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Prêtres, quel avenir ?

Prêtres, quel avenir ?

« Une question délicate et lancinante », écrivait déjà Henri Bourgeois, dans cet article, il y a presque quarante ans, parlant de la situation du ministère dans l’église catholique. Il avait alors trente-neuf ans. A sa façon toujours lucide et imaginative, il présentait à ses confrères cinq « constats » et de neuf « propositions ». Bientôt quarante ans que ces pages ont été écrites. A chacun d’en apprécier le courage de ne pas se boucher les yeux, en même temps que la force d’imagination des possibles et de propositions adaptées. A chacun d’y percevoir ou non une vision prophétique d’un avenir dont nul n’est le maître. (AHB).


Prêtres, quel avenir ?

A cette question délicate et lancinante, je voudrais apporter une réponse personnelle aussi honnête que possible. En évitant aussi bien les déclarations trop belles que les paris prospectifs brillants, mais peut-être légers.

I - Des constatations courantes

Chacun de nous connaît et vit des situations d’espérance. Heureusement. Mais cette espérance actuelle monte à travers bien des obscurités et des inquiétudes qu’il faut commencer par repérer. Regardons les choses en face :

1. Le chiffre des prêtres diminue et diminuera encore.

C’est une affaire brutalement numérique. Pour l’instant le grand public s’en rend très peu compte.

Mais on peut dire que dans dix ans, en 1983, bous commencerons à saisir réellement la situation : les prêtres, pour une simple raison de chiffre et indépendamment même des « départs » probables à envisager dans les années qui viennent, ne pourront pas maintenir le style et la présence qu’ils ont globalement en France (que ce soit en paroisse ou dans des situations non paroissiales).

2. Tous les prêtres ne sont pas en malaise.

Il est honnête de le dire d’abord et il se peut qu’une certaine « pression sociale » secrétée par les corps ecclésiastiques ou la presse pousse parfois artificiellement à la crise.

Mais il est sûr que beaucoup de prêtres ont l’impression d’être « les derniers de leur espèce ». Et ils le disent. Ceux qui prendront la relève seront autres. Pour l’instant, il s’agit de faire la « soudure » et de permettre, si c’est possible, le passage à cet autre type de prêtre. Que sera-t-il, ce prêtre de demain ? Beaucoup, fatigués des grands mots (dé-clergification, dialogue, insertion en pleine vie, etc…) saturés de rêves illusoires, se refusent à le décrire par avance.

Dans plusieurs cas, se pose, en même temps, pour des prêtres une question d’avenir personnel. Ce souci me semble avoir été moins net, il y a encore quelques mois. Aujourd’hui, il s’exprime volontiers, parfois avec une certaine angoisse. Que va devenir ce prêtre fatigué de sa tâche paroissiale et qui se juge trop âgé pour prendre un travail professionnel ou qui se demande si c’est pour lui une solution ? Que va devenir ce missionnaire d’Afrique qui éprouve la nécessité de quitter un pays qu’il aime mais qui ne sait pas où se parachuter en France, craignant d’ailleurs d’y être considéré comme irrécupérable et déphasé ? Que fera cet aumônier de lycée qui prend de l’âge et qui ne voit pas où se re-situer dans les postes officiels de son diocèse ?

Même douloureuses, ces questions d’avenir personnel me semblent très importantes, pour les prêtres d’âge mur comme pour les jeunes prêtres. On aurait tort d’y voir une préoccupation égoïste. En fait, le souci de l’avenir personnel est signe de lucidité et de maturité. Au lieu de discourir théoriquement, on passe au réel.

3. Il y a aujourd’hui une fuite assez répandue à l’égard de la paroisse ou même d’autres ministères classiques.

Que cela comporte une part d’illusion, de précipitation ou d’individualisme, c’est bien possible. Mais le fait demeure. Certains prêtres ne veulent plus – et parfois, psychologiquement et spirituellement – ne peuvent plus – continuer à faire ce qu’ils faisaient : recevoir des gens, assumer des célébrations, animer des équipes, etc… Cela leur paraît essoufflé, artificiel, bourré de malentendus.

Or ce qui est extraordinaire, c’est que la plupart des groupes chrétiens attendent des prêtres ce qu’un certain nombre d’entre eux ne veulent plus faire. Il y a là un décalage qui s’accentue de lui-même, par choc en retour, et dont chacun de nous a bien des exemples.

