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Quel rapport avec l’Eglise ? Confiance et vigilance

En lisant :

Henri Bourgeois

Quel rapport avec l’Église ? Confiance et vigilance (2000)

Une ecclésiologie concrète : huit types de chrétiens en catholicisme et comment s’éclaire leur relation commune avec l’Eglise à la lumière de Jésus et de ses disciples. Analyses, perspectives et propositions.


« Le livre que voici ne veut pas parler de l’Église, mais de la relation que l’on peut avoir avec elle. Ce n’est pas du tout la même chose ! »

C’est ainsi que Henri Bourgeois commence ce livre, préparé avec une équipe, le dernier d’une collection sur les points sensibles de la vie de l’Église. Le ton est donné. Il s’agit de nous, et de nous tous, chrétiens, si divers que nous sommes. L’auteur juge urgent de partir des intéressés et de ce qu’ils vivent plutôt que de développer, ici, des considérations ou invitations à « appartenir » à l’Église, à répéter qu’elle est « communion ». C’est en somme une opération vérité qui est menée pour que le rapport que nous avons avec l’Église, toujours fait de confiance et de vigilance, soit éclairé par la foi et la rende plus vivante. L’enjeu est d’importance.

Le livre propose une analyse de huit catégories de chrétiens. D’abord, ceux qui vivent un commencement (catéchumènes et recommençants), et qui par là même révèlent quelque chose d’essentiel à la construction du rapport avec l’Église. Puis ceux qui souffrent soit parce qu’ils ne partagent pas les évolutions survenues depuis le Concile Vatican II, soit au contraire parce qu’ils sont déçus ou même blessés. Enfin ceux qui s’affirment plus intégrés, pratiquants habituels, militants et communautaires.

L’enjeu, pour Henri Bourgeois, est de dégager, à partir de là une ecclésiologie concrète. Comment, dans ces conditions, le rapport avec l’Église est-il lieu de la foi ? Scrutant alors les relations de Jésus avec son Père et avec ses disciples, la réflexion conduit peu à peu à manifester la dimension christique du rapport avec l’Église.

La perspective adoptée est de parler d’ « ecclésial plutôt que d’Église proprement dite ». L’ecclésial, ce n’est pas d’abord une « appartenance institutionnelle, un état de membre, une inscription dans une organisation ». « C’est une expérience spirituelle possible qui, tout ensemble, est appelée par la dynamique et tout ensemble nourrit et approfondit l’adhésion croyante » (p.15). Or, à y regarder de près, aucune des expériences chrétiennes n’est, à elle seule, une expérience privilégiée. Mais en chacune se révèle quelque chose de ce qu’est et peut être la relation de foi vécue en Église. Et chacune a, si l’on peut dire, besoin de se confronter aux autres expériences.

Puissent ces textes aider à la joie de croire et à une fidélité imaginative. Car, comme le dit l’auteur en conclusion, « c’est dans la mesure où l’Église est en nous et peut apparaître autre que nous que l’on peut chercher où y demeurer. »


Plan

I - Analyse de ce qu’est le rapport avec l’Église de huit types de chrétiens (pages 5 à 20).

1) la relation qui se constitue : nouveaux venus : catéchumènes et recommençants ; 2) la relation en difficulté : déçus et les blessés : traditionnels, déçus, en conflit ; 3) la relation des familiers : pratiquants, militants, communautaires.

Une relation bipolaire : confiance, prudence, mais avec des différences importantes. Le rôle significatif de la relation des nouveaux venus.

II - De l’Evangile à l’Eglise (pages 21 - 29).

1) La relation bipolaire chez Jésus et chez les disciples. Une expérience fondamentale. 2) La nécessité d’une initiation au la relation avec l’Eglise : moments, expériences, convictions.

Première partie : Analyse des types de chrétiens..

I- Une relation qui se constitue : CATECHUMÈNES ET RECOMMENÇANTS (ch. 1, p. 25 - 40)

Des non baptisés et des baptisés désireux de « recommencer » expriment une demande à certains chrétiens, et à travers eux à l’Église. Que vivent-ils ?

1- Tournés vers le christianisme

* Leur demande s’adresse au christianisme. Ils veulent - ou parfois cherchent à savoir s’ils peuvent - devenir chrétiens. Ce qui est souligné, c’est pour les uns, « une manière d’aimer et de prier » comme certains chrétiens, pour les autres, c’est « la foi, croire, l’évangile », « un besoin de revisiter leur passé ou redécouvrir leur héritage ». Il s’agit donc moins, à ce stade, de parler de l’Église que de vivre l’ecclésial.

* L’Église peut donc ne pas être encore explicitement nommée. Car « au fond, l’Église, c’est ce qui se passe quand des personnes qui croient en Jésus font confiance à d’autres personnes dans le même cas, pour mieux découvrir son message et sa présence, afin de témoigner le cas échéant, témoigner de lui avec elles. » « Bref, en bien des cas aujourd’hui, l’Église commence avant son nom. Tout comme les disciples de Jésus ont vécu ecclésialement avec lui, sur les routes de Galilée ou dans les maisons amies de Judée, sans se savoir et se dire membres de l’Église. »

* « Reste que, quand cela devient possible, le recours au mot Église est opératoire. Il est alors quelque chose de la bonne nouvelle évangélique. Il relie ce qui est vécu ici et maintenant à l’Écriture, il élargit les perspectives en invitant à entrer en relation avec d’autres groupes, il insère l’expérience présente dans le mouvement d’une tradition. »

2- Une Église tournée vers eux

* D’abord une Église adaptée à des commençants et des recommençants. « Une Église dont l’image est relativement dédouanée de tout ce que comporte aujourd’hui pour le grand public le terme d’Église avec son caractère autoritaire, sa prétention à encadrer trop la liberté des gens, son souci de conduire plus ou moins habilement à une soi-disant norme qui serait la pratique religieuse. » « Mais bien des pratiquants ou des équipes pastorales ont de la peine à en percevoir l’enjeu. On veut intégrer dans la paroisse, le mouvement, la communauté, sans laisser à chacun le soin de se décider, éventuellement de s’arrêter, et en tout cas de choisir. Ce « besoin d’une Église allégée ou, pour mieux dire, ramenée à ses bases pour rejoindre les débutants, est certes à peu près perçu en ce qui concerne les catéchumènes à leurs débuts. Mais il est encore loin d’être accepté à propos des recommençants. » « L’Église au départ (…), c’est une Église qui trouve dans les nouveaux venus la grâce de revenir avec eux à l’essentiel, à la foi simple, à l’expérience humble et à un amour sans manières ni ambitions démesurées. »

* Ensuite, c’est une Église demandée, dont on attend un service par rapport à la foi (…), une Église dont on a besoin pour une raison précise étant donné sa compétence supposée. » D’autres demandes sont faites à l’Église, mais « le signe des catéchumènes et des recommençants n’en est pas moins très stimulant, étant donné que les uns et les autres ont (en principe) conscience d’être à un point de départ et de vouloir faire un chemin spirituel ».

