ON LES APPELLE RECOMMENÇANTS
Il est venu, pas très sûr de lui. Il y avait trente ans qu’il n’était plus allé à l’église, « sauf pour des mariages et des enterrements ». Il a voulu y retourner, il y a une quinzaine de jours. « Mais, vous comprenez, cela a beaucoup changé. J’ai été perdu ». J’écoutais cet homme qui voulait savoir s’il pouvait reprendre contact avec le christianisme. Il ajouta : « mais j’ai à peu près tout oublié ».
C’est maintenant une femme. Quarantaine d’années. Mariée, deux enfants. « J’ai eu une éducation chrétienne. Mais j’ai rompu avec l’Eglise presque aussitôt après mon mariage. Je n’étais pas d’accord avec la position officielle sur la contraception. A la longue, elle s’est sentie essoufflée. « La foi me manque », dit-elle. Et elle précise : « je pense que je suis restée un peu croyante. Mais ma foi est rouillée. Je voudrais re-croire. »
Deux cas parmi d’autres. Depuis dix ans, avec une petite équipe , j’anime à Lyon l’Espace Sainte Marie qui a pour but d’accueillir et d’accompagner des personnes qui veulent redécouvrir ce que c’est que la foi chrétienne. Avec eux et pour eux, nous avons « créé » un concept qui les désigne et qui a l’air de leur plaire.
Ce sont des « recommençants ». Ils veulent, si possible, « se remettre » à croire.
Au recommencement de la foi
Ce qui a conduit à ce souci et à cette réalisation, c’est, comme bien souvent, une histoire personnelle.
Je suis professeur à la Faculté de théologie de Lyon et cette tâche avec tout ce qu’elle implique m’a sensibilité depuis longtemps aux formes de spiritualité et de croyance qui existent dans un pays comme le nôtre, avec son histoire et ses cultures propres.
En même temps qu’enseignant, j’ai été pendant des années responsable diocésain du catéchuménat à Lyon et, sans l’avoir voulu a priori, j’ai vite découvert dans l’entourage des catéchumènes que des « chrétiens de souche », comme l’on dit parfois, attendaient, eux aussi, une occasion ou un signe de l’Église pour retrouver un chemin qu’ils avaient laissé s’ensabler, parfois depuis longtemps.
Enfin, troisième élément et non le moindre, s’est constitué à Lyon un groupe de théologie pratique qui a pris pour pseudonyme le nom de Pascal Thomas (Pascal à cause de Pâques et Thomas en référence au saint Thomas de l’évangile qui avait de la peine à croire). Ce groupe a permis, entre autres actions, de développer une réflexion plurielle sur la foi aujourd’hui et ses formes actuelles de structuration. À mon sens, une initiative ecclésiale appelle très vite un support théologique.
Il me semble que cette convergence d’éléments en même temps que la rencontre effective de personnes en attente de « reprise » dans la foi nous ont conduits à mieux comprendre ce que pouvait être la situation des recommençants et quels pouvaient être les moyens que l’Eglise (catholique, en l’occurrence) avait à mettre à leur disposition.
Une identité bien loin d’être floue
Une chose est devenue claire pour nous : les recommençants existent puisque nous les avons rencontrés. Ils ne constituent pas une chimère pour consoler une évangélisation en mal d’imagination. Potentiellement ou réellement, depuis six mois ou depuis cinq ans, il en est sûrement autour de vous.
Mais souvent ils ne savent pas qu’ils peuvent exister, qu’ils ont une place possible dans l’Eglise. Ce sont des marginaux de l’évangile et de la foi. Ils ont l’impression d’être oubliés. Avec d’ailleurs un vague sentiment de culpabilité. C’est, se disent-ils, c’est « bien de leur faute » s’ils ont perdu le contact et pris de la distance. S’ils ont lâché l’Église, c’est parce que celle-ci les a blessés ou n’a pas su les « retenir ». Très souvent, il y a chez eux un contentieux avec l’institution ecclésiale.
Toujours est-il qu’ils sont désormais entre deux eaux. Ils se sont écartés et ils ne savent pas s’ils peuvent revenir. Surtout qu’en général ils ne veulent pas « rentrer » dans une Eglise qui les a plus ou moins déçus. Leur principal intérêt, d’ailleurs, ce n’est pas l’Église, c’est Dieu et la forme de manifestation que Dieu se donne dans l’Évangile.
Tout compte fait, leur attente est donc fragile mais assez précise. Ils ne veulent pas replâtrer la foi qu’ils ont plus ou moins gardée. Ils ne demandent pas à approfondir des croyances qui se sont amenuisées et parfois sont pratiquement dissipées. Ils ne désirent pas revenir à la messe, car ils ne savent plus très bien ce qui s’y passe et ils ne peuvent encore dire s’ils seront des pratiquants dans l’avenir. Ils souhaitent recommencer, c’est-à-dire revenir au point de départ, là où la foi commence, là où leur expérience spirituelle germe et émerge.
Le premier respect à avoir pour eux, c’est donc de reconnaître ce qu’ils sont. Et là-dessus mieux vaut être clair. Ce ne sont pