COMMENT PARLER DE LA MORT ?
La mort… ch. II
Ce très beau texte présente les diverses manières de parler de la mort et déblaie les chemins d’une parole juste et éclairée par la foi. Le parcours se développe en onze séquences, allant du langage aux symboles et aux représentations… La réflexion théologique, déjà présente en ce chapitre, se fera plus précise au ch. VI.
Les variations de la parole sur la mort
Les illusions du langage sur la mort
Que dire alors ?
Des paroles et des actes
La mort mise en symboles
Un départ au petit matin
Un voyage vers le pays de l’au-delà
Adieu au soleil
La mort double
Quelques grandes représentations de la mort
"La mort fait partie de notre vie. Elle habite avec nous. Souvent masquée, habituellement silencieuse, parfois révoltante et parfois envisagée avec sérénité, elle ne nous est jamais tout-à-fait étrangère. Nous en avons, de fait, une certaine expérience, indépendamment de l’acte de mourir qui reste, lui, fort mystérieux et probablement indicible.
Cette expérience actuelle de la mort, les pages que l’on vient de lire ont essayé de l’analyser. On trouve à sa source une attention et plus précisément une affection, parfois un amour, pour ces proches ou pour ces lointains qui s’en sont allés. Latéralement et par anticipation, la mort des autres nous suggère ainsi ce que sera pour nous, un jour, l’énigmatique rendez-vous. Au fond, dans l’humanité, la mort est une tradition. Au sens fort de ce mot. On meurt après avoir vu mourir, en prenant sa place dans une immémoriale procession qui s’étire d’âge en âge. Toujours dans notre expérience présente de la mort, se tient toutefois un autre élément. C’est une affirmation de nous-mêmes. Nous sentons bien que la mort est commune, répétitive. Pourtant nous percevons que notre mort personnelle a quelque chose d’unique, de forcément inédit. Tout simplement parce que ce sera la nôtre, comme une manière personnelle de prendre part à la condition universelle des mortels.
La mort, pour nous, c’est tout cela à la fois. Je voudrais, dans le chapitre que voici, examiner comment, dans ces conditions, la parole humaine peut intervenir pour dire quelque chose de la mort. Cette question découle, me semble-t-il, des réflexions qui précèdent. Les morts ne parlent plus mais nous voudrions, nous, énoncer quelques mots pour dire au moins l’effet qu’a sur nous leur départ. D’autre part la perspective de notre propre mort personnelle ne donne guère lieu, en général, à beaucoup de conversation et de communication. Mais j’ai souligné qu’il y avait là une carence dont l’angoisse pourrait bien être responsable. Enfin la figure de Jésus que je viens d’évoquer nous a mis en présence de quelqu’un qui ose dire qu’il va mourir et qui fait de cette proche fin de sa vie l’occasion et le motif de nouvelles paroles destinées à ses disciples. Telles sont les trois raisons qui me poussent à envisager de plus près ce que peut être une parole à propos de la mort.
Les variations de la parole sur la mort
Le mieux est de commencer par reconnaître l’extrême diversité de la situation. Si la mort donne à parler, elle le fait de bien des manières.
- Il y a d’abord le langage à mots couverts, prudent pour ne pas effaroucher un malade, peut-être soucieux de ne pas déranger par des propos trop directs la puissance mystérieuse à laquelle on fait allusion. Ce langage est celui des sous-entendus convenus : « il est disparu », « on l’a perdu », « elle est en phase terminale » de son cancer, « il est condamné », « il n’en a plus pour longtemps ». Permanente question des infirmières et médecins : faut-il dire la vérité aux malades ? Comme si la vraie question n’était pas : oserons-nous la dire ? et surtout : saurons-nous la dire ?
- Dans cette même ligne, on parvient vite à l’absence de tout langage. La mort devient tabou. On n’en parle pas parce que cela ne se fait pas. Ce serait inconvenant. Cela ferait peur. Le résultat de telles attitudes est bien connu : les relations du mourant ou du malade à son entourage sont faussées, celui ou celle qui s’en va voudrait parfois parler de ce qui va lui arriver et il n’est personne pour entrer dans l’échange désiré.
