sera jamais plus comme avant. Quelque chose s’est passé et tout s’est modifié. On avait beau s’attendre à ce qui est arrivé, en sentir l’approche, on est pourtant pris au dépourvu. Stupeur. Souffrance lancinante. Parfois révolte et cri de douleur. Parfois aussi bouleversement pudiquement gardé en soi, comme si l’épreuve ne pouvait se dire en mots. Il faudra désormais continuer à vivre, mais sans lui ou sans elle. Il va falloir exister autrement. Dans une solitude que l’on ne réalisera que peu à peu et qui, déjà, fait peur. Avec une blessure en soi, en attendant qu’un jour peut-être elle se change en une cicatrice qui demeurera sensible.
Dans l’immédiat, s’ouvre ce que l’on nomme le deuil. Sous ce beau mot, ce ne sont pas des signes extérieurs de tristesse ou de retrait de la vie sociale qui importent. Le deuil ne se porte pas d’abord dans les vêtements ou l’emploi du temps. Il se porte à l’intérieur de soi, comme un poids qu’il faut soulever ou comme un choc qu’il faut supporter. C’est une opération à mener lentement, simplement, personnellement. À la fois pour nous « faire » à la disparition d’un être cher et pour inventer ou découvrir une nouvelle relation avec lui.
C’est là, dit la psychologie contemporaine, notamment freudienne, un véritable travail.
Il s’agit d’abord de laisser retentir en soi la souffrance qui s’y inscrit, sans barrer ou nierl’ébranlement affectif ou spirituel qui s’ensuit. Car refuser par volontarisme d’avouer que l’on a mal ne ferait que différer la mise au point d’un nouvel équilibre.
Ensuite, il faut apprendre à rejoindre celui ou celle qui n’est plus d’une nouvelle manière. Sans enfermer celui ou celle qui est passé par la mort dans les souvenirs ou les traces que l’on garde : le défunt est désormais au-delà. Sans se culpabiliser maladroitement pour ce qui n’a pas été totalement réussi dans ce que l’on a vécu avec celui ou celle qui n’est plus là : ce qui a été ne peut être changé et il y a mieux à faire qu’à tourner indéfiniment en soi des remords ou des regrets.
Enfin sans vouloir compenser l’absence du disparu par la recherche d’une communication trop sensible, parfois indiscrète, vite égarante. Bref, par fidélité pour celui ou celle que l’on a perdu et par lucidité à l’égard de soi-même, on est amené à « porter » le deuil dans la paix du cœur.
On peut ajouter que ce travail du deuil varie selon les circonstances de la mort qui est survenue et selon les tempéraments des personnes qui le mènent. Dans bien des cas, ce travail demande, lui aussi, un accompagnement. Après avoir été proche de celui ou de celle qui s’en allait, on a soi-même besoin de la proximité affective, discrète et croyante, de personnes avec qui on peut se taire en faisant mémoire et avec qui on peut aussi parler simplement de la personne qui n’est plus là.
La mort voulue
Une autre question traverse aujourd’hui les sociétés occidentales. C’est celle du rapport entre la mort et la volonté humaine. Faut-il considérer que mourir ne dépend aucunement de nous, ni quant au moment ni quant aux circonstances de cet acte ? Ou bien peut-on penser que nous sommes habilités, au moins en certains cas, à contrôler et même à décider notre mort ?
Cette alternative n’était guère envisagée dans le passé. Faisant sienne la perspective chrétienne, l’Occident pensait que nous ne sommes pas maîtres de notre mort, pas plus que nous ne sommes propriétaires de notre vie : l’existence humaine, selon le christianisme, est entre les mains de Dieu. Mais voici qu’aujourd’hui ces évidences communes d’hier sont parfois mises en question. On se demande s’il est forcément humain de se soumettre à la mort [3].
La situation à laquelle on pense spontanément dans cette optique, c’est l’euthanasie. Elle consiste pour quelqu’un à demander et à obtenir la mort quand la souffrance se fait irrémissible et trop grande. Sans prétendre analyser ici dans toutes ses composantes une telle demande, je voudrais simplement souligner que le malade qui souffre et souhaite en finir avec ce qui n’est plus pour lui une vie supportable ne désire pas la mort en réalité. Mais il ne peut plus aimer la vie. Parfois, pas toujours, c’est parce qu’il se trouve seul en face de son drame. Quelle peut être dès lors la réaction de l’entourage et, plus largement, de la société ?