3. Ce qui va se passer : confiance et prudence.

* D’abord une confiance est donnée.

« Il n’est vraiment pas banal d’avoir à parler de ce qui est au fond de soi avec des inconnus. » Et ce n’est pas simple. Les mots peuvent manquer. Le rapport n’est pas tout à fait égal, l’un ne sachant pas très bien ce qu’il veut, et l’autre ayant un langage, des habitudes, des conseils.. ».

La confiance qui est donnée a des caractères propres : Elle est motivée « par une attente forte qui porte quelqu’un à sortir de lui ». Elle apparaît vite « plus simple qu’on n’imaginait ». Elle « s’appuie plus ou moins sur une sorte de tradition, même obscure. « Je ne suis pas le premier… ». Enfin, c’est une confiance différente de celle accordée aux médias.

* Ensuite, cette confiance donne lieu à des conversations, et assez vite en petit groupe. On ne parle pas encore de communauté. Mais les « accompagnements individuels ne peuvent remplacer » cette expérience. « Une ecclésialité élémentaire si l’on veut. Mais, sans une telle initiation, il y a gros à parier que l’Église restera toujours une institution extérieure et bureaucratique. »

* Mais la prudence n’est jamais loin. Pour la plupart de nos contemporains qui sont loin de l’Église, venir dans l’espace ecclésial est étrange et peut même être risqué. On craint le dogmatisme, l’autoritarisme, la manipulation, l’irrespect. Pour les recommençants, des souvenirs traumatisants, parfois fantasmés mais parfois aussi très réels, accentuent encore ces craintes. » Dans le dispositif et les relations proposées, « les peurs ou réticences qu’un être tient de son passé sont actualisées (mais non détaillées longuement), dans une situation elle-même angoissante, mais en même temps confiante et orientée vers l’avenir. De la sorte, l’angoisse (légitime en bien des cas) est « recadrée », inscrite dans un champ nouveau. Elle est mise en mouvement et susceptible, le moment venu, de se dire. »

4- Vers un certain équilibre.

* « Progressivement, l’expérience ecclésiale tend vers une relative densité et un certain équilibre. (…) Les catéchumènes et les recommençants éprouvent dans leur propre vie un effet repérable et stable de leur rapport à l’Église. » « Les réticences ou les angoisses du début de la démarche s’estompent devant ce qu’a de surprenant pour de nouveaux venus la vie ecclésiale. » L’image de l’Église se déplace. Elle prend alors « quelque chose de quotidien : la manière de communiquer, d’assimiler l’évangile », surprennent. Et chacun a sa manière propre d’y être sensible. Il y a une individualisation de l’expérience ecclésiale. « L’Église devient alors pour eux « ce que réalisent des croyants qui adhèrent à l’évangile et qui cherchent à vivre de l’Esprit sans jamais y parvenir totalement. »

* En même temps, leur espérance se christianisme et s’approfondit. Elle n’est plus seulement l’attente d’un avenir meilleur. Elle se purifie et se décante, elle dévoile des horizons et s’inscrit dans le présent. Au prix parfois d’un passage par une crise.

* On peut parler alors de stabilisation. « La foi dure si elle est assez structurée. De même, l’expérience ecclésiale peut-elle durer si elle a intégré en elle les éléments de sa stabilité. » Beaucoup d’autres composantes de cette expérience seraient à découvrir (p. 40), mais elles ne sont pas celles des nouveaux venus. Et la grâce des nouveaux venus, « c’est de faire apparaître dans une sorte de formule développée ce qu’est l’ecclésialité de base. Il est clair que celle-ci a une portée qui les dépasse » et vaut pour tous les chrétiens.


II - Une relation en souffrance :

LES TRADITIONNELS, LES DÉÇUS ET LES BLESSÉS (ch. 3-4 et 5, p. 43 - 83)

Henri Bourgeois choisit de rapprocher ensuite deux formes de souffrance, « celle des chrétiens pour lesquels l’Église change trop vite, change trop, devient inquiétante du fait d’une modernisation intempestive et celle des chrétiens pour lesquels l’Église évolue au contraire trop lentement, demeure frileuse et conservatrice » .

Il repère entre elles des analogies.

Dans l’un et l’autre cas, on peut « prendre ses distances, mais les ruptures expresses avec l’institution ecclésiale sont relativement rares. » D’autre part « nombre de chrétiens des deux tendances se contentent de souffrir en silence. Ils supportent des liturgies, de styles d’homélie ou de catéchèse, ils restent plus ou moins pratiquants, mais ils sont silencieux ». Enfin, les uns et les autres tentent parfois de se retrouver avec d’autres chrétiens de la même sensibilité ecclésiale qu’eux : réseaux, associations, rencontres, journaux. »

De plus, « dans la conjoncture présente en France (…), il se trouve en effet que la mouvance des déçus conservateurs ou traditionnels acquiert parfois le sentiment… qu’à l’avenir il sera probablement possible de reconstruire ou en tout cas de restaurer la réalité ecclésiale selon son désir ».

« C’est ainsi que des membres des groupes traditionnels sont amenés aujourd’hui à prendre la responsabilité de paroisses et même de services diocésains. » « Il est des organisations internationales (de cette sensibilité) qui exercent une influence considérable au Vatican et dans le catholicisme mondial ». En outre, « des prêtres jeunes et plutôt traditionnels ont et auront de plus en plus des moyens d’influence leur permettant de répandre leurs propres évaluations et convictions, y compris auprès de chrétiens en principe novateurs mais désemparés et ne sachant plus trop « à quelle Église se vouer ». « Le malaise peut se généraliser et éventuellement se globaliser… ».

