PAROLES DE TÉMOINS
Une série de témoignages recueillis en 2003, deux ans après la disparition d’Henri Bourgeois.
1. Un pédagogue.
Je ne sais par quelle méprise je fus adressé très jeune au Séminaire Universitaire et à la Faculté de Théologie de la Catho de Lyon, où je me retrouvais, tel un ruminant à sa naissance, aussi maladroit sur ses pattes que fougueux sur icelles, même lorsqu’un déséquilibre me projetait vers l’avant.
Je mis un certain temps à distinguer, parmi les sujets les plus remarquables de cet établissement, un condisciple à peine plus âgé que moi mais dont ce n’était pas la caractéristique principale. Aussi à l’aise avec les braves gens aux conversations banales qu’avec ceux d’entre nous dont la maturité et les qualités intellectuelles laissaient plus que pressentir les théologiens ou les pasteurs qu’ils allaient devenir, il était toujours extrêmement présent et chaleureux avec ses interlocuteurs, suscitant, provoquant la compagnie aussi bien des uns que des autres sans que sa très grande discrétion en fût altérée. On eût même pu se découvrir compétent tant sa curiosité de l’autre était généreuse, et ceux qui étaient dotés de cette qualité semblaient toujours gagner, dans leur perspicacité et l’acuité de leur réflexion, aux échanges qu’ils avaient avec lui.
Il ne faisait pas de doute qu’une quantité et une qualité énorme de travail sous-tendait le service qui caractérisait la relation avec lui. Il joignait analyse et synthèse d’une manière particulièrement fructueuse pour qu’à la fois le bien-fondé de ses points de vue et la prospective qu’il esquissait prissent tout leur intérêt. Même les restrictions ou les désaccords auxquels il pouvait être conduit apparaissaient plus comme des invitations à cheminer que des occasions de conflit, malgré la très grande clarté et précision de son propos.
Sa discrétion pourtant était très grande, autant que sa disponibilité. Le large sourire qui éclairait en permanence son visage amorçait quasiment sans cesse un rire généreux. Même lorsque la gravité ou la compassion étaient de mise et qu’il lui arrivait de prendre son front entre les mains, c’était la communication qui s’exprimait, sans risque de s’éterniser, sous cette forme.
On a envie de mettre au défi qui que ce soit, même qui l’eût profondément irrité, et dans quelque situation que ce soit, si pénible fût-elle, de n’avoir pas bénéficié de la clarté de son regard, jamais de son indulgence ou, si elle avait été imaginable de sa part, de sa condescendance. Il ne paraît pas pensable qu’il eût fait courir le risque à quelqu’un de gravement carencé sur ce point, de se croire intelligent, alors qu’en même temps, lorsqu’il eut à exprimer des appréciations de compétences, il était tellement clair que le bien-fondé de son jugement risquait d’échapper à celui qui relevait de sa fonction.
Sa volonté d’engagement dans le service de la mission ecclésiale et son sens de la responsabilité du théologien à cet égard étaient servis par un courage et une simplicité caractéristiques de l’énergie qu’il déployait. Contenue dans ses ouvrages, enjouée dans les « papiers » que lui demandait telle ou telle revue, non spécialisée, sur les questions les plus diverses, cette énergie lui permettait à la fois de prendre en compte des aspects qui eussent pu paraître à d’autres secondaires sinon franchement erronés, quant à la question posée ou au sujet abordé, mais aussi d’en élargir et en approfondir le champ au point que la polémique évacuée, la réflexion nourrie, le sens indiqué, chacun pouvait avancer fructueusement à son pas et était mis en mesure d’en faire autant avec d’autres.
On pourrait laisser la convergence de ces traits orienter la dominante de sa personnalité vers le qualificatif de pédagogue sans oublier le savoir que cela nécessite et la meilleure connaissance possible de la langue de John, non plus que sans oublier que c’est d’abord un qualificatif divin car, à l’école de ses maîtres, sa pratique aussi bien personnelle que liturgique du contemplata tradere, était bien le creuset réel de son alchimie.
Lorsque, dans le Sud, on avait réussi à détourner un évêque du re-baptême d’un protestant, son accueil dans l’Eglise romaine se faisait par la remise d’un missel complet avec ce bref commentaire : « La parole de Dieu telle que partagée en Eglise ».
Henri B. était et restera pour nous le très grand soin qu’il a constamment pris d’être cet évangile ouvert dans l’Eglise pour ses ré-accordailles (puisqu’à Dieu rien n’est impossible de ce qu’on ne lui interdit pas) avec sa seule raison d’être : les multiples formes de la mission…
2. Le bonheur de l’avoir eu comme professeur.
J’ai eu le bonheur d’avoir Henri Bourgeois comme professeur, au séminaire Saint Irénée, dans les années 70-73. Je dis : bonheur, parce que je crois que, pour les séminaristes de notre époque, il nous a aidés à aimer la théologie et à entrer dans ce qu’on appelle la théologie pastorale et pratique. Et j’avoue que cela a été quelque chose qui nous a mis sur la voie du ministère d’une manière, je crois, intelligente et respectueuse de ce que nous faisions.
Je crois qu’il avait un art de faire comprendre la théologie en essayant de montrer qu’elle n’était pas réservée seulement à des spécialistes qui eux savaient et qui devaient ensuite déverser sur le peuple leurs connaissances avec, d’une certaine manière, ces deux mondes : ceux qui savent et ceux qui reçoivent sans mot dire (sans dire mot !). Et donc, cela a été passionnant.
C’est vrai que travailler dans les perspectives que Henri Bourgeois développait, en cherchant un langage renouvelé, assez proche de la parole de Dieu, n’est pas très bien reçu aujourd’hui. Et je trouve qu’il a toujours été un homme courageux, qui n’a jamais cessé d’ouvrir ces portes de la théologie, avec, je crois, un vocabulaire que peuvent entendre les contemporains. Et cette recherche est indispensable.
3. Apprentissages.
J’ai connu Henri Bourgeois au Séminaire Universitaire de Lyon, pendant l’année scolaire 1960/61. J’y habitais, et suivais les cours à la Faculté Catholique. Pour moi, c’était, après les semestres philosophiques, le début des études théologiques, sur le chemin vers le presbytérat.
…Je peux contribuer à la mémoire de Henri… en deux occasions : …une excursion que nous avons faite lors des jours de congé autour du mardi gras 1961, dans le Forez ; un séjour à Cinquétral (Jura), au mois de juillet 1961, pour une colonie de vacances de la paroisse de Gerland. L’année universitaire était terminée pour moi mais j’avais envie de rester encore en France et j’étais content que Henri m’offre de participer comme moniteur à cette « colo » qu’il menait.
… Nous étions une bonne équipe de monitrices et moniteurs, bien soutenus par des responsables bénévoles de la paroisse. Le travail n’était pas toujours facile. Nous étions récompensés par une communauté cordiale des moniteurs et monitrices entre eux, et avec Henri qui nous donnait de la sécurité.
J’ai admiré son calme et sa clarté au service de tous.
Ainsi je n’ai pas seulement perfectionné mon argot au contact des jeunes de Gerland, je me suis senti plus lié avec Henri depuis lors, même si nous nous sommes rencontrés trop peu par la suite.
4. L’aîné.
Je suis prêtre diocésain. J’ai été séminariste, étudiant à la Faculté de théologie de Lyon. Henri était pour moi, à l’époque, un aîné. Je le connaissais peu, mais il avait une certaine réputation. Dans ce petit cercle de séminaristes, il avait la réputation de nouer de manière forte la réflexion pastorale et la pensée théologique.
Ordonné prêtre, il m’avait demandé de faire quelques exposés de sociologie religieuse dans son cours au séminaire Saint Irénée. J’étais avec lui une sorte de mini-assistant pour quelques heures. Ensuite nos chemins se sont séparés.
Nous nous sommes retrouvés en 1981, et nous avons collaboré de cette date à sa mort, dans des opérations de recherche théologique, de questions d’animations, de contacts internationaux, dans le champ de la communication et des médias, qu’il avait décidé de mener à cette époque, et qui fut une dimension importante de ses travaux.
J’ai été très proche de lui, il était le penseur et moi, un peu, l’organisateur, mais je partageais beaucoup de choses avec lui et l’ai vu d’assez près dans sa manière de prendre les problèmes et de parler.
5. Le grand frère.
Je suis un des plus anciens compagnons d’Henri.
Ma relation avec lui, très ancienne, est de frère, de grand frère, avec, en même temps, le sentiment, dès le début, de côtoyer un génie, et aussi un frère avec qui la contestation était possible, l’imagination toujours à l’œuvre. Il relançait, incitait, bousculait. Et on a vécu 68 ensemble. Ensuite il m’a fait découvrir une pensée catéchuménale que je vivais déjà beaucoup en Afrique, sans avoir élaboré une méthode ni une réflexion. Il m’a fait passer du niveau pratique au niveau réflexif…
6. Un homme fidèle…
Nous avons rencontré Henri Bourgeois à de nombreuses reprises. C’est sans doute la personne qui nous a tracé le chemin de notre engagement dans l’Église, qui nous l’a révélé, dans notre famille et notre vie de couple. Nous gardons l’image de quelqu’un de très disponible aux autres, aux enfants… On est à l’aube de la découverte de son immense talent.
Il avait eu de nombreuses responsabilités qu’on lui avait confiées ou qu’il s’était données, bien au-delà de notre diocèse. Il fut un homme de recherche et de prière discrète. Il se fit connaître internationalement comme théologien, chercheur et auteur fécond. Parmi tous ses ministères, il eut celui de responsable du catéchuménat diocésain et au-delà, de 1972 à 1990. C’est là que nous l’avons rencontré. C’est par lui et grâce à lui que, petit à petit, nous avons découvert cette belle mission qu’est l’annonce de Jésus-Christ par l’écoute, le témoignage et l’accompagnement de nos frères et sœurs attendant à la porte de nos Eglises.