Le problème n’est pas seulement, pas d’abord, de savoir s’il faut accepter, différer ou refuser la demande en question. Il est plutôt de tout faire pour que chacun puisse éviter des souffrances trop grandes, ce qui est techniquement possible, et puisse trouver en lui et autour de lui les conditions du courage et de la liberté. En tout cas, il y a quelque perversité pour un groupe social à paraître faciliter ou même encourager l’euthanasie car ce peut être une manière subtile de compenser son manque d’attention aux grands malades et sa méconnaissance de la mort. Les chrétiens, quant à eux, n’ont pas à juger de l’extérieur ce que signifie pour quelqu’un la demande d’abréger ses souffrances. Mais ils se sentent appelés à agir pour que cette demande n’ait pas lieu d’être et pour qu’en toute hypothèse la mort soit porteuse de sa part de mystère.
Une seconde forme de la mort « voulue », c’est le suicide. Quelqu’un se donne à lui-même, dans une sorte de court-circuit brutal, ce qui, pour la plupart des humains, ne peut qu’être reçu ou subi. Habituellement, ce coup de force, qui parfois semble constituer également un acte de faiblesse, fait l’objet d’une réprobation sociale. Plus encore sans doute que l’euthanasie. Mais cela ne suffit pas à le rendre impossible ou impensable. Aujourd’hui comme à d’autres époques, le suicide séduit certains jeunes, des êtres en détresse et certaines personnes âgées. Parfois en raison d’une fatigue de vivre. Parfois par dignité et par refus d’une existence absurde ou d’une époque sans avenir. Parfois pour faire signe à autrui et appeler à l’aide.
Ce qui me semble manifeste, c’est que la volonté de se donner la mort rive l’individu à lui-même. Se suicider, c’est le plus souvent mourir seul, même si c’est à deux. La vie ne permettait pas la communication, elle secrétait la déception, elle annonçait une déchéance. Et voici que l’on meurt dans la solitude. Par comparaison, l’euthanasie est au contraire un pathétique appel adressé à autrui. Ici encore, sans avoir à juger le secret des personnes, la foi chrétienne témoigne pour la vie et tient qu’en principe aucune situation n’est sans issue. Étant entendu que les croyants ont à prendre leur part sociale dans l’élaboration d’un monde où l’on puisse aimer vivre.
La mort donnée
Mourir est parfois désiré et demandé. Mais, dans les sociétés occidentales contemporaines, la mort est plus encore donnée à autrui ou plutôt imposée par certains à d’autres.
Le cas le plus fréquent est celui de la violence meurtrière, soit dans les guerres chroniques de notre époque, soit dans les accidents de la route, soit encore dans les actions du terrorisme ou les crimes commis dans la vie sociale sous l’influence de la colère ou de la vengeance.
Quelles que soient les formes multiples des affrontements ou des agressions où la mort est convoquée et provoquée, une affirmation fondamentale fait à peu près l’objet d’un consensus aujourd’hui : nul ne peut prendre la vie d’un autre en lui infligeant volontairement la mort. Le sang versé crie contre l’assassin. Mais c’est dans certains cas particuliers qu’une question se pose : est-il parfois, à certaines conditions, légitime de donner la mort ?
À ce problème considérable nos contemporains ont apporté une première réponse en ce qui concerne la peine de mort. Pendant longtemps, la société a été reconnue apte à condamner au châtiment irréversible ceux de ses membres qu’elle voulait sanctionner pour des crimes. Aujourd’hui cette conception est hors la loi dans la plupart des législations. Une telle évolution des mœurs me paraît significative. La mort ne peut être une punition. Elle ne saurait compenser, plus ou moins à titre de rançon, le mal qui a été commis. Des schémas de ce genre ont pourtant servi souvent dans le passé pour interpréter en christianisme la mort de Jésus. Injustement condamné mais réellement supplicié, le Christ était censé expier nos fautes. On comprend que cette théologie n’ait plus guère de pertinence aujourd’hui. Ce n’est plus ainsi que l’on comprend la mort. Et c’est autrement que l’on donne sens à la mort du Christ et à son efficacité.
