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Qu’est-ce que la vie spirituelle ?

QU’EST-CE QUE LA VIE SPIRITUELLE ?

La question est un peu large mais pourtant précise : qu’est-ce qui est spirituel dans notre vie ? - La vie spirituelle est une forme, une dimension, un aspect, une tonalité, une couleur de la vie tout court…

C’est aussi une question assez actuelle. Elle n’est pas seulement liée à la conjoncture, puisque pour les catholiques en direction du jubilé de l’an 2000, l’année 1998 a été particulièrement consacrée à l’Esprit Saint et qu’il doit sans doute y avoir quelque rapport entre le spirituel et l’Esprit Saint !

En fait, la question est aujourd’hui celle d’un grand nombre de personnes. Des étudiants, bien sûr, mais aussi beaucoup d’autres :

- La franc-maçonnerie voit venir à elle de jeunes cadres que leur travail dessèche ou isole et qui disent ne pas trouver dans la religion de leur enfance le souffle dont ils ont besoin.

- Je travaille à Lyon avec des recommençants, c’est-à-dire des personnes d’origine chrétienne, qui ont abandonné non seulement la pratique mais les croyances et qui viennent voir si la religion, en l’occurrence le christianisme, peut avoir une ressource, une dynamique susceptible d’alimenter leur existence, sans pour autant qu’il faille d’emblée en passer par des normes morales, des éléments de croyance ou des formes d’appartenance ecclésiale. Je sais aussi des personnes pour qui la musique, ou le souci des droits de l’homme, de la démocratie ou de la laïcité constitue plus que des valeurs et inscrit leur vie dans une sorte de passion qui unifie leur existence, c’est-à-dire y crée une forme de spiritualité.

- Enfin, je suis en contact avec des bouddhistes vietnamiens, tibétains ou français, et je constate, comme beaucoup, que le dialogue inter-religieux en vient parfois à dépasser la découverte anecdotique ou le débat philosophique ou théologique et va souvent vers la mise en commun de l’expérience intérieure et même d’une certaine mystique.

- Comment se repérer en cette diversité du spirituel ? Comment vous repérer dans ce que vous vivez et voyez vivre autour de vous ?

Je vous propose un parcours bref en deux temps, étant entendu que le débat permettra probablement d’approfondir et de nuancer mon propos :

- I - Ce que c’est que la vie spirituelle – la question posée par le titre de cette causerie – en essayant de dégager des points de repère.

- II - Un constat qui demande aujourd’hui à être approfondi : il y a du spirituel non religieux. Du spirituel chrétien et du spirituel non chrétien. Que valent ces différences et qu’est-ce qu’elles disent de la vie spirituelle ?


I- Repères pour identifier le spirituel

Je vais essayer de procéder simplement et progressivement : en gros, dégager une image globale de cette région et de cette couleur de notre vie qu’est le spirituel.

1. Un premier point est assez net : la vie spirituelle a des formes variées, elle n’a pas exactement la même tonalité selon les personnes, les groupes, les époques, les âges de la vie.

- Pour certains, le spirituel, c’est la vie intérieure, le calme des monastères, la sérénité, disons la sagesse, la maîtrise. Ici, le bouddhisme par exemple apparaît comme un grand signe de spiritualité : retrait par rapport aux passions, aux attachements, aux désirs. Mais, pour d’autres, au contraire, le spirituel s’éprouve dans certains moments d’activité intense, de vitalité exubérante, de danse, de rythme, bref dans les moments, où, comme on dit, « on s’éclate ».

- Pour certains, le spirituel c’est la communion, c’est-à-dire non seulement la proximité ou l’affinité, mais l’implication voulue et ressentie avec autrui, en sorte que le rapport à autrui engage le rapport à soi-même, autrement dit l’amour. Mais pour d’autres, le spirituel émerge dans la solitude, l’isolement, l’angoisse, la nostalgie, voire le conflit, la tension, le désaccord qui rassemblent en eux le sentiment de leur identité personnelle et leur refus du conformisme.

-  Pour certains, le spirituel, c’est un temps fort privilégié : méditation, moment esthétique impressionnant ou particulièrement émouvant, épreuve ou instant de risque, expérience forte de la réconciliation. Pour d’autres, le spirituel est à longue amplitude, un long fleuve tranquille ou non tranquille, une sorte de fil rouge qui accompagne et assemble nos jours, une pulsation presque souterraine qui anime et oriente notre vie.

Je me contente de ces repérages, et voici une première proposition : la vie spirituelle, me semble-t-il, est à la fois ceci et cela – elle a des possibilités très diverses, elle est à la fois vie intérieure et vie extériorisée, vie personnelle et vie en communion, vie dans le moment fort et vie dans la continuité profonde de notre être.

Pourquoi cette première proposition ?

Pour une raison d’expérience : chaque aspect du spirituel appelle – au moins implicitement, au moins en creux – son contrepoint, ou si vous préférez son harmonique. Vous me direz que ce n’est pas toujours le cas, que souvent le calme du monastère et le rythme de la musique de danse n’ont pas beaucoup de rapport. Ou bien vous pensez peut-être que la spiritualité à longue amplitude vous demeure un peu étrangère ? Je vous accorde tout cela. Mais l’expérience montre que les divers aspects de notre vie, s’ils ont quelque qualité, ont mystérieusement une sorte d’osmose. Il n’y a pas forcément une unité ou une cohérence totale de nos pensées, de nos émotions. Mais une capacité de faire en sorte qu’un aspect de nous-même appelle – ne serait-ce qu’implicitement – son vis-à-vis, son corrélat. Si cela ne se produit pas, c’est que précisément nous manquons de spiritualité.

Bref, voici un premier trait du spirituel : une aptitude à mettre en résonance les divers aspects de notre expérience. Non pas un système, un sens unitaire de la vie noué et très articulé, mais une consonance plus ou moins harmonieuse. Il y a un quelque chose d’esthétique dans le spirituel. Au fond, être spirituel, c’est ne pas ressentir sa vie en morceaux ou en compartiments. C’est ne pas être unilatéral, sectaire, unidimensionnel. C’est ressentir son être qui vibre : une note en appelle une autre, pour que s’esquisse un accord musical. Cela peut s’appeler, si vous voulez, une sagesse, selon le mot de deux philosophes non chrétiens : André Comte-Sponville et Luc Ferry qui viennent de publier un livre sous le titre de Sagesse des modernes (Robert Laffont, 1998). Le mot sagesse ayant ici un sens global, à la fois affectif, cognitif…


2. Un deuxième caractère de la vie spirituelle, c’est qu’elle n’est ni seulement ni forcément religieuse.

Certes, l’expérience religieuse est en principe spirituelle : elle ne se réduit pas à des croyances, des pratiques, des traditions, des solidarités ; elle implique le fond de nous, elle met en jeu notre sujet, donc notre liberté. Mais il est du spirituel non religieux : on peut être spirituel dans son travail, dans ses amours, dans ses épreuves, dans son rapport à la mort, sans pour autant adhérer à une religion, c’est-à-dire sans que la religion suscite en soi quelque émotion, quelque goût, quelque jouissance.

Il y a là un point essentiel, à la fois pour le dialogue avec les humains et pour la compréhension de ce qu’est la vie chrétienne. La vie spirituelle n’est pas toujours chrétienne. Elle existe chez d’autres que les chrétiens, et même chez d’autres que les gens religieux. Voici donc ma proposition N° 2 : on a intérêt aujourd’hui à ne pas confondre le spirituel et le religieux, on a avantage à les distinguer.

Cela a des conséquences importantes :

- D’abord, on peut considérer qu’existe, en tout être, quel qu’il soit, une spiritualité. Peut-être une spiritualité partielle, peu cohérente, sans résonances suffisantes entre les divers aspects de la vie. Mais une spiritualité quand même. Nul n’est sans spiritualité. Montre-moi en quoi tu es spirituel et je ressentirai qui tu es ! Autrement dit : le charme de la rencontre entre les humains, c’est de percevoir en l’autre la tonalité spirituelle qui l’anime, c’est-à-dire sa manière d’être ou encore ce qui, plus profondément que les apparences, les propos, les idées, les images, exprime sa vibration propre dans le monde et la vie. Cette perception de la spiritualité d’autrui ou, pour mieux dire, de la spiritualité en autrui, suppose évidemment que se mette en mouvement le spirituel qui est en nous. Il y a, de ce fait, une affinité. Cela n’empêche pas les différences, les désaccords même, mais la relation valorise ce qui est commun en chacun, une même attitude et aptitude.

- Ensuite, seconde conséquence du fait que le spirituel a priori est, au moins de manière limitée, en quiconque : la religion, disons pour faire court le christianisme, propose une manière d’être spirituel. Le religieux, c’est du spirituel appareillé (si j’ose dire), lesté d’expériences transmises et de points de repère pratiques. Du spirituel organisé, orienté. Si vous admettez cela, qui reste un peu sommaire pour l’instant, vous voyez sans doute quelles en sont les conséquences pour ce que nous appelons l’évangélisation. Quelqu’un qui veut devenir ou redevenir chrétien, ce n’est pas quelqu’un qui serait dépourvu de spirituel. Il se peut que des personnes qui s’orientent ou se réorientent vers la religion, qui ont (comme on dit) une demande religieuse, aient le désir d’un « supplément d’âme » ou d’une clarification à faire avec leur vouloir-vivre profond. Mais ces personnes, catéchumènes, recommençants, convertis, chercheurs de Dieu, ont déjà une expérience spirituelle, quelle qu’elle soit. Simplement, cette expérience leur paraît insuffisante, sans horizon. Le problème de l’évangélisation, ce n’est donc pas de passer de l’absence de spirituel à la spiritualité – mais d’aller d’un spirituel déjà là, à une autre spiritualité censée être plus forte, plus intense, plus dense, celle de Jésus.


3. Je voudrais indiquer maintenant un troisième trait caractérisant la vie spirituelle en ce qu’elle a d’essentiel et de commun aujourd’hui. Après avoir dit que le spirituel créait en nous de la résonance, des osmoses, après avoir indiqué qu’il était plus large que le religieux, plus répandu que lui, je voudrais pour finir proposer un troisième caractère : la vie spirituelle n’est pas aussi spontanée, aussi immédiate qu’elle en a l’air.