Était-il devenu notre ami ? Difficile à dire. Il était sans doute et davantage un « père » pour nous, nous accueillant, nous écoutant, exigeant, souriant, riant jusqu’aux larmes devant les pitreries de nos enfants, sachant remettre en route, disant l’essentiel, stimulant, motivant, nous encourageant à persévérer dans notre vie et notre engagement.
Il était, en tout cas, fidèle comme un ami. Pourtant, il nous était bien supérieur au point de vue théologique, intellectuel, relationnel… Néanmoins – et pourquoi ? – il aimait prendre notre avis sur les moindres détails qui préoccupaient et enrichissaient notre vie de tous les jours et avaient tant d’importance à ses yeux. Quelle leçon !
Il nous semble qu’il restera en marge de son temps : prophète, dans une Eglise qui se cherche et demeure en proie aux « recroquevillements », prophète parce qu’il a su, plus que tout autre, rendre possibles des chemins nouveaux vers le Christ à des recommençants, à des marginalisés, à des demandeurs de toute origine et de toute capacité.
Nous garderons de cet homme bien des images, notamment sa facilité à animer et à conclure de grands débats ou assemblées : son discours devenait simple à chacun et l’on pouvait partir avec la nourriture spirituelle qu’à ce moment-là on attendait.
Merci, Père Henri, d’avoir su nous parler juste.
7. Un peu Ananie pour moi…
En paraphrasant Saint-Exupéry, je pourrais dire que j’ai longtemps vécu sans aucun repère chrétien, et sans personne à qui en parler véritablement, jusqu’à ma conversion lumineuse, mais toute en douceur, il y a de cela dix-huit ans.
Je ne suis pas tombée de mon cheval ! Ce n’est pas une lumière aveuglante qui m’a touchée. C’est un clair-obscur, ou une lueur qui est devenue de plus en plus éclatante jusqu’à mon baptême, à l’âge de trente quatre ans.
Mon mari m’a conduite sur cette route, mais il me fallait comme guide « un spécialiste » et je réalise maintenant que quelqu’un a été un peu Ananie pour moi…
C’est en effet Henri Bourgeois qui a fait l’intermédiaire entre Dieu et moi et qui m’a permis d’avancer lentement – ô combien ! – jusqu’à cette veille de Pâques où, avec d’autres catéchumènes, il m’a dit : « Allons ! reçois le baptême »… Comme Ananie l’a dit à Paul. Je lui en suis reconnaissante.
Et pourtant, lors des premières rencontres dans le cadre du catéchuménat diocésain, j’ai été fort impressionnée, voire intimidée, par Henri Bourgeois ; en particulier par la façon dont il nous scrutait derrière ses grosses lunettes lorsque de longs silences s’établissaient et qu’aucun des catéchumènes présents n’osait prendre la parole. Stratégie efficace, car l’un ou l’autre finissait toujours par se décider à parler ! Il avait alors l’art de mettre en confiance et de rendre simples et compréhensibles les mots compliqués de la foi.
Sans relâche, avec patience et habileté, il a éclairé les énigmes, les problèmes et les embrouillaminis de ma foi naissante. Il a su se mettre à mon niveau et à ceux des autres catéchumènes, dans le choix des mots et des expressions, en disant les choses les plus profondes avec les mots les plus simples, et en même temps, annoncer la Bonne Nouvelle avec suffisamment de force et de joie pour que j’aie envie, moi aussi, de mettre l’Evangile dans ma vie.
C’est parce que j’ai beaucoup reçu de Henri Bourgeois – et de quelques autres – que tout naturellement m’est venue l’idée de transmettre à mon tour. J’ai fait un petit détour par le catéchuménat en suivant la formation donnée par Henri Bourgeois. Je suis devenue accompagnatrice pendant trois à quatre ans.
Aujourd’hui, je suis animatrice laïque en catéchèse dans une paroisse, après être passée par le service diocésain de formation. Avec les enfants ou les parents, il m’arrive parfois d’emprunter un mot ou une formule entendus lorsque j’étais catéchumène : « Être chrétien, cela ne »sert« à rien !… » « Aller à la messe non plus, ce n’est pas rentable ! »… « C’est sans mérite de leur part, que les chrétiens entreront dans le Royaume de Dieu »… « Ne trouvez-vous pas que la foi nous met un ton au-dessus… ? »
Autant d’expressions chères à Henri Bourgeois qui me semblaient parfois bien mystérieuses et que je reprends à mon compte aujourd’hui. Je n’avais pas trop réalisé à l’époque quel grand théologien était Henri Bourgeois. Le catéchuménat de Lyon lui doit beaucoup.
8. Jamais aucune sorte de peur.
J’ai connu Henri Bourgeois en 1969, à une conférence à l’Espace Sainte Marie qui présentait différents groupes de recherche. Ce qui m’avait frappée, c’est la clarté de son intelligence. Je travaillais à l’université comme enseignant, chercheur. J’ai suivi ensuite l’enseignement de l’IPER sur un certain nombre d’années… Je l’ai eu comme enseignant dans le cours qu’il faisait sur Cultures et Christianisme.
Le responsable, Georges Duperray, m’a ensuite demandé d’être assistante d’Henri pour les Travaux Dirigés qui seraient faits dans le cadre de ce nouveau certificat. Probablement parce que j’étais en contact avec des incroyants, agnostiques, dans un milieu scientifique, alors que la majorité des étudiants de l’IPER étaient dans un milieu très ecclésial, et que je vivais dans un autre milieu. Cela a duré quelques années.
Par la suite, j’ai toujours continué à rencontrer Henri, et aussi dans des colloques, conférences. Et j’ai été toujours intéressée par le dialogue œcuménique et inter-religieux.
Henri a toujours été intéressé par l’échange culturel auquel j’ai participé, en 1973, avec une plongée en Inde, dans une famille et dans le dialogue inter-religieux, dimension qui m’habite toujours.
Ce qui m’apparaît, dans tout ce qu’on peut dire de Henri Bourgeois, c’est son aptitude à entrer en relation avec tous les aspects de la vie des gens, avec différents groupes, sans les cataloguer, mais en se demandant : qu’est-ce qu’ils peuvent nous apporter et qu’est-ce qu’on peut leur apporter ? Il n’y avait jamais chez lui aucune sorte de peur ou de recul face à l’inconnu.
9. Une manière d’animer les débats.
J’ai connu Henri surtout par le catéchuménat et l’Espace Sainte Marie, avec la participation à un atelier théologique sur « Christianisme et communautés ». J’étais alors responsable d’une communauté de jeunes en aumônerie.
Je me retrouve dans ce qui a été dit par rapport à sa clarté, sa façon d’accueillir chacun, spécialement dans les débats de l’Espace Ste Marie où le public était souvent très divers. Il savait non seulement animer le débat, bien sûr, mais poser la question à chacun pour que personne ne se sente mal à l’aise, parmi les personnes présentes, certaines étant au début d’un recommencement, d’autres plus averties. Et on sentait chez lui l’aisance et en même temps la perception des gens.
C. L., Lyon, 2003
10. Une soirée épique.
J’ai rencontré Henri Bourgeois par le catéchuménat où j’ai été animatrice, à Lyon, sur la zone de Vénissieux–Saint-Fons pendant cinq ans. Ensuite j’ai continué à Marseille où j’ai été responsable diocésaine.
Je voudrais évoquer un moment révélateur de ce qu’était Henri. Pendant que j’étais responsable à Marseille, il s’est déplacé deux fois pour animer des soirées-débat que nous avions organisées ensemble. J’ai souvenir, parce que ce fut une soirée épique, d’une rencontre qu’on avait organisée avec une voyante… Je pense qu’il n’y avait que lui qui pouvait avoir l’audace de faire cela. Il y avait un monde fou, et ce fut une soirée épique parce qu’il y avait un groupe de charismatiques qui était venu là pour protester : ils avaient l’impression que c’était introduire le diable dans une Maison diocésaine.
Ce fut une soirée passionnante, parce qu’Henri avait cette capacité d’ouvrir un espace pour que l’autre, différent, soit écouté. Non pas comme étant le « diable ». Pour aider un public tout-venant à entendre une parole qui lui était étrangère, et autant que possible avec respect, ce qui n’était pas donné à l’avance, et pouvoir en même temps se situer lui-même comme chrétien et théologien, et arriver à produire un dialogue.
Et cela s’est produit, malgré l’hostilité d’une partie de l’assemblée, et je pense que l’intérêt de l’autre, de l’autre différent, de la culture de beaucoup, et même de beaucoup de chrétiens a pu se manifester. Parce que beaucoup étaient venus en pensant que dans l’Église, c’est rare qu’il y ait des lieux comme cela, des lieux où on puisse entendre une parole qui aide à se situer devant des courants qui traversent les personnes.
Je suis profondément reconnaissante à Henri de cet accompagnement théologique et pastoral, humain et aussi spirituel.
F. D., Marseille, 2003
11. En perpétuelle recherche.
J’ai connu Henri dans des plusieurs lieux. Le premier, en tant que professeur de théologie (cours sur les sacrements). Ce que je voudrais dire au sujet de cet enseignement, c’est que je n’ai jamais rencontré quelqu’un de semblable, quant au choix des mots, à la légèreté, à la couleur des mots. De formation artistique, j’étais sensible à cela. C’était pour moi un vrai bonheur, de faire passer dans le vocabulaire et la langue des choses aussi importantes, essentielles.
Le deuxième lieu fut le Service diocésain de Pastorale sacramentelle et liturgique où j’assumais une formation pour laïcs. Nous partagions les locaux avec le Catéchuménat (dont il était alors responsable). Nos préoccupations se croisaient et les gens que nous rencontrions aussi.
Il était un homme en perpétuelle recherche. Il avait l’art de pousser la personne en ce qu’elle avait de meilleur, là où elle pouvait aller. C’était plus qu’un théologien : un pasteur. Enfin, il était très attentif à tout ce qui a trait à l’évolution concernant les femmes. Avec respect. Jamais de récupération …Il avait toujours énormément de délicatesse : Tu peux faire ça ? Qu’est-ce que tu en penses ? Est-ce que tu ressens les choses de cette façon ?"
12. Une ouverture.
Personnellement j’ai rencontré H. Bourgeois en 1991, à Toulouse, à un colloque. Il m’a ouvert des horizons théologiques, avec un désir de comprendre une certaine théologie.
J’ai été responsable du groupe des recommençants et j’enseigne maintenant à l’IERP. Je pense que la pensée de Henri Bourgeois a de plus en plus d’actualité et je désirerais maintenir ouverte cette pensée à Toulouse et en France.
13. Trouvez votre souffle
J’ai eu trois moments de rencontre avec Henri Bourgeois :
Le premier, dans le cadre de la Faculté de Théologie de Lyon, où je m’étais inscrite alors qu’il était doyen. Lorsque j’ai dû quitter Lyon, il m’avait dit : « C’est important que vous poursuiviez. Trouvez votre souffle de travail théologique ».
Ensuite, j’ai continué la théologie par correspondance, avec la Faculté de Strasbourg. Et j’ai été très intéressée par la théologie pastorale. J’avais fait un mémoire sur la formation dans l’Eglise. J’ai gardé des liens avec Henri Bourgeois pendant quelques années, avec le groupe Pascal Thomas.
Le troisième moment a été, pendant que j’étais en responsabilité dans un centre de formation du diocèse de Toulon. On avait travaillé un de ses livres : Dynamiques de la pastorale, avec des gens engagés en pastorale.
14. Des conversations théologiques.
Je n’arrive pas à me souvenir quand et comment et pourquoi j’ai rencontré Henri. En tout cas, quand j’ai fait ma théologie, il n’était pas encore professeur (pas à la Catho).
L’expérience que j’ai de lui, je dirai que ce sont des conversations théologiques. J’étais dans un milieu ecclésial complètement différent du sien et nous avons eu tout ce temps des conversations, personnelles, sur ce que nous vivions l’un et l’autre dans des milieux ecclésiaux très différents. Ce n’est pas une expérience d’enseignement. C’est une expérience de compagnon qui a donné lieu aussi à quelque collaboration (lecture de manuscrits, par ex.), avec des rencontres plus épisodiques un peu plus fréquentes, quand j’ai été embauchée par le diocèse et me suis trouvée en formation des futurs laïcs en pastorale, où j’avais le champ libre et un public très réceptif pour une théologie ouverte.
J’ai beaucoup reçu de lui au niveau de l’ouverture, et beaucoup d’encouragements. Quand on avait besoin de lui, il avait toujours le temps.
15. Diverses facettes du professeur et pédagogue.
Henri Bourgeois a été non seulement un immense théologien… mais aussi un grand professeur de théologie, un remarquable pédagogue de la foi et de la réflexion chrétienne.
C’est d’abord en tant qu’étudiant en théologie que j’ai eu le bonheur de le rencontrer. Mon témoignage à ce sujet est pour le moins paradoxal, d’abord parce que l’étudiant n’avait guère que six ans de moins que son professeur ; ensuite parce que professionnellement il enseignait la pédagogie en université. Le jugement très positif que je porte sur le style pédagogique de Henri Bourgeois n’est donc pas seulement de l’ordre du « ressenti » personnel, mais pourrait s’argumenter en citant des noms d’auteurs ou des théories illustres…
À l’époque (début des années 90), il enseignait la théologie sacramentaire. J’avoue avoir été plus sensible à la « forme » de son cours qu’à son contenu. Henri était chargé de ce cours depuis plusieurs années, mais on sentait qu’il n’y avait rien de répétitif dans son enseignement. Et il me semble qu’il y a là quelque chose d’assez caractéristique de sa personnalité intellectuelle : son plan d’enseignement était très structuré, très construit, mais permettait des variantes, d’une année à l’autre, laissait place à la recherche permanente.
Autre caractéristique formelle de cet enseignement : chaque séance avait un « avant-propos », au sens propre du mot : dix minutes ou un quart d’heure avant le début de son cours, Henri était déjà présent dans la salle, devisant avec les uns ou les autres, comme s’il était indispensable pour lui de parler à des personnes nommément reconnues comme telles, et non à un auditoire indifférencié, réceptacle passif de sa « bonne parole » ! J’y vois une marque de sa grande humanité, de son sens du dialogue, mais aussi un symbole de cette « théologie pratique » dont il a été l’un des initiateurs en France…
Autre moment caractéristique du cours : le temps de « questions-réponses » qui suivait l’enseignement proprement dit. J’y ai admiré la capacité d’écoute et de reformulation de Henri, la façon qu’il avait d’aider chacun à être au clair avec lui-même, notamment lorsque, de toute évidence, il ne partageait pas du tout le point de vue énoncé ! Attentif à chacun mais aussi à la dynamique d’ensemble du groupe, Henri était un professeur généreux qui voulait aider chaque étudiant à développer toutes les virtualités qu’il portait en lui, quelles qu’elles soient. Je me souviens avec quelle gravité joyeuse il nous avait déclaré, l’année suivante, à l’occasion d’un « séminaire » de maîtrise : « Je commence à voir le type de théologien que chacune et chacun d’entre vous est en train de devenir ». La prophétie était d’autant plus forte que la plus grande variété était au rendez-vous dans le groupe, du fait de l’âge des participants, de leur origine géographique (Europe, Afrique, Amérique latine, Québec), de leur personnalité et de leurs orientations (de la docilité la plus plate à l’égard de la « vaticanité », jusqu’à la révolte la plus clairement affirmée) !
Une autre caractéristique de la pédagogie de Henri Bourgeois, c’est la manière dont elle conjuguait tous les registres de la convivialité. Il avait bien compris notamment que l’humour, comme dit un auteur chinois, est « le condiment de la douceur » : il lui évite de tomber dans la mièvrerie ou le « gnan-gnan ». Je me souviens par exemple de la façon dont Henri s’était amusé à écompter mes points" - si l’on peut dire - en marge d’un de mes travaux écrits pour le moins critique à l’égard de l’Exhortation apostolique de Jean-Paul II sur le sacrement de ’pénitence et de réconciliation dans l’Eglise d’aujourd’hui’, par un point d’exclamation…
Cette nécessaire distance à l’égard des productions de ses étudiants n’empêchait pas notre ami de faire montre de capacités d’enthousiasme à peu près inépuisables. Au terme de son cours sur la théologie des sacrements, il nous avait proposé, pour l’examen oral de fin de semestre, de faire l’analyse d’un sacrement de notre choix. Naturellement, en éternel amoureux, ’jeune marié’ à perpétuité depuis plus de trente ans, j’avais choisi de traiter du sacrement de mariage. À l’issue de l’interrogation (il vaudrait mieux dire : de l’entretien), Henri m’avait déclaré : « Il faut absolument que vous écriviez un livre sur ce sujet avec votre épouse ! ». Le final est bien caractéristique de son réalisme : c’était aussi en tant que « mari de mon épouse » que je m’étais exprimé ! Je ne sais pas si je lui ai répondu « Chiche ! » ou si je l’ai pensé ; toujours est-il qu’avec ma chère Christiane, nous avons co-écrit, quelques mois plus tard, un ouvrage de la collection Pascal Thomas intitulé : Le couple chemin vers Dieu. La préparation de l’ouvrage m’a donné l’occasion de découvrir une autre facette de la personnalité de Henri : l’éditeur, le directeur de collection. Là encore, il se montrait bon pédagogue, respectant profondément la personnalité (toujours susceptible !) des auteurs, tout en leur suggérant amicalement des améliorations pertinentes…
Tout à l’heure, quelqu’un parlait de la façon dont Henri se montrait très encourageant à l’égard des débutants (dans la foi, comme en théologie). Pour ma part, j’aimerais mieux dire qu’il savait doser ses exigences au niveau de ses interlocuteurs. S’il savait, en effet, être indulgent pour les premiers pas, il se montrait de plus en plus exigeant, au fur et à mesure qu’on allait plus avant dans l’intelligence de la foi. Un peu comme Bergson qui, paraît-il, rendait les copies à ses étudiants en commençant par les moins bien notés : ce n’était pas encore parfait, mais il y avait des signes prometteurs, etc. ; et plus les notes « montaient », plus le censeur se faisait sévère…
Pour en revenir à Henri, je me souviens de la verdeur avec laquelle il avait houspillé ses étudiants de maîtrise devant leur ignorance du B.A-BA de la théologie… luthérienne ! Personnellement, je n’ai pas été le dernier à faire les frais de sa sévérité. J’avoue que, sur le moment, elle m’a quelque peu « défrisé » plus d’une fois ; mais avec le recul du temps, je pense que, s’il m’a si souvent titillé, étrillé, démontré que mes affirmations étaient non fondées, c’est pour m’obliger à continuer la réflexion et l’argumentation.
Il faudrait parler aussi des talents d’animateur de Henri – aussi bien dans le cadre de son enseignement que, par exemple, à l’Espace Sainte-Marie. Sans le savoir, ou plus vraisemblablement en le sachant, il mettait en œuvre à merveille la méthode « non-directive » (ou plus exactement « centrée sur la personne ») de Carl Rogers : une façon de se rendre attentif à chacun et à l’ensemble du groupe pour l’aider à accoucher de sa pensée sans lui imposer la sienne. Chacun se sentait écouté, accepté, relié avec les autres personnes présentes – et le miracle des miracles, c’est que sans rien brusquer, Henri parvenait à achever la réunion à l’heure dite, avec une parfaite ponctualité !
