Pastorale des commençants
Après un article sur les fondements d’un « accompagnement » digne de ce nom en humanité, nous publions aujourd’hui un appel à l’attention d’un prêtre responsable à ses frères prêtres. Dix ans ont passé, et l’auteur, alors responsable du catéchuménat (le service de l’Eglise pour les adultes qui demandent d’être introduits à la foi), veut éveiller à ce souci. Plus que cela, il dessine en un condensé simple et substantiel, les axes de cette pratique pastorale, si proche des gens en leur attente profonde, et si fraternelle. Le ton est celui d’un pasteur, mais aussi d’un découvreur de terres nouvelles à évangéliser. Et cela ne va pas sans démasquer certaines facilités, répétitions commodes ou aveuglements. Où en sommes-nous aujourd’hui…. ? (AHB)
"Vous avez bien lu : commençants. Non pas commerçants ! Mais pastorale de ces femmes, de ces hommes, de ces jeunes aussi qui sont sur le seuil de la foi, juste au début d’un chemin de découverte de l’Evangile. Comment l’Eglise peut-elle les accueillir ? Surtout, qu’a-t-elle à leur proposer ?
Tout le monde en recherche ?
Vous connaissez sans doute cette sorte de slogan qui circule dans les communautés chrétiennes ou dans certaines rencontres de prêtres : « La foi, c’est une recherche ». Ou bien : « Aujourd’hui, tout le monde est en situation catéchuménale ».
Quand on a dit cela, qu’a-t-on dit exactement ? Pour moi, je ne pense pas du tout que tout le monde soit en recherche ! Il y a des gens indifférents, blasés, fatigués. Et je ne sais pas si le fait d’être en recherche est une sorte d’idéal auquel il faudrait forcément tendre aujourd’hui. Parler de recherche est, le plus souvent, user d’une formule vague. A plus forte raison, employer le mot « catéchuménat » pour désigner tout le monde, c’est accroître à plaisir la brume et ne plus voir exactement ce qui se passe.
Double regard pastoral
Avoir le sens pastoral, c’est sûrement essayer de discerner la réalité. Mais cela peut se faire de deux façons assez distinctes. Tout d’abord, en regardant chacune, chacun, comme un être qui a son propre mystère et qui est unique. Ensuite, en essayant de repérer des ensembles, des tendances, des lignes de perspective.
Ces deux manières de voir, de comprendre et, finalement d’aimer les gens, sont complémentaires. Nous ne réalisons ce qui existe que si nous pouvons simultanément évoquer des visages et inscrire leurs noms dans une vue globale.
Identifier des situations spirituelles
C’est donc à l’interception de rencontres personnelles et de perceptions d’ensemble que nous pouvons reconnaître ce que vivent nos contemporains. Cela, la pastorale française sait le faire, en distinguant des mentalités ou des sensibilités. L’Action catholique s’est constituée sur ce type de discernement. Mais, aujourd’hui, il me semble qu’il faut ajouter à cette manière de comprendre la vie et sa diversité une autre forme d’analyse : celle qui tient compte de ce que l’on peut appeler les situations spirituelles. Un rural peut se trouver dans une situation spirituelle analogue à celle d’un urbain. Et deux personnes du monde ouvrier peuvent être dans des situations spirituelles différentes.
De quoi s’agit-il ? J’entends par cette formule l’attitude dominante que l’on a par rapport à la vie, à son sens et à ses valeurs. On peut être, de ce point de vue, indifférent (à la religion, mais aussi à la politique), hésitant, décidé, militant. Ou bien encore, et le cas se produit de plus en plus, commençant.
Commencer ou recommencer à croire
Je m’en tiendrai ici à la situation spirituelle de personnes qui débutent dans la foi, dans la découverte du christianisme. Ou encore à la situation de gens qui « recommençent » à croire.
Il y a là une attitude spirituelle vraiment spécifique, c’est-à-dire irréductible à d’autres situations. Autrement dit, il n’est vraiment pas judicieux de « noyer » quelqu’un qui débute en l’intégrant immédiatement dans le groupe des habitués du christianisme. Quand on est à un début, on est fragile, on ignore les mots et les gestes des chrétiens de vieille date. Et surtout on a une expérience originale qu’il faut recueillir précieusement pour l’édification de l’Eglise.
Le catéchuménat : la foi à l’état naissant
Dans la tradition chrétienne occidentale, le catéchuménat est considéré comme un temps et une expérience « à part ». Et, quoi qu’en pensent nos désirs de communion immédiate, cette démarche à part, dans une forme d’Eglise spécialisée, est indispensable. Sinon, on mélange tout et l’on ne fait pas droit à la grâce propre des commencements.
