Recension de :
Walter KASPER, Renouveau de la méthode théologique
Ed. Cerf, 1968, coll. Avenir de la théologie.
Par Henri Bourgeois.
"Les discours de la méthode sont un genre difficile. Il y faut de la maîtrise pour tenter d’allier précision et ampleur. Et surgit sans cesse l’impertinente question de savoir si tout cela pourrait vraiment fonctionner.
Le petit livre de Walter Kasper, que la nouvelle collection du Cerf présente sous le titre « renouveau de la méthode théologique », ne prétend pas faire merveille inouïe. Ce n’est pas un ouvrage de recherche que nous donne le jeune professeur de dogmatique de Munster. C’est plutôt un état de la question qu’il nous propose. Mais son livre est engageant.
Quiconque aura su passer sur un prix d’achat un peu élevé, que les misères des temps n’ont sans doute pas permis de réduire, découvrira un exposé bref (66 pages) et élégant, clair, malgré un caractère allusif sur lequel l’auteur s’explique dans la préface, avec bien des formules excellentes et de perspicaces propos (par ex. p. 32, p. 48…). Et puis le livre finit bien : par un appel à l’humour, qui n’est pas pour déplaire.
De quoi s’agit-il ?
De méthode. Au sens plein du mot. On ne trouvera donc pas ici de recettes ou d’indications techniques trop spécialisées. Kasper voit la méthodologie comme un« rappel à l’attention sur la route que la vérité parcourt avec nous », car, en définitive, « le chemin de la vérité ne peut être que la vérité elle-même. » (p. 11). S’interroger sur la méthode, c’est s’interroger sur soi-même en marche, c’est se redemander où l’on va et comment faire pour avancer honnêtement.
Ce projet se développe à propos de la théologie dogmatique. On ne sait trop pourquoi, la formulation française du titre de l’ouvrage n’a pas retenu le mot « dogmatique » qu’avançait l’édition allemande. Peut-être pour ne pas effaroucher. En tout cas, la précision est d’importance. L’auteur envisage la théologie de la manière la plus globale, comme cet effort de pensée que la foi engendre en elle-même pour mieux se comprendre et se dire.
La pensée de Kasper est que cet effort, s’il se veut méthodique, sérieux, a besoin aujourd’hui d’un « renouveau ». On lui donnera facilement acte de cette appréciation. Il la fonde de manière historique, en évoquant brièvement mais très clairement les formules méthodologiques du passé, en montrant leurs limites et leur inadaptation à la situation actuelle. Cette procédure a ses quartiers de noblesse. Elle conduit à envisager le « renouveau » qu’on nous promet comme un « dépassement ». Ce qui est, certes, fort légitime. Mais on peut se demander si une telle nouveauté n’est pas, en fin de compte, trop « homogène » et trop classique pour répondre aux graves urgences du temps. Peut-être y aurait-il place, après cette recherche, pour une seconde stratégie qui développerait pour lui-même l’un des points soulignés par l’auteur (pp. 30-33) et essaierait de repérer quelques-unes des grandes questions posées aujourd’hui à la foi en esquissant une méthodologie possible. A moins qu’un tel discours de la méthode ne soit actuellement prématuré et donc inutile, ce qui est possible. La question mérite au moins d’être posée. Car il ne suffit pas d’adapter nos méthodes à des tâches nouvelles ou à des questions renouvelées. Il faut aussi que ces objets nouveaux, à condition qu’on leur fasse droit, appellent eux-mêmes la méthodologie qui leur paraît convenir.