C’est tout naturellement que j’ai choisi Henri comme directeur de mon mémoire de recherche pour la maîtrise en théologie. Le sujet était à sa mesure, pour ne pas dire à son image et à sa ressemblance : Esquisse d’une théologie de la tolérance. De fait, Henri se montra d’une grande tolérance à l’égard de ma recherche. Il n’a pas été un directeur de recherche tyrannique, un « patron » paternaliste. Avec une grande modestie – « Vous connaissez votre sujet mieux que moi ! » - il m’a laissé une grande liberté, tout en m’ouvrant intelligemment de nouvelles pistes de réflexion. Il me paraît tout à fait caractéristique que le chapitre que j’ai ajouté à mon texte à sa demande n’aborde pas une dimension théologique du thème, mais constitue une analyse psychosociologique préalable. Encore un indice de sa théologie pratique…
Que dire en conclusion ? Sans nul doute, Henri Bourgeois a été pour moi, au vrai sens de ces mots, un maître qui fait autorité (étymologiquement les deux mots veulent dire : celui qui fait exister davantage (magis), celui qui augmente (augere-auctor) les virtualités de ses interlocuteurs). H. Bourgeois est un modèle, à mes yeux, d’abord par l’exemple qu’il donnait d’une riche personnalité, d’un comportement évangélique, d’une intelligence déliée : à la fois agile et libre de tout préjugé. Mais il me semble plus encore que sa vraie grandeur, c’est d’avoir été un homme unifié qui met en accord sa pensée et sa vie, sa théologie et son activité pastorale ; un homme qui ressemble à ce qu’il écrit …. Pour moi c’est le cœur de son message.
16. Dialogue Bouddhistes et Chrétiens.
Je suis du CTM (Centre Théologique de Meylan). J’y ai été enseignante avant d’en prendre la direction, il y a 6 ans. Et je viens de la quitter. Henri a été mon maître en théologie et c’est lui qui m’a encouragée à poursuivre. J’ai été aMenée à travailler avec lui dans deux lieux différents.
J’ai d’abord monté avec lui un Colloque au CTM (il y a 4 ans, en juillet 2000) sur Dialogue entre Bouddhistes et Chrétiens sur la non-dualité. Il a été avec moi la cheville ouvrière de ce colloque (qui a été publié dans les Cahiers de Meylan. Il avait beaucoup de générosité, d’audace dans le questionnement théologique, et ce colloque a été pour lui un début important, pour découvrir une autre tradition et revenir ensuite à la tradition chrétienne.
Le 2e lieu, c’est son engagement à l’AETC (Association Européenne de Théologiens catholiques), section France, où il avait poussé des femmes à entrer. Il a voulu indiquer par là que la fonction théologique pouvait être audacieuse, et qu’elles avaient pris leur place, y compris à un niveau – et pas seulement - universitaire. Une rencontre de l’AETC-section France, aura lieu à la fin de l’année, à Lyon ou à côté, sur le thème : Inventorier le métier théologique. Je crois que si ce colloque prend place, c’est largement avec son inspiration.
On a pris ensuite l’habitude de réunir une quinzaine de personnes sous forme d’un Atelier Bouddhisme et Christianisme. Quelque temps avant sa mort, il avait encore réussi à écrire un papier original sur Individu et mondialisation, qui est dans les Cahiers de Meylan (2001-2, p. 83-91). Cela m’a beaucoup émue parce qu’il me l’a envoyé pas très élaboré, en me disant : « Si vous voulez, publiez-le comme ça ». Et je l’avais laissé tel quel.
17. Yoga et christianisme.
Je suis enseignant de Yoga. J’ai eu l’occasion de rencontrer A. B. et M.-L. dans les années 70, à Saint-Fons : un petit contact entre yoga et christianisme. Je suis devenu formateur d’enseignants de Yoga.
Au début des années 1990, j’ai été contacté par une enseignante de Yoga et amie qui m’a dit : il y a un théologien, Henri Bourgeois, qui aimerait bien faire quelque chose sur les rapports entre Yoga et christianisme…
Un peu plus tard, on a entrepris un travail, assez vaste, où on se retrouvait à plusieurs sur des points concernant le Yoga et le Christianisme. Puis on a creusé ces thèmes, et cela a produit un ouvrage de la collection Pascal Thomas : Yoga et Christianisme. Parallèlement, on a continué à assurer, jusqu’à sa disparition, des soirées à l’Espace Sainte Marie. Je suis un peu ému en pensant à la dernière, ou du moins la dernière où il devait être présent, puisqu’il n’a pas pu venir ayant eu un empêchement de santé dans la journée. Il m’a téléphoné dans la journée et m’a parlé de l’Esprit.
Dans tous les contacts que j’ai eus avec lui, j’avais l’impression… qu’il me rendait intelligent… Il me posait des questions, non pour me coincer ou débattre et tâtillonner sur des choses. C’était vraiment pour faire accoucher, vraiment, le fond de ce qu’on voulait dire. Et c’était vraiment extraordinaire parce qu’on avait l’impression, oui : « je suis heureux d’avoir pu dire cela ».
…Ma rencontre avec lui m’a finalement conduit à la Faculté Catholique où j’ai entrepris une licence de théologie.
J’ai encore des projets par rapport à Yoga et Christianisme. Je suis à la retraite, donc j’ai plus de liberté et moins de pression pour avoir à gagner ma vie, avec un métier qui n’est pas si facile que cela. J’envisage donc de faire un travail de proposition qui pourrait s’appeler : Le silence du Yoga et les mots de la Bible. Voilà. (…).
18. Un maître, un prophète…et un artiste.
Bien que ce ne soit pas facile en quelques mots, je suis heureux de pouvoir rendre un peu hommage à Henri Bourgeois. Je garde encore en mémoire le travail que nous avons fait quinze jours avant son départ, autour de la réédition de l’ouvrage : Baptiser, diverses manières de baptiser aujourd’hui. L’attachement qu’il avait encore au moindre détail, sa clairvoyance d’esprit, sa passion…
J’ai rencontré Henri il y a une quinzaine d’années lors des rencontres régionales du Catéchuménat qu’il animait, à Lyon. Je me rends compte aujourd’hui de l’importance que cette rencontre a eu pour moi. Baptisé adulte, à 25 ans, je faisais mes premiers pas dans ce genre d’instances ecclésiales ! J’étais très impressionné de le rencontrer, le connaissant par ses ouvrages. J’ai découvert sa simplicité et sa proximité. J’ai été surpris : il me parlait comme à un collaborateur. Ce premier contact a inauguré une relation qui, toute épisodique qu’elle fût, a marqué profondément ma manière de comprendre et de vivre la foi chrétienne. Henri, discrètement, a influencé mon itinéraire chrétien et mon agir pastoral.
Dans ces rencontres, j’ai appris avec lui ce que veut dire « animer » un groupe ou une équipe, au sens fort du mot. Il avait de la patience, sachant nous guider, même si nous avancions moins vite que lui, en étant attentif à chacun, à sa disponibilité et à ses compétences. Cela a été une bonne école pour moi, et j’y ai sans doute économiser des heures de formation à l’animation… J’ai beaucoup appris en écoutant, en observant, en profitant de chaque intervention de Henri. D’autant plus que, selon son habitude, il m’avait très vite poussé à prendre la suite de l’animation régionale du Catéchuménat.
Ce qui m’a durablement frappé dans ce premier contact, c’est la qualité de la présence de Henri. Il en imposait, sans s’imposer…Grâce notamment à sa parole ajustée, parole qui se nourrissait de l’écoute attentive des autres, une parole qui savait aussi s’opposer, simplement mais fermement, quand cela était nécessaire. Henri était un facilitateur de dialogue, avec un respect total de la parole des autres. Il savait à la fois écouter, participer à la conversation, et écrire en même temps pour préparer autre chose… Sa parole portait toujours en avant, au-delà. Son regard aussi. Quand je discutais avec lui, il était tout entier à la conversation, mais son regard portait déjà plus loin.
Tout cela me fait dire que j’ai le sentiment d’avoir rencontré un prophète.
Henri a été la chance du Catéchuménat et des catéchumènes.
Il a permis aux acteurs du Catéchuménat de ne pas rester le nez collé à leur guidon pastoral. Il a donné les outils nécessaires pour que ceux qui en avaient le goût et l’envie prennent du recul sur leur pratique. En faisant réfléchir, en favorisant le débat, en argumentant sur tel ou tel point sensible (la place de la confirmation, par exemple…). Praticien lui-même, il a ouvert à chacun de nous des horizons théologiques. Il était plus que précieux. Chaque rencontre avec lui, c’était pratiquement une année de travail réflexif qui s’ouvrait !
Sa voix n’était (et n’est toujours) pas assez entendue.
Elle dérangeait (et dérange encore) ceux qui préfèrent échafauder d’abord des théories puis les transmettre au terrain pour application. Il était du côté des catéchumènes. Il était en intelligence avec leur démarche. Il était aussi du côté des accompagnateurs, en leur offrant la formation nécessaire. Il m’a appris ce qu’est une manière catéchuménale de pratiquer et de théoriser le Catéchuménat. Henri a été initiateur, accompagnateur, guide… Je n’ai jamais été son élève, mais je peux dire, en toute humilité, que j’ai été à son école. J’ai le sentiment d’avoir connu et approché, je le dis avec les précautions nécessaires, un maître. Un maître en christianisme, un maître en pastorale. Un maître qui savait rendre intelligentes les personnes qu’il accompagnait et les personnes avec lesquelles il travaillait.
Je ne suis pas théologien de métier. Henri a pourtant initié en moi le goût à la théologie. J’ai participé depuis 1994 au groupe Pascal Thomas. La théologie n’y était pas spéculative, mais s’ancrait dans l’ecclésiologie fondamentale et pratique. J’ai aimé cette manière de rester proche du terrain, notamment grâce aux « enquêtes pastorales ». Comment sont reçus les sermons ? Comment sont vécues les célébrations pénitentielles ?… Une manière originale de sonder l’opinion publique chrétienne. Avec l’insistance d’Henri pour ressaisir le travail, pour le concrétiser dans des publications pour qu’il ne reste pas lettre morte. Cette manière de faire reste originale et inédite.