1) Les chrétiens de la tradition (ch. 3)

a- Leur identité est assez bien connue :

- « Ils se veulent héritiers et se sentent chargés de transmettre à leurs enfants ce qu’ils ont reçu. L’Église est pour eux lieu de fidélité ». Ils « redoutent un affadissement ».

- « Ils critiquent par conséquent ce qui leur paraît être un flou doctrinal, éthique, spirituel et intellectuel dans l’Église catholique actuelle ». « Les termes de pluralisme, tolérance, démocratisation de l’Église, évolution de la foi, les agacent. » Et s’ils « acceptent le principe de la liberté religieuse », c’est à condition que l’unité de la foi et des rites soit assurée. « Ils approuvent des adaptations mais ils refusent les innovations. »

b- Quant au rapport avec l’Église, pour ces chrétiens de tradition, il est assez loin de celui des commençants ou recommençants.

« Pour eux l’Église a besoin d’être défendue plus que découverte. Elle est à transmettre et à prendre en charge : ; lecture de l’évangile, travail spirituel et communautaire. (Ce que cherchent aussi les catéchumènes). Mais ils ne comprennent pas que les nouveaux venus ne soient pas satisfaits de ce programme, et que ceux-ci cherchent plutôt à quelle Église à venir ils peuvent se joindre.

c- Un enjeu.

Faut-il vraiment penser que « tout est joué dans le passé et que l’Église n’a aucun pouvoir sur son avenir » ?

Une telle attitude, où l’Église est et doit rester « sans surprise », implique, selon H. Bourgeois, « une « méconnaissance ou une minimisation de l’histoire ». Le temps est vécu pour un maintien ou une restauration. Il exclut la nouveauté.

Plus profondément, l’enjeu est celui d’un « fondamentalisme », en prenant ici le mot, non au sens de fondamentalisme biblique, mais de fondamentalisme de la tradition. Le « souci de la vérité » qui l’anime est, en fait, paradoxalement, une « mésestime du vrai », étant donné le besoin de « garanties objectives », garanties sur lesquelles on peut se crisper.

Un autre paradoxe est à noter : car les chrétiens traditionnels qui ont le souci de reproduire un héritage font en fait valoir une certaine liberté d’esprit, en résistant, non seulement aux modes du temps, mais aussi aux consignes de l’autorité. Mais cette liberté est limitée par une expérience ecclésiale trop étroite. « L’expérience personnelle, en l’occurrence, n’intervient guère (dans leur sens de l’Église), ou si elle le fait, c’est en se sentant et se disant conforme à ce qui doit être, selon eux, normatif et immuable. L’Église à venir est trop pour eux une Église à maintenir »

2) Les chrétiens déçus et blessés (ch. 4)

Cette catégorie correspond, en fait à des chrétiens dits « conciliaires ». Or elle est en difficulté avec l’Église établie, mais pour des raisons très différentes des traditionnels. H. Bourgeois distingue parmi eux ceux qui ont des attentes déçues et ceux qui vivent un conflit ou une exclusion. Ils ont en commun certains traits :

a- une marginalisation.

Même s’ils constituent une minorité, ils existent. Or, ils ont l’impression d’être peu écoutés et se voient parfois taxés de marginaux. Alors ils se lassent. D’où les effets désastreux : « on ne parle plus de ce qui fait problème ». Ou bien ils cherchent un « réseau », ou même une sortie par le haut », dans une mystique de moins en moins ecclésialisée. Certes, les difficultés ecclésiales ne sont pas toutes de même nature ; On peut supporter des différences, et même y trouver un aliment pour la foi, mais si la communication est mise à mal, qui est chargé de remplir un rôle de médiation dans l’Église ? (p. 58). Il semble au contraire que l’autorité accumule les maladresses. Et les désaccords peuvent être profonds. L’auteur évoque les cas très concrets de désaccord dans le catholicisme courant : l’impossibilité pour les femmes de recevoir l’ordination, et la non admission des divorcés remariés à l’eucharistie. (59-60).

b- des attentes déçues. La liste en est longue :

- peu de débats dans l’Église, ou peu encouragés, ou vite réglés - ce dont les nouveaux s’étonnent parfois ;
- peu d’informations sur les prises de position de l’Église officielle ;
- la méfiance vis-à-vis de toute forme de communauté ou groupe de partage, souple et ouvert, ou le peu d’encouragement que ces tentatives reçoivent ;
- une certaine condescendance (pour ne pas dire plus) vis à vis des femmes, et la tendance à privilégier pour les hommes, les activités matérielles, administratives ou caritatives ; une façon de privilégier les « jeunes » comme si les adultes n’avaient pas aussi leurs problèmes, qui deviennent bientôt, d’ailleurs, ceux des jeunes s’ils persévèrent à l’âge adulte ;
- le retard des analyses pastorales par rapport aux événements de la culture, auxquels on est peu attentifs :
- l’appel à « faire quelque chose » mais qui intègre peu des activités autres que liturgiques et catéchétiques ;
- l’ennui, finalement, le sentiment de « tourner en rond », sans projet, sans perspectives.
- les discours sur l’évangélisation semblent peu tenir compte de ce que vivent les chrétiens eux-mêmes. « Leur crise est une crise de l’espérance » (p. 65).

c- Un enjeu : le renouvellement de la vie de l’Église (p. 66-65).

L’espoir pourrait être dans une mise à jour de l’Église « ad intra » : une « spiritualité renouvelée », « des formes de communication qui aient une clarté simple et une joyeuse liberté ». Sur ce point les responsables s’accordent avec les fidèles, mais les premiers voient surtout une « rénovation institutionnelle » (regroupements des paroisses, etc.), les autres « aspirent à plus de transparence et moins de cléricalisme, à plus de débat et de liberté interne, d’initiatives locales et moins d’uniformité ou de prudence. » (p. 67). Pour eux, « l’Église est simultanément espace de foi et d’action » (p. 70).

3) Les chrétiens souffrant de conflit ou d’exclusion

Un chapitre entier (ch. 5), est consacré aux chrétiens qui souffrent de tensions particulières (p. 73-87).

a- Les situations de conflit évoquées peuvent être celles de membres de l’Église appelés à collaborer en permanence, et qui peuvent être amenés à vivre un désaccord, des incompréhensions, un blocage, un conflit, même, avec un responsable. Ce chapitre semble d’autant qu’on plus utile qu’on ne parle jamais de ces situations dans l’Église, et que ceux qui en souffrent ne sont pas rares, de fait. Henri Bourgeois pointe les déficiences institutionnelles, dans le traitement de ces situations : la tentation de laisser durer, l’absence de tiers qui écoute vraiment les parties en difficulté, quel qu’en soit le niveau. Et il conclut :

« Le déficit est du côté du courage institutionnel. Nous n’avons pas les procédures et les habitudes permettant de résoudre des conflits qui, dans le monde tel qu’il est, ne pourront aller qu’en croissant. Nous avons encore trop tendance à culpabiliser les personnes en désaccord, comme si le différent était forcément peccamineux …, ou à les excuser en psychologisant le conflit…, ou encore à les raisonner plus ou moins aimablement… » ( p. 80).

Ce déficit n’est pas d’ailleurs pas toujours exclusivement du côté du clergé et il peut aussi se trouver chez des laïcs exerçant une responsabilité.

b- Les sans-papiers de l’Église.

Sous cette image, sont évoquées deux situations précises :

- celle des catholiques divorcés remariés, qui « ne comprennent pas pourquoi l’Église ne leur reconnaît pas la possibilité d’un pardon et d’une réconciliation, étant donné que le peuple de Dieu, et c’est son honneur, ne cesse de célébrer le pardon divin et de l’accorder en bien des situations qui ne s’accordent pas avec le Royaume de Dieu ». (p. 82-83).

- celle des femmes à qui l’ordination est a priori impossible. Très souvent la question n’est pas entendue telle qu’elle est posée. Au mépris des évolutions qui se produisent dans d’autres Églises (p. 84). Il n’est pas impossible qu’après avoir « perdu » beaucoup de ses membres, l’Église catholique perde encore « les femmes », disait une théologienne orthodoxe.

Impossible ici d’entrer plus loin dans ces débats, déjà bien débattus… Henri Bourgeois conclut :

« Être chrétien, ce n’est pas se tenir à l’écart des tensions, c’est plutôt oser les vivre quand il le faut, mais dans un esprit qui, autant que possible, exclut la violence, la rancune, et évidemment la haine. » Il y a lieu d’avoir la fois le sens de l’inspiration de l’Esprit en nous, le sens de l’adaptation, mais aussi le courage de faire apparaître les divergences, lorsqu’il y a un enjeu.

Finalement, le rapprochement de ces trois expériences de chrétiens en souffrance, entre elles et avec les deux expériences des commençants et recommençants, fait apparaître, dans des différences évidentes, une structure commune :

- différences d’ancrage temporel, de passé chrétien, de situation par rapport à l’institution, de conception de l’Église, même, et de rapport à la culture courante :

- mais structure commune qui se déploie entre deux pôles : un pôle de confiance (on désire, on attend, on fait confiance, on souffre à cause de l’Église…) et un pôle de distance ou de prudence. Les pratiques ecclésiales et les normes se trouvent ainsi sans cesse reprises et confrontées avec une exigence de vérité et de fidélité à un essentiel, de liberté et de communication qui appelle un rapport aux institutions, mais sans les absolutiser.


III - Une relation plus familière :

PAROISSIENS, MILITANTS, COMMUNAUTAIRES (ch. 8-9 et 10, p. 111 à 156) Le schéma bipolaire présenté, qui est structurant pour les nouveaux venus et les chrétiens en difficulté, est pertinent même lorsqu’il s’agit de chrétiens familiers et « intégrés », comme le sont les pratiquants, les militants, et les communautaires.

1) Les pratiquants : une confiance, moins homogène qu’on ne pense.

La « pratique » qui, jusqu’ici, semble définir ce type de chrétiens est celle de la liturgie, dominicale ou non, celle des rites qui définissent une identité chrétienne.

Aujourd’hui, cependant, on rappelle que la pratique liturgique n’est pas la seule de la vie chrétienne : il y a aussi celles de la parole, de la communion, du service, etc. Et l’on parle de plus en plus de pratique, s’agissant aussi de sagesses et d’ascèse, dans le bouddhisme ou le yoga, que, étrangement, certains chrétiens « non pratiquants » adoptent parfois pour eux-mêmes. De plus on observe que des catégories de pratiquants même référés aux rites ne se rencontrent guère habituellement : les jeunes, les pratiquants occasionnels ou saisonniers (fêtes annuelles ou saisons de la vie).

a- un signe majeur.

Cependant les pratiquants constituent « l’un des signes majeurs du christianisme. L’Église, c’est eux, certes, avec leurs traditions, leur langage convenu, leur âge plus avancé que celui de la moyenne de la société, leur relative insensibilité ou manque de chaleur et de convivialité dans beaucoup d’assemblées dominicales, mais aussi avec leur fidélité souvent plus courageuse qu’il n’y paraît, leur générosité multiforme, leur disponibilité et, plus qu’on ne le dit, leurs capacités d’évolution. » (p. 113).

Généralement ils n’ont pas d’état d’âme. Etre pratiquant, « c’est une sorte de légitimisme ou de patriotisme, et c’est une véritable expérience, une manière d’avoir une place relativement claire dans l’Église. » H. Bourgeois en résume ainsi les traits (p. 127-128) :

- ils font confiance à l’Église, et aux anciens, et ne considèrent pas cela comme une option, mais comme normal.

- ils ont le sens du sacrement et comprennent même le goût de la durée et de la régularité dans la participation.

- ils ont le souci de l’avenir ou de la cohérence entre ce que l’Église dit et fait. Le christianisme n’est pas seulement pour eux ce qui peut donner forme à une spiritualité, c’est une institution mondiale et qui déborde leur cas individuel.

- ils semblent de même opinion, mais sont en fait plus divers qu’on ne dit. Diversité de disponibilité et aussi de sérénité. Et qui est habituellement « recouverte ». Cela ne se dit pas ou même est considéré comme critique mal venue.

De sorte que la tendance serait de considérer que ce type de chrétien est la forme achevée du chrétien, sur laquelle les autres (nouveaux venus ou déçus) auraient à s’aligner.

b- Ce qui manque aux pratiquants, c’est, pense H. Bourgeois, une juste appréciation de l’expérience des nouveaux venus et de ceux dont la confiance est mise à mal.

