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Où se manifeste l’Esprit ?

Petite typologie de l’expérience spirituelle contemporaine en Occident.

Où se manifeste l’Esprit ?

Petite typologie de l’expérience spirituelle contemporaine

en Occident

« Qu’en est-il aujourd’hui de l’Esprit ? » se demandait Henri Bourgeois, en 1977, dans une époque un peu foisonnante, en éditant au Cerf deux modestes Cahiers, résultats d’une recherche culturelle et théologique avec ses étudiants. Certains, explique-t-il, ont du mal à mettre des mots sur une expérience poursuivie. « Et l’Esprit, nous le savons d’expérience, fait éclater les catégories ou les concepts et trouble l’obscurité qui tombe des syllogismes ». Le propos théologique, avec le détour par la réflexion auquel il oblige, est de rendre cette expérience spirituelle plus lucide, plus communicable et - pourquoi pas, plus vive. Ainsi procédait toujours la pensée du théologien, en dialogue avec son héritage et son temps.

Bien téméraire serait sans doute celui qui relèguerait cette pensée dans un passé révolu… Car l’actualité en offre, aujourd’hui, bien des illustrations, même si cette expérience ne fait que très exceptionnellement la Une des écrans TV. Aux lecteurs de prolonger ou enrichir ces analyses.

Voici le titre et les contenus de ces deux Cahiers, dont nous ouvrons aujourd’hui le premier :

- I - « Où se manifeste l’Esprit ? »

° Des clignotants ou des indicateurs du spirituel ; ° Interprétations en lumière clignotante : - situation spirituelle en mouvement – petite typologie – cahier des charges d’un renouveau.

- II - « L’Esprit est-il à l’heure aujourd’hui ? »

° Quand la Bible parle de l’Esprit ° Visages des hommes selon l’Esprit. ° Présence de Dieu quand il se présente comme Esprit.


Première partie : « OU SE MANIFESTE L’ESPRIT ? »

Petite TYPOLOGIE de l’EXPERIENCE SPIRITUELLE en Occident.

De Malraux à Edgar Morin, de Illich à Jacques Ellul, de Olivier Clément à la « Nouvelle Gnose » des savants américains de Princeton, la plupart des observateurs de l’Occident aperçoivent un déplacement dans les mentalités et les aspirations et constatent les signes de ce qu’on appelle, pour faire bref, le « renouveau spirituel ».

Nous voudrions essayer de caractériser les grandes formes que prend ce renouveau. S’il y a une expérience nouvelle qui se cherche parmi nous et en nous, quels en sont les types les plus manifestes ?

Il nous semble que la typologie peut se construire de deux points de vue différents : 1-Les différences héritées, et 2- les différentes formes de sensibilité spirituelle.

1) Les différences héritées.

Dans cette perspective, les différences entre les formes du renouveau spirituel d’aujourd’hui sont celles qui distinguent traditionnellement les grandes inspirations humaines.

A- On dira donc d’abord qu’il y a un renouveau spirituel religieux et un renouveau spirituel non religieux. Le premier est d’inspiration chrétienne, bouddhiste ou hindoue, gnostique, syncrétiste, etc. Le second est écologique, communautariste, esthétique, franc-maçon, etc.

Encore faut-il bien comprendre cette différence. Si l’on définit le phénomène religieux par une référence explicite à un Absolu, à des énergies extra-humaines à l’œuvre dans la vie humaine et au-delà, on constate effectivement que certains courants spirituels sont religieux et que d’autres ne le sont pas. Mais parfois, aujourd’hui, on définit le « religieux » de façon plus large, comme une attitude symbolique fondamentale. Attitude caractérisée par une tendance à voir les choses et les événements comme étant porteurs d’une parole mystérieuse, d’un « sens » caché en superficie mais présent en profondeur. Ce qui conduit à relativiser les rationalités ou les ordonnances pour discerner cette palpitation vitale.

Il y a là une sensibilité « spirituelle » qui n’est pas religieuse à strictement parler mais qui s’apparente étroitement aux courants proprement religieux. Autrement dit, quelles que soient les divergences au plan des croyances (religieuses ou non) et des appartenances (à un groupe de type ecclésial ou à un réseau peu structuré), les courants spirituels ont entre eux une capacité d’osmose. Beaucoup plus que les courants de pensée (philosophies, idéologies) ou les courants d’action (politique, etc.).

Le problème actuellement ouvert est, au fond, de savoir comment le renouveau spirituel prend en charge les différences dont il a hérité.

Ces différences, ici la différence entre religion et absence de religion, doivent bien avoir encore un sens et une portée. Mais dans quelle mesure sont-elles occasion et source d’expérience spirituelle ? Plutôt que de dénoncer le syncrétisme ou la confusion du renouveau spirituel contemporain, il nous semble plus pertinent de poser une telle question. Car c’est une question-clé pour aujourd’hui : ce que nous avons reçu comme un héritage nous fait-il réellement vivre ? Les différences entre les expériences humaines sont-elles exactement celles que l’on nous a dit ? Comment, sans annuler leur stimulation indispensable, parvenir à les ré-exprimer en termes actuels ? Comment vivre la différence entre ceux qui croient en Dieu et ceux qui n’y croient pas pour que cette différence soit autre chose qu’une coupure ou une assignation à résidence ?

Ces interrogations rebondissent dans le cadre du renouveau spirituel chrétien. Assurément, il y a plusieurs traditions chrétiennes et les unes et les autres colorent l’expérience spirituelle des chrétiens. La sensibilité orthodoxe n’est pas identique à celle des chrétiens réformés et à celle des catholiques.

B - Le sens différent qu’a l’Esprit Saint dans les différentes traditions chrétiennes

Au risque de schématiser beaucoup ce qui est affaire de nuances, nous suggérerions volontiers ces différentes sensibilités de la façon suivante :

- Chez les orthodoxes, l’Esprit Saint est perçu spontanément comme une puissance cosmique, en référence à la création (« L’Esprit de Dieu planait sur les eaux « , Gn 1, 2) et la résurrection du Christ (il baissa la tête et rendit son Esprit », Jn 19, 30 ; « il souffla sur eux et leur dit : recevez l’Esprit saint », Jn 20, 22). L’Eglise est le corps spirituel du Christ que l’Esprit suscite sans cesse dans le cosmos : la tradition, la liturgie, la fraternité et les dons divers de chacun sont autant de manières objectives pour Dieu de communiquer l’Esprit aux croyants et pour ceux-ci de le recevoir.

-  Chez les catholiques, l’Esprit Saint est habituellement peu perçu. La sensibilité catholique met spontanément l’accent sur Jésus-Christ. Et elle envisage celui-ci moins comme le Seigneur glorieux dont s’enchante l’Orient que comme un Sauveur venu dans notre histoire. Si elle parle de l’Esprit, c’est soit du point de vue de l’unité ecclésiale (car le juridisme latin, d’ailleurs sans cesse lié à des tendances au fractionnement, a besoin de s’appuyer sur une mystique), soit du point de vue de la liberté individuelle (autre point d’insistance occidentale), soit depuis peu à propos de ceux qu’on appelle les non-croyants (autre accent du catholicisme : à travers les « missions » du XIXe siècle et le dialogue avec les incroyants du XXe siècle, la référence à l’Esprit permet d’honorer la valeur qu’ont devant Dieu les non-baptisés).

- Chez les réformés (luthériens, protestants), l’Esprit est vu comme une force et une inspiration données aux individus dans la mesure où ils vivent de la foi. Cette foi, qui est don de Dieu, est à référer aux Ecritures inspirées et à la communion ecclésiale. Mais elle ne doit pas se laisser piéger par la prétention ou l’excessive confiance en soi qui dénaturent le don de Dieu. L’Esprit Saint, dans la tradition réformée, est donc Esprit de foi, de liberté par rapport aux idoles et aux institutions (y compris ecclésiales), de spontanéité par rapport aux conformismes.

Alors que les orthodoxes envisagent d’abord l’Esprit Saint comme un « milieu » ambiant dans lequel nous sommes immergés, les réformés le conçoivent plutôt comme une présence intérieure et libératrice : nous sommes moins dans l’Esprit que l’Esprit n’est en nous.

Alors que les catholiques considèrent plutôt l’Esprit comme amour (l’amour mutuel du Père et du Fils, comme disait Augustin) et comme source d’unité, les réformés le comprennent d’abord comme une énergie de libération, de personnalisation, de renouveau (les fameux « revivals »), d’inspiration, bref de foi.

Toutefois, il est clair qu’aujourd’hui les différences interconfessionnelles entre chrétiens sont en train de bouger. Que ce soit au plan dogmatique, que ce soit au plan de la sensibilité spirituelle, que ce soit au plan du style ecclésial. Si bien que les trois « significations » de l’Esprit que nous venons d’esquisser deviennent de moins en moins typées.

Effectivement, il est des protestants de sensibilité catholicisante : leur référence à l’Esprit a les prudences et les soucis d’unité ecclésiale caractéristiques, jusqu’ici, des catholiques. Des orthodoxes, notamment des jeunes, prennent part au Renouveau charismatique. Et des catholiques, dans le cadre de ce même courant, transposent et adaptent à leur tradition un style spirituel (spontanéité, expérience, prière improvisée, sens de l’accueil, insistance mise sur l’Esprit et ses manifestations, accent mis sur les dons de chacun) qui était, au départ, très caractéristique du protestantisme et, en particulier, du pentecôtisme anglo-saxon.

- Le pentecôtisme

Un mouvement de renouveau ou de réveil s’est développé à partir du début de ce siècle. Né dans les Eglises de la Réforme (méthodisme) et aux U.S.A., ce courant spirituel insiste sur l’expérience d’une communauté fraternelle et ardente, et recentre le christianisme sur la présence de l’Esprit de Pentecôte (on parle, en ce sens, d’un baptême dans l’Esprit : il s’agit d’une célébration qui actualise le sacrement de baptême en fonction d’une conversion que l’on vient de vivre, d’un lien à une communauté ecclésiale qui impose les mains et de manifestations sensibles ou psychologiques de la présence de l’Esprit). Pratiquement, le pentecôtisme est une forme de christianisme spirituel, fraternel, évangélique, fortement tourné vers le retour du Christ, ayant le goût de la prière commune et spontanée.

Le renouveau charismatique est la forme contemporaine que prend le Pentecôtisme. Il se veut explicitement lié aux Eglises officielles. [1]

Les différences entre les grandes traditions chrétiennes deviennent donc actuellement, dans la dynamique du renouveau spirituel, plus fluides que par le passé. Non pas annulées, mais perçues autrement. L’œcuménisme officiel sent d’ailleurs assez bien ce changement ou ce déplacement : le contentieux qu’il gère n’est pas forcément suggestif pour bien des chrétiens aujourd’hui qui ne savent plus trop quoi faire des divergences dont ils ont hérité.

Nous retrouvons de la sorte la question posée précédemment à propos de la foi en Dieu. Le renouveau spirituel nous oblige à réévaluer nos différences pour qu’elles soient réellement et spirituellement stimulantes.


2) Les différentes sensibilités spirituelles

Dans ce qu’on appelle globalement le « renouveau spirituel contemporain », religieux ou non religieux, chrétien ou non chrétiens, nous voudrions tenter un second repérage.

Il ne va plus s’agir, cette fois, de s’appuyer sur des différences de croyances ou de traditions. Nous voudrions envisager les attitudes de ceux et celles qui, aujourd’hui, à un titre ou à un autre, se réclament du « spirituel », se disent ou se veulent « spirituels ».

Attitudes : c’est-à-dire manières relativement stables de percevoir la vie, la société, le phénomène religieux, la foi, l’Eglise.

Ces attitudes se manifestent dans les choix quotidiens, dans l’appartenance à tel ou tel groupe, dans l’allergie à l’égard de certains comportements. Elles traduisent, en fin de compte, ce que nous voudrions appeler des « sensibilités spirituelles » : cette formule suggère un plan d’expérience profonde, de l’ordre du « sentir » plus que du « penser » ou du « savoir ». Dans cette optique, nous croyons pouvoir discerner quatre types (des « types idéaux », comme dit Max Weber) de sensibilité spirituelle. Nous les analyserons surtout dans le domaine du christianisme, tout en tenant qu’ils existent dans tous les domaines du « spirituel ».

A - La spiritualité.

La « spiritualité ». Voici un mot à la fois classique et un peu usé à force d’avoir servi. Il n’en désigne pas moins une attitude assez caractéristique.