- Autre manière de parler de la mort, presque au pôle inverse : on en parle beaucoup, sans doute trop. Elle devient une sorte d’obsession. On la voit partout et à tout moment. Le cas est pathologique ? Sans doute. Mais, dans la culture occidentale de ce temps, il se pourrait bien que de telles formes d’expérience aient assez largement cours. Par exemple dans l’affirmation récente de la littérature ou des émissions de télévision sur ce qu’ont vécu des gens qui « reviennent » de la mort, après un coma. Ou bien dans l’abondance des analyses, descriptions et études sur le sida ou l’accompagnement des mourants. L’Occident qui semblait, il y a quelques années encore, censurer la mort et la mettre entre parenthèses paraît aujourd’hui assister à un « retour de la mort », analogue à d’autres retours, comme celui, ambigu, de la religion. Le problème n’est pas tant alors dans l’abondance parfois excessive des paroles que dans leur qualité médiocre : on parle autour de la mort, on ne parle pas réellement de ce que c’est que mourir ou de ce que peut être dans la vie quotidienne l’expérience de la mort. Et sans doute ne parle-t-on guère plus à celles et ceux qui vont mourir. Bref, on bavarde, on transmet des informations, mais on n’adresse pas la parole.
- Dans cette même perspective, j’inscrirai le goût ou le besoin de montrer la mort. Comme un spectacle. Accidents, théâtralisations des funérailles de personnages illustres, reportages auprès de condamnés à mort, films et émissions de télévision mettent en scène pour le grand public l’épreuve ou simplement le serein départ de certains d’entre nous. Il y a là une forme renouvelée de la mort d’autrui dont j’ai parlé précédemment. Comme telle, elle peut donc donner lieu pour les spectateurs à une véritable expérience. Encore faut-il que l’image parle, que le témoignage trouve le chemin du cœur et de la pensée dans le publie auquel il est proposé.
Les illusions du langage sur la mort
Les cas que je viens de relever balisent à peu près le problème posé. Tantôt la mort ne donne pas lieu de parler. Et alors elle triomphe doublement puisqu’elle parvient à enfermer les humains dans un mutisme et un silence analogues aux siens. Tantôt la mort donne la parole ou se met en images mais c’est de manière masquée et allusive ou de façon objective et presque obscène. Entre ces deux situations extrêmes se distribuent les multiples possibilités dont nous avons tous plus ou moins l’expérience.
Pour mieux faire percevoir ce qui est en jeu, je voudrais relever comment en christianisme l’alliance de la parole et de la mort n’a rien d’automatique.
- Certains chrétiens, des clercs souvent mais pas toujours, ont des mots à leur disposition pour s’adresser à des malades proches de leur fin ou aux familles atteintes par un deuil. Mais ce qu’ils disent et qui est souvent fondé sur l’Écriture parait trop général, parfois trop doctrinal. On dirait que les mots employés masquent ce que les personnes en présence pourraient ou devraient se dire. La mort est alors dite. Mais elle est exprimée à trop longue distance de ce que les êtres expérimentent dans leur chair et leur sang, dans leur esprit aussi d’ailleurs. Ma remarque ne vise évidemment pas à discréditer le langage biblique ou doctrinal. Elle voudrait bien plutôt plaider pour le respect des « genres » de paroles : l’affirmation de foi demande toujours à être explicitée et mise progressivement en forme pour pouvoir être reçue par la plupart de nos contemporains.
- Autre difficulté présente dans les Églises : on dit ce que la mort peut ou doit être, non ce qu’elle est comme acte mystérieux du mourir. Cela se comprend, certes, puisque cet acte ne peut se mettre en mots capables de le décrire. Pourtant il y a quelque chose à dire en l’occurrence, soit quand quelqu’un va faire le pas hors de notre monde soit surtout quand une assemblée chrétienne réfléchit sur le mystère de la mort. Si ou ne dit rien, si l’on se contente de recouvrir la mort par l’annonce de la résurrection, si l’on superpose sans plus l’affirmation de l’immortalité de l’âme à l’acte même de mourir, quelque chose en chacun demeure dans l’attente d’une parole sur ce que peut être le moment ou l’événement de la mort.
Que dire alors ?
Bien sûr, ce que l’on ressent, ce que l’on éprouve. Mais cela ne s’exprime pas facilement. Et d’ailleurs toute indication indiscrète sur ce que peut être l’acte de mourir risque vite d’être dérisoire. Mais, si l’on ne peut guère dire le « vécu », on peut du moins affirmer ou annoncer ce qui est « cru ».
Il me semble que trois paroles sont possibles dans cette perspective.
- Tout d’abord l’affirmation que l’on ne meurt pas seul, quand bien même la traversée des portes de la mort se fait individuellement. La présence des autres est, dans la foi, un signe et une réalité qui marquent le passage du mourant. On meurt porté par les autres, sans doute plus que par les anges. On meurt associé à cet « autre unique » qu’est le Christ auquel la vie a associé et auquel le don de l’Esprit a fait participer.