Mais deux autres situations sont moins claires dans la conscience commune.
La première me paraît du moins en voie de précision. Il s’agit des nouveau-nés gravement handicapés ou des personnes incurables et sans conscience. Il est sûr que nul n’est autorisé à décider que ces êtres n’ont pas droit à la vie. La société n’a pas ce pouvoir. Mais la morale la plus exigeante tient que l’on n’est pas tenu de maintenir en vie, de façon dérisoire et finalement totalement artificielle, un être réduit à une existence végétative. Entre l’acharnement thérapeutique parfois abusif et un laxisme à courte vue, un chemin est donc possible. Je soulignerai simplement qu’il s’agit moins de respecter la vie comme un ensoi que de trouver une relation respectueuse avec des êtres humains. Pour extrême qu’elle soit, une telle relation juge une société.
Le second cas apparait, lui, plus obscur pour bien des gens aujourd’hui. Je veux faire état de l’avortement dont on sait qu’il est souvent nommé par euphémisme : on parle d’interruption de grossesse. Certains de nos contemporains font remarquer, et ce n’est pas inexact, que l’avortement n’est pas une violence semblable à celle d’un meurtre, car l’être dont la vie est reprise n’a pas encore une pleine identité, même s’il a déjà condition et vocation humaines. Dès lors on est peu porté à relier l’avortement à la mort. Ce qui est sans doute un symptôme. Notre époque a de la peine à reconnaître la mort, elle cherche à l’éviter, elle hésite souvent à la nommer. Alors que l’euthanasie est une mort voulue et demandée, l’avortement se présente comme une mort voulue mais le plus souvent non avouée et non reconnue. Peut-être est-ce cela qui le rend plus fréquent et apparemment moins difficile à admettre que l’euthanasie. Mais une question n’en reste pas moins posée. Nous ne sommes pas maitres de la vie d’autrui, quel que soit cet autre. Plus qu’une culpabilisation maladroite, c’est un approfondissement de l’opinion publique qui aujourd’hui s’impose. Les pratiques diverses de régulation des naissances doivent permettre de ne pas redouter les grossesses non désirées. Surtout la vitalité du corps social doit pouvoir rendre possible un goût de la vie dont l’accueil de l’enfant est l’un des signes.
La mort possible
L’époque présente est encore aux prises avec une autre image de la mort, celle d’un drame collectif comme le serait une catastrophe nucléaire généralisée. Hiroshima et Tchernobyl hantent nos mémoires et nourrissent nos craintes. Une destruction importante ou même totale de l’humanité est possible et les écologistes mettent en scène le danger que court notre temps.
Ce n’est évidemment pas la première fois que les sociétés sont saisies de grandes peurs. Mais la menace nucléaire a des traits particuliers. On sait que le désastre serait instantané et immense. De plus l’angoisse prend ici une forme caractérisée, assez différente de celle que suscitent les risques de tremblements de terre, de sécheresse ou d’inondation ou de celle que soulèvent le sida et la probabilité d’un réchauffement de la planète. Ici le risque est lié à une certaine culpabilité. L’homme a touché aux secrets de la matière, il a voulu capter l’énergie cosmique. Le danger qu’il court est dès lors assimilé à une éventuelle sanction de son audace.
Le débat politique et économique sur l’énergie nucléaire est évidemment susceptible de faire apparaitre des positions très contrastées. Je ne veux pas ouvrir ici un espace pour en faire état. Je voudrais simplement plaider pour que la menace d’une mort collective ne défigure pas le sens de la mort.
Certes la fin du monde peut se produire par accident généralisé, folie meurtrière ou tout simplement par épuisement des ressources vitales.
Certes le risque suscité par le développement scientifique et technologique n’est pas du même ordre que les dangers courus plus ou moins en connaissance de cause dans le Paris-Dakar, les courses de formules 1 ou encore les essais de prototypes. Une mort collective serait autre, violente et injuste. Une telle mort est possible et on comprend qu’elle inquiète.
Mais il n’est pas justifiable pour autant de comprendre ce danger comme une sorte de punition pour l’entreprise audacieuse de l’humanité et moins encore comme une sanction divine. Pas plus que la mort individuelle, la mort collective ne peut être ni un châtiment ni une menace jouant avec la peur.