Comment interpréter cette distorsion ?

Il me semble que ces tensions entre des prêtres et des groupes chrétiens sont révélatrices de ce que nous vivons aujourd’hui. La « demande » adressée au prêtre est mêlée, puisqu’elle émane et de chrétiens ayant la foi et de gens en quête de rites de passage ou de sacré. Ce mélange est inévitable. Mais il arrive un moment où il est détonant : c’est celui où les demandes formulées au nom de la foi sont minoritaires et où le prêtre a l’impression qu’on l’enferme dans un rôle social de gestionnaire du sacré qui emprisonne le témoignage de l’Évangile. Alors certains prêtres s’en vont, vont ailleurs, souvent au nom même de l’Évangile. Cela ne veut pas dire qu’ils rejettent tout de leur situation antérieure ou qu’ils récusent ceux qui continuent. Cela signifie qu’ils ne peuvent plus vivre actuellement cette situation.

4. Il n’est pas rare que, pour des prêtres, le sens du ministère presbytéral soit très obscur.

Ils ne voient plus bien à quoi ils servent exactement. Ils ne saisissent plus concrètement quelle est leur mission ou encore, comme on dit souvent, leur « identité ».

Et pourtant les recyclages ne manquent pas, même si leur vogue diminue en certaines régions. Et pourtant les articles et les livres sur le prêtre n’ont jamais été aussi nombreux. Ils disent d’ailleurs à peu près toujours la même chose : que le prêtre est ordonné pour attester l’initiative de Dieu dans la vie du monde et de l’Église. Mais aujourd’hui cette affirmation théologique sur le ministère ordonné n’ « embraye » pas toujours sur le concret de la vie : du moins pas assez.

Or comment avoir du goût pour ce que l’on fait, si on n’en voit pas bien l’intérêt et la raison d’être ?

5. Enfin on sent chez beaucoup de prêtres une déception à l’égard du « renouveau » dont on a tant parlé dans l’Église ces dernières années.

On a parlé de la responsabilité des laïcs. Mais, en fait, cela ne va pas toujours très loin. Globalement, les prêtres ont encore le pouvoir dans l’Église. D’ailleurs, là où réellement un effort de partage des responsabilités est tenté, les résultats ne sont pas toujours ceux que l’on attendait. C’est difficile d’exercer une autorité aujourd’hui, plus difficile de l’exercer à plusieurs. En outre, certains laïcs se montrent, au bout d’un certain temps, peu intéressés par les responsabilités qu’on leur offre. Ce que les prêtres ont à partager date parfois un peu : il y a peut-être d’autres appels plus urgents et d’autres enjeux plus importants dans la vie quotidienne.

On dit également qu’il faut inventer de nouveaux ministères. Bien sûr. Mais il faut, pour cela, de l’imagination, des occasions et des conditions. Or l’imagination créatrice n’est guère encombrante dans le monde actuel ! Les occasions sont peut-être plus fréquentes, mais les conditions de succès font parfois défaut. Ayant quitté les « rouages de l’institution », par exemple pour entrer au travail, des prêtres se sentent peu à peu marginalisés, au moins en fait.

Autre déception fréquente : le Concile et Mai 1968. Deux moments proches de nous, où nous avons senti que nous pouvions vivre autrement et qu’une espérance était concrètement possible. Mais où en sommes-nous ? Vatican II nous a poussés à sortir du ghetto chrétien et à penser l’évangélisation à partir de la vie du monde. En fait, si la perspective demeure fondamentale, les réalisations patinent. Car le monde où nous sommes n’est pas immédiatement perméable à l’Évangile. Il ne suffit pas de multiplier les réunions entre prêtre et de structurer des U.P.N. pour annoncer réellement l’Évangile.

Certes, il y a des réactions. Devant les impasses et un certain pessimisme ambiant, des prêtres « se secouent ». Ils utilisent au mieux toutes les occasions de rencontre et de partage qu’offre la vie quotidienne. Sans vouloir structurer trop vite les groupes ou les lieux d’échange qui existent ici et là, ils s’y intègrent et travaillent, pour leur part, à développer les liens et la vérité. Courage précieux, plus répandu qu’on ne pense. Mais courage à long terme, qui conduit dans l’immédiat à l’enfouissement et à une sorte de dépouillement des rêves ou des illusions. Décidément, le ministère est bien une réalité pascale.