- En deuxième lieu, l’acte de mourir, pour obscur qu’il soit, est a priori reliable à la vie que l’on a eue. C’est là ce que Jésus a perçu à Gethsémani et c’est ce dont il nous donne l’assurance. La mort est donc déjà actualisée dans l’existence quotidienne. L’inconnue que représente l’acte de mourir se trouve par conséquent non pas annulée mais transformée. Mourir, c’est conclure, achever, accomplir.
- Enfin, troisième propos de chrétien méditant sur son passage par la mort, il est bon de se rappeler que l’évangile est nouveau et que le don de Dieu est renouvellement. Il est donc normal que la mort fasse apparaître de l’inattendu et du non encore expérimenté. C’est si elle ne le faisait pas, si elle s’inscrivait totalement dans le prolongement de ce que nous avons déjà vécu, qu’elle serait non conforme à la voie de l’Évangile. Par conséquent, il est évangélique d’être un peu pris au dépourvu par la mort et surtout d’avoir le goût ou le désir de l’être. La mort : une dernière nouveauté à découvrir.
Des paroles et des actes
Parler, toutefois, semble à certains moments un peu vain. Qu’est-ce que cela change ? Ce ne sont pas les mots qui peuvent s’affronter à la mort. Ce ne sont pas eux qui peuvent la déplacer ou la modifier.
Eh bien, je crois qu’il faut avoir le courage de refuser le terrorisme de ce genre de propos. À mon sens, les mots, quand ils sont parole, quand ils sont portés par un acte réel de communication, sont bel et bien en mesure de changer la mort. Ou plus exactement de nous changer en face d’elle.
Comment cela se peut-il ?
Chacun sent intuitivement que certains mots n’ont rien d’essentiel à dire et par conséquent ne parlent pas. Ce sont les mots de la curiosité lancinante sur l’au-delà ou des explications techniques et scientifiques sur les processus de la fin. Tout cela a utilité dans son ordre. Mais ce n’est pas cela qui parle de la mort à nos libertés et à nos désirs profonds.
Pour que des mots deviennent parole, il faut donc qu’ils soient mis sur une orbite autre, celle de la relation entre les êtres. Quand un malade « au stade terminal » ose dire son angoisse, quand il a aussi la chance d’écouter quelqu’un qui l’invite dans la liberté à choisir ce qu’il veut faire ou être et par conséquent à échapper à une fatalité inexorable, il arrive que son mal connaisse un répit et que lui-même redécouvre ce que c’est que vivre. De manière analogue mais évidemment en un autre domaine, on peut dire que la foi en la parole évangélique peut avoir de tels effets. Elle sauve. La peur de la mort peut continuer à être là. Mais sur son sol pousse une conviction ensemencée par la confiance en Jésus-Christ.
Toutes proportions gardées, il me semble que les paroles humaines que nous échangeons entre nous à propos de la mort peuvent, elles aussi, avoir valeur d’actes.
Tout d’abord parce que l’expérience commune de la mort doit se dire pour trouver sa forme suffisante. Les mourants ont parfois besoin de parler et d’écouter. Tous les vivants, quel que soit leur âge et quelle que soit leur santé, ont droit à la parole et aussi devoir d’écoute, lorsqu’il s’agit de l’indicible horizon que l’on nomme la mort.
Ensuite parce que l’audace de parler met en jeu et en mouvement des secteurs de notre existence qui deviennent, à la longue, incompatibles avec ce que nous osons dire. Peut-on parler avec quelqu’un de sa mort à lui et de la mort pour soi, si l’on cautionne des formes d’existence économique et politique qui tuent, éliminent et excluent ? Peut-on parler de la mort, avec la discrétion voulue et le courage requis, quand on laisse l’injustice s’afficher avec indiscrétion ? Je me contente de noter ce second point sans vouloir insister trop. Mais on aura compris que le sens de la mort se trouve, évangéliquement au moins, dans la logique de Dieu et dans sa fidélité à son Fils. Peut-on miser sur cette cohérence sans, du même coup, se sentir appelé à tout faire pour que d’autres cohérences existent et que, sous tous les cieux, la mort ait, autant que possible, visage humain ?
La mort mise en symboles
Il est des paroles pour la vie. Il est donc des paroles tournées en direction de la mort pour que, lorsqu’elle vient, elle nous trouve présents. Les plus fortes de ces paroles ont forme d’images. Elles évoquent ce qui ne peut se dire directement ou abstraitement. Elles suggèrent ce qui échappe au pur raisonnement. Ce sont des symboles.