D’abord, un goût pour « aller au fond des choses », pour ne pas vivre en superficie. En ce sens, être spirituel, c’est prendre le temps de vivre, de savourer les événements et de les discerner, de ne pas en rester au légalisme, au juridisme, à l’activisme, etc. On reconnaît là l’un des discours habituel du christianisme occidental ;

- Cet approfondissement est envisagé comme pouvant se réaliser par des voies personnelles ou communautaires qui font appel, en toute hypothèse, à une expérience ayant fait ses preuves. Le problème, en l’occurrence, ce n’est pas d’être original, inédit. C’est de se convertir, de renoncer au caractère « charnel » et illusoire de la vie, pour vivre « dans l’Esprit ». Il ne s’agit pas tant de trouver des moyens inédits que de bien utiliser ceux qui sont à la disposition de tous et de chacun.

De là une certaine réticence, dans cette perspective, à l’égard de certaines manifestations trop individuelles ou trop excentriques du « renouveau » charismatique… (Par exemple chez Olivier Clément, rappelant que la vie spirituelle ne signifie rien d’autre que « la grande respiration de l’Esprit ouverte en l’homme par la conversion, et constatant que les groupes intra-orthodoxes du renouveau s’enracinent dans la vie sacramentelle, l’expérience ascétique et la louange immémoriale de l’Eglise).

- La spiritualité se présente, en outre, comme une vie, c’est-à-dire comme une vie, c’est-à-dire comme un ensemble organique. Prière, morale, communion ecclésiale, liturgie, sacrements, réflexion théologique, travail, responsabilités dans la vie constituent comme un tout cohérent dont les divers aspects sont ou cherchent à être en osmose. L’Esprit Saint est alors envisagé comme un principe vital, assurant la cohérence vivante de la personne et des groupes, faisant passer sans cesse de la vie non convertie à la vie pascale.

- La spiritualité se caractérise encore par un certain style propre : il y a des spiritualités (cartusienne, dominicaine, ignatienne, etc.). Autrement dit, les chrétiens sont considérés comme n’étant pas standard, chacun pouvant faire un « choix » dans le dosage des divers éléments composant la spiritualité baptismale commune. Chaque spiritualité se réfère ainsi à des figures (les maîtres spirituels) et à une tradition. Toutefois, ce pluralisme se tient dans l’espace de l’orthodoxie ecclésiale : les spiritualités sont « reconnues » : elles sont ecclésialement légitimées et elles ne donnent pas lieu, en principe, à des conflits entre les autorités ecclésiales et les fidèles.

- La spiritualité prend une forme forte et, en quelque sorte, limite, dans ce qu’on appelle la «  mystique ». Liée à des dons ou à des circonstances exceptionnels, cette expérience comporte un aspect radical. Les façons habituelles de prier, d’envisager la présence de Dieu ou de vivre en Eglise semblent souvent aux mystiques trop charnelles. De là une suspicion permanente et plus ou moins tatillonne de la part des autorités ecclésiales, surtout si l’expérience mystique se constitue en courant spirituel critique.


B - Le réformisme.

Avec le réformisme, il s’agit d’un autre type de sensibilité spirituelle qui, souvent, surdétermine le précédent mais ne se confond pas avec lui.

Le réformisme constitue une volonté pratique de modifier l’existence courante, en changeant certaines de ses données ou de ses structures. Le cadre général de la vie n’est donc pas mis en cause. Simplement, on veut changer l’exercice, le fonctionnement ou la forme de certains domaines de l’existence. Car ces domaines semblent dévitalisés, inhumains, bureaucratisés, injustes ou encore coupés de leur inspiration radicale. D’autre part, et voici le second trait du réformisme, les modifications que l’on envisage ou que l’on mène sont considérées comme ne pouvant pas se produire de manière violente ou par transgression brutale : il y faut, sinon toujours une longue marche d’approche, du moins un débat, des analyses, une conscientisation et, en toute hypothèse, le maintien du dialogue entre toutes les parties intéressées.

Le réformisme n’est pas forcément religieux. Il peut être technique ou politique. Mais, même en ce cas, il semble bien avoir toujours une composante spirituelle. Et actuellement le renouveau spirituel occidental trouve dans cette attitude une forme d’expression adaptée. On cherche ce que Bergson appelait jadis « un supplément d’âme ». Les crises multiples des sociétés industrielles et des Eglises invitent à « retrouver » des racines, une inspiration, un souffle nouveau.