Dans le champ qu’il se donne, Kasper est, en tout cas, un guide sûr. Lesté de la science historique allemande, dont les références en bas de page témoignent judicieusement, il met bien en relief le cahier des charges de la théologie, sa référence à l’événement historique (le fait de Jésus Christ, le fait de la culture dans laquelle la foi doit prendre), sa référence ecclésiales (dont les traductions méthodologiques ont été multiples : le culte ancien des « autorités », la préoccupation apologétique, antiprotestante ou antimoderniste, la relation parfois un peu positiviste aux textes du magistère, et, plus récemment, le souci de la prédication missionnaire), son inspiration eschatologique (on aurait aimé plus d’analyse et plus de précision sur ce point capital (Voir pp. 27 et 44-45). /
En outre, même si la problématique de l’auteur ne nous paraît pas couvrir toute la région de la méthodologie théologique, la perspective historique qu’il adopte lui permet de bien saisir quelques-uns des traits marquants de ce monde d’aujourd’hui où, vaille que vaille, la théologie doit se faire. Kasper évoque la crise de la théologie, liée à la question sur la foi et sur la civilisation (p. 7) : le discours de la méthode, en théologie comme dans les autres réflexions sur ce que vivent les hommes, commence par un discours sur sa propre possibilité. D’autre part, l’auteur souligne le problème actuel de la spéculation : « la théologie spéculative ne jouit pas aujourd’hui d’une faveur particulière » (p. 47). Les motifs de cette situation sont divers ; le poids du passé et des routines dévitalisées n’est pas le moindre. Mais il y a plus. Il nous faut apprendre, réapprendre à penser. C’est aujourd’hui de nécessité vitale (pp. 8, 57-58). Il serait trop facile de se détourner de la théologie parce qu’elle était hier trop formelle. On songera, ici, à ce que, dans un autre contexte, Maurice Bellet (La peur ou la foi)- rappelait récemment.
Parmi d’autres traits de la modernité qu’évoque, ici ou là, Kasper, citons encore : le goût très « fonctionnel » de notre temps, qui nous fait appréhender les réalités moins selon leur structure statique ou ontologique que selon leur sens et leur utilité (par exemple, à propos du dogme, pp. 27-28, quelques formules faisant écho à un autre ouvrage de l’auteur, lui aussi traduit en français : Dogme et évangile, Casterman, 1967) ; la difficulté que nous avons à bien poser les questions (« bien souvent, nous répondons à des questions qui ne sont nullement posées et nous ne savons pas répondre aux questions réelles » (p. 32) ; le goût parfois ambigu de l’historique et du concret (pp. 51-56) ; le désir d’une attention au passé qui fasse valoir sa « promesse » (pp. 44-45) ; l’aspiration à une intelligibilité qui soit non seulement satisfaction intellectuelle mais libération (« la justification de la foi devant la pensée a comme garantie son aptitude à répondre aux questions concrètes de l’homme menacé dans sa liberté », p. 64).
On le voit, dans sa brièveté, cet essai sur le « renouveau de la méthode théologique » est capable d’éveiller dans le lecteur beaucoup d’harmoniques. C’est là peut-être la méthode de lecture qui lui est le mieux adaptée : méditer à partir des suggestions de l’auteur.
Evidemment on aurait parfois souhaité ce point de départ plus étoffé. Ou du moins, car il ne faut pas vouloir attendre de cette esquisse les développements d’un livre volumineux, on se dit que certaines questions soulevées sont bien délicates. Les rapports de la dogmatique avec l’exégèse ou avec la prédication sont de saisie difficile. Et l’on évoquera un Xavier Léon-Dufour ou un Karl Barth. Ou bien, mis en appétit dès les premières pages par ce que Kasper suggère sur la crise de la théologie, on donnera cours à sa méditation ou à sa mémoire, évoquant par exemple le récent livre de Paul Touilleux : Introduction à une théologie critique (Lethielleux, 1967). Pourquoi Kasper dit-il, tout au début de son livre, que « les réflexions sur les méthodes ne sont pas très fréquentes dans la théologie d’aujourd’hui » ? Et encore on s’étonnera de ne trouver qu’une bien pâle allusion au problème du langage, qui est bien l’un des problèmes méthodologiques majeurs de la théologie actuelle, au point que certains voient en elle uniquement une herméneutique.
Questions ouvertes. Questions que ce livre, au titre ambitieux, ne fait que situer. La méthode théologique n’a pas dit son dernier mot.
[/Parue dans Bull. Fac. Cath. Lyon, N° 45, 1968, pp. 75-77.]