Celui qui se présente d’ordinaire le premier à notre pensée est assez curieux. C’est une sorte de survivance. Il montre que les symboles eux-mêmes peuvent périr. Je veux parler de la fameuse allégorie du squelette à la faux, image médiévale longtemps classique mais qui, aujourd’hui, ne nous parle plus guère. Certes Bergman l’a réactualisée dans son film Le Septième Sceau (1956) mais Woody Allen ne s’est pas privé d’en montrer dans son film Guerre et Amour (1975) le caractère artificiel, au moins pour nous aujourd’hui [1]. Les danses macabres d’antan, dont la symbolique est d’ailleurs beaucoup plus complexe, continuent sans doute à retenir nos regards, dans les basiliques ou les livres d’art. Mais elles nous disent plus le dérisoire de nos inégalités présentes que le mystère même de l’au-delà [2].
Mieux vaut donc nous adresser ailleurs, à d’autres images qui ne cherchent pas à représenter ou à mimer la mort mais qui tentent plutôt d’en faire pressentir l’énigmatique présence et l’étrange signification.
Dans cette perspective, beaucoup se sentent aujourd’hui attirés par une image double, en quelque sorte bipolaire. Ils se demandent si la mort, spontanément inamicale et menaçante, peut devenir amicale et familière, parfois du moins. Serait-elle, comme le dieu Janus de l’Antiquité, porteuse de deux visages, l’un d’ombre froide et l’autre de lumière vive ?
À en croire notre impression la plus fondamentale, la mort nous fait violence. Elle rode, comme le mal et son diabolique cortège. Ou bien tapie dans l’ombre, elle nous attend, encore que l’attente soit parfois surtout notre propre attitude : « la mort ne nous guette pas, comme on dit ; c’est nous qui la guettons » [3]. Elle prend et elle surprend. Le poète ne s’y trompe pas. Il la voit et l’entend en contrepoint de nos travaux et de nos jours :
« Sur le perron pâleur du temps / la mort rit d’un rire insultant » [4].
Le théologien n’est pas moins lucide : « celui qui craint la mort, même s’il le fait d’une manière discutable, risque dans tous les cas d’être plus près de la vérité que celui qui ne la craint pas ou qui plutôt se vante de ne pas la craindre » [5] .
Toutefois, tandis qu’elle s’oppose à nous, la mort ne nous trouve pas sans réaction. Sa force ne se manifeste tout-à-fait que dans la mesure où nous luttons contre elle. Sa violence se dévoile quand nous résistons à son emprise. Paul Éluard y a insisté :
« Mort est à vaincre ou bien c’est le désert. » [6]
Ou encore :
« Au nom de mon espoir, je m’inscris contre l’ombre. » [7]
La mort accepte le combat. Elle est sûre de l’emporter finalement : comment pourrait-il en être autrement ? Mais elle nous veut résistants et non soumis. Elle attend de nous quelque dignité qui fait notre honneur.
Le paradoxe, c’est que la lutte n’est pourtant pas le dernier mot et le dernier geste que nous tentons. Parfois, quand l’heure de la mort est arrivée, quand la mort ne vient pas par totale surprise, quand notre vie est en mesure de lui ouvrir lucidement la porte, la sombre inconnue qui se présente est presque reconnue comme une compagne familière. Non par une complaisance malsaine : comment pactiser avec elle ? Mais parce qu’on a perçu depuis longtemps son ombre et surtout parce que d’autres nous ont parlé d’elle. Sa présence bouleversante est alors enveloppée d’espérance et de confiance. Rude compagnonnage qu’évoquait jadis François d’Assise en saluant sa sœur la mort. Simple sérénité de qui est prêt à la mystérieuse rencontre :
« Et tu aimas la mort qui dominait l’été / Du pavillon tremblant de ses ailes de cendre ». [8]
En de tels moments, la lumière se glisse. Celle de l’oiseau de ciel, coloré de soleil :
« Il saura bien mourir dans la grave lumière / Et ce sera parler au nom d’une lumière / Plus heureuse, établie dans l’autre monde obscur ». [9]
La mort se fait alors bonne surprise. Et peut-être, comme le suggère le langage chrétien, bonne nouvelle :
« Je suis un homme et porte en moi ma mort à naître ». [10]
Car, comme le dit Pierre Jean Jouve, « le chanteur issu du mystère entrera dans l’énigme ennemie du mystère, la mort ». [11]
Un départ au petit matin
Une autre image de la mort et de l’acte de mourir, c’est le départ. Symbolique présente sous tous les cieux, en Afrique comme en Asie, en Europe comme au Japon. Les morts s’en vont en compagnie de cette puissance ombreuse et coureuse de grands chemins, amicale pourtant, qui vient les chercher.
« Ceux qui n’ont pas senti qu’il y a dans la mort / le secret d’un départ chavirant de voyages /ne seront que des morts stériles pour la mort » [12].