Le réformisme, en tant qu’il est un type de sensibilité spirituelle, nous paraît avoir deux caractéristiques :

- D’une part, il met explicitement en jeu, dans les corps sociaux, à la fois le pouvoir (ou la direction) et ce qu’on appelle « la base ».

La « base » est parfois réformiste, en tel ou tel de ses courants. Exemple : les grands ordres monastiques du Moyen Age. Aujourd’hui, les renouveaux de la prière, de la vie communautaire, de la célébration, des ministères ecclésiaux etc, sont tous issus de pratiques dont l’initiative première revient à des groupes et non à l’épiscopat et au Pape.

Mais les autorités ecclésiales sont, elles aussi, réformistes. Et de deux façons conjuguées. D’abord en prenant en compte dans leurs discours et leurs actes les pratiques ou les expériences réalisées à la base. Vatican II (et ses textes sur le Saint Esprit) illustre assez bien ce fait. De même, les réactions officielles de l’Eglise (Paul VI) à l’égard du mouvement charismatique : réactions favorables même si elles s’accompagnent de questions. – En second lieu, les autorités ecclésiales sont réformistes en « poussant » des réformes (liturgiques, par exemple) qui sont, certes, venues de la base mais qui n’ont pas spontanément l’accord de tous.

- D’autre part, le réformisme manifeste sa « teneur » spirituelle dans les objectifs qu’il se donne ou dans les points de repère auxquels il a recours.

Notamment :

- Un souci de revenir à l’essentiel, le plus souvent compris comme coïncidant avec le stade primitif ou initial d’une réalité ou d’un mouvement de la société. Par exemple le retour à l’Evangile (déjà chez Luther, aujourd’hui dans la plupart des courants spirituels chrétiens).

- Un refus du caractère artificiel, abstrait, juridique, bureaucratique de la vie. On en appelle à la liberté, à l’autonomie individuelle etc. Et l’organisation, indispensable, est soumise à révision en fonction de ces exigences ;

- Une ouverture à d’autres façons de voie, de penser, de vivre. Le réformisme est volontiers œcuménique. Ou encore, il a le souci du dialogue et de la formation.

- Un respect des positions contraires. Le réformisme a le goût du pluralisme. Il ne veut pas contraindre par la force, mais convaincre par l’Esprit. Il remplace le combat par le débat. Exemple : les discours sur le pluralisme dans l’Eglise catholique contemporaine.

Ajoutons que le mot « réformisme » n’a, dans l’usage que nous venons d’en faire, aucune connotation positive ou péjorative a priori. Les appréciations sont, certes, indispensables. Mais elles n’ont de portée effective que dans des situations données. Nous ne jugeons pas a priori.


C - La contestation

Alors que le type « spiritualité » représente une expérience d’approfondissement et que le type « réformisme » implique une expérience de modification, un troisième type de sensibilité spirituelle, que nous appellerons contestation, constitue une expérience de critique en vue d’une transformation.

Depuis 1968, le mot contestation a été souvent utilisé et, lui aussi, il risque d’être un peu usé. Mais il nous semble assez indiqué pour désigner l’une des formes du courant spirituel actuel. Etant entendu que, comme pour le réformisme, nous allons essayer de ne pas qualifier a priori cette attitude en fonction de la sensibilité qui est nôtre (et qui revêt d’ailleurs des formes diverses).

- La contestation est une prise de position critique à l’égard de l’état de choses établi. En ce sens, elle rejoint le réformisme et, comme lui, en appelle d’une vie sans souffle ou sans inspiration à une vie re-spiritualisée.

Toutefois, la différence entre les deux attitudes apparaît vite. La contestation s’accommode beaucoup moins facilement que le réformisme d’un programme de modifications ou de remèdes. Elle tient à ne pas se dissoudre trop vite dans l’aménagement ou la thérapeutique. Elle se développe, autant que possible, de manière radicale et prolongée, craignant que des réformes limitées et hâtives ne soient en fin de compte illusoires. Ou bien elle dénonce, à contre-courant de l’opinion dominante, des manières de penser ou de faire qui semblent aller de soi et dont on ne voit pas spontanément comment elles sont engagées dans des injustices ou les blocages de l’actualité.

