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Pierre-André Liégé

L’être-ensemble des chrétiens

Père Pierre-André Liégé, dominicain

(1921-1979)

Dans son ouvrage posthume, Questions fondamentales de théologie pratique, éd. Lumen Vitae, juillet 2010, Henri Bourgeois situe sa réflexion sur la pratique dans la ligne de la théologie pastorale française des années 1950, notamment celle du Père Liégé, relevant que « cette théologie a un rapport étroit avec le travail »pastoral« ou comme on dit en catholicisme, la »pastorale« , celle de l’évangélisation et celle de l’entretien des communautés » (p. 13).

Il y a bien des affinités entre ces deux théologiens, dans leur pensée comme dans leur destin. Et pour cause : parce que leur passion à tous deux était, comme le dit Gérard Reynal, théologien de Toulouse, présentant l’itinéraire théologique du P. Liégé, de « frayer un chemin à travers les débats du moment, avec un objectif clairement avoué de renouveau, dans le but de rejoindre les hommes - et les femmes - de ce temps » (La Croix du 6-01-2011, p. 16).

C’est ce lien de pensée fondé sur un même amour de l’évangile et de l’Eglise, qui se manifeste dans leurs encouragements pressants et éclairés à tous deux, vis-à-vis des formes communautaires existantes ou à créer dans l’Eglise.

Henri Bourgeois reprend et approfondit ce qu’est la théologie pratique, mais il le fait, lui aussi, à partir de ses investissements et dévouements aux réalisations pastorales vivantes.


Voici d’abord un texte du P. Liégé, tiré de son livre : L’être-ensemble des chrétiens Le Centurion, 1975, p. 133-134.

Le « nous » des chrétiens ne se porte pas très bien aujourd’hui.

On ne saurait mettre trop d’espérance dans la rénovation du tissu communautaire de l’Église qui s’amorce timidement aujourd’hui. Le « nous » des chrétiens ne se porte pas très bien, et c’est sans doute la cause de l’impuissance de 1’Église devant un certain nombre de problèmes qui l’assaillent.

Tout ne se réglerait pas magiquement, c’est sûr, si le Corps ecclésial redevenait plus authentiquement communautaire, mais l’Église serait alors en situation concrète d’agir et de remédier.

On pourrait énumérer les points chauds qui peuplent l’Église de l’après-Concile et on discernerait sans beaucoup de peine quelles chances d’y faire face apporterait un renouveau communautaire un peu vaste et contagieux.

S’agissant de la crise de la foi, de la perte de Dieu par un certain nombre de chrétiens, de l’élaboration d’un langage croyant pour aujourd’hui.

S’agissant de la contestation institutionnelle, de la difficulté à accepter et à aimer l’Église.

S’agissant des perplexités à propos du ministère des prêtres et de la pénurie des candidats à l’ordination.

S’agissant du malaise autour du culte et des formes de la pratique sacramentelle.

S’agissant de certaines impasses dans l’adaptation de la vie monastique ou religieuse.

S’agissant de la présence des chrétiens dans la sphère politique et du témoignage social, comme lieux de vérification (vérifier = faire vrai !) de l’Évangile.

S’agissant du signe chrétien de l’amour fraternel et plus largement du signe d’évangélisation dans un monde culturellement neutre face à la question de Dieu.

S’agissant de la responsabilité commune des chrétiens pour faire exister l’Église, compte tenu de toutes ces urgences, le passage par la communauté ouvre des directions et multiplie les possibilités d’agir en profondeur.

C’est pourquoi, il paraît tellement important que la promotion des communautés d’Église passe au premier plan des projets pastoraux, que chaque baptisé soit amené à faire des expériences communautaires et à comprendre qu’il n’est pas facultatif d’être ensemble à cause de l’Évangile. Il y a encore trop de baptisés qui consomment dans l’Église sans s’y intégrer activement, estimant que l’expérience communautaire relève d’une vocation spéciale, de goûts particuliers, quand ce n’est pas du snobisme.

Henri Bourgeois 1934-2001

20 ans après le P. Liégé, en mai 1997, voici la contribution d’Henri Bourgeois dans une rencontre diocésaine des communautés de foi issues du courant catéchuménal. Elle est publiée par une brochure du catéchuménat d’alors et sous le titre qui suit. Nous en extrayons l’essentiel.

Les enjeux et perspectives des communautés de foi

A) La vie quotidienne

Les communautés de foi obligent à parler de foi dans la vie quotidienne.

"L’affirmation chrétienne, c’est que les petites choses sont les grandes choses. Elles se présentent dans les rapports avec les autres, tous les autres, les commerçants, les voisins, l’institutrice, le conjoint.

Les repères qu’il propose de garder devant les yeux sont les suivants :

  • 1. Il n’y a jamais de contact immédiat entre la foi et ce que l’on fait. Il y a toujours un troisième terme. H. Bourgeois en parle en terme de « dynamique » (« nous sommes appelés », dit Paul) ; que ce soit par la vie ou le Royaume de Dieu. Le chrétien est porteur d’un appel. Il y a une réserve d’énergie qui relance nos vies.
  • 2.L’important, ce n’est pas de réussir, c’est de continuer. Être « fidèle », cela veut dire « continuer ». Il doit y avoir des fragilités, dans la vie d’une communauté, comme dans la vie personnelle. Le drame, ce n’est pas de « s’être raté », mais de n’avoir plus de ressort. Il faut s’aimer soi-même, être un peu convaincu qu’il y a en nous, à cause de Dieu, une énergie qui peut toujours se relancer.
  • 3. Il y a des insistances chez les chrétiens, comme des priorités. Il en cite cinq :