Le christianisme considère que ce pouvoir accordé à la mort ne doit pas être excessif. C’est bien elle qui passe. Mais c’est Dieu qui appelle : « accueille, Seigneur, l’âme de ton serviteur ou de ta servante que tu as voulu appeler de ce monde vers toi » [13] . Dans l’antiquité, les inscriptions funéraires chrétiennes portaient souvent la formule « appelé par le Seigneur ». Autrement dit, pour les chrétiens la mort est « vocation », elle fait partie de leur vocation et en est la dernière forme terrestre. Mais alors elle est mystérieusement devenue parlante. Car c’est Dieu qui parle en elle, à son propos. Le mourant est nommé par son nom. Il ne suit pas la mort silencieuse, il va vers Celui d’où il tire son identité profonde.
Un malentendu est, certes, possible ici. En lisant certains avis de décès, où il est dit : « il a plu à Dieu de rappeler à lui son serviteur ou sa servante », on a l’impression que c’est Dieu lui-même qui décide ou veut la mort. Ce qui est bien étrange pour le Dieu de la vie et de l’amour. Mieux vaut dire, semble-t-il, que c’est la mort qui opère. Dieu ne fait jamais tout en nous. Mais quand la mort vient, c’est Dieu qui parle. Ce faisant, il ne rappelle pas, comme on met fin à une expérience qui est parvenue a son terme. Mais il appelle simplement. Comme toujours. Comme au premier matin. Dans la mort, Dieu continue d’être ce qu’il est dans la vie, celui qui provoque, convoque et parfois même semble « invoquer » ces êtres de réponse que nous sommes.
Ainsi donc, pour les chrétiens, le grand départ ne se fait pas en compagnie de la seule mort mais aussi et surtout en compagnie avec Dieu. Le poète peut évoquer l’étrange convoi de la mort qui vient, mais dans la brise discrète c’est Dieu qui fait signe. Le bruit n’est-il pas alors de trop ?
« Voici les chars qui montent dans la nuit./ Voici que vient nous envahir la mort. / J’entends grincer les essieux sous la pluie » [14]
Comment ne pas évoquer, à l’inverse de ce tintamarre, l’étonnante manifestation de Dieu à Élie, dans la montagne de l’Horeb ? Dieu passe. Mais il n’est ni dans l’ouragan, ni dans le tremblement de terre, ni dans le feu. Il s’indique et se suggère par « le bruit d’une brise légère » (1 R 19,12). Ainsi en est-il lors de la mort. Est-ce un passage de Dieu ? En tout cas, c’est un passage de l’homme en direction de qui l’appelle. Est-ce une visite de Dieu ? En tout cas, c’est le départ d’un appelé, de bon matin comme il se doit, dans une lumière encore incertaine et qui n’a pas livré toutes ses promesses, pour une visitation de Celui dont il entend la voix.
Un voyage vers le pays de l’au-delà
Alors s’opère le passage. Grand symbole de la mort, tout comme celui du départ avec lequel il s’articule. Les anciens n’avaient pas assez de termes pour qualifier ce déplacement : voyage, traversée, migration. Comment dire en effet d’une seule manière cette mystérieuse aventure où l’on se met en route en présence de la mort mais à l’appel de Dieu, sur sa parole, en confiance par conséquent ?
Les anciens, toujours eux, se représentaient moins le voyage que le voyageur [15]. Parfois ils imaginaient que l’âme du mort, tel un enfant, allait vers Dieu portée par les anges. C’est donc que, selon eux, l’acte de mourir a quelque rapport avec l’enfance, une enfance spirituelle qui a la liberté d’allure et de mouvement de qui n’a pas encore eu le temps d’accumuler. Ils concevaient encore que l’âme du défunt se rendait vers Dieu comme un trait de lumière resplendissante. Manière de dire que la visite à Dieu se fait en habit de lumière, dans la clarté matinale, quand l’ombre, la fameuse ombre de la mort, s’efface et que la musique divine accompagne la procession. Enfin les anciens se représentaient parfois l’âme du mort comme un oiseau qui monte vers les hauteurs, dans le soleil. On sait que ce thème de l’oiseau en ses variations inspire toujours les poètes :
« L’oiseau voit tout / dans la transparence des nids / dans le repos de la soie / dans tout ce qui meurt / dans tout ce qui vit » [16] .
La symbolique du voyage est donc heureusement multiple. On peut la compléter en ajoutant à ces images deux autres données qui, aujourd’hui, nous parlent assez souvent.