- ce qu’ils sont semble les empêcher de prendre suffisamment en compte une valeur majeure de la société actuelle : « le sens de l’individu et donc la liberté d’opinion et le droit ou même le devoir de ne pas être toujours d’accord. Leur limite, c’est aussi de ne pas assez percevoir que leur confiance en l’Église appelle parfois une distance, une mise en cause, éventuellement une critique. Et c’est de ne pas réaliser que ce « second pôle » peut rester traversé par un attachement et un amour réel. » (p. 121).

- ce qui leur manque encore, c’est de ne pas prendre les moyens d’un avenir ecclésial auquel pourtant ils tiennent fort. Ils s’en remettent à Dieu et aux autorités. Ils gardent pour eux leurs dissentiments. Résultat : ils ne comprennent pas les dysfonctionnements qui donnent lieu aux souffrances de certains distants, et l’image qu’ils ont de l’Église, qui est globalement positive, ne correspond pas, en fait, à l’impression qu’a le grand public » : celle d’une récession et d’une incohérence. Quelles relations entre les flashes médiatiques et le visage ordinaire d’une paroisse ? entre le discours affiché et les comportements cléricaux ? Les nouveaux venus ne le voient pas.

- Par rapport aux « non pratiquants », ou « pas encore pratiquants », s’ils ont un grand intérêt à la venue de nouveaux, baptisés adultes ou recommençants, ils ne perçoivent pas les différences de cheminement ni l’enjeu de ces démarches qui sont vite « intégrées » ou « oubliées ». Les pratiquants ne les appellent pas. Ils n’en sont pas vraiment transformés eux-mêmes, sauf exception.

c- le réveil de la subjectivité.

Un réveil peut se produire chez les pratiquants. Ils deviennent alors capables de discernement et le disent. Ils désirent ne pas masquer les problèmes, et faire apparaître des différences ou incohérences. Chez certains, cela crée un simple malaise ou une culpabilité diffuse, chez d’autres cela peut « bloquer la logique pratiquante ». Et alors, paradoxalement, ils deviennent plus aptes à comprendre les nouveaux venus et les chrétiens en difficulté, et à percevoir que dans le rapport entre les catégories de chrétiens, se joue un enjeu, à la fois de confiance et de vigilance, à ne pas tout globaliser, et à respecter les cheminements. « Les nouveaux venus signifient aux anciens qu’ils expérimentent eux aussi, confiance et prudence. Et les chrétiens du malaise posent aux pratiquants habituels la question de leur vigilance et de leur courage critique. Ainsi s’éclaire aussi, grâce à d’autres, le visage des pratiquants.

2) Les militants et leur rapport à l’Église

Relativement récents, les chrétiens militants étaient des paroissiens, ayant le goût, le tempérament, l’occasion, de s’adonner à une action de témoignage et d’évangélisation des « milieux » de vie. Cependant des évolutions se sont produites peu à peu qui les rapprochent des non paroissiens.

a- la figure classique du chrétien militant évolue :

- il n’est plus rare que certains militants qui se joignent aux paroissiens militants, ne soient pas baptisés, ou restent des baptisés incroyants. Ce qui constitue ou peut constituer un point commun, au moins une possibilité de démarche de foi comme celle des nouveaux vénus, catéchumènes ou recommençants. Et cela se produit en effet.

- il est fréquent par ailleurs que les militants soient aussi des chrétiens déçus ou souffrants. Soit parce qu’ils appartiennent au monde populaire qui leur paraît trop peu présent et à l’aise dans les paroisses, soit qu’ils aient une expérience de travail social qui leur fait paraître vraiment archaïque le fonctionnement et la mentalité paroissiale.

- certains cherchent à équilibrer leur vie active par la méditation et l’intériorité, et le rapprochent parfois de certains groupes de partage ou de communautés.

- enfin bien des chrétiens sont militants dans une association ou un syndicat, sans être membre d’une équipe de militants chrétiens. Encore faut-il que ces deux types de militants puissent avoir valeur ecclésiale et aider l’Église en sa double responsabilité en elle-même et par rapport au monde. Ce qui ne va pas de soi.

b- une nouvelle forme de chrétien actif est apparue, avec les permanents qui consacrent un temps plein à une action sociale ou ecclésiale, catéchétique. Certains sont plus proches du ministère, d’autres restent des militants. Mais les uns et les autres ont en commun une certaine expérience prophétique :

- avoir été appelé, ressentir un besoin, une urgence.

- avoir le goût d’un partage, plus ou moins programmé et suivi ;

- entrer dans un service. La militance devient alors une « fonction ».

La vigilance devient chez eux un appel à agir. Elle peut, comme toute fonction, développer un dispositif qui accumule beaucoup d’énergie, et par ailleurs entraîner des risques : s’imaginer qu’elle représente la forme commune du christianisme, ou se considérer comme une élite.

Ce n’est pas par là que commence, ordinairement, aujourd’hui l’expérience ecclésiale. Et les militants doivent aussi le reconnaître.

c- ce qui pose question aujourd’hui, c’est la raréfaction des militants.

Il y a à cela des raisons culturelles : un individualisme qui replie sur le familial, manque de « causes mobilisatrices » visibles ; on pourrait ajouter sans doute, explosion de « l’humanitaire ».

Mais il faudrait éviter d’opposer l’intériorité et l’action, et trouver le moyen de réfléchir autrement à l’action multiforme des chrétiens ordinaires, ou de susciter des actions simples et possibles. 3) Les chrétiens des petites communautés

Une ultime catégorie de chrétiens est celle de petits groupes ou communautés de foi qui se développent à partir des pratiquants mais constituent une pratique nouvelle.