C’est dans l’information de tous, le débat démocratique et des choix toujours fragiles que nous avons à vivre, sans fermer les yeux sur les dangers mais sans nous laisser paralyser par l’angoisse.
La mort au quotidien
L’époque actuelle se signifie encore d’une autre manière, plus diffuse, avec ce que l’on nomme la mélancolie [4] ou plutôt la « dépression » .
Les causes en sont multiples, depuis les déceptions personnelles ou familiales jusqu’à la crainte d’une mort nucléaire de l’humanité. Le fait n’a pourtant rien, de nouveau en Occident. Depuis le XV’ siècle et la Renaissance, en passant par le spleen romantique, la mélancolie marque en contrepoint l’essor culturel, économique et politique de nos sociétés. De façon disséminée mais permanente, elle fait œuvre de tristesse, d’abattement, parfois même d’inhibition de l’action et du langage. Elle fait vivre en état de perte ou de manque. Elle implique un trouble de la communication. C’est une crise généralisée de la confiance. On a de la peine à croire dans les autres comme en soi-même et l’on est sceptique ou indifférent vis-à-vis de ce qui motive et intéresse l’humanité commune.
La signification de ce « tableau clinique » s’oriente habituellement du côté de la mort. Freud a appuyé cette tendance, en reliant la mélancolie à la pulsion de mort. Saris entrer dans un débat technique sur cette interprétation, on peut du moins considérer que la « déprime » exprime quelque chose du destin de la mort en Occident. Elle en dit le caractère fascinant. Elle en montre les enjeux de confiance et de communication.
On peut sans doute aller plus loin encore et se demander si la mélancolie ne fait pas, à proprement parler, le jeu de la mort en prétendant la faire voir, jour après jour, dans le défilé monotone du quotidien. En ce sens, la mise en scène mélancolique de la mort rejoint curieusement ce que j’ai appelé plus haut la mort voulue. En l’occurrence, rien n’est expressément voulu, tout paraît subi. Mais l’objectif plus ou moins conscient consiste à voir, même indirectement, l’énigmatique événement dont nous cherchons en vain de satisfaisantes représentations. Le suicide et le jeu du risque, tout comme la mélancolie, mettent en images, pour soi et pour d’autres, ce qui est à croire et que l’on ne peut savoir. Parfois la tendance se renverse, sans cesser d’ailleurs d’avoir la même signification. Et alors on ne peut plus ou l’on ne veut pas voir ce qui pourtant atteste la mort : c’est l’avortement et, d’une autre manière, l’euthanasie.
Il se peut que la tradition chrétienne occidentale ait, pour sa part, cédé au même penchant « idolâtrique » et ait voulu voir la mort mystérieuse en multipliant les images du Crucifié et de la croix ou en représentant, selon le goût macabre, le corps mort. Pourtant l’Écriture met en garde contre l’indiscrétion : « Quel est celui-là qui brouille mes conseils par des propos dénués de sens ? » (Jb. 38,2). Elle prend aussi des distances par rapport à la mélancolie : « L’esprit de l’homme peut endurer la maladie. Mais l’esprit abattu, qui le relèvera ? » (Pr 18,14).
L’incinération
Voici un tout autre trait indiquant également une question ouverte au sujet de la mort. L’incinération semble en Occident gagner en intérêt, sinon en pratique effective. « En 1985, moins de 3 % du nombre total des morts en France ont été incinérés dans les seize crematoriums existants ; mais un sondage IFOP de 1979 révélait que 20 % des Français avaient l’intention de recourir à ce procédé, qui est davantage employé dans les nations du nord de l’Europe » [5]. En Amérique du Nord on peut faire des constatations analogues.