Sa force était son art de ne pas présenter les choses de manière normative. Il savait peser et faire peser le pour et le contre, motivant toujours ses affirmations. Avec le goût de confronter ses idées et sa foi avec celles de personnes différentes. Avec le talent d’ouvrir la réflexion sur de larges horizons, culturels ou religieux. Sans jamais diaboliser l’autre. Dans ce domaine, je trouve que Henri a fait preuve de courage apostolique.
Et toujours cette manière d’utiliser un langage abordable et compréhensible par tous…
Une phrase me reste de Henri : « Il faut se lancer ».
Il savait solliciter et encourager pour que l’on « s’y mette ». Là où j’ai ressenti au plus fort cette incitation, c’est à propos des recommençants. Réunissant un jour quelques amis des recommençants, il insista pour que nous n’en restions pas à des débats théoriques. Il en appelait à une « audace pastorale », à s’occuper des recommençants concrètement, de manière spécifique. Il avait depuis longtemps l’intelligence de cette nouvelle donne, de ces nouvelles démarches. Il relatait l’expérience de l’Espace Sainte-Marie, mais c’était frappant de l’entendre insister pour que nous ne fassions pas comme à l’Espace Sainte-Marie. Jamais rien de normatif ! Que chacun, en veillant à garder l’objectif, puisse faire à sa manière.
Sur cette question des recommençants, Henri a été plus qu’incitateur et inspirateur. Il a eu, là encore, une parole prophétique. Il a été du côté des recommençants comme il a été du côté des catéchumènes. Je lui dois d’avoir osé me lancer, et d’avoir trouvé là un lieu pastoral d’exception, avec des rencontres qui m’ont bouleversé.
Je pense à lui chaque fois que j’entends quelqu’un dire : « nous sommes tous des recommençants », ou chaque fois qu’on veut noyer la demande des recommençants dans autre chose… Il m’incite encore à insister, encore et encore, sur la spécificité et la nouveauté de ces démarches. Il faudra garder ce cap. Les recommençants d’aujourd’hui et de demain doivent beaucoup à Henri.
Dans le livre Dynamiques de la Pastorale, paru sous la signature de Pascal Thomas, il y a cette citation de Grégoire le Grand : « La pastorale est un art ». Henri était non seulement un prophète et un maître. C’était aussi un grand artiste. Un artiste d’avant-garde… Henri m’a encouragé, sans le savoir, et m’encourage encore, à être acteur dans l’Eglise. Son livre sur Quel rapport avec l’Eglise ? (2000) m’a beaucoup marqué. L’acuité de son regard, sa mise en question de l’institution mais sa fidélité et son amour de l’Eglise, son humour, son attachement au sens et à l’intelligence de la foi. Je pense à tout cela dans les moments de découragement, et je me dis que Henri, lui, malgré les difficultés qu’il a eues parfois à se faire entendre et à être pleinement reconnu, n’a jamais baissé les bras.
19. La naissance d’un livre
Catholiques étrangers aux mille visages en France
Il m’est heureux de répondre à la demande des Amis de Henri Bourgeois, car je trouve là l’occasion de remplir un devoir que jusqu’à présent je n’avais pas pu remplir. C’est un devoir de reconnaissance pour Henri..
En effet son amitié et sa perspicacité bienveillante avaient jugé que je serais apte à réaliser un document rendant compte de ce que « être chrétien en France, c’est expérimenter comment l’unique et commune foi évangélique se module selon des traits empruntés à bien des pays de la planète ». J’ai essayé de répondre à son attente – j’allais écrire : à son exigence (ce que chacun comprendra) - en présentant ce que Henri a caractérisé comme un « kaléidoscope » que forment les « catholiques étrangers » résidant dans notre pays.
Sa demande a été pour moi un appel auquel j’ai répondu par amitié et par conscience que ce qu’il me demandait pourrait servir à ouvrir les yeux des catholiques de culture française et peut-être aussi à valoriser à leurs propres yeux ceux qui parmi nous vivent leur foi avec des mots, des rites, des symboles qui leur viennent du pays de leurs racines. Je ne sais pas si c’est réussi. Mais j’ai voulu cela.
Alors j’ai travaillé pendant une dizaine d’années au cours desquelles j’ai pu – bien sûr sans laisser ma tâche de curé de paroisse – prendre du temps pour rencontrer les communautés que je voulais faire connaître et aussi me plonger dans les livres de contes, de proverbes, d’histoire, qui alimentaient la culture de ceux et celles qui formaient ces communautés. Cela m’a donné beaucoup d’amis.
J’ai été heureux de tous ces contacts, heureux de toutes ces découvertes, et j’ai essayé d’en rendre compte. Au fil de mon travail, Henri m’a suivi. Il m’a incité à insister sur certains traits et à refuser certaines facilités. Il m’a beaucoup aidé par ses remarques pertinentes. Il avait senti mon intérêt très grand pour le thème qu’il m’avait fixé et mon désir d’aboutir.
Peu à peu le travail s’est élaboré et il l’a jugé utile dans la collection Pascal Thomas - pratiques chrétiennes, ce qui était prévu dès l’origine. Cela m’a fait plaisir et la préface qu’il a bien voulu me donner caractérise exactement ce que j’ai fait avec ses limites, ses buts et ses espérances. Pour l’édition, des difficultés se sont présentées. Elles étaient consécutives à la maladie de Henri. En effet, j’ai dû aller moi-même à Paris négocier avec les éditions DDB l’édition de mon manuscrit.
Finalement DDB m’a refusé (ce que sans doute il aurait accepté d’Henri). Le Service des Migrants, tout à fait favorable à notre entreprise, n’avait pas l’opportunité de concrétiser son soutien. Je me suis débrouillé autrement. Le livre a vu le jour.
Mais au bout du compte, la lettre d’Henri (datée du 18/10/2001) m’a bien dédommagé de mon travail et des difficultés de dernier moment. Il m’écrit ceci : « Merci pour le beau et agréable livre que tu viens de m’adresser…. Bravo ! – Je me disais que je le verrai quelque jour. Mon attente est comblée. » (Vous remarquerez le futur du verbe « verrai ». Je ne pense pas que ce soit inattention).
La suite de sa lettre m’a encore plus touché :
"Pour moi, tu le sais, les médecins disent que je suis entré dans la dernière ligne droite avec le traitement encore expérimental. Mais l’accompagnement est un peu lourd : fatigabilité extrême, nausées, perte d’appétit etc… Je vis dans la confiance et, en te redisant merci, je me permets de compter sur ton intercession."
Voilà… Je disais au début de ce texte que je n’avais pas encore dit ma reconnaissance à Henri pour sa confiance en la tâche qu’il m’avait départie. Mais je livre aussi volontiers à ses amis ce dernier message qu’il m’a adressé et qui m’a récompensé au-delà de mes travaux , puisqu’Henri m’a délivré un peu le fond de son cœur à une heure de vérité et de lucidité, heure qu’un jour je connaîtrai.
20. Le témoignage à la vérité.
J’ai connu Henri Bourgeois en 1972, au moment où il est devenu responsable diocésain du catéchuménat. Ce service traversait une période délicate, après 1968, selon le témoignage de Lyonnais qui avaient pris part à sa période de construction depuis ses débuts en 1953, et Henri Bourgeois lui a donné une nouvelle et forte impulsion.
Nous avons collaboré pendant les 18 ans où il a été responsable diocésain. En 1981, j’ai été associée à l’entreprise éditoriale Pascal Thomas. Puis, j’ai contribué à l’accueil des recommençants à partir de 1986. Et, en 1992, c’est à l’Espace Sainte-Marie (un lieu repère de cette pastorale créé en 1990) que les communautés de foi suscitées avec des nouveaux venus à la foi et des recommençants, et au service desquelles je me trouvais, ont été rattachées.
J’ai eu le sentiment de travailler avec une personnalité assez extraordinaire. Par son intelligence mais aussi sa simplicité, son ampleur de vues mais aussi le sens des détails, ses capacités et sa culture, ses dons d’action et d’animation autant que d’écriture, sa créativité et sa persévérance, son charisme de fondateur et son sens de la participation de tous les baptisés pour un peuple de Dieu en marche, sa grande espérance.
Il avait une vision de l’avenir étonnante, bien au-delà de son temps. Avec le sens de ce qui ne tiendrait pas, qui était illusion, séduction à courte vue, et il valorisait d’instinct ce qui, dans le présent, était porteur d’avenir : courants d’idées, moyens de communication, ressources de pensée, disponibilités spirituelles rencontrées, formes ecclésiales en germination. Cela, il était prêt à l’aider sans compter et sans se lasser. Et jamais une parole de découragement devant les difficultés qui existaient ou que son action soulevait.
Aujourd’hui, je dois dire que sa vie fut un don inespéré fait à l’Eglise, avec et parmi d’autres pionniers, dans son diocèse et bien au-delà, dans la pastorale et aussi pour la fécondité de la pensée théologique. La dimension culturelle et théologique de son action, son attention passionnée aux réalités, lui permettaient d’exceller dans tout ce qu’il entreprenait, rénovait, innovait. Et son sens des réalités vécues, son écoute du quotidien, donnaient à sa théologie un ancrage et une portée qu’elle n’aurait pu avoir sans cela.
C’était sûrement un génie pastoral - d’autres diront : un artiste - et peut-être aussi un initiateur en théologie (pour autant du moins que la théologie ne se désintéresse pas des pratiques réellement vécues), un visionnaire enfin.
Il a sans doute souffert de bien des pesanteurs et petitesses, mais toujours silencieusement. Extrêmement patient et pardonnant, il avait pour principe de ne pas ajouter aux difficultés pas plus que de les masquer ou de les nier. Il a eu à subir des attaques violentes et délictuelles, venues de mentalités crispées sur des traditions particulières. Polémiquer ne l’intéressait pas. Mais il ne cédait jamais sur la vérité, trouvant toujours un chemin pour parvenir au « point » juste où elle se sépare du faux ou de l’illusoire, spirituellement et conceptuellement, et inventant le moyen de la dire utilement. C’était aussi cela, pour lui, le salut : « oser dire ».