On emploie, assez souvent, en christianisme, le mot « prophétisme » pour désigner une telle attitude. Isaïe, Jérémie, et aussi Jésus, ont été des prophètes, dans la mesure où ils ont mis en cause les options ou les habitudes de leurs contemporains. Ce qui est gênant, c’est que le mot « prophétisme » est souvent utilisé dans une perspective réformiste. Ainsi Vatican II parle de l’aspect prophétique de la foi des baptisés et du rôle ministériel dans l’Eglise. Ce serait assurément souhaitable. Mais, si l’on ne veut pas gommer les arêtes ou le tranchant du prophétisme, il faudrait éviter d’en parler de façon trop vague ou trop générale.

- Pratiquement, la contestation se réalise assez différemment du réformisme. Elle est normalement très minoritaire. Elle prend des formes de « contre-culture » ou de rupture : Jésus fut un prophète mis au ban de la société et du groupe religieux de son époque. Elle craint les distinctions savantes dont le réformisme s’enchante. Par exemple, la distinction des domaines respectifs de la politique et de la religion, ou la différence entre le contenu et la forme.

Les débats sur les liens entre «  libération des hommes » et « salut en Jésus-Christ » sont assez typiques de ce point de vue. Le réformisme défend la distinction des plans. La contestation dénonce les facilités et commodités que donne à nos mollesses une trop grande différence entre les deux réalités.

De même, pour ce qui est de la distinction entre le contenu et la forme. Le réformisme y tient : celui lui permet notamment de justifier le changement dans la continuité (on dit que le fond reste le même mais que les expressions se modifient). La contestation, sans méconnaître la différence en question, la trouve souvent illusoire et mystifiante.

- La contestation pose autrement que le réformisme le rapport entre le pouvoir et la base. Non pas qu’elle porte uniquement sur le pouvoir : elle peut fort bien dénoncer aussi les habitudes ou illusions de la base. Mais, alors que le réformisme parvient souvent aujourd’hui à réaliser un accord entre les soucis ou aspirations de la base et ceux des gens au pouvoir, la contestation ne suscite guère cette entente cordiale. Cela se comprend. La contestation n’est pas une attitude spontanée pour ceux qui conduisent la société ou l’Eglise. Au mieux, ils sont réformistes. De fait, par son caractère radical et intraitable, la contestation leur semble suspecte et agaçante. D’autre part, elle n’est pas, habituellement, très populaire : Jésus n’a guère été suivi par les foules à partir du moment où il a contesté leur goût messianique et où il les a invités à contester la spiritualité des sadducéens et le réformisme des pharisiens. Résultat : la contestation se retrouve isolée et minoritaire. Ce qui ne stérilise pas pour autant sa force.

Ajoutons que la contestation a une dimension spirituelle manifeste. Mais ce n’est pas la même que celle du réformisme.

Elle se présente en effet :

- comme une fidélité radicale et intransigeante à l’inspiration initiale des institutions en cause, des sociétés, des Eglises, etc.

- comme l’expression d’un esprit de liberté, d’exigence, de rupture, plutôt que comme le témoignage d’un Esprit de conciliation et d’intégration.

- Comme une fragilité. La contestation s’éprouve assez faible, qu’il s’agisse de faire aboutir ses propos ou de se garder des compromis et de la « récupération » progressive. Cette relative impuissance est souvent vécue comme une expérience spirituelle.


D- La « dérive »

Voilà un mot qui n’a rien de classiquement théologique. Nous l’employons ici parce qu’il est utilisé par certains de nos contemporains qui trouvent en lui une image expressive de leur attitude.

Dériver, c’est aller ailleurs, exister autrement, sortir de l’enclos.

En l’occurrence, ce qui est caractéristique, c’est la volonté de ne pas se définir par rapport à d’autres attitudes. Car, dit-on, la manie moderne de se situer par rapport à d’autres tue l’initiative spontanée et la création. En se définissant par rapport à d’autres positions, on est encore marqué – en creux – par ce dont on ne veut pas. Mieux vaut donc vouloir exister à frais nouveaux, sans contentieux.

Il est toutefois difficile d’éviter tout à fait les références dangereuses à autrui. Même s’il faut les dépasser, il est presque impossible, au moins au départ, d’en faire l’économie. C’est pourquoi nous nous croyons autorisés à situer cette attitude spirituelle en fonction des précédentes.