Le voyage, c’est toujours un éloignement. Plus que le départ qui est plutôt sous le signe de l’absence. Mourir, c’est-à-dire voyager, c’est prendre de la distance. Plus qu’il n’était possible auparavant et surtout de manière moins ambiguë. Aller son chemin, c’est relativiser la vie, sans la renier mais en la voyant dans la lumière de Dieu. Mourir signifie entrer dans une lucidité inédite :
« La terre est fraîche encor, les lunes déhalées/ et les oiseaux vermeils, - mais j’attends de mourir » [17].
Jean Grosjean qui chante :
« la vision libre et calme des morts" [18].
souhaite accéder à cet au-delà qui est d’abord au-delà des illusions :
« Que mort du moins je sois vrai pour toujours » [19] .
La théologie contemporaine a porté quelque intérêt à ce genre de perspectives. Karl Rahner notamment [20] , mais aussi, d’une autre manière, L. Boros [21], ont envisagé l’acte de mourir comme un achèvement de la liberté donnant forme ultime à la longue gestation de nous-mêmes dans l’histoire.
D’autre part le voyage de la mort ne se comprend pas seulement comme une distanciation. Il implique aussi que l’on s’approche de Dieu et qu’on le rencontre. Dès lors le chemin conduit aussi aux ancêtres. Mourir, c’est prendre congé des vivants mais aussi, pour cela même, retrouver au pays de Dieu ceux et celles qui n’étaient plus avec les vivants mais qui étaient avec lui. « Il existe deux façons de mourir dignement : en songeant à ceux que l’on quitte ; en songeant à ceux que l’on rejoint » [22] . Assez présente dans les représentations européennes, cette image a une importance considérable dans le sens de la vie et de la mort que les Africains et les Chinois portent en leurs cultures. La Bible, quant à elle, souligne assez que la mort réunit celui qui part à ses pères (Gn 49,29).
Adieu au soleil
Je voudrais tenter maintenant une sorte de retour en arrière comme il convient de le faire, me semble-t-il, chaque fois que l’on parle de ce que c’est que mourir. Emporté par le mouvement des symboles et l’ardeur de la foi, on risque en effet « d’aller de l’avant » et « d’oublier le chemin parcouru » (Ph 3,13). Or une telle attitude, si elle peut se comprendre pour la conduite de la vie, entraîne à propos de la mort une méconnaissance dangereuse.
Revenons donc en-deçà du voyage, au point de départ, quand la voix qui appelle se fait entendre et quand la mort est là, silencieuse et décidée. Nous pouvons, à la faveur de ce que nous avons entrevu du voyage, ressentir ce qu’a d’énigmatique le fait d’avoir à partir en de telles conditions. La mort est froide, disent les poètes. Elle a « la couleur du froid », suggère Jean-Claude Renard [23]. Elle manque de soleil. Quand elle vient, il faut dire adieu aux formes et aux couleurs [24]. La brume s’étend. On se sent écrasé par un poids [25]. On se trouve nu [26]. Ou bien on a l’impression d’être recouvert par la vague et de plonger dans l’abîme. Ce symbole des eaux de la mort est fréquent dans la tradition biblique (Ps 18,5 ; 69,15). La poésie française contemporaine ne craint pas de l’évoquer. Ainsi Pierre Emmanuel qui voit les chemins d’humanité aller « vers le fleuve de mort tendre » [27] et selon qui
« des fleuves inouïs baignent d’oubli les Morts » [28] .
Pour évoquer cette troublante épreuve qu’est l’événement de la mort, nous pouvons encore marcher sur les traces d’une autre image symbolique et penser à une destructuration. Au voisinage immédiat de la mort, la vie se défait. Elle perd son inspiration. Le vivant se dissémine. Il se dissocie et se dégrade. Il se résorbe dans l’univers :
« il faut qu’en cendre il se mue et se mange / et qu’à la terre il rende son destin » [29] .
Nous en tiendrons-nous à cette annulation par résorption dans l’univers ? Certains, imaginant leur mort ou celle d’autrui, choisissent d’en rester là. En tout cas, Jean-Claude Renard dont je viens de citer deux vers envisage, lui, que son corps remis à la terre devienne, à l’appel de Dieu, un « corps parousien », un corps nouveau. Ou encore un corps ayant enfin fini de naître, comme le disaient les anciens qui parlaient du jour de la mort comme du « jour natal ».
Voici donc l’étonnant. La désintégration prend des allures de renaissance et de libération. À cause de la parole de vocation que Dieu adresse aux morts. Mais aussi à travers un don. Les croyants disent en effet que les mourants ne laissent pas leur vie mais qu’ils la présentent. Ils ne la donnent pas à la terre, mais à Dieu. Ils rendent à Dieu leur esprit.