II - Des propositions pour demain

Quel avenir ont les prêtres ?

La question n’appelle pas forcément une réponse sombre ou négative.

Actuellement, dans la pratique comme dans les réflexions pastorales ou théologiques, plusieurs propositions sont faites. A des degrés divers, elles sont en discussion dans l’Église. A des degrés divers, elles peuvent suggérer des perspectives d’avenir.

Énumérons-les :

1. On peut d’abord penser que le terrain va peu à peu se déblayer ou se désencombrer.

Pour l’instant les prêtres sont des gens qui, par la force des choses, ont vécu et vient bien des mutations. Il s’ensuit une note à payer, en beaucoup de cas : malaise, ressentiment à l’égard du passé, etc… Les prêtres de demain seront-ils encore dans cette situation ? C’est peu probable, pour trois raisons au moins :

  • D’une part, n’ayant pas connu – au sens fort – Vatican II ni Mai 1968, ils seront sans doute assez étrangers à un certain nombre de nos débats actuels. Cela apparaît déjà d’ailleurs chez certains séminaristes. Pour eux, nombre d’idées ou de comportements qui ont fait pour nous l’objet de maturation ou de conquête vont de soi.
  • D’autre part, les prêtres de demain, surtout s’ils se « recrutent » autrement, seront probablement plus spontanément adaptés à notre époque de mouvement. Ils seront nés dans un monde mouvant. Ils n’auront pas à « aller au monde », étant donné que, espérons-le, on n’aura pas trop essayé de les en sortir.
  • Enfin, les débats sur le prêtre, si vifs actuellement, cesseront ou du moins s’atténueront au fur et à mesure que se manifestera, pour les générations qui viennent, la vraie question, celle de la foi. C’est à partir de là que nous retrouverons ensemble, prêtres et laïcs, croyants et non croyants, le sens d’une mission du christianisme dans le monde actuel. Ce qui permettra aux prêtres de mieux exister.

2. En second lieu, on peut s’attendre à ce que se diversifient les ministères.

Le processus est déjà commencé, avec des fortunes variables il est vrai : diaconat permanent, ministères laïcs, prédicateurs laïcs, action catholique, équipes liturgiques, catéchèse, etc…

Pourquoi cette diversification des ministères va-t-elle influencer l’avenir des prêtres ?

  • D’abord parce que, demain, les prêtres ne seront plus les seuls à exercer une fonction officielle dans les groupes chrétiens. Ils se sentiront donc moins ressortissants « d’une espèce à part ». Ce qui, psychologiquement et spirituellement, est très important.
  • Cette démultiplication des ministères va, de plus, permettre une réduction de la distance entre les prêtres et les laïcs. N’étant plus les seuls à être en situation ministérielle, les prêtres verront leur « image de marque » changer et seront portés eux-mêmes à ne pas entretenir la tendance cléricale contre laquelle nous sommes en train de lutter.
  • En outre, n’étant plus seuls à exercer un ministère les prêtres saisiront mieux leur rôle propre. Paradoxalement, on découvrira peut-être qu’ils n’ont pas à être aussi nombreux qu’on le souhaite parfois.
  • Diversifier les ministères, ouvrir les ministères aux laïcs, cela signifie encore que les ministères de prêtres vont continuer à se diversifier eux aussi. Pour l’instant, il y a encore dans l’opinion publique française, une image-type du prêtre : celui qui a été formé pour être un permanent chargé de la catéchèse, de l’animation des chrétiens et des sacrements. Il deviendra de plus en plus clair qu’on peut être prêtre sans remplir toutes les fonctions possibles du prêtre et a fortiori tous les ministères qui peuvent exister dans l’Église.

3. Nous sommes en train de devenir de plus en plus sensibles au rôle des communautés chrétiennes à l’égard de leurs ministres et notamment de leurs prêtres.

Cela a commencé, il y a bien des années, par un thème qui revenait fréquemment dans les homélies ou les lettres épiscopales : ne laissez pas vos prêtres seuls. Invitation qui est encore actuelle : - « Je pense que la crise du sacerdoce aujourd’hui tient – en grande partie – à la déréliction dans laquelle nombre de communautés ont laissé les prêtres » (Mgr. Pézeril).