Donc, par définition, il est impossible que « tout le monde » soit catéchumène. N’est en situation catéchuménale que la personne qui fait une demande de débutant, qui a la chance d’être accueillie à ce titre par des chrétiens et qui entre dans un chemin d’initiation adapté à son cas.
L’art d’initier
L’Eglise est appelée à initier celles et ceux qui lui demandent la découverte et l’expérience de la foi évangélique. Mais il n’est pas sûr que tout chrétien ou tout ministre ait le charisme d’initier.
Que faut-il pour cela ? Pas une licence en théologie ! Pas un tempérament admirable d’équilibre ! Mais la capacité d’écouter ce que quelqu’un dit et veut dire, l’aptitude à dire simplement l’expérience chrétienne, l’art d’accompagner une démarche en l’aidant à avancer sans se perdre dans les sables. Tout cela n’est pas si rare qu’on peut le croire. Beaucoup de chrétiens, bien des chrétiennes sont en mesure de remplir ce rôle et de rendre ce service. A condition de se former un peu à la mission dont il s’agit. Et aussi à condition de partager, en cours de route, les joies et les éventuelles difficultés de l’aventure.
Former des initiateurs après les avoir appelés
Le problème, très souvent aujourd’hui, c’est que telle ou telle demande d’un nouveau venu à la foi nous prend au dépourvu. Nous ne sommes pas équipés, pastoralement, pour répondre à ce genre d’attente.
Bien sûr, nous avons des raisons pour expliquer ce « sous-équipement ». Les demandes de jeunes ou d’adultes qui veulent découvrir ou redécouvrir la foi et qui souhaitent être accompagnés sont encore rares (mais pour combien de temps encore ?). Et puis nous avons déjà tant à faire dans la pastorale courante, celle des chrétiens rassemblés ou celle des célébrations qui nous sont demandées (mais est-il normal que les « moyens » de l’Eglise ne suivent pas l’évolution des demandes ?).
En réalité, si nous voulons ne pas manquer ce rendez-vous pastoral de la fin du 20e siècle, nous avons à appeler des chrétiennes et des chrétiens à la responsabilité d’accompagnateur catéchuménal. Ce sera une chance et une joie pour eux. Surtout s’ils ont un minimum de formation.
Investissements de l’Eglise
Avez-vous remarqué que le 20e siècle a vu en France se réaliser un certain nombre d’actions considérables suscitées par les circonstances et les besoins de l’époque ?
Il y a eu l’essor du catéchisme de l’enfance et de l’adolescence. Il y a eu l’Action catholique. Il y a eu les mouvements ou les groupes de foyers. Il y a eu l’effort liturgique. Il y a eu l’entrée des laïcs dans des responsabilités pastorales. Ces diverses réalisations, d’autres encore, ne se remplacent pas l’une l’autre. Les plus anciennes demeurent d’actualité, tandis que d’autres apparaissent. On peut donc faire l’hypothèse que voici : dans les 15 ans qui nous séparent de l’an 2000 ne va-t-on pas découvrir l’urgence d’accueillir de façon moins improvisée et plus responsable les personnes, de plus en plus nombreuses dès aujourd’hui, qui commencent ou recommencent à croire et qui désirent être initiées à l’évangile ? Ce que les générations ont su faire pour les problèmes de leur époque, saurons-nous le faire pour les questions de notre temps ?
Créer une opinion publique
L’opinion publique a ses aspects pénibles mais elle a aussi une valeur de stimulation et d’entraînement. Pour avancer dans une pastorale réellement catéchuménale, il faut donc que l’opinion soit sensibilisée à l’enjeu en question. On s’aperçoit, en effet, qu’il y a des catéchumènes ou des gens qui veulent « se remettre » à croire dès lors que les communautés chrétiennes deviennent attentives à une demande, puis à une autre et peu à peu aux attentes non formulées qui attendent un signe pour oser se manifester. Combien de nos compatriotes ne savent pas que l’on peut être baptisé à l’âge adulte ? que ce n’est pas « trop tard » quand on a 25 ans ? Combien de gens, baptisés tout petits puis ayant « tout lâché », ignorent qu’il est possible de recommencer et que l’Eglise commence à avoir ce souci ?
Il apparaît alors que des chrétiens se proposent pour avoir un rôle d’accompagnement en même temps que des gens venant à la foi font une demande à l’Eglise. Les deux vont de pair, et c’est bien normal, si les deux sont dons de Dieu !
Les dimensions d’une pastorale
Bien entendu, je ne prétends pas que le besoin dont je parle ici soit le seul actuellement perçu dans l’Eglise de France ni même qu’il soit le plus important. Je dis simplement qu’il existe, qu’il est un signe, qu’il nous met en cause. Notre pastorale a bien des aspects. Ne pourrait-elle pas, en fait et non en mots, avoir en plus une inspiration catéchuménale ?"