Que signifie ce fait ? Il ne veut pas forcément exprimer une négation de tout au-delà, comme c’était le cas fréquent au début du siècle. Aussi bien l’Église catholique a-t-elle officiellement supprimé l’interdiction des funérailles religieuses pour les personnes ayant demandé à être incinérées (8 mai 1963). Pourquoi alors préférer, au moins en intention, l’incinération à l’inhumation, la mise en feu et en fumée à la mise en terre ? On peut faire l’hypothèse que cette attitude exprime la peur d’une décomposition organique dont on ne supporte pas la représentation : on ne veut pas « voir » cela. En même temps pourtant on désire voir, au moins en imagination, quelque chose de sa propre mort. L’incinération constitue alors une figure adaptée à une sensibilité actuelle qui aime les gestes brefs et immédiats et qui s’enchante du symbolisme de la fumée montant vers le ciel et se dissipant dans les airs. Une fois de plus, nous sommes ici pris dans l’alternative insurmontable d’un refus de voir et d’un désir de voir. N’y a-t-il pas là une expression parmi beaucoup d’autres de l’instabilité occidentale à l’égard de la mort ?
La pastorale catholique, tout en prenant acte des évolutions de mentalités, souhaite en tout cas que la symbolique de la mise en terre ne soit pas supplantée par celle du feu. « Tout en respectant la liberté des personnes et des familles, on ne perdra pas de vue la préférence traditionnelle de l’Église pour la manière dont le Seigneur lui-même a été enseveli » [6].
La réincarnation et son prestige contemporain
J’ai énuméré jusqu’ici des pratiques actuelles, surtout occidentales, qui montrent comment le sens de la mort demeure pour beaucoup aujourd’hui à la fois indéterminé et susceptible de se préciser. L’accompagnement des mourants indique un désir de « re-socialiser » la mort et, par là, de la re-spiritualiser. Le goût de voir la mort, si irréalisable qu’en soit le projet, me semble inspirer de manières modulées aussi bien l’euthanasie, le suicide, les risques pris en connaissance de cause, que la mélancolie et l’incinération. Dans cet ensemble, l’avortement a une place à part et en quelque sorte inversée : c’est la mort que l’on ne veut pas voir. Un peu comme parfois l’euthanasie.
Je voudrais en venir maintenant à ce qui touche aux croyances. Non plus la mort à voir, mais la mort à croire. Bien des éléments ont été rassemblés de ce point de vue dans ce livre. J’aimerais me contenter d’indiquer dans ce dernier chapitre quelques questions de la croyance qui marquent l’actualité et peut-être anticipent demain.
La première affirmation de ce genre concerne évidemment ce que l’on appelle la réincarnation. Une telle croyance a aujourd’hui en Occident du succès et du prestige [7]. Elle signifie qu’il y a une survie, un au-delà, avec cette particularité que les morts reviennent en ce monde, en reprenant un nouveau corps et en constituant par conséquent un nouvel être.
On aurait bien tort de tenir pour secondaire ou marginale cette représentation. Mieux vaut essayer de comprendre ce qui la sous-tend et chercher à percevoir pourquoi elle n’est pas compatible avec la foi chrétienne.
◆ Qu’est-ce qui fonde cette croyance, au témoignage de ceux qui la professent ?
C’est d’abord la conviction de s’inscrire par elle dans une tradition spirituelle ancienne et forte, celle de l’Asie le plus souvent. Ensuite la réincarnation est considérée comme cautionnée par certains faits étranges, tenus parfois pour scientifiques avec quelque audace. On cite en ce sens les souvenirs de « vies antérieures » dont certains êtres seraient porteurs.
On considère encore que cette croyance peut s’appuyer sur la loi générale de l’univers. Elle ne serait qu’un cas d’application de la succession des cycles cosmiques et vitaux qui règlent le devenir du réel.
Enfin l’affirmation de la réincarnation est tenue pour justifiée par le sens qu’elle donne à l’existence. Les morts, au lieu d’être livrés à l’attente indéterminée d’un dernier jour à venir, sont réintégrés parmi les vivants, ce qui leur offre une nouvelle chance, leur permet d’aller plus loin dans l’expérience de la vie et les invite de façon renouvelée à la responsabilité.
Le moins que l’on puisse dire, c’est que cette croyance n’est pas insensée.
◆ Toutefois celles et ceux qui l’adoptent simplifient parfois les questions en débat.
Parler de « preuves » et plus encore de preuves scientifiques à propos de faits parfois troublants mais difficiles à analyser clairement et exceptionnels, cela est un peu vite dit.