Toutefois, on ne peut s’en tenir à cet aspect, si important soit-il. Les communautés chrétiennes ont encore à intervenir dans le choix des ministres. Non seulement pour donner un avis, mais même, le cas échéant, pour présenter à l’évêque tel ou tel de leurs membres. Cela se fait déjà un peu : consultations de chrétiens connaissant des séminaristes candidats à l’ordination, portrait-robot de l’évêque.

Mais, à mon sens, cela ne va pas encore assez loin. Nous vivons trop dans la conception d’une Église ayant un personnel ecclésiastique réparti selon des postes à pourvoir et donc relativement déplaçable (comme c’est le cas de fonctionnaires). Que cela soit pour une part nécessaire, je le veux bien. Mais les inconvénients de cette situation sont manifestes : le prêtre est « nommé » par l’autorité supérieure. Il n’est pas « élu », choisi, suscité, comme c’était le cas dans l’ancienne Église, par les chrétiens avec lesquels il vit. Il en va de même d’ailleurs pour l’évêque. Or, disait le pape saint Léon, « qu’on n’ordonne pas quelqu’un évêque contre le gré des chrétiens et sans qu’ils l’aient expressément demandé ».

Au minimum, il devrait donc y avoir toujours dialogue effectif entre une communauté et l’autorité, lorsqu’il s’agit de choisir ou de nommer un ministre.

Ajoutons que les communautés doivent aussi pouvoir s’exprimer en cas de conflit entre elles et leur prêtre ou leur évêque.

4. Dans un texte récent, à l’occasion de l’assemblée épiscopale de Lourdes, Mg. Riobé a envisagé la possibilité d’un ministère presbytéral qui ne serait pas nécessairement à plein temps. Pourquoi (le ministère presbytéral) ne serait-il pas exercé par un membre de la communauté, choisi par elle, préparé à cette tâche, appelé, ordonné, envoyé par l’évêque, accomplissant cette fonction sans nécessairement l’exercer à temps complet, et cela tant que cette communauté ou une autre le demanderait ? ». L’évêque d’Orléans s’est expliqué ultérieurement sur cette proposition dans une interview accordée à Panorama aujourd’hui (Janvier 1973). (Cf. Documentation Cath., n° 1623).

Comprenons bien. La formule « ministère à temps limité » peut avoir trois significations :

  • Ou bien on veut dire que le prêtre n’est pas un permanent, c’est-à-dire qu’il n’a pas pour occupation dominante et, pour ainsi dire, pour profession, les actes classiques du ministère pastoral. De ce point de vue, un certain nombre de prêtres français ont déjà ce statut. Par exemple, ceux qui sont au travail, à plein temps ou à mi-temps. Cela ne rend pas inutiles pour autant les ministères à plein temps (permanents, prêtres ayant un rôle de coordination et d’unité…).
  • Ou bien, et c’est la perspective de Mgr. Riobé, on veut dire que le prêtre ordonné pour une communauté précise cesse d’exercer son ministère (mais ne cesse pas d’être sacramentellement prêtre) lorsque la communauté ne demande plus son service ou encore lorsqu’il change de lieu d’habitation et qu’il arrive dans un lieu où son ministère n’est pas pour l’instant utile.

Ce cas se multiplierait évidemment si l’on accentuait les liens entre les communautés et leur ministre. Mais il existe déjà : c’est celui des évêques ou des prêtres à la retraite ; c’est également celui de certains prêtres qui ne voient pas très bien quel ministère exercer après celui qui est le leur actuellement. « Il faut cesser de considérer le « ministère ordonné » comme étant d’abord une qualité dont un baptisé deviendrait personnellement propriétaire. Quand un homme est appelé et reçoit dans l’Église le don de l’Esprit, il lui est demandé – en même temps que la grâce lui en est conférée – de remplir un service, pour lequel il est et demeure disponible. Il peut se faire aussi qu’on l’exerce ensuite à nouveau ». (Mgr. Riobé, dans « panorama aujourd’hui »).