L’auteur ne parle pas ici de la vie religieuse comme telle, organisée et plutôt très autonome par rapport au tissu ecclésial, mais des occasions de partage de foi offertes ou cherchées entre chrétiens ordinaires, telles que la démarche de venue à la foi des catéchumènes et recommençants a amené à les constituer à partir de 1986 et surtout de 1990, là où les néophytes étaient nombreux. Communautés qui ont justement pour but de faire se rencontrer les chrétiens de toute catégorie et sur des bases de foi claires et simples. Réalisation qui s’était développée sous le ministère d’Henri Bourgeois et de ses successeurs, dans le diocèse de Lyon (cf. le livre de la collection Pascal Thomas, n° 1 : Communautés en christianisme, un nouveau pas à faire (par M.-L. Gondal).

a- une question de vocabulaire :

Il s’agit d’abord de donner un contenu précis à des mots que l’on emploie beaucoup : « communauté », et très largement, pour parler de toute forme d’Église. Il y aurait à réviser la terminologie : association, groupe, relais, équipe, pour préciser l’ecclésialité en jeu. Parler de communauté, c’est dire plus qu’un groupe (car une communauté comporte une réciprocité et une implication personnelle) ; c’est donc aussi dire autre chose qu’une assemblée, large et ponctuelle, et assez souvent sans relations personnelles, même si elle se répète et si elle a des moments plus chaleureux ; c’est plus qu’une organisation, et ce n’est pas encore le public. Une communauté, c’est une association de chrétiens - et parfois en réseau-, qui se décident à prendre part en fonction d’objectifs et de pratiques définies par quelque convention (une charte, des statuts).

Les communautés de foi veulent seulement honorer le « croire ensemble » dont sentent l’urgence les nouveaux venus, et les personnes ayant recommencé. Ce sont des lieux de liberté, de vérité et d’apprentissage d’une vie ecclésiale plus large, en même temps que d’approfondissement personnel.

b- Quelques traits caractérisent les petites communautés :

- un nombre restreint de personnes - une priorité : « la mise en commun de la vie et de la foi, en référence à la Parole de Dieu et à son rôle structurant. »

- une certaine homogénéité, qui, sans être totale (elle serait stérilisante), permet à des gens d’âge et de culture différente, d’échanger vraiment.

- un pacte de référence qui fonde et entretient une alliance, fixant le rythme et le déroulement habituel des rencontres, la manière de s’entretenir, et de dépasser les différends ou blocages.

- une autonomie qui n’est pas close et n’est pas coupée des autres formes de communautés ni de la vie ordinaire de l’Église.

- une capacité à évoluer dans la durée.

- et à se renouveler

Moins structurées que des communautés religieuses, mais plus aidantes aux échanges de base pour des gens peu intégrés, moins amples que bien des communautés dites « nouvelles », qui développent de véritables empires, ces petites communautés peuvent remédier à la solitude de bien des gens aujourd’hui, aider aux apprentissages ecclésiaux et croyants, accueillir le passant, approfondir et aider à la découverte de vocations, aider des recherches de foi à s’orienter. Leur trait majeur est d’être nées dans le champ de l’Église qui propose le baptême effectif ou re-assumé. Elles sont apparues, en certains pays d’Amérique latine, comme une formule « anti-secte ». Il se pourrait qu’elles soient, dans la situation actuelle des chrétiens en Occident, un des moyens, fragile, mais privilégié, souple et peu onéreux, à la portée des paroisses, pour développer ou reconstruire un tissu chrétien qui prenne en compte les nouveaux venus et les chrétiens en souffrance, et ouvre aussi les pratiquants à des besoins et des capacités nouvelles. Et la relation y apparaît aussi comme un mouvement conjugué de confiance et de prudence, donnant des figures diverses.

En ce panorama, l’attention se portait sur l’ecclésial, soit en train de se construire, soit en difficulté, soit plus familier. La réflexion a progressé non comme une simple juxtaposition ou comparaison de « types » de chrétiens, mais comme un repérage de s attitudes en jeu. On a pu repérer une relation bipolaire de confiance et de prudence, mais différente selon que la relation se constitue, chez les nouveaux et les recommençants, (au ch. 2), ou se stabilise chez des chrétiens attachés à l’Église, même s’ils sont en difficulté (ch. 6), ou même se crispe, chez les chrétiens traditionnels. Il faut maintenant confronter cette analyse bipolaire avec l’Evangile.

Deuxième partie

DE L’ÉVANGILE A L’ÉGLISE

Comment la foi au Christ dépasse-t-elle les ambiguïtés repérées de la confiance et de la réserve ? Comment y est-on introduit ? Qu’est-ce que cela change ? À ces questions répondent les ch.11 et 12.

Remarquons d’abord -et H. Bourgeois le rappelle - que beaucoup d’autres aspects entrent dans l’ecclésialité : le rapport au monde, les ministères et les laïcs, les fonctions d’autorité, la communication, les célébrations, le rapport entre local et universel. Mais sans cette « forme élémentaire et constante de la vie ecclésiale qu’est la confiance et la lucidité, tout le reste manque d’humus. » (p. 158). Cela peut se dire de toute expérience humaine, et paraître banal. Mais, ici, « ce qui est fondateur de cette expérience, c’est la foi. ».

Après avoir insisté sur la genèse, l’auteur veut maintenant faire apparaître « comment la foi chrétienne est tout entière référée à l’Évangile, c’est-à-dire à la Parole de Dieu selon Jésus le Christ, avec son appel à la vérité, à l’espérance et à l’amour. Au commencement, il y a l’évangile, d’où naît la foi : et de la foi mise en commun naît l’Église. » (p. 159).

Or le passage de la foi au Jésus de l’Evangile à la relation en Église fait difficulté pour beaucoup aujourd’hui. Non seulement parce qu’il peut y avoir des doutes sur Jésus, qu’on peut mal le connaître, mais aussi parce que la relation à l’Église, n’est pas spontanée aujourd’hui, comme elle a pu l’être en d’autres temps. Elle appelle, selon Henri Bourgeois, une initiation.

1- Jésus et ses disciples (ch 11, p 159-17 3)

L’auteur propose ensuite une méditation précise et dense sur l’expérience de Jésus lui-même, telle que la présentent les écrits néo-testamentaires. Les pages 161 à 165 sont, à cet égard, centrales dans le livre. La démarche théologique d’Henri Bourgeois consiste, après avoir soigneusement décrit puis analysé une expérience jusqu’à ce qui la structure, à confronter la question née de cette expérience (ici comment s’opère le rapport au Christ, à l’intérieur même du rapport à l’Eglise), avec les données de la foi, telles que l’Evangile nous les transmet.

a- Jésus, lui, vivait, en sa filiation, une confiance totale au Père dont il se disait l’envoyé. Sa relation n’en était pas moins marquée d’obscurité relative. (Mc 13, 32 ; Lc. 12 , 50 ; Mt. 26, 38-39).

Même bipolarité par rapport à ses disciples, à la fois assuré et lucide (Mt. 10, 40 ; Jn 14, 13 ; Mt. 20, 26 ; Mc, 14, 30).