Cette souplesse et cette obéissance à la vérité, fruits de sainteté, éclairent sans doute son courage à affronter des débats difficiles, dont parlait peu la théologie conventionnelle, et son art de les déployer utilement au témoignage de tous. Avec lui, rien n’était fermé, impossible, ou irrécupérable. Il y avait toujours un pas à faire, une ouverture à garder, pour rendre possible l’espérance et la confiance en Dieu et en autrui. Aussi les esprits et les cœurs s’ouvraient-ils à la lumière intérieure qui les sollicitait, et s’ils oubliaient parfois allègrement son ministère, il ne s’en étonnait pas. Son élégance était de ne pas même le souligner.
Il m’a permis d’œuvrer dans le secteur pastoral d’une proposition de la foi auquel m’avaient préparée sans le savoir mes travaux antérieurs et mon itinéraire. Il a eu l’humilité de prendre en compte mes modestes élaborations. Il a été en particulier mon patron de thèse, une aventure encore rare pour une femme, en France, en 1985. Il a contribué, comme je le tentais aussi, à rapatrier la mystique dans l’expérience chrétienne commune, en traitant du corps et du spirituel comme d’un chantier de la théologie pratique, ancré dans le dialogue avec ceux qui croient autrement.
Son intérêt pour la spiritualité était sobre et prudent, très éloigné des enthousiasmes affectifs et entraînements sociologiques, mais il ne redoutait pas de prêter attention aux ambiguïtés des courants de son temps. Il savait discerner et promouvoir ce qui était la respiration d’une culture. L’Esprit Saint qui était pour lui une source infiniment sensible, discrète, non maîtrisable, même par les institutions ecclésiales, lui donnait une présence et dynamisme contagieux, de « confiance et vigilance », deux maîtres mots chez lui. Marcheur fraternel, témoin rayonnant et serviteur fidèle, il fut tout cela, et pour beaucoup.
On pourrait lui appliquer à lui-mêmes les mots de Henri Maldiney - son professeur en Sorbonne-, qu’il évoquait, le 20 janvier 2001, lors de l’hommage que lui fit la Faculté au terme de son enseignement, pour indiquer la portée de ses propres recherches en épistémologie théologique. Il voulut détruire ses notes, mais une citation qu’il fit de ce maître put être notée à la volée :
« Une œuvre d’art n’est pas un objet de représentation et je n’existe pas à me la représenter. Son altérité irréductible, opposable à son auteur autant qu’à son récepteur, est la marque de sa transcendance. Mais cette altérité, soustraite à notre pouvoir, est une altérité rayonnante au point de disparaître dans son propre rayonnement ».
Telle était, selon H. Bourgeois, la condition d’un auteur, comme d’ailleurs celle des récepteurs.
À quoi il ajouta pudiquement : « Des propos de ce genre ont inspiré le séminaire d’épistémologie théologique que j’ai conduit ces dernières années, en accentuant sa dimension spirituelle et mystique. »
Peut-être le dernier mot et la clé de son œuvre.
21. Médiathec. Douze ans avec Henri.
La première fois que j’ai rencontré Henri Bourgeois, c’était en 1989, une année à retenir dans l’histoire européenne et mondiale car c’est alors que le mur de Berlin est tombé. A l’époque, j’étais étudiant en communication sociale à l’Université Catholique de Louvain. Le vice-recteur, Gabriel Ringlet, m’avait indiqué qu’à Lyon il y avait un groupe qui s’intéressait à la théologie et à la communication.
En mai 1989, le Département de Communication de l’Université Catholique de Lyon a organisé une session portant sur le thème L’opinion publique dans l’Eglise. Je me suis rendu à Lyon pour y participer et c’est là que j’ai rencontré Henri Bourgeois, Jean Bianchi, et autres. L’intervention de Henri dans cette session m’a fort impressionné. J’ai admiré la clarté de son analyse et son souci d’être attentif aux événements récents de l’Eglise en France et ailleurs.
Toujours en 1989, j’ai assisté à la session Pastorale et communication, organisée également par le Département de Communication de l’Université catholique de Lyon. Henri Bourgeois y fit un exposé sur le thème : Culture médiatique et foi évangélique, où il essayait de répondre à des questions qui rejoignaient les miennes : comment la culture médiatique fait pousser la croyance ? quels problèmes soulève la croyance ? et que serait un Evangile pour cet âge des médias ?
En juillet 1990, j’ai participé, à Lyon, à la semaine théologique Ecclésiologie et communication, dont Henri était le responsable. Mon intérêt pur ce genre de thèmes m’a amené à entrer à Médiathec en 1991. Ce groupe m’a apporté beaucoup, comme je vais essayer de l’expliquer. Dans le groupe, Henri a toujours veillé à ce que la donnée théologique ne soit pas absente. Je me souviens que le premier exposé que j’ai préparé pour Médiathec consistait, à la demande de Henri, à repérer quelques prises de position récentes de l’épiscopat espagnol sur des questions morales.
Dans le courant des années 90, mon rapport à Henri est devenu particulièrement intense à propos de trois événements. Premièrement, sa venue à Barcelone, en février 1996, pour donner un cours intensif sur le thème Télévision et morale à l’Université Ramon Llull. Dans une interview qu’il m’a accordée pour le quotidien local, il disait que le Pape devrait regarder davantage la télévision.
Deuxièmement, Henri m’a encouragé et m’a aidé dans le processus d’élaboration de ma thèse de doctorat, qui portait sur les radios catholiques et œcuméniques dans l’Europe latine. Il a bien apprécié le travail de terrain et l’analyse faite, au départ, des données que j’avais recueillies. Il m’a demandé, alors que je m’apprêtais à rédiger un exposé pour le groupe Médiathec de dégager « quelques points forts, quelques concepts, quelques problématiques », que j’avais découverts en faisant ma thèse.
Troisièmement, Henri s’est fort intéressé à mon mémoire en vue d’obtenir la maîtrise en théologie fondamentale. Le thème que j’ai choisi – probablement sous son influence – a été « La foi et la séduction ». Henri lui-même s’était exprimé, à plusieurs reprises, sur l’importance de ce thème. Déjà, en 1989 ? Il disait – si les notes que j’ai prises sont exactes - : « Pour qu’il y ait parole adressée, il faut qu’il y ait un minimum de séduction. Pour se faire comprendre, il faut se faire aimer. Jésus a été accusé d’être séducteur. Une séduction – la sienne – qui laisse autrui être lui-même, qui ne le prive pas de sa responsabilité de donner sa réponse. »
Après le décès de Henri Bourgeois, j’ai publié un article d’opinion dans l’hebdomadaire Catalunya cristiana, intitulé, en catalan, Teolegs com Déu mana (Théologiens tels que Dieu les souhaite). Voir cet article plus loin :
Douze ans de ma vie ont été parcourus ayant Henri Bourgeois à mes côtés, parfois physiquement, toujours intellectuellement et spirituellement. J’ai été heureux de bénéficier de son amitié, de son aide et de la force de son témoignage chrétien. Avec tout son travail, il a contribué – et j’espère qu’il va continuer à le faire, car son œuvre demeure – à faire tomber les murs qui entravent le rapport entre la foi chrétienne et la culture médiatique, entre l’Eglise – qu’il a tant aimée et servie – et le monde – qu’il a tant essayé de connaître et de comprendre.
22. Lumière d’aube
Voici quelques réflexions, tirées des archives de Henri Bourgeois, faites par lui-même, à l’occasion de son ordination aux deux premiers ordres mineurs, ceux de portier et lecteur.
La demande est du 2 février 1961 et la réponse du 18 mars (de Jean Villot).
Rappelez-vous que, en 1961, le Pape s’appelle Jean XXIII et le président des Etats-Unis : Kennedy. Pour essayer aussi de vous situer : en 1961, puisque je vais intervenir dans cette retraite de préparation à l’ordination, j’ai souvenir - j’ai plus qu’un souvenir, j’ai gardé des notes…- d’une conférence qui m’avait été demandée par les étudiants de l’ECAM : ils me demandaient ce qu’était un Concile… Et puis j’ai été, à peu près à la même époque, demandé par la Paroisse Universitaire, pour leur parler de l’accueil des convertis dans la communauté chrétienne au temps des Pères. Voilà pour situer.
« Des candidats, dit Henri Bourgeois, vont se préparer à l’ordination de portier et lecteur ».
Pour se préparer, on ne sort pas du séminaire. Aujourd’hui, il faut absolument qu’on aille faire sa retraite chez les moines. Puisqu’on est en train de se préparer, on n’ira pas au cours, mais c’est dans le lieu de formation qu’on fait sa retraite. C’est un fait.
Il y a eu trois jours de retraite, où je suis intervenu. J’ai prêché la première journée, la deuxième l’a été par l’économe de l’époque : Justier, et la troisième, par un prêtre du côté de Clermont : Fafournoux. Est-ce qu’on a eu une prédication du supérieur du Séminaire Universitaire, Georges Villepelet. C’est très vraisemblable.
On est dans la perspective de l’époque, ce qu’on appelait les « degrés du sacerdoce ». Et je crois qu’on a parlé tous les trois du prêtre dans cette perspective. Quand on est prêtre, on a été ordonné portier et lecteur parce que, je prends une de ses phrases : « Le prêtre ouvre les portes de l’Eglise pour la lecture de l’Ecriture au cœur du mystère eucharistique ».
Cela dit, j’ai donc trouvé les réactions de Henri, ce qu’il a noté, littéralement, fidèlement, et les réflexions personnelles qu’il a faites. Je dois dire que, quand j’ai lu toutes ces notes, cela ne m’a pas étonné. C’est vrai que la théologie de ces trois prêtres, contrairement à une opinion courante, cette théologie n’était pas uniquement : « le prêtre, c’est la messe ». Ce n’est pas vrai. Peut-être on peut synthétiser comme cela, mais on oublie l’autre moitié des choses.