Ainsi, faute de pouvoir parler en cet instant, mais désireux pourtant de répondre à la voix divine qui les nomme, ils donnent ce qu’ils ont, ce qu’ils sont. Ce n’est pas la mort qui prend leur dernier souffle. Ils en font don à Celui qui le leur avait confié. Et à nouveau la perspective du voyage s’ouvre. Comme si l’on ne pouvait rester longtemps dans l’ombre froide et comme s’il fallait aller du côté de la parole. L’adieu au soleil se fait bonjour à Dieu.
La mort double
Les paroles symboliques qui montent de l’humanité pour parler de la mort oscillent donc sans cesse entre deux perspectives. L’une est d’obscurité, de froid, de brume, de nudité et de silence : c’est la plus manifeste, elle s’impose. L’autre est d’appel, de vocation, de voyage et de traversée : c’est la plus inattendue, la plus originale, elle se propose.
La mort a par conséquent deux visages. Mourir, c’est se prêter ou plutôt s’abandonner à deux actes différents, sous couvert d’un même événement. D’un côté, il faut passer par la porte du silence. De l’autre, il est offert d’aller vers la porte de la parole. Deux gestes qui sont à faire en même temps, car, pour les croyants, ils se présentent ensemble. D’un côté, se tient la mort seule, à son compte. De l’autre, se tient cette même mort, mais méconnaissable, car en elle Dieu se fait entendre et elle s’en trouve toute changée.
Sans doute est-ce de la sorte que l’on peut comprendre comment la mort est à la fois pour nous inamicale et amicale, menaçante et porteuse de renaissance.
On peut également saisir par là pourquoi l’humanité se plaît à personnifier la mort en une sorte de réalité étrange que la misogynie courante envisage volontiers mais abusivement comme féminine. Ce n’est pas parce que nous voudrions éloigner de nous cette réalité que nous la personnalisons. C’est plutôt parce qu’elle est trop complexe pour tenir en nous. Et pourtant, la mort c’est nous. C’est nous qui mourons, ce n’est pas la mort qui vient de l’extérieur en nous, comme une puissance étrangère.
Enfin je voudrais souligner comment nos paroles sur ce que peut être l’acte de mourir, en se confiant aux symboles, font le bon choix. Car les grandes images ont toujours une double possibilité de sens, positive et négative. Comprendre la mort dans la mesure du possible, apprendre à mourir, ce pourrait bien être tenir fermement à son double visage. En mourant, on plonge dans les eaux sombres mais il devient possible de faire confiance à la mer :
« Ô Mer levée contre la Mort » [30] .
De même la mort n’est pas seulement le désert dont elle entretient l’illusion taciturne :
« Je suis mort maintenant et je vis dans la mort / et la mort où je marche a des granges humides / des prairies de citron, des coulées d’Équinoxe » [31] .
De même encore cette mort que l’on dit soucieuse d’égalité, ce qui fait danser les morts, parait-il, est peut-être plus respectueuse de chacun qu’elle n’en donne l’impression :
« Il faut croire à la mort qui n’égalise pas/ à la mort où l’on entre avec son rite exact, / chacun avec soi-même » [32] .
Mourir peut donc se dire. Pas toujours et pas forcément au moment même du départ. Le moment venu, la conscience n’est guère disponible le plus souvent pour parler. Elle cède au silence mortel qui la transit. Mais ce n’est là qu’un aspect d’elle-même. Car elle a une autre dimension, plus mystérieuse, plus forte que l’apparence. Devant la mort qui est double, la conscience se dédouble. Une part d’elle-même se laisse prendre par le froid brumeux et silencieux. Une autre part d’elle-même, se souvenant d’anciennes paroles avancées en leur temps sur ce que c’est que mourir et surtout attentive à une parole venue de Dieu, répond à l’appel. Que l’on soit religieux ou non, chrétien ou non, peu importe en cet instant. La croyance qui est réponse et confiance devient la forme vive de notre être.
Pourquoi affirmer tout cela ? Ce n’est pas pour se rassurer à bon compte. C’est parce qu’il ne peut en être autrement. La mort n’est en rien facultative. Ni en son événement ni en son sens. Si elle est double, c’est parce que nous sommes nous-mêmes doubles, faits de chair et d’esprit, de froidure et de soleil, d’obscurité et de parole entendue ou proférée. Nous mourons en tout ce que nous sommes mais selon ce que nous sommes. La fragilité de notre être se laisse prendre par les eaux de la mort mais ce qui est en nous capacité de communiquer se laisse prendre par les oiseaux de lumière et par leur message céleste. Certes, comme le dit Aragon, « on a la mort qu’on peut » [33]. Mais cette modulation personnelle porte sur les deux visages contrastés que prend le fait de mourir. Sinon, la mort ne serait pas humaine. On ne pourrait l’humaniser. Elle ne nous conviendrait pas. Elle ne serait pas pour nous.