On le voit, cette proposition veut faire droit au lien entre le prêtre et la communauté à laquelle il est utile ; et elle maintient que le prêtre n’est pas ordonné pour une seule communauté, mais pour le monde et l’Église, à raison des besoins réels de l’un et de l’autre.

Bien évidemment, tout cela suppose un autre type de prêtre que le prêtre actuel, pris dans sa « version » la plus courante, c’est-à-dire conçu comme quelqu’un qui appartient à un personnel ecclésiastique, qui est incardiné dans un diocèse et qui est nommé à un poste à la fois pour servir un groupe et pour avoir lui-même une fonction sans laquelle il ne pourrait exister socialement.

  • Enfin, troisième signification : la formule « ministère à temps limité » pourrait vouloir dire qu’on envisage une ordination portant sur une durée limitée : le temps nécessaire, celui requis par les besoins de telle ou telle communauté concrète.

Dans les débats actuels, il ne semble pas qu’on prenne souvent cette expression en ce sens. Une telle façon de comprendre les choses serait, en effet, fort peu traditionnelle, puisque l’ordination au ministère a toujours été considérée comme durable, irréversible, non reitérable (la théologie du « caractère » exprime cette conception).

5. Il est probable que, dans un délai plus ou moins long, des hommes déjà mariés seront ordonnés prêtres.

On en parle et, malgré des résistances bien compréhensibles (car ce sera effectivement une modification culturelle importante du prêtre occidental), l’idée fait son chemin : « Peut-être que demain – et je le souhaite vivement pour ma part – des hommes déjà mariés seront ordonnés prêtres » (Mgr. Pézeril). « Si une communauté chrétienne me pressait instamment d’ordonner un de ses membres , je serais disposé à soumettre le cas au Saint-Père. Pour peu que cela corresponde à un besoin évident, à une attente. » (Mgr. Riobé).

Une remarque toutefois. Dans cette perspective, il faudrait, semble-t-il, éviter d’ordonner des hommes trop âgés, ou désireux uniquement de célébrer l’Eucharistie. Car cela reviendrait à prolonger l’existence du clergé tel qu’il est actuellement : la modification apportée ne serait pas très réelle, elle permettrait seulement de pallier la baisse numérique des prêtres actuels. Or le changement à opérer est beaucoup plus important : les prêtres de demain doivent être réellement « autres » et c’est dans la mesure où ils seront activement solidaires de groupes ou de communautés qu’ils trouveront le lieu et l’esprit de leur ministère, dans la foi.

6. Les prêtres de demain auront probablement le choix d’être célibataires ou mariés. Pourquoi ? Non pas parce que le célibat n’aurait plus de sens aujourd’hui. Non pas parce que la générosité serait moins grande aujourd’hui qu’hier. Mais parce que tous les chrétiens appelés apparemment au ministère de prêtre ou pouvant exercer réellement ce ministère ne sont pas tous appelés au célibat. Ensuite, parce que, si l’on change les conditions de vie du prêtre de demain, le célibat – facilité jadis par une vie « à part » et des structures stables – deviendra le lot de ceux qui en auront effectivement le charisme. Enfin, parce que, dans la mentalité actuelle soucieuse de liberté, l’option pour le célibat semble devoir relever de chaque personne et ne pouvoir être accrochée institutionnellement à un autre appel, celui du ministère, qui ne va pas forcément avec lui.

7. Le prêtre de demain découvrira sa vocation moins dans le contexte de l’enfance ou de la jeunesse et plus dans les besoins qu’il percevra, une fois adulte, là où il vivra.

Cela ne veut pas dire que l’enfance soit une période de désintéressement ou de passivité. Mais l’objectif de l’éducation n’est pas la préparation au ministère. Il est de permettre à un être de trouver l’orientation humaine qui lui plaît et d’apprendre à croire personnellement. Le reste, en l’occurrence la vocation au ministère, viendra par surcroît, à travers les urgences ou les demandes que la vie manifeste.

8. Y aura-t-il demain des femmes-prêtres ? C’est probable, encore que, sur ce point , les résistances soient encore plus fortes que pour le mariage des prêtres. On sait que Jésus et l’Église ancienne se sont conformés à la mentalité de leur temps en n’appelant à faire partie des Douze puis des prêtres, que des hommes, les femmes n’ayant pas alors d’existence sociale. Mais la culture a changé. Et beaucoup de femmes estiment que, si l’Église est féminine par certains aspects et si elle met en œuvre bien des ministères féminins (non reconnus officiellement par Rome), elle est trop masculine dans son autorité et notamment dans son ministère presbytéral. Si le statut des femmes est en train de changer, au moins en Occident, l’Église ne peut être la dernière à s’en rendre compte.