- Par rapport à la « spiritualité », la dérive refuse la distinction de plans entre le superficiel et le spirituel. Dans cette optique, vouloir « approfondir », c’est, semble-t-il, ne pas vouloir réellement. Car vouloir, c’est vouloir faire et être. Le changement auquel toute existence est appelée ne consiste pas à se spiritualiser mais à mettre en œuvre l’énergie latente ou refoulée qui nous habite.

Dans cette ligne, le vocabulaire « spirituel », « spiritualité, « esprit », est dès lors laissé de côté. On le juge trop intellectualiste ou trop fade. L’accent est plutôt mis sur la sensibilité et sur la volonté.

Il nous semble toutefois possible de considérer cette prise de position comme une attitude spirituelle. D’abord parce que certains chrétiens l’adoptent plus ou moins, sans renoncer pour cela à invoquer l’Esprit Saint ; Ensuite, parce que, bibliquement parlant, l’Esprit n’est pas seulement intériorité, et profondeur mais aussi sentir et agir.

- Par rapport au réformisme, la dérive se sent étrangère aux soucis de gestion, d’amélioration, qui le marquent. Dériver, c’est prendre congé (au moins symboliquement) de la société établie et la laisser s’occuper elle-même de son propre avenir.

D’où la tendance de beaucoup de « dériveurs » à vivre en communautés, à l’écart des rythmes et des contraintes de la ville, en contact avec la nature… Certains adoptent une vie solitaire et retirée. On retrouve là, sous des formes parfois inattendues, la tradition des moines ou anachorètes chrétiens, des ermites hindous, des sages, des « solitaires » (Port-Royal), etc.

- Par rapport à la contestation, la dérive est également étrangère. Non qu’elle n’entende pas les annonces et dénonciations des prophètes. Mais il lui semble que la contestation est trop homogène à ce qu’elle critique.

« Il faut dériver hors de la critique. Bien plus : la dérive est par elle-même la fin de la critique » (Lyotard).

Humour, gestes symboliques que l’on ne prend pas trop au sérieux, goût d’une certaine régression psychologique en deçà des conventions des sages, un brin de scepticisme qui relativise les militantismes, une naïveté voulue et entretenue qui sourit devant les procès en illusion qu’on lui intente, voilà schématiquement une esquisse ou une figure de la dérive. Le spirituel s’y fait autre.

Il y a donc des formes typiques de l’expérience spirituelle contemporaine et notre typologie peut fournir des hypothèses d’interprétation, en face de cas concrets, évidemment toujours complexes.

Dans cette perspective, il sera sans doute utile de situer les uns par rapport aux autres les quatre types que nous avons analysés en fonction de caractéristiques et d’enjeux significatifs. "

Henri Bourgeois,

Où se manifeste l’Esprit,

éd. du Cerf, 1977, p. 22-34


Dans les pages qui suivent, Henri Bourgeois examine ces différences en fonction de quelques paramètres :

- Expérience
- Lien à la tradition
- Sens du temps -Sens de l’action
- Lien social (ou ecclésial)
- Réciprocité
- Présence de l’Esprit

A chaque pas, pour chaque type, sont reprises les deux questions :

- Quelles sont les objections faites aux spirituels ?

- Quelles sont les questions posées par les spirituels ?

Avec la manière pédagogique qui est la sienne, il utilise même une présentation en tableau fort suggestive, comme il le fera pour d’autres typologie, par exemple, celle des différentes manières, en catholicisme, de vivre le rapport d’appartenance à l’Eglise.

C’est pour lui la « seule manière d’écouter ce que l’Esprit dit aux Eglises et au monde, sans recouvrir sa présence multiple et mystérieuse, par les accents et les mots de noter sensibilité ou de notre foi personnelle".

Reste à dire comment se manifeste l’Esprit, à travers le spirituel. C’est l’objet d’une seconde partie.


Voir aussi : L’Esprit est-il à l’heure aujourd’hui ?  ; Le spirituel chrétien ; Qu’est-ce que la vie spirituelle ?.

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Pour nous contacter : amis.henribourgeois@yahoo.fr

Notes

[1]De ce courant, apparu en catholicisme dans les années 1960 sont nées certaines communautés nouvelles Communauté du Chemin Neuf, Communauté de l’Emmanuel, la Communauté des Béatitudes etc. Cf. Olivier Landron, Les Communautés nouvelles, nouveaux visages du catholicisme français, Cerf, 2004.


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