Bien sûr, la vie spirituelle existe, d’une manière ou d’une autre, en tout être. Mais elle y existe plus ou moins. Elle est un mouvement, une aventure, une capacité et tout cela n’est pas automatique, tout cela ne va pas de soi. Cela suppose une élaboration, un travail sur soi, une évolution : ce que l’on appelle, en langage religieux, une conversion. Pourquoi cela ? Parce que l’expérience le montre. La vie spirituelle, disent les bouddhistes, a rapport avec le dépassement des illusions, l’éveil de soi. La Chine confucianiste pense qu’elle est liée à la découverte progressive d’un juste milieu dans les conduites et les comportements. La Bible invite à croire, c’est-à-dire à entrer dans une confiance faite à une Parole divine qui ouvre un avenir. Par conséquent, la vie spirituelle, c’est bien la vie tout court, la vie en tout ce qu’elle est, mais c’est la vie autrement. C’est notamment autre chose que l’affectivité pure et simple. Bien sûr, c’est de ressentir les êtres et les événements mais cela va plus loin que l’émotion, le goût spontané. Ou encore, disons que la vie spirituelle, c’est ce qui n’est pas superficiel ni conventionnel. C’est une manière d’être que j’ai appelée, faute de mieux, une vie profonde car elle exprime en profondeur ce que l’on veut être. Ce n’est donc pas une zone à part, coupée du reste de notre expérience, mais c’est une dimension personnalisée, assumée, enracinée de notre expérience.

Pour exprimer cette profondeur du spirituel, je voudrais avoir recours à une anthropologie, c’est-à-dire une conception de l’être humain, mais une conception simple qui a l’avantage de ne pas se perdre dans trop de subtilités. Cette anthropologie, je vais l’emprunter à la Bible. Non pas tant à cause de la valeur de révélation que les juifs et les chrétiens lui reconnaissent. Mais tout simplement en raison de son bon sens et, me semble-t-il, de sa pertinence.

Pour la Bible, la vie spirituelle peut se caractériser dans ce qu’elle a d’original, de non banal, de non superficiel, par deux termes, le cœur et l’esprit : « Donne-nous, Seigneur un cœur nouveau. Mets en nous un esprit nouveau ».

-  Le cœur, dans la Bible, c’est ce qui, dans notre expérience concrète, corporelle, sensible, est fondamental. Ce qui est une source, un centre de résonance. Par exemple, dit Jérémie, Dieu écrit sa Parole sur le cœur des membres du peuple. Ou bien, dans l’Évangile de Luc, les disciples d’Emmaüs qui viennent de rencontrer Jésus, de parler avec lui après sa résurrection, disent : « Notre cœur n’était-il pas tout brûlant quand il nous parlait et qu’il nous expliquait les Écritures ? » (Luc 24, 32). Ou encore, quand Paul dans l’Épître aux Romains veut résumer ce qu’est l’attitude chrétienne, il dit : « Si tes lèvres confessent Jésus-Christ Seigneur, si ton cœur croit que ‘Dieu l’a ressuscité des morts’, tu seras sauvé » (Rm 10, 9). Il y a là les mots, l’expression de la foi et puis, il y a l’acte plus profond de la foi, l’acte du cœur qui adhère au mystère pascal. Je dirais donc que la vie spirituelle, c’est la vie avec le cœur. L’amour, bien sûr, mais plus largement, la totalité de ce que nous faisons, éprouvons, pensons quand tout cela a du retentissement à l’intérieur de nous, un retentissement qui n’est pas simplement psychologique, car il touche notre être à la racine, là où il est question de notre identité, de notre liberté, de nos liens avec autrui, de notre mort aussi, bref là où se joue ce que nous appelons en langage chrétien un mystère pascal.

- L’esprit , dans la Bible, exprime la vie spirituelle de manière complémentaire. Non pas comme le mot cœur en termes de profondeur. Mais en termes d’énergie, de force. L’Esprit, bibliquement parlant, est un souffle, une respiration. Un libre souffle, il va où il veut, comme le vent. Il donne force et sens, il oriente et dynamise. Il a même la force de s’opposer à la mort et de redresser les morts en les ressuscitant. Cela correspond un peu au prana de l’Inde, au chi de la Chine. Je dirais donc que la vie spirituelle est vie dans l’Esprit, pas seulement vie avec le cœur. Les deux aspects sont complémentaires. Si l’on ne parlait que du cœur, on pourrait se tromper sur ce qu’est la fameuse vie intérieure dont on parlait jadis et qui pourrait paraître vie repliée sur elle-même. Mais il y a l’Esprit : le spirituel a rapport en nous avec le souffle, étant entendu que ce souffle a toujours, par quelque aspect, un caractère de don et de paradoxale passivité car nous ne le maîtrisons pas, nous ne le conquérons pas : il nous habite, nous inspire, nous porte en avant, il nous sort de nos fausses intériorités ou de nos prétentions naïves, il nous dépossède et nous fait entrer dans la disponibilité et l’action de grâce.

Au total, donc, la vie spirituelle est vie avec le cœur et avec l’Esprit, selon le cœur et selon l’Esprit, les deux figures étant solidaires et non séparables.

À ce double titre, elle a un trait marquant : la vie spirituelle est ambiguë. Elle dit ce qui en nous est plus grand que nous, ce qui nous habite et nous dépasse. Elle dit aussi ce qui en nous est ambigu. Je voudrais souligner ce trait : il y a cœur et cœur, esprit et esprit, car le spirituel n’est pas seulement ce qui peut être confondu avec le superficiel de la psychologie ou de l’affectivité. Il peut aussi être du spirituel proprement dit, mais désorienté, mal tourné, inversé. Le cœur peut être effectif, mais sans ouverture suffisante, sur le monde et sur autrui. L’esprit peut agir de manière subtilement centrée sur lui-même, donc avoir besoin de se démarquer de tendances ou d’orientations mortifères.

Bref, la vie spirituelle est combat et discernement. Elle n’est pas seulement bonheur ou souffrance. Elle est aussi, en son fond, lutte contre la prétention, l’illusion, l’oubli, l’autosatisfaction. Disons avec les anciens : l’orgueil. Elle est donc à la fois amour du réel et lutte contre le réel, acceptation du monde et effort pour le modifier. Il y a là aujourd’hui un débat autour de ce qu’il faut appeler illusion, entre la tradition occidentale (chrétienne et non chrétienne) et la tradition bouddhiste : quand faut-il s’arrêter dans le refus des illusions ? Jusqu’où aller dans la critique des faux semblants ? La question est posée doublement : à propos de la personne, de l’ego, du moi – à propos du divin, de Dieu. Je me contente de relever ce point de débat. Il n’est pas une totale nouveauté. Bien avant la rencontre du bouddhisme, la mystique l’avait perçu dans la ligne occidentale et chrétienne. En tout cas, l’ambiguïté de la spiritualité conduit à une sorte d’hésitation sur deux données habituelles de la spiritualité la réalité de la personne et la réalité de Dieu.


II - Le spirituel et sa modalité chrétienne

Comme je l’ai dit, la religion est une manière de vivre spirituellement. Je voudrais revenir sur ce point maintenant : qu’est-ce donc que la spiritualité religieuse et plus particulièrement la spiritualité chrétienne ?

1. L’expérience spirituelle religieuse dans sa globalité

Commençons par parler de la forme religieuse que peut prendre la spiritualité. Que se passe-t-il quand le spirituel entre en religion, quelle que soit cette dernière, qu’il s’agisse de l’islam, du christianisme, du judaïsme et sans doute du bouddhisme. Commençons par nous demander ce qu’apporte exactement l’expérience religieuse à la vie spirituelle. Évidemment, la réponse dépend des individus, des groupes, des moments. Il n’y a pas exactement de loi en ce domaine. Et on a beau savoir en principe ce qu’apporte l’expérience religieuse, rien ne dit que cela se produise effectivement et que cela ait du retentissement en quelqu’un, c’est-à-dire que cela touche son cœur et son esprit. Je ne peux donc parler que d’une manière générale.

Je dirai que la religion est au service du spirituel en offrant un langage, des signes, des personnes servant de références ou de témoins, des moments, des rencontres, des circonstances ou des occasions, une mémoire, des attentes et des espérances, parfois un accompagnement personnalisé, parfois une initiation et une formation, etc.

Il y a là, vous le savez, un ensemble multiple, une sorte de culture spirituelle. Les religions ont en principe pour objectif et pour raison d’être de servir ce qui est dans le cœur des gens, ce qui les fait respirer – elles ont pour rôle d’aller à la rencontre de ce trésor caché ou sous-développé. Bien entendu, chacune et chacun de nous a d’autres voies de spiritualisation : l’esthétique, l’amour, le travail, le sens de l’humanitaire ou du collectif, etc. Il me semble que la religion n’est jamais la seule instance de culture spirituelle en nous. Et il en est bien ainsi. Le religieux n’est pas la seule forme du spirituel. Mais s’il n’a pas le monopole en ce domaine, le religieux a – toujours en principe – une compétence propre.

Essayons de repérer cette originalité.

- Il me semble d’abord que les religions dans leur ensemble attirent l’attention sur le spirituel ; c’est-à-dire nous invitent à ne pas vivre seulement en surface, en superficie et à ne pas laisser sans emploi notre cœur et notre esprit. En ce sens, les religions légitiment le spirituel. Pourquoi, en effet, avoir une vie spirituelle ? Réponse : pour être soi-même, pour déployer en nous la création et le salut, pour ne pas tourner à mi-régime, pour mettre en mouvement le fond de nous-mêmes et pour expérimenter notre agir comme un souffle ou une respiration.

- Ensuite, les religions refusent que la spiritualité ait une radicalité critique qui leur semble outrancière. Elles affirment en général, sauf le bouddhisme, la réalité du moi humain et la réalité de Dieu. Avec prudence, certes, mais aussi avec détermination : il y a une relation réelle, une altérité entre l’humain et le divin. Et cela n’est pas conformisme à l’expérience immédiate. Cela dit un point de résistance en nous.

- Pour favoriser la spiritualité, la religion a des moyens précis. Encore une fois, elle n’est pas la seule à offrir de tels moyens : le yoga, par exemple, est un équipement pour développer la vie spirituelle, mais ce n’est pas une religion. Ce qui est typique de la religion, c’est un ensemble de moyens dont chacun n’est pas spécifique mais qui, ensemble, forment une sorte de bouquet d’orientations pratiques :

  1. D’abord la communion avec autrui. Les religions mettent en relation, comme le dit leur nom occidental (relier), envisagé non seulement comme rapport à Dieu mais comme rapport entre nous. Cela veut dire qu’elles cherchent à faire entrer en communication la vie spirituelle qui est en chacun : si religion il y a, c’est bien pour que le spirituel de chaque être soit en phase avec le spirituel des autres êtres. Ce qui est tout autre chose qu’un rassemblement affectivement chaud ou un consensus doctrinal. On n’est pas obligé d’être seul pour être spirituel, c’est même déconseillé. La solidarité entre croyants a donc valeur spirituelle de connivence et de communion. L’amour est une forme de relation qui peut de vivre au-delà de l’espace familial ou de la relation amicale.
  1. Ensuite, les religions proposent des occasions pratiques pour développer en soi le spirituel. Vous avez tous entendu au moins parler des Exercices spirituels d’Ignace de Loyola, le fondateur des jésuites. L’expression est significative même si elle peut désigner bien d’autres pratiques que les exercices ignatiens. S’exercer au spirituel, c’est être convaincu qu’on n’est jamais trop pratique en ce domaine : méditation, prière, échange avec autrui, discernement, réconciliation, intégration de son passé, participation à un patrimoine, etc.
  1. Autre moyen classiquement religieux : la tendance à unifier ou à globaliser la vie spirituelle. Cela, sans trop systématiser, mais en évitant la valorisation unilatérale de certains enjeux ou de certains moments de notre vie. Par exemple, disent les religions, il y a la méditation ou la prière, si l’on veut développer en soi le spirituel. D’une manière ou d’une autre, c’est indispensable. Mais la vie spirituelle ne se réduit pas à la prière, elle ne se condense pas en elle, quels que soient les tempéraments. Il y a aussi le travail, ce que l’on a à faire. Et cela aussi doit être spiritualisé, c’est-à-dire entrer en connexion avec la prière en faisant valoir ses possibilités spirituelles propres.
  1. Je voudrais indiquer un dernier moyen religieux pour le développement et l’affinement de la spiritualité. Ce moyen, c’est une expérience à faire, celle du don, de la gratuité, ce qu’on appelle en langage religieux la grâce ou la promesse ou encore la révélation. Je ne pense pas du tout que la vie religieuse soit le seul lieu du don. La gratuité qui est au fond de notre cœur et à la source de notre souffle n’est pas propre à la religion. Elle est souvent perçue par des personnes qui se disent et qui sont très probablement non religieuses. Bref, la religion n’est pas le seul espace de la grâce en nos vies. Mais elle radicalise, explicite, nomme le don. Habituellement, elle le fait en prononçant le nom de Dieu. Hormis le bouddhisme qui est ici discret, les spiritualités religieuses confessent Dieu, lui donnent un nom propre et le tiennent comme une présence gratuite en notre cœur et en notre esprit. Cela suppose que le spirituel humain est relié à plus grand que lui. Dieu est une spiritualité dans notre spirituel, un Saint Esprit dans notre esprit humain, un amour fondateur en notre cœur plus ou moins aimant, un appel à la source de ce que nous sommes, un désir dans notre désir, un mystère dans notre mystère.

- Je vais me contenter de ces quelques propos sur la spiritualité religieuse. Étant entendu que j’ai voulu caractériser l’apport des religions dans leur ensemble, sans tenir compte de ce que chacune a en propre. Mais il me semblerait très insuffisant de ne pas ajouter un autre trait qui tient particulièrement à l’actualité. Aujourd’hui, les religions, quelles qu’elles soient, la religion chrétienne comme les autres, rencontrent deux défis que je voudrais rapidement expliciter :

- D’une part, les spiritualités religieuses apparaissent ambiguës et doivent le reconnaître.
- D’autre part, aujourd’hui, le religieux semble se répandre hors des religions proprement dites et se diffuser dans la société de façon un peu inattendue. Ce qui, à nouveau, amène les religions à réfléchir, bien sûr, sans se crisper et sans vouloir défendre maladroitement leur empire.

- Premier défi : l’ambiguïté du religieux. On dirait que l’ambiguïté du spirituel se redouble dans le religieux. Voilà qui est un peu paradoxal. En effet, la religion semblait s’être fait une spécialité de la lucidité. La tradition chrétienne par exemple, a toujours eu du goût pour ce qu’elle appelle le discernement des esprits, de l’esprit, du spirituel. Elle est si convaincue que la spiritualité peut être illusoire, trop spirituelle, trop affective, qu’elle propose des moyens pour identifier ce qu’est la vie spirituelle réelle, avec ce qu’il y faut de liberté, de réalisme, de communication avec autrui, de durée, etc. Or, depuis trois siècles au moins en Occident, il est apparu que la religion – en même temps qu’elle faisait œuvre de lucidité et de discernement – secrétait des ambiguïtés propres. Vous les connaissez aussi bien que moi. Je vais les évoquer en quelques mots. Les religions et le religieux développent d’abord des attitudes qui sont spirituellement perturbatrices. Je pense à la culpabilité (moralisme, imagination déçue chez celles et ceux qui ne se sentent pas à la hauteur). Je pense aussi à l’irréalisme ou à l’imaginaire (ils disent et ne font pas, ils installent des symboles à la place des réalités, ils ont des rêves messianiques grandioses mais oublieux du tragique et se consumant en espérance stérile). Voilà bien des entraves au spirituel qui sont en partie dues à ce qui théoriquement devrait développer le spirituel, c’est-à-dire la religion. Autrement dit, sous couvert du religieux, des éléments non spirituels s’introduisent souvent au cœur même de l’expérience spirituelle et la dénaturent : le pouvoir de quelques-uns sur les autres, la vanité et la séduction, la prétention de guider autrui, sans assez l’écouter et le servir, la crispation sur le passé, l’intolérance, le prosélytisme, le manque de liberté. Allons plus loin : le nom même de Dieu, nom de don et de libération, peut lui-même être source d’ambiguïté. Non seulement à cause des violences de ses divers fidèles, mais parce que ce nom est lui-même énigmatique et mystérieux. Si bien que la référence à Dieu qui est en principe un acte fort de la spiritualité peut devenir une habitude dévitalisée ou une source de crainte et d’angoisse. Au total, je dirai donc que le spirituel est forcément ambigu, étant donné ce qu’il est. Il demeure tel en toute circonstance, y compris quand la religion tente de l’aider à se décanter et à se purifier. Par conséquent, avoir une vie spirituelle, c’est être assez lucide pour ne pas céder à l’illusion d’une spiritualité chimiquement pure.

- Le second défi que j’ai annoncé porte sur un déplacement actuel du religieux. Les analystes de ce qu’on appelle la modernité, ou même plus exactement la post-modernité, disent parfois qu’aujourd’hui, le vase de la religion est parfois brisé et que le liquide du religieux se répand désormais hors cadre, hors tradition, hors appartenance. De fait, nous vivons à une époque de spiritualité diffuse, éparpillée, sans étiquette. Une sorte de produit libre, comme en offrent les grands magasins. Une spiritualité générique, comme on dit de certains médicaments moins onéreux que ceux qui ont une marque déposée. Je n’ai nulle envie de sourire de cette spiritualité diffuse dont on parle parfois en la nommant avec le terme de New Age. Après tout, elle aide des gens à vivre et elle prend le relais de religions établies, mais aussi endormies qui avaient oublié d’évoluer. En outre, cette nébuleuse néo-religieuse, comme disent certains sociologues, souligne la place inaliénable de chacun, de chaque liberté, quand il s’agit de vivre religieusement et spirituellement. Mais ces formes religieuses et spirituelles sont un peu en « kit ». Chacun fait son choix, son marché. Encore une fois, je ne veux pas critiquer trop vite. Il n’empêche qu’un défi est bien là. Le défi de la qualité : de quelle qualité peut être aujourd’hui la religion si elle veut rester critique, lucide, vis à vis du spirituel ambigu ? Et quelle qualité peuvent avoir nos vies spirituelles si elles ne cherchent pas à échapper à un subjectivisme excessif ou à une affectivité de la tendresse hypertrophiée et si elles respirent trop l’air du temps ? Qualité spirituelle, ai-je envie de dire : c’est-à-dire pas seulement une sensibilité immédiate, un effet de mode, mais un véritable travail sur nous-mêmes, avec d’autres, selon un discernement qui nous branche réellement sur notre cœur et sur notre esprit.


2. L’expérience spirituelle chrétienne

Vous percevez, j’imagine comment je procède : je suis parti de la vie spirituelle, j’ai essayé de voir comment la vie spirituelle pouvait être une vie religieuse, je vais en venir maintenant à ce qui me semble caractériser plus particulièrement la vie spirituelle religieuse quand elle est chrétienne.

Que se passe-t-il quand le spirituel est non seulement mis en forme religieuse, mais quand il se christianise ? Je voudrais répondre à cette question de trois manières :
- être chrétien, c’est opter pour la spiritualité de Jésus ;
- c’est une décision portée par une espérance ;
- enfin c’est prendre part à une expérience spirituelle originale qui est possible entre disciples de Jésus. Tout ne sera pas dit par là du christianisme. Mais il me semble qu’il y a là l’essentiel du problème de la spiritualité.

A- Ce qui caractérise la spiritualité chrétienne, c’est qu’elle se réfère à un témoin particulier, Jésus. Certes, le christianisme n’est pas seulement christique. Il croit en Dieu qui déploie son Esprit dans le nôtre. Mais il se réfère pour cela à une figure privilégiée, celle de Jésus. Ce Jésus a une histoire particulière dont la mémoire se transmet. Une histoire qui empêche de le réduire à un paradigme, à un concept. Jésus est quelqu’un qui eu une vie assez typée, celle d’un prophète, celle d’un homme libre et audacieux. Il a mis son plaisir à se sentir en relation spirituelle avec ce Dieu qu’il nommait son Père et avec ces êtres qui l’entouraient et qu’il appelait ses disciples, ses amis. Simplement, cette histoire particulière suppose autant que possible, si on veut la comprendre selon le cœur et l’esprit, deux autres histoires dont elle est indissociable : l’histoire biblique d’une part, (car Jésus assume et rénove une tradition) et notre histoire à nous, d’autre part (celle de l’humanité au fil des âges, humanité chrétienne mais aussi non chrétienne, religieuse mais aussi non religieuse). En quoi cette histoire particulière est-elle spiritualisante ? En quoi a-t-elle du retentissement en nous ? Il faut l’essayer pour en percevoir la portée. On peut toutefois repérer dans les Évangiles puis dans l’histoire qui a suivi les Évangiles quelques traits significatifs.

- Jésus est spirituel parce qu’il fait ce qu’il dit et qu’il dit ce qu’il fait. Sa parole s’appuie sur des actes dont certains sont ceux de la fidélité quotidienne aux événements et dont les autres font rêver, sans pour autant décrocher du réel. (Je pense ici aux gestes de type sacramentel ou encore à ce qu’on appelle les miracles.)

- Jésus est également spirituel parce qu’il pratique une manière de vivre qui implique le cœur et l’esprit. Il est touché par les drames qu’il rencontre, ému de compassion, comme le dit l’Évangile (Mc 6, 34). Il entretient en lui le souffle de la prière, les risques qu’il prend, le sentiment d’action de grâce qui l’habite, l’espérance pascale qui l’anime.

- J’ajouterai encore que Jésus était spirituel parce qu’il a bien perçu à l’usage l’ambiguïté de son témoignage, et finalement de toute spiritualité comme de toute communication spirituelle. Bien sûr, dans bien des cas, le discernement était relativement aisé, quand des comportements étaient aliénants ou mortifères, mal inspirés ou inspirés de manière perverse. Mais, dans d’autres cas, la lucidité était plus délicate. Jésus souhaitait avoir des disciples, mais il ne voulait pas que l’on copie sa vie et il s’est bien gardé de régler à notre place les problèmes pratiques de notre existence à nous, de notre Église. Il souhaitait déverrouiller l’imagination, mais il ne voulait pas faire le messie et donc nous déposséder de ces éléments clés de la spiritualité que sont la liberté et la responsabilité.

- Enfin, je tirerai de ces constats un dernier trait quant à la spiritualité de Jésus. Ce trait, le voici : Jésus que les chrétiens disent être Seigneur, c’est-à-dire celui qui finalement synthétise notre histoire n’a pas prétendu être le seul témoin du spirituel. Il ne se formalise pas quand des prédicateurs et guérisseurs opèrent en invoquant d’autres noms que le sien : « Qui n’est pas contre vous est pour vous », dit Jésus aux disciples (Luc 9,50). Étonnante formule qui, vous le sentez, donne quelque peu à penser aujourd’hui, dans notre époque de dialogue inter-religieux..

B- Un deuxième trait de la spiritualité chrétienne, je voudrais l’exprimer avec des mots comme : décision, choix, option, conversion.

Autrement dit : la spiritualité des disciples de Jésus n’est pas seulement une sorte de porosité aux événements, aux rencontres. Ce n’est pas simplement une sensibilité, un goût du beau, une capacité de tendresse, un certain désir de la vérité. C’est le fait de marquer le déroulement de notre histoire de moments particuliers où l’on fait un acte de foi, de confiance. Et c’est le fait de durer, de continuer.

Au fond, être chrétien, c’est choisir Jésus, c’est-à-dire avoir assez d’expérience partagée avec lui pour estimer que sa spiritualité a de quoi soulever et orienter la nôtre et pour percevoir aussi que ce qui est spirituel en nous est en mesure d’exprimer, de moduler à sa manière ce qui animait Jésus aux jours de sa propre histoire. Cela s’appelle être disciple. Cela suppose, à mon sens, quelques conditions. Souvent, on se dit que, pour être disciple de Jésus, il faut le connaître, lire l’Évangile, donc avoir avec lui une relation qui soit un peu concrète et qui ne s’en tienne pas à des généralités. Une familiarité, en quelque sorte, une sympathie, un plaisir d’écouter sa parole et de le voir agir. Voilà, bien sûr, ce qui importe. Mais je voudrais mettre plutôt l’accent sur deux points pratiques.