Et vis-à-vis de son peuple, il assumait à la fois la confiance d’Abraham et des prophètes, et contestait le courant novateur des pharisiens. …

Ce rapprochement entre l’expérience de Jésus et la nôtre, demande à être éclairci. Il y a en Jésus un « lien séquentiel », intime, entre son rapport au Père et son rapport aux disciples. Non pour des raisons psychologiques, mais à cause de la mission reçue. Jésus veut exprimer sa filiation et son message de
- salut dans une « communauté d’évangile » où se vit :
- l’égalité des personnes (Mc 9, 33-37),
- l’accueil du don de Dieu (Mc. 9 ; 37 ; Lc 10, 17-20 et 23-24),
- la compétence au service du peuple (Mc 6, 7 ; Lc. 10, 17-19 et Mt. 18, 18),
- la simplicité et le détachement (Mc 8, 34-38),
- la compréhension du message (Mc 8 17-21 et 31-33 ; 13, 18-23 ; 24, 42-44),
- et une organisation minimum (Mt 16, 18-19),
- un non monopole des dons de Dieu (Mc 9, 38-40) (p. 163).

Jésus n’appelle pas ce groupe : Église, mais « il suscite de l’ecclésial dans son sillage ».

C’est à partir de ce double rapport, au Père et aux disciples, dans la mission reçue, que l’on peut comprendre comment Jésus a perçu, lui aussi, les obscurités et les malentendus.

« Le message évangélique suscitait simultanément l’adhésion, voire l’enthousiasme Mc3, 8-12 ; 6, 31-44 et 8, 1-10 ; 10, 1-11) mais aussi des conflits et malentendus, que ce soit avec les foules (Jn 6), avec les disciples (Mc 6, 36-66 ; Lc 22, 24-26), avec la famille (Mc 3, 20-21), avec les autorités religieuses (Lc 20, 19-21 ; Mt 22, 23), avec les pharisiens (Mc 3, 2 ; 8, 11 ; 10, 2 ; Mt. 22, 34 et 41-46), avec le pouvoir politique (Mc 3, 6 ; 6, 14-16 et 8, 15).

Les disciples de Jésus vivent, eux aussi, les mêmes caractéristiques. Appelés, convoqués, ils font confiance à Jésus, une confiance réciproque, personnelle. Mais la confiance s’accompagne d’obscurité, d’appréhension, d’exigence critique, avec en outre une ambiguïté qui n’apparaît pas en Jésus. Une part d’obscurité, en eux, vient de leurs idées propres, ou de leurs ambitions (Mt 19, 27). .

b- La mise en commun évangélique.

Il ressort de là que « le binôme de confiance et de réserve, dans l’ecclésial, n’est pas dû au hasard ou à la misère des temps. Il est « la conséquence de ce que l’évangile lui-même implique. Les effets qu’ont l’annonce et le mystère évangélique, effets que je perçois à travers les deux termes de confiance et de réserve, font partie du message.

« Faire confiance à Jésus, c’est se fier à la confiance qu’il eut en son Père et d‘est vouloir communiquer avec d’autres disciples qui, eux aussi, se réfèrent à lui. Le désir de vivre l’expérience ecclésiale ne se présente pas comme une loi ou une obligation. Il est réponse à un appel perception d’une dynamique, volonté de ne pas interrompre la confiance, goût de percevoir comment la foi a d’autres résonances que celles dont on est soi-même porteur » (p. 1665-166).

« Dans cette perspective, l’Église n’est pas simplement une manière optionnelle de vivre la foi évangélique pour celles et ceux qui en ont le goût, l’occasion ou le temps. C’est une façon pratique d’établir la foi dans un espace expérimental où elle prend ce que l’on appelle aujourd’hui une forme sacramentelle.Sans cette expérimentation ecclésiale, sans doute aussi sans cette aventure ecclésiale, l’évangile ne déploie pas certaines de ses possibilités. Il risque soit de demeurer individuel, soit d’entrer dans le tissu relationnel de notre vie, mais en demeurant dans le seul domaine séculier. » (p. 166).

À l’intérieur de cette confiance en la confiance de Jésus, s’organise toute la gamme des attitudes personnelles et des vocations. L’évangile éclaire nos propres ambiguïtés, que ce soit dans la réserve (appréhension angoissée, défenses des habitudes, conception imaginaire de l’Église, besoin névrotique de critiquer), ou que ce soit dans la confiance (connivence avec des éléments personnels et subjectifs liés à l’image de soi ou à la recherche du bonheur). Les pages 170-172 détaillent ces attitudes des disciples et peuvent éclairer les nôtres.

Si l’implication personnelle est si profonde et si conjointe, entre notre confiance en l’Église et nos prudences et celles de Jésus et de ses disciples, on comprend qu’il soit nécessaire d’être initié à l’Église. Le dernier chapitre d’Henri Bourgeois conclut à la nécessité d’une initiation à la tension permanente que constitue cette bipolarité, à la lumière de la Parole de Dieu.

Les chrétiens ont besoin de s’entendre appeler à la confiance et à la vigilance. Ils ont besoin d’avoir les occasions d’expérimenter dans le rapport à autrui à la fois cette confiance et cette réserve. L’information n’y suffit pas. « Tant que des découvertes aussi essentielles que la simplicité fraternelle, l’écoute d’autrui, la solidarité, l’espérance partagée ou le sens d’une responsabilité évangélique ne sont pas réalisées, on peut parler de l’Église, on ne la vit pas. » (p. 183).

2- En pratique : moments, expériences et convictions (p. 179-186).

Si telle et la nature de notre rapport avec l’Eglise, si c’est la foi en Jésus et, par lui, au Père, qui s’y joue, intimement, pour chacun et pour l’ensemble des chrétiens, on comprend que l’on ne puisse y entrer de plain-pied, et qu’il y ait des discernements à opérer. Les nouveaux venus le font, les autres devraient pouvoir le faire aussi. Certains recommençants précisent d’ailleurs n’avoir pas eu à recommencer dans la foi, mais plus justement dans leur rapport à l’Eglise.

Pour donner à entendre ce qu’est cette découverte, Henri Bourgeois énumère les trois-six qu’elle comporte :

- six moments à passer, d’une façon ou d’une autre.
- six expériences qui les permettent,
- enfin six convictions ou propositions, pour ceux et celels qui ont une responsabilité en cette initiation.