Parler de la mort avant l’événement, au cours de la vie, n’est donc pas vain. En parler avec ceux qui s’en vont n’est donc pas superflu. Cela prépare la mort en lui permettant, le moment venu, d’être elle-même et en nous donnant, l’heure arrivée, d’être nous-mêmes.
Toutefois ce travail de parole qui inaugure le travail de mourir est une tâche elle-même multiple. Les symboles en leur multiplicité et en leurs oppositions y tiennent la première place. Mais ils ne sont jamais seuls. Ils s’appuient sur des schémas de pensée, moins nombreux et plus complexes. Je voudrais, pour achever ce chapitre, repérer les principales de ces matrices de la pensée imaginative.
Quelques grandes représentations de la mort
Le premier schéma d’ensemble de ce que c’est que mourir, c’est celui de la séparation qui s’établit non seulement entre le mourant et les vivants mais aussi à l’intérieur de celui ou de celle qui s’en va. J’ai parlé, il y a un instant, d’une destructuration de la vie par la mort. Sur cette symbolique se déploient des significations diverses que l’on peut ramener à l’idée d’une libération de l’âme. Dans l’humanité, abondent les réflexions sur l’identité de cette âme humaine, sur son immortalité, sur son mouvement vers l’au-delà. J’aurai l’occasion d’y revenir.
Un deuxième schéma de pensée au sujet de la mort consiste à intégrer l’acte de mourir dans une loi d’ensemble qui régit l’univers. En ce sens, la mort est pour les humains une manière d’avouer qu’ils sont du monde et (lue leur originalité au royaume de la vie ne les met pourtant pas à part de ce qui marque toute existence vivante. Mourir, dit Jésus selon saint Jean, c’est comme ce qui arrive au grain de blé qui tombe eu terre ; « s’il meurt, il porte beaucoup de fruit » (Jn 12, 24). Symbolique fréquente dans les cultures humaines, sur laquelle s’appuie une réflexion multiple qui dit la fécondité de la mort à cause de la vie qui la ti-averse et ne s’annule pas en elle.
Ce même thème est susceptible de se donner des images très variées. Celle de la métamorphose de la nuit en jour, de la neige en eau, de la chenille en papillon. Le christianisme oriental ancien a aimé, dans le même sens, considérer la mort comme la venue au jour d’un être qui sort de la nuit maternelle où il était en gestation [34]. Certains de nos contemporains, abandonnant les symboliques biologiques, ont préféré comprendre la mort comme un passage de relais dans la chaîne des générations. D’autres, dans une perspective un peu différente, méditent sur quelque réincarnation qui relancerait vers d’autres horizons une vie qui n’a pas eu le temps de s’achever avant la mort. Contentons-nous, pour l’instant, de relever ces figures et d’en percevoir la forme de pensée. Sous ces variations, un même thème est affirmé, celui de la cohérence entre la mort et la vie, l’une et l’autre échangeant leurs services.
Un troisième schéma me semble s’inscrire dans une tout autre perspective. C’est celui de la parole divine destinée aux mourants et dont vivent les morts. Le christianisme fait sienne cette représentation. Il n’ignore évidemment pas les deux schémas précédents. Il sait, parfois presque à l’excès, qu’il y a en nous de l’immortel et que l’âme traverse la mort sans perdre au passage son nom et son identité. Les chrétiens n’ignorent pas non plus que la mort fait partie de la vie et que l’univers est une grande symbolique qui évoque la loi du cosmos pour éclairer l’acte humain de mourir. Mais ces deux manières de comprendre la mort ne suffisent pas à la foi. Car elles ne sont pas assez parlantes.
Il leur manque de porter une voix que les mourants puissent entendre sur le versant disponible de leur être perturbé. Faisant mémoire du Christ et de son agonie à Gethsémani, la foi chrétienne croit que Dieu se fait entendre mystérieusement, paradoxalement, à l’heure de la mort. Certes, son appel est alors inattendu, plus surprenant encore que celui qu’il adresse au cours de la vie. Mais que l’on n’aille pas imaginer qu’il est recouvert par le silence. Luc a éprouvé le besoin de faire intervenir à Gethsémani l’étrange figure d’un ange (22,43). Pour qu’il soit bien dit que Dieu était là, malgré tout."
Voir le livre : La mort. Sa signification chrétienne. et quelques recensions R. La mort ou citations :A propos de la mort et Questions actuelles.
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