° la justice. Tout ce que peuvent dire les chrétiens devrait aller dans ce sens de la justice, de la réduction des injustices ;

° le droit de chacun à être aimé. C’est dramatique d’entendre quelqu’un dire : « J’ai l’impression que personne ne m’aime », même parmi les chrétiens ;

° l’espérance : c’est-à-dire regarder vers un horizon, attendre ce qui peut venir, avec un cœur favorable ;

° l’aspect universel : être catholique, ce n’est pas seulement être membre d’une petite organisation, c’est avoir un coup d’œil sur le monde. Il faut se le redire : « Nous risquons, en France, une grande glissade du côté des petites particularités closes sur elles-mêmes » ;

° enfin la conviction que beaucoup de choses nous sont données, dont nous pensions qu’elles étaient impossibles. Et H.Bourgeois de citer un slogan, dont il dit que ce pourrait être une parole de Jésus : « Ils croyaient que c’était impossible, et c’est pour cela qu’ils l’ont fait ».

Tous ces enjeux sont au cœur de problèmes dont on parle souvent : le rapport homme/femme, la tolérance, le rapport avec les étrangers… Fondamentalement ce sont des enjeux de foi, et dans le quotidien d’abord.

B. La spiritualité

C’est le second enjeu de la vie chrétienne, souligné par H. Bourgeois. Non pas « une » spiritualité » particulière, mais le « spirituel chrétien » (lire ce texte sur le site

  • 1. Expérimenter le souffle qui est en nous. C’est le sens étymologique du terme « spiritualité » : esprit, respiration. Savoir inspirer et expirer. Ce souffle n’est pas uniquement religieux. Il y a des spiritualités non-religieuses. Il est important que des chrétiens se le disent….
  • 2. Expérimenter la résonance. Résonner = être touché, atteint, entrer dans une longueur d’onde, en écoutant telle musique, ne pas rester passif ou indifférent, se rendre attentif.
  • 3 . Expérimenter une certaine liberté à l’égard de l’image de nous-mêmes que nous avons spontanément. « Au fond, le contact avec Dieu devrait nous libérer de ces châteaux de cartes ou de sable que nous bâtissons parfois, et que nous croyons identiques à ce que nous sommes », dit-il. Et cela peut nous rendre plus capables de « traverser les images des autres pour aller jusqu’à eux-mêmes ».
  • 4. Vivre de la prière. Comment cultiver le goût de rencontrer Dieu, de l’accueillir en son intérieur, de lui parler ? Il est bon d’en parler humblement parfois entre chrétiens. Il n’y a pas ceux qui savent et ceux qui ne savent pas. Nous sommes un peu tous toujours des apprentis de la prière.
  • 5. Se réjouir de ce qui va bien dans la vie. Rendre grâces. Faire « eucharistie ». Même si les communautés de foi ne font pas la messe (qu’elles retrouvent avec tous), elles peuvent être des lieux de bonheur constatés, de tristesses reconnues humblement ou joyeusement avouées, et présentées à Dieu.
  • 6. Enfin, éprouver les transformations en nous. Faire de temps en temps « un audit » de spiritualité ! Cela doit intéresser nos proches et nos voisins, aussi, et ce sont peut-être eux qui nous le révèlent, d’abord. Mais aussi accepter qu’il y ait en nous de l’incommunicable, et que la famille, la communauté ne puissent répondre à tout.

C. Vivre en Église

  • 1. Vivre en peuple : Un peuple, pas une « masse ». Le peuple, ce sont des gens qui sont unis par un passé commun, une langue, une racine : Jésus. Et par là, ont un avenir, un horizon, une solidarité. Un peuple où on est « appelé ». Le sens du mot « Église » : un peuple d’appelés. Invitation venant de Dieu, mystérieuse et forte. Se sentir appelés…. Le sentons-nous ?
  • 2. Une expérience actuelle de l’Église. C’est une expérience qui commence par la confiance, quand deux ou trois se font confiance, se parlent, se respectent. « L’inverse du mot Église, dit H. Bourgeois, c’est la défiance ». Et il constatait que la confiance est « une denrée rare », entre les gens du peuple de l’Église…

° C’est une expérience de la « diversité ». C’est celle de la Pentecôte. La tolérance, le dialogue, c’est déjà beaucoup, mais la confiance ne naît pas, si l’on ne dit pas un peu des choses « du fond de soi ».

° Et puis c’est une expérience d’être utile, d’avoir un petit rôle, d’être acteur dans la communauté. Alors, on ne se demande pas seulement : « Qu’est-ce que cela m’apporte, d’aller à la communauté ? » ; on se dit qu’on a quelque chose à être pour d’autres.

° Enfin, et H. Bourgeois y insiste : « Dans cet apprentissage de l’Église, il faut s’entraîner à tenir deux choses en même temps : savoir voir et dire ce qui ne va pas, mais aimer les êtres concrets dont on est solidaire ; avoir de belles images de l’Église, comme le Nouveau Testament en fournit : et en même temps ne pas se laisser piéger par ces belles représentations, et accepter que parfois cela grince un peu.

° De même, il faut se redire des perspectives, un idéal, et en même temps prendre les moyens adaptés, voir comment les choses s’organisent ou pourraient s’organiser mieux.


Voilà une sagesse éprouvée, née de l’humilité et réalisme de la pensée, et dont nous serions bien présomptueux de ne pas tenir compte…

Voir sur ce sujet des Communautés de foi : Diversité des communautés foi

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