Je prends trois phrases, dont l’une a été dite par moi :
« Le P. Jourjon termine par deux phrases-clés : Si tu m’aimes, pais mes brebis ». - La première phrase est pastorale. Et : « Faites ceci en mémoire de moi ». Je ne renie pas. Je pourrais aujourd’hui faire une théologie d’avant-garde vis-à-vis de Vatican II à partie de ces deux expressions.
Cela dit, de Justier il a noté soigneusement : « Les hommes attendent de nous que nous leur révélions ce qu’ils sont. Nous répondons à cette attente par les sacrements et par la parole qui est doctrine. - Comment ont-ils reçu cela ? André Baffert et Jean-Pierre Vidal pourraient le dire. Il y a la théologie du »récipient", celui qui reçoit. Il entend une chose, il comprend autre chose, heureux pour lui. Je sais qu’il a entendu cela, il l’a noté.
Et du troisième homme, Fafournoux, c’est Henri Bourgeois qui l’a noté et les réflexions qu’il fait montrent qu’il l’a relu : « Le prêtre est un égaré sans l’amitié du Christ. Ceux dont nous avons la charge sont le miroir d’une amitié ».
Comment Henri Bourgeois a-t-il reçu cela ? Ce qu’on a sur lui est extraordinaire.
On a là une mine pour un théologien, un historien, un homme de cœur et d’oraison ; c’est quelque chose de magnifique. Voilà une de ses résolutions à la veille de cette ordination comme portier et lecteur :
"Demander au Seigneur que l’intellection ne soit pas le tout de ma vie. Réaliser la présence de Dieu dans le monde (souligné par lui), seul moyen qui autorise à aller dans le monde sans crainte et sans peur."
De lui aussi :
« L’Eglise est ce qu’elle est, mais s’il fallait choisir, on n’en prendrait pas une autre comme Mère. »
Je voudrais faire une réflexion, parce que c’est une chose qui m’est très souvent arrivée, et qui, dans la formation reçue, au Séminaire ou à la Faculté de Théologie, a pu avoir une certaine importance. À plusieurs reprises, il m’est arrivé que des évêques me disent : « Prêchez une retraite pastorale, mais, puisque votre domaine, c’est les Pères de l’Eglise, parlez aux prêtres de ce qu’ils sont comme prêtres à partir des Pères de l’Eglise. » C’était facile, à condition de prendre comme modèle de prêtre : deux évêques. Evidemment, pastoralement, ceux qui s’imposent, c’est saint Jean Chrysostome et saint Augustin (…). Je n’ai vraiment pas de modèle de simple prêtre.
Tandis que si on me demandait de citer des simples prêtres, plus près de nous - il n’y a pas besoin d’être évêque pour être prêtre - je prendrais M. Vincent…. Et je prendrais aussi, et je dirais certaines choses à cause de ce qu’on veut faire de lui, Jean Marie Vianney, curé d’Ars. Et puis J. Cardjin, fondateur de la JOC. Pour parler de l’hexagone, ce sont des initiateurs. Un exemple. Le grand imitateur du Christ, dit-on, c’est François d’Assise. J’en conviens, je l’avoue. N’empêche que, pour moi, le modèle du chrétien, c’est Vincent de Paul. Il y là une orientation. Des communautés de formation ? Mais non, il va en Faculté comme tout le monde, dirait Vincent de Paul. Et Jean-Marie Vianney : Personne avant lui n’aurait eu l’idée de dire : « la paroisse, communauté missionnaire ». Et sans Cardjin, est-ce qu’il y aurait eu des prêtres ouvriers, etc.
Henri Bourgeois séminariste à sûrement participé à toute cette aventure. C’est un « artiste », oui, mais le Saint-Esprit aussi est un artiste. Et il travaille sans filet. Nous sommes tombés dans le filet de Pierre parce que Jésus l’avait tendu aux hommes. Henri aussi est un artiste, il travaille sans filet. Peut-être pas franc-tireur. Mais il prend le risque de l’anamnèse, il y a un pli de mémoire.
À la veille de cette ordination de portier et lecteur, il va, bien sûr, au grand séminaire Saint-Irénée. À son retour, il met par écrit les réflexions qu’il a faites, dans l’autobus :
« Je reviens à ma première demande. Dieu veut bien m’accepter pour être portier et lecteur. Et j’ai, je crois, un certain sens de ce qu’impliquent ces fonctions, un certain sens de l’Eglise. Mais est-ce que j’ai le sens de Dieu ? Est-ce que j’accepte de me laisser investir par lui ? Toute la question est peut-être de prendre pour maître de vie cet homme concret, à la psychologie nette, qui a nom Jésus Christ. »J’avais un seul ami« , dit la chanson. Est-ce que Jésus est mon ami ? Quand je n’aurai plus peur de m’ennuyer en sa compagnie, je crois que je pourrai le dire. Mais pas avant. Que je voie ou que je ne voie pas le Christ, après tout, cela n’a pas d’importance. Après tout, ce qui m’est demandé, c’est d’aimer cet homme Jésus, tel qu’il a vécu autrefois, et je sais (souligné par lui) qu’il est toujours. C’est à ce contact qu’il me faut vivre, contact approfondi par celui de l’Eucharistie. Tant que je n’aurai pas fait de Jésus la raison d’être de ma vie, alors, oui, je serai assis entre deux chaises. Seigneur, aidez-moi à accepter votre présence, et donnez-moi la paix.. »
Tel il était en 1961 et tel il est pour nous, ce matin.
doyen honoraire de la Faculté de Théologie,
octobre 2003
23. Échange : Le contexte lyonnais des années 1960 :
Génération-charnière ? ou « génération entre parenthèses »
Echo de l’échange qui suivit le témoignage de M. Jourjon. lors de la première rencontre de l’association. Interviennent Jean-Pierre Vidal, André Baffert, Michel Clémencin et d’autres participants. Le Professeur Etienne Fouilloux était présent à l’échange.
A.B. : Cela nous invite plutôt au recueillement….
ML.G. : Vous avez cité Vincent de Paul. Je me demande s’il ne se sentait pas des affinités très précises avec François de Sales.
M.J : Oui. Le modèle de Vincent de Paul, c’était pour le service, pour l’esprit : François de Sales, et pour la doctrine, Bérulle. Henri a des notes sur Vincent de Paul et François de Sales. Ce sont des notes d’un bon élève. C’est ahurissant. - Mais vous y êtiez, André Baffert et JP. Vidal ?
A.B. : Il y a eu des décalages. On a été des séminaristes de guerre. De temps en temps on était à l’armée, de temps en temps au séminaire. Si bien qu’on était amis, mais d’une manière discontinue. Henri et moi, on a été ordonnés prêtres ensemble, mais on n’a pas eu l’ordination de portier et lecteur en même temps.
J.-P.V. : Je suis prêtre du diocèse de Nîmes, après avoir été condisciple de Henri une bonne partie de ses études.
M.J. : …très lié à lui.
JP.V. : Oui. Je le classerai parmi ceux qu’on appelle les « grands anciens ». J’étais très attentif à ses dialogues de déjà – ou futur – grand personnage. Je l’ai retrouvé dans ce que vous disiez : écouter, répondre à ce qui a été dit, et en même temps, être quelque part en avance.
Mais je ne suis pas étonné du climat de la retraite sur laquelle tu t’es appuyé (M. Jourjon) et de ce que Henri en a fait. On était tous à la recherche de ce nouvel équilibre dans lequel on pourrait vivre le sacerdoce et à la recherche de raisons qui auraient pu provoquer ce nouvel équilibre. On avait beau nous dire : Des prêtres anciens dans des hommes nouveaux, c’était un peu trop raccourci. Il fallait des points d’appui très concrets qui sont ceux-là : pas d’église chrétienne sans la mission.
Mais la mission, c’est quoi ? C’est tout ce qui fait la vie de l’Eglise chrétienne, mais ordonnée à autre chose que son fonctionnement institutionnel.
Je dois dire d’ailleurs que, à ce moment là, je travaillais avec Jacques Cellier au Catéchuménat, et que Charles Paliard a fait pas mal de choses juste avant Henri.
A.B. : Il était alors adjoint de Cellier, puis a été responsable de la catéchèse… Mais on ne va pas faire un deuil d’anciens combattants ! On a conscience d’avoir vécu ces dernières années (autour des années 60) dans un lieu exceptionnel qui était le S.U, avec des maîtres exceptionnels.
M.J. : Tu dis toujours d’abord : Chavasse ?
A.B. : D’abord : Georges Villepelet et Maurice Jourjon ! Chavasse, je ne l’ai pas eu. Des grands noms… Et puis des grands frères, Charles Paliard, qui nous a tous marqués, Gustavo Gutierrez, qui pour moi cela reste un ami, Pierre de Givenchy, avec qui on faisait des colloques…
E. Fouilloux : L’impression que cela donne, c’est que, entre la formation de Henri Bourgeois et ce qu’il est devenu, il y a une sorte de continuité. Alors que, dans la génération antérieure, si je prends des prêtres qui ont eu quelque chose d’exceptionnel…
Je viens de travailler un peu sur Monchanin, il s’est fait contre la formation du séminaire, un séminaire très pris par la crise moderniste, et c’est donc hors de ce monde qu’il est devenu Jules Monchanin.
L’impression que vous donnez, c’est plutôt le contraire. Dans ces années 60, on sait déjà qu’il y aura un Concile, mais on ne sait pas ce que sera ce Concile, on peut devenir Henri Bourgeois sans se présenter contre la formation qu’on a reçue ou, au contraire, en assumant d’une certaine manière la formation reçue. C’est nouveau pour cette génération.
A.B. : Le concile était déjà là….
M.J. : On ne savait pas ce qu’il serait… Il devait y avoir une bombe !
A.B. : Une petite anecdote : on avait un professeur, J.-P.V., tu t’en souviens, il s’appelait Goetz, qui enseignait l’histoire des religions. Il nous parlait du culte des Amérindiens ou des Sara du Tchad. On se disait, en sortant du cours, avec Henri : « Si, dans l’Eglise catholique, on arrivait à s’exprimer d’une manière aussi liée à l’existence et aussi spontanée… » Et Henri me disait : « il faut une bombe atomique à Rome ! »…Et la bombe s’est produite. Cela a été le Concile. On avait conscience qu’on la vivait déjà au S.U.