De même, le fait d’envisager que l’âme humaine « change de corps » et demeure ainsi constante à travers des incarnations successives et différentes paraît bien être une « relecture » occidentale de la tradition asiatique. Pour celle-ci, en effet, l’âme n’est pas un sujet personnel et définitif. Sa vocation consiste à rejoindre l’Absolu pour se fondre en lui en renonçant à l’illusion du « moi ». La réincarnation n’est dès lors qu’une solution de rattrapage, faute de mieux, en attendant mieux, et non le salut d’une âme personnelle s’autonomisant peu à peu par rapport à la matière.
Enfin, si l’on envisage le témoignage d’autres cultures et religions, notamment africaines, on s’aperçoit qu’il est une conception plus souple et moins dogmatique de la réincarnation. Pour l’Afrique, les morts ne reviennent pas pour reprendre un corps. Simplement ils influencent souvent les nouveau-nés, de façon parfois très profonde. Ce qui pose moins la question de la réincarnation, au sens courant du terme, que celle des relations entre les morts et les vivants.
La réincarnation et la foi chrétienne
Sans doute marqués par le goût du « mixage », certains de nos contemporains ne voient pas d’inconvénient à combiner l’héritage chrétien et la croyance à la réincarnation. Il leur semble qu’un « supplément d’âme » est aujourd’hui nécessaire à la tradition chrétienne. La résurrection finale qu’annonce le Nouveau Testament peut, selon eux, se conjuguer sans difficulté avec une série antécédente de réincarnations.
D’autres estiment que les Églises ne veulent pas reconnaitre la réalité de la réincarnation parce qu’elles sont prises de court. Elles continuent au fond à spéculer maladroitement sur la peur de la mort, angoisse dont précisément la croyance à la réincarnation délivrerait.
D’autres enfin affirment que la réincarnation est indiquée dans la Bible, notamment quand il est question du retour d’Élie (Mc 6,14-16 ; Mt 11,14 ; 17,10-12 ; Jn 1,21). Mais les chrétiens auraient censuré ou méconnu ces assertions. Cela pour que la vie présente soit sans appel et que l’on ne puisse subtilement différer l’urgence de la conversion.
Il faudrait pouvoir peser avec précision ces attitudes et leur argumentation.
Je me contenterai de deux propositions :
La première, c’est que les textes bibliques qui par lent d’un retour d’Élie ne sont pas pris en compte par Jésus. Il pouvait donc exister en son temps des croyances réincarnationnistes. Mais il ne les a pas intégrées à l’Évangile. De plus il est tout à fait possible d’interpréter les mentions de retour d’Élie sans qu’il soit question à strictement parler d’une réincarnation : les apparitions ou les manifestations surnaturelles, pour ambiguës qu’elles soient, n’impliquent pas forcément qu’un mort reprenne un corps et surtout qu’il soit perçu sous une autre identité.
Ensuite, seconde indication, le mixage entre le christianisme et la réincarnation soulève des difficultés fondamentales dont certains tenants de la réincarnation ne sont pas toujours conscients. La différence tient en réalité à la conception de Dieu que l’on a dans l’hindouisme ou le bouddhisme et dans le judéo-christianisme.
Le sort des morts
Les sociétés occidentales contemporaines ne sont pas seulement sollicitées par la croyance à la réincarnation. Elles trouvent également sur leur chemin un autre problème, lui aussi touchant aux croyances relatives à la mort. Il s’agit de comprendre quel peut être le rapport entre les vivants et ceux qui ne sont plus.
Sur ce point, l’ambiguïté est de rigueur.
À la suite de la Bible, une part de la tradition se montre réservée. Elle suspecte la nécromancie, le spiritisme et tout ce qui est censé être un commerce avec les morts. Elle n’est guère portée à admettre une influence des morts sur les vivants et elle tient que les vivants, par leur prière et leurs actes, n’ont pas un pouvoir direct sur les morts, leur intercession passant par le Christ et participant à son énergie.
Mais l’histoire témoigne d’un autre courant, plus curieux et plus audacieux, qui fait grand cas du rôle des morts dans l’expérience des vivants. Revenants et fantômes exprimaient jadis cette conviction. Aujourd’hui certains déclarent être en communication avec les défunts et recevoir de leur part des messages ou des suggestions. Inversement on envisage que les vivants peuvent conditionner plus ou moins le sort des morts dans l’au-delà, selon qu’ils maintiennent avec eux une solidarité active ou qu’ils les oublient.