En pratique, ils se mêlent souvent :

- être confronté au mystère de Dieu et de l’être humain, en Jésus et en son action. Un aspect très développé dans la proposition initiatique d’Henri Bourgeois. Voir ses ouvrages de présentation : Découvrir le christianisme. Ils appellent une compréhension, mais aussi une réception pratique, dans une progression.

- percevoir que l’évangile se fait ecclésial dans l’expérience de Jésus et tend à le devenir dans notre histoire pour les mêmes raisons qu’aux origines « c’est-à-dire pour s’exprimer en communion, unité, commune espérance, art et courage du témoignage, réconciliation fidélité et imagination.

- « envisager fructueusement la tension entre confiance et réserve ». Ne pas s’en étonner, et l’accepter, pour pouvoir la traiter.

- découvrir comment on peut entrer dans cette expérience, personnellement, sans méconnaître la nécessité d’un travail médian entre la réception de l’évangile et la possibilité de le transmettre. H. B avertit très justement : « On va souvent trop vite aujourd’hui quand on considère qu’être évangélisé, c’est pouvoir être en principe évangélisateur. Entre les deux expériences, il y a un stade intermédiaire, celui de la personnalisation de l’évangile dans la vie des évangélisés. Et ce moment médian ne devrait être ni hâté maladroitement, ni présupposé abstraitement » (p. 181).

- un autre moment serait celui de la « réciprocité entre chaque chrétien et la réalité de l’Église. Confiance de quelqu’un à l’Église, et confiance de l’Église à quelqu’un. Mais c’est un nouveau seuil de l’expérience ecclésiale ».

- et l’Église peut alors devenir « comprise en tant qu’institutions et solidarité, communion, voire coresponsabilité ».

b - 6 expériences à faire.

Être initié à l’Église conduit normalement :

- à l’émerveillement et l’action de grâce pour l’appel évangélique commun et les relations qu’il crée.

- à une joie, un « bonheur d’avoir accès à l’expérience ecclésiale ».

- à expérimenter et enrichir l’expérience : en permettant ‘intégrer différentes expériences. Il ne s’agit pas de multiplier les groupes, mais de faire les découvertes essentielles. Découverte éprouvée comme un « enrichissement de la conscience ».

- à mettre en corrélation les scènes néotestamentaires et les situations aujourd’hui. C’est plus qu’une connaissance, c’est « une résonance entre ce qui est écrit et ce qui se produit aujourd’hui. Elle constitue, au fond le sentiment de tradition ». (p. 183)

- à plus de réalisme : envisageant l’Église comme une opération toujours en cours.

- à ne pas se décourager ou dramatiser. L’Église ne peut pas être parfaite, mais « ce qu’elle apporte aide à vivre dans l’histoire quotienne ».

- 6 convictions (p. 184-187).

Plaider pour une « ecclésiologie concrète », n’en est pas moins plaider pour quelques exigences. Y compris de réflexion. Là encore, Henri Bourgeois se fait pédagogue, en énonçant les convictions qui ressortent de l’ouvrage :

- le rôle de la pensée dans la vie ecclésiale. On est parfois tenté de le minimiser, en invitant à l’action, et les nouveaux venus ne le comprennent pas toujours, eux non plus. Mais l’enjeu est celui de « la liberté et de la liberté de penser. Ce n’est pas parce que la foi refuse de dominer l’évangile et qu’elle entend l’accueillir humblement, qu’il ne faut pas en percevoir, personnellement et ensemble les implications et les conséquences, même au risque de voir se lever des dissentiments » (p. 185).

- la nécessité d’une pensée pratique, pour évaluer à la fois les exigences et possibilités. Elle déborde le sentiment et même le sentiment réaliste. Elle est plus que l’expérience. Elle suppose le sens des conjonctures, l’art de développer des processus de dialogue ou de négociation, le désir de déboucher sur des actions efficaces. Elle est hypothèse et vérification reconnaissance des limites ».. « Habituellement, ajoute l’auteur, ce type de réflexion est peu prisé dans les Eglises. On craint son relativisme éventuel.. Pourtant faut-il dénier toute rationalité à la pensée pratique, dès lors qu’elle est cohérente et dans la mesure où elle n’a pas la prétention d’épuiser tous les modes de connaissance. » (id.). La position est claire et nuancée. Toute vérité n’est pas notionnelle. Et une action sans recherche de vérité risque bien d’être prisonnière de ses propres ammbiguïtés.

- le respect d’une évidente diversité entre les chrétiens.Le dialogue permet alors d’apprécier le charme de cette non uniformité.

- l’idée que l’expérience ecclésiale est évolutive. Savoir qu’elle a des hauts et des bas, traverse des déceptions et désaccords, peut aussi mourir faute de stimulation.

- comprendre les formes institutionnelles en leur différences (confessions, rites, ministères), en les rapportant à leur raison d’être : l’évangile, l’histoire et le contexte.

- savoir qu’il y a place dans l’Église pour la réconciliation et le pardon.

En sachant que « le non accompli de ce que nous faisons et de ce que nous sommes est source d’espérance réelle. » Et l’auteur cite un autre théologien, Jürgen Moltmann :

« Les promesses viennent se réaliser dans les événements, mais elles ne viennent à épuisement dans aucun événement ; au contraire elles restent excédentaires et gardent leur visée vers l’avenir. » (p. 190).

J. Casellas Matas

Questions pour un échange :

1- Les 8 types de chrétiens étudiés sont-ils ceux qui se trouvent dans la situation qui est la vôtre ? Ou bien certaines catégories sont-elles peu représentées ? Lesquelles ?

2- La description de celles que vous connaissez vous semble-t-elle pertinente ?

3- Essayez de vous préciser les rapprochements que fait Henri Bourgeois entre les divers groupes, et comment cela le conduit à dégager le binôme fondamental : confiance - vigilance. En quoi cela éclaire-t-il les problèmes que vous rencontrez ?

4- La relecture des relations entre Jésus et ses disciples, et son rôle structurant vous semblent-ils justes et avoir le rôle structurant qu’H.Bourgeois leur donne pour notre rapport avec l’Eglise ?

5- Quel est selon vous l’apport des propositions que fait Henri Bourgeois pour une initiation à l’Eglise ?


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