M.J. : Je reviens à la question d’Etienne Fouilloux. Certains séminaristes qui sont passés par le Séminaire Saint-Irénée ne s’en sont pas plaints. Mais c’est ceux qui ont eu Louis Richard et Albert Gelin. Et ce sont un peu des exceptions….
M.A. : Entre ces deux générations, il y avait eu la guerre et cela avait secoué le cocotier de façon radicale. J’étais tout à fait gamin, mais je sens bien l’ambiance qu’il y avait en 45-46, et par rapport à ce qui était avant.
ML.G. : Et puis il y a eu la guerre d’Algérie …
A.B. : On a été militaires pendant deux ans et demi, presque trois ans…
M.L : Peut-être ce sont ces maîtres qui avaient déjà actualisé la tradition. Les autres arrivaient dans la foulée. Ensuite, il fallait mettre à l’œuvre, avec tous, au contact des cultures.
AB : Absolument.
M-Jo : Comment ne pas croire que cette génération-là a été une génération entre parenthèses ? Je suis complètement imprégnée de ce qui se dit ce matin, mais…
M.C. : Il y a eu une pause, depuis les années 85. Dans le domaine des sacrements, on le voit dans les textes du magistère, depuis cette époque. On a eu peur que cela aille trop loin, trop vite. Je crois que c’est une pause. On ne peut pas revenir sur cette ouverture et cette intelligence, à l’heure actuelle, c’est sûr.
A.B. : Tu fais bien de nous rappeler l’urgence de l’optimisme.
M.C. : Il faut tenir, même si certains voudraient revenir en arrière, sur le terrain pastoral, cela ne passe pas et on voit les réticences, les difficultés que les chrétiens, même classiques, ont à y entrer. C’est pourquoi, je crois que l’effort de Henri Bourgeois est loin d’être perdu.
E. F. : …Je fais une espèce de lecture rapide :
Ils arrivent, lui et d’autres, avec une espèce d’enthousiasme de ces années 60 qui sont des années d’optimisme à tous égards. On va vaincre le sous-développement, on a la coexistence pacifique avec l’Est, et l’Eglise… : il y a les mouvements d’A. C., puis le concile. Et puis il y a des crises, partout, la crise pétrolière…
À l’intérieur de l’Eglise… ? Je connais bien moins les générations actuelles, mais j’ai souvent entendu dire qu’ils disent : « Vous avez échoué, et on va faire autre chose. Et vous allez voir ce que vous allez voir. » On entend même : « Oh, la sécularisation, on ne l’arrêtera pas, mais il va y avoir des communautés vivantes qui témoigneront du maintien du christianisme, et un jour ça renaîtra. » Les générations des années 60 sont passées à pertes et profits…
Passé à pertes et profits…, aussi, j’ai l’impression, le vieil occident chrétien. Et on dit : de toute façon, ça marche ailleurs. Il y a des prêtres en quantité, en Inde, ailleurs. Bon, c’est ce qu’on entend. Et que, de toute façon, l’Europe a une capacité critique telle qu’elle n’est plus capable d’une parole attestatrice ou attestataire… Moyennant quoi, quand on regarde de près, cet ailleurs est très divers ! Il y a au moins deux Eglises au Brésil et en Amérique Latine, une église populaire et une autre… Pour l’Afrique, il se passe des choses assez étonnantes…
M.J. : Je disais un jour à Mgr. Coffy mon enthousiasme pour Gaudium et Spes : « Tu as fait, avec d’autres, un texte magnifique ». Et il m’a répondu : « Non, Maurice, on n’a pas plus prévu la crise pétrolière que le Programme Commun ne l’a prévue ». Il y avait une désillusion, comme une cassure.
E.F : Quand on parle de l’Eglise, dans vos Constitutions, on peut dire des choses qui tiennent toujours. Quand on parle du monde tel qu’il est, il se déplace…
Pendant que les évêques écrivaient ce texte, la première partie, ils la discutaient, mais la seconde, sur le développement, la démographie, la culture… : le monde évoluait en même temps.
Dans les milieux chrétiens on prêchait un humanisme chrétien qui tendait la main à tous les autres humanismes, alors que Althusser, Foucault, Deleuze et d’autres disaient "L’homme est mort…
24. Adieux.
Homélie du Père Maurice Jourjon, aux obsèques de Henri Bourgeois, le 31 octobre 2001, en la Primatiale Saint Jean-Baptiste, de Lyon, commentant l’évangile de la Samaritaine qui venait d’être proclamé. Entre guillemets, des mots empruntés à Henri Bourgeois.
(en note de bas de page) : C’était celui que Henri Bourgeois lisait habituellement avec des recommençants au cours d’une des premières rencontres.
Frères et sœurs,
Parvenu au plein midi de sa course, le Verbe infatigable, et pourtant épuisé, au bord du puits se repose. Comment croire qu’il est dès le commencement auprès de Dieu, cet homme qui interroge et demande à boire comme s’il ressentait déjà la soif du crucifié ? Certes il n’a rien de Bouddha, assis sur un lotus, dans un état de calme et de sérénité", nous dit Henri Bourgeois , ce Galiléen dans sa faiblesse demanderesse d’une eau qu’il semble d’ailleurs être le seul à communiquer.
Communiquer. Mais que peut donner cette eau, et d’abord d’où vient-elle ? Provient-elle du puits de l’inquiétude qu’évoquera Péguy le recommençant ? S’agit-il de « cet espace sombre et mal reconnu où s’enchevêtrent en chacun… la peur et le sentiment du tragique de la vie » ? Ne faut-il pas parler plutôt, avec Henri Bourgeois, de pardon et d’espérance, et d’une eau que les Pères osent qualifier de lumineuse car elle « éclaire la zone obscure de l’existence en la transformant » ?
Voici donc que celui qui nous assemble aujourd’hui dans notre marche vers le Dieu de Jésus Christ, à partir de sa propre espérance en la résurrection, nous incite à faire mémoire de cette foi baptismale à laquelle il a consacré sa vie de prêtre et de chrétien. Tout ce qu’il a pu dire, en effet, de merveilleux sur la couture de l’âme et du corps doit être compris aussi de la jointure en lui du sacerdoce baptismal et eucharistique de tout chrétien et du ministère d’initiateur à l’Evangile, qui consiste « non seulement à présenter le mystère chrétien à quelqu’un, mais aussi à rendre quelqu’un présent au mystère de la foi. » .
Combien profondément l’Evangile d’aujourd’hui nous dit tout cela ! En cette femme, à l’issue de sa conversation de conversion avec le Messie qui doit venir, rien n’est non baptisable, rien ne peut être exclu de la recréation. « Le négatif lui-même, le péché, peut être réorienté selon la Vérité et l’Amour. » .
Pour la femme de Samarie, l’heure vient et elle est déjà venue, d’adorer en esprit et en vérité.
Les montagnes cultuelles et culturelles s’estompent, qu’elles soient collines de prière ou de travail. D’ailleurs, les gravir n’est-ce pas désormais vivre la foi baptismale, c’est-à-dire vivre l’Evangile, le mettre en pratique ? Sa lecture en Eglise fait découvrir « l’appel adressé aux exclus et aux mal-voyants » . N’est-ce pas, en effet, dans l’Evangile de Jésus que Dieu écrit droit par des lignes obliques ? Mais il ne faut pas que cette Ecriture soit de l’hébreu pour nous, ni ces lignes obliques des arabesques. Dieu est Esprit et toute l’Ecriture est spirituelle, et la Vérité n’est ni hébraïque, ni grecque, ni latine, ni française, elle est le nommé Jésus.
« Jésus aux mille visages », bien sûr. « Jésus l’universel du pauvre », c’est certain. Jésus qu’il nous faut constamment « libérer » de ses caricatures qui, même en chacun de nous, parfois, se dessinent. Mais Jésus qui ne se tient pas sur un autre terrain que le concret de la vie, la maladie et la guérison, la dignité et les questions d’argent, les problèmes de pouvoir et les possibilités de libération. Jésus, « présence réelle du Royaume » .
Henri, merci de continuer, depuis cette « proximité avec Dieu » où désormais tu te trouves, à nous dire ceci :
« En terre d’Israël, au temps où Jésus se leva pour annoncer l’Evangile et en témoigner, eut lieu son baptême. Lui qui allait parcourir les routes en appelant à aimer et en aimant s’entendit dire par Dieu qu’il était aimé et qu’il pouvait, de ce fait, répondre à sa mission. »Du ciel vint une voix : Tu es mon Fils bien-aimé. Tu as toute ma faveur" (Luc 3, 22).
Et Jésus alla vers son avenir. Il était aimé, il pouvait aimer et annoncer le commandement ou le droit de l’amour." Amen.
25. Je l’ai surtout rencontré par ses écrits.
Je vous remercie de m’avoir compté parmi les nombreux amis du Père Henri Bourgeois. De fait j’ai eu la grâce de le rencontrer à l’occasion d’une session de formation théologique sur le sacrement de confirmation à Bordeaux où nous l’avions invité, ainsi que dans une session des responsables de catéchuménat de la région du Centre-Est.
Je l’ai surtout rencontré par ses écrits, et notamment par son beau livre sur l’espérance auquel je dois beaucoup, pour l’intelligence de cette attitude fondamentale pour notre vie de pèlerins dans l’histoire de ce temps.
Et je suis heureux de vous répondre en ce jour de la Toussaint illuminé par la joie de tous ceux et celles qui voient Celui en qui nous croyons. Le Père Henri Bourgeois fait partie de cette immense foule que saint Jean aujourd’hui nous a invités à rejoindre dans la louange et l’action de grâce.
mots-clés : témoins, Henri Bourgeois, théologie, pastorale.
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