Au long de l’histoire, le christianisme a souvent rencontré cette sorte d’alternative. Il a habituellement opté pour la réserve. Toutefois ce choix se fait extrême, à certains moments. Non seulement on récuse tout rapport aux morts mais on se désintéresse plus ou moins de leur sort. Certains de nos contemporains et parmi eux certains chrétiens adoptent une telle attitude. Il leur semble que des morts on ne peut rien dire. Après l’inflation médiévale ou baroque des représentations de l’au-delà, l’époque appellerait le silence.
Bien entendu, cet ascétisme rigoureux s’avère en pratique peu tenable. Il est difficile de congédier toute image et toute affirmation au sujet des défunts. De plus la mémoire historique de notre siècle ne peut oublier les victimes de tant de drames récents. Même si l’on est peu porté par conséquent à envisager une relation effective des vivants aux morts, même si l’on a de la peine à dire quelque chose du sort des morts, la question demeure donc plus ouverte qu’il ne semble parfois.
Dans cette perspective, le christianisme contemporain doit probablement retrouver plus fortement l’audace de l’affirmation. Non pas pour trop dire et se complaire dans l’illusion. Mais pour dire assez, en sorte que la foi évangélique soit logique avec elle-même [8].
Où sont les morts ? demande-t-on. Ils sont en Dieu, répondent volontiers les chrétiens. Mais qu’est-ce que cela veut dire ?
L’image du repos me semble ici égarante. Car les morts ont quelque chose à faire que Dieu leur donne comme une recréation d’eux-mêmes. Il ont à assumer leur passé, négatif mais aussi positif, avec la lucidité pacifiée et l’énergie spirituelle que Dieu leur communique. Par conséquent ils sont en manque d’identité. Ils n’ont plus de corps physique. Mais, dans la grâce divine, ils peuvent se tenir en position de sujets. Sinon ils ne pourraient rien faire et ils ne seraient rien. La réalité et l’action qu’ils ont donc en Dieu suffisent, malgré leurs limites, à fonder entre eux d’abord, entre nous et eux ensuite, une solidarité et même une communion. À condition de ne pas travestir cette relation en influences indiscrètes et en manipulations déplacées.
Mourir dans l’Esprit Saint
Réincarnation, sort actuel des morts : deux questions de croyance que notre temps pose et que la foi chrétienne ne peut ignorer. Je voudrais terminer ce chapitre en indiquant une troisième question dont l’actualité me paraît prometteuse. Je l’exprimerai en disant que l’humanité présente et en elle le corps des chrétiens sont appelés à découvrir comment la mort a un sens spirituel. C’est-à-dire un rapport avec l’Esprit Saint de Dieu.
La théologie chrétienne habituelle ne fait guère état de cette relation. Elle souligne que l’on meurt dans le Christ, elle ne dit pas que la mort s’opère dans l’Esprit. Ce silence a sans doute des raisons. Si l’on s’en remet à la Bible, la mort consiste à rendre l’esprit et non à lui faire place. De plus l’acte de mourir porte une obscurité constitutive qui n’évoque pas la présence de l’Esprit Saint. Pourtant notre époque est devenue attentive au mystère de cet Esprit divin. On peut donc penser que la mort demande, elle aussi, à être reconnue comme un mystère de ]’Esprit.
Ce n’est là simple formule.
Si la mort humaine est communion au Christ, si elle est par conséquent participation à son Esprit, cela signifie par priorité qu’elle est lumière, à l’intérieur même de la nuit. Lumière noire et sereine, comme si la sombre traversée se déroulait dans une mise au clair de ce que nous sommes et dans une paix lucide.
Il s’ensuit que l’acte de mourir porte la forme d’activité qui est, selon la Bible et selon l’expérience chrétienne de la vie, celle même de l’Esprit Saint. Fidélité de l’adhésion dans les passages étroits, réalisme de la liberté personnelle, disponibilité à l’événement, dynamisme de la célébration et courage ardent de l’attente, enfin instauration de la communion dans la diversité des vocations : de telles possibilités se réfèrent à l’Esprit de Dieu.
Henri Bourgeois, La mort. Sa signification chrétienne,
p. 151-175.
Sur ce sujet, on peut voir aussi : Parler de la mort ? ; R. La mort ; A propos de la mort
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