  1. D’abord, être disciple, c’est avoir dans sa vie des moments où cela puisse s’éprouver et se dire, se reconnaître. J’oserais dire : se confesser, le mot confession voulant dire ici : attestation. Je crois qu’aujourd’hui, où l’eucharistie est devenue pour bien des chrétiens assez rare et où la prière, sans avoir disparu, s’est faite un peu vague, ce sont de tels moments qui manquent. J’entends par ces moments, non seulement des temps forts où l’on éprouve la force de l’Évangile, où l’on s’immerge dans une ambiance religieuse, mais des temps où l’on se dise que l’on est décidément disciple de Jésus – alors que l’on pourrait être autre chose ou bien avoir une spiritualité non référée à une figure prophétique et inspiratrice comme l’est celle de Jésus.
  1. En second lieu, il me semble qu’être chrétien suppose une certaine continuité. Disons une expérience qui s’explique avec le temps, qui négocie des liens entre les moments divers et successifs de notre vie. Cela aussi ne va pas de soi, aujourd’hui. La durée se fait fragile. Nous manquons d’une mémoire, certes allégée, pas trop encombrée et en même temps capable de conserver, de réactualiser ce qui fut quand cela demande à être réintroduit dans notre présent. Peut-être aussi l’espérance, fameuse vertu chrétienne dont Péguy s’enchantait jadis et que le milieu de notre siècle a beaucoup célébrée, se fait-elle discrète, voire absente. L’un des deux philosophes que j’ai évoqués tout à l’heure, André Comte-Sponville, entend même renoncer à l’espoir et assumer lucidement, stoïquement le non-espoir qui assigne le présent comme seul lieu de vérité. Être disciple de Jésus aujourd’hui est donc une question pratique. Trouvons-nous dans notre culture les moments d’attestation et la durée de continuité sans lesquels le choix de Jésus risque d’être formel et abstrait ?
  1. Un troisième trait de la spiritualité proprement chrétienne me semble devoir être cherché du côté de ce qui se passe – en principe – entre les disciples de Jésus. D’une certaine manière, ce rapport d’affinité, de fraternité, de solidarité peut s’appeler Église. L’ennui, c’est que le mot, quand il est employé, tire l’attention du côté de l’organisation et des débats internes. Or, ce n’est pas là l’essentiel. L’Église est d’abord et avant tout ce qui se produit quand deux ou trois sont assemblés, réunis au nom de Jésus. L’Église, c’est un espace de spiritualité partageable. C’est un peuple d’interdépendance où chacun peut bénéficier de la spiritualité des autres dans la mesure où il ose exprimer et mettre en acte sa propre expérience de cœur et d’esprit. L’Église, c’est donc un plaisir, celui de se sentir profondément sur la même longueur d’onde que d’autres ; et aussi une souffrance, celle de ne pas parvenir, de ne jamais parvenir à une transparence et à une solidarité suffisantes. Tout cela pourrait sans doute être dit de bien des groupes religieux : synagogues, umma, assemblées bouddhistes, etc. Y a-t-il une originalité spirituelle du peuple ecclésial ? Je ne sais pas trop. Car ce qui est le plus décisif, en l’occurrence, se trouve du côté de Jésus, non du côté de l’Église. Simplement, je dirais que le groupe des disciples de Jésus essaie de vivre quelques orientations pratiques, sans d’ailleurs prétendre au moindre monopole en ce domaine. Je note simplement parmi ces orientations le sens de l’égalité entre les baptisés, la valeur de test reconnue aux exclus et aux marginaux, et aussi le fait que l’Église n’est pas centrée sur son propre avenir, mais se veut une contribution au monde dans lequel elle vit, à ses drames comme à ses joies, à ses repentances comme à ses espérances.

Je voudrais conclure maintenant.

D’abord en vous invitant à charger de sens le langage du spirituel ou de la spiritualité ou de la sagesse. Il y a vingt ans, on aurait plutôt parlé du sens ; on parle plutôt aujourd’hui du spirituel, car le sens n’est pas tout, n’est pas assez. (il y a aussi l’amour, la volonté), et parce que la vie n’est pas un trésor caché à découvrir mais une histoire à oser et à risquer. Ce langage du spirituel exprime ce qui se passe en nous. Il a une valeur large, je dirais œcuménique. Il vaut pour quiconque, indépendamment, pour ainsi dire, de la religion. Il est, disais-je, lieu de salut pour quiconque. C’est en définitive ce qui fait notre identité.

Mais il y a aussi la religion : c’est une manière de traiter le spirituel, de lui donner ses chances, de valoriser ce qu’il porte de gratuité ou de grâce, de souligner son inévitable ambiguïté, de proposer des repères et des moyens pour exister selon l’Esprit, de répondre à une vocation qui s’esquisse au fond de nous. Aujourd’hui, les chrétiens ont sans doute intérêt à partir du plus large pour aller vers le plus particulier. Ils ne partent pas seulement d’eux pour étendre à d’autres leur expérience. Ils prennent aussi et peut-être d’abord appui sur ce qui est commun, et ils perçoivent comment ce qui leur vient de Dieu dans le Christ et dans l’Esprit Saint leur donne une vocation originale, sans pour autant les déraciner de leur communauté humaine.

Si je voulais résumer en quelques mots tout cela, j’énoncerais rapidement : le cœur, l’esprit, la sagesse, le sens, l’ambiguïté et le discernement, le détachement, le renoncement à la prétention et à l’illusion, les moments d’attestation, la continuité, la possible mémoire et la possible espérance, la découverte de la note spirituelle des autres dans la fraternité de l’Église et du monde.

Conférence, Espace Ste Marie, 1998.

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