Nous nous trouvons donc devant une situation que la théologie ne saurait dirimer (il n’y a pas d’argument théologique contre la prêtrise des femmes) et qui fait appel à des considérations culturelles.

Il serait bien sot d’en appeler à je ne sais quel « éternel féminin » pour juger a priori les femmes inaptes au ministère de prêtre. Il serait non moins artificiel d’isoler cette question des autres que nous avons posées. Car sa solution pratique dépend du changement global que la figure du prêtre va connaître dans les années qui viennent.

9. Les prêtres de demain seront plus divers qu’ils ne sont maintenant, en fonction des besoins des groupes et à cause d’une plus grande souplesse institutionnelle.

Mais, paradoxalement, il se pourrait que de grands types de ministère presbytéral se stabilisent peu à peu assez clairement. Je verrais, quant à moi, trois formes indispensables.

  • Les ministres d’un réseau humain. Il s’agit de prêtres vivant professionnellement, géographiquement, culturellement, politiquement, dans un ensemble : village, usine, quartier, association, etc. Tels sont déjà les prêtres au travail, les prêtres membres de petites communautés, certains prêtres ruraux, certains curés de quartier relativement homogènes, certains prêtres insérés dans des secteurs « fonctionnels » de la vie actuelle. Dans l’avenir, l’importance des contacts personnels ira grandissante. A travers ces liens multiples, un ministère s’exercera, allant jusqu’à l’Eucharistie qui rassemble. Habituellement, le prêtre ne serait pas, dans ce cas, un permanent.
  • Les prêtres en ministère auprès des anonymes et des passants. Il s’agit, en gros, de ce que sont pour l’instant les prêtres de paroisses urbaines et les prêtres ayant un rôle d’accueil pour le « tout venant ». Cette fonction, mal vue aujourd’hui par certains, semble pourtant indispensable. Mieux, elle correspond aux charismes de certains prêtres. Le tout, c’est qu’elle soit redéfinie demain : avec moins d’ambition (une paroisse ne peut être une communauté), avec moins d’administration (ce doit être facilement possible), avec moins de contrainte (les demandes de sacrements, émanant de post-chrétiens, iront en diminuant). Elle ne demanderait alors pas forcément de permanents.
  • Les prêtres chargés d’assurer l’unité : pour assurer la communion entre les différents groupes. Il y a là une fonction de type épiscopal d’autant plus nécessaire que la structuration globale serait plus légère. Les prêtres chargés de cette fonction gagneraient sans doute à avoir connu l’une des situations précédentes. Il n’est pas sûr que ces prêtres doivent être tous des permanents.

Ces trois grands types de ministère sont, au fond, assez classiques. Faut-il s’en réjouir ou s’en plaindre ? A mon sens, la véritable nouveauté des prêtres de demain ne sera pas dans les fonctions qu’ils exerceront mais bien plutôt dans leur situation humaine et sociale. Ce n’est pas le contenu du ministère qui changera. Ce sont ceux qui rempliront les tâches ministérielles qui seront autres et qui, de ce fait, feront autrement et avec d’autres ce que nous faisons nous-mêmes.

Prêtres de demain ? Mais quel est, en attendant, notre avenir ?

Il me semble qu’il n’est pas si sombre. A condition que nous soyons réalistes. Nous n’aurons pas de successeurs, si ce mot veut désigner des gens prolongeant notre manière d’être, nos malaises, nos réactions habituelles. Mais des gens viendront après nous, dans le même service ecclésial. Notre rôle n’est-il pas alors de préparer cet avenir, en agissant sur les mentalités, en poursuivant la réflexion, en posant des gestes capables de modifier la situation où nous sommes ? Cela demande du temps. Raison de plus pour ne pas attendre. Car c’est notre avenir.

Henri Bourgeois,

Institut pastoral et théologique de Lyon, janvier 1973,

Publié dans la revue Prêtres diocésains, avril 1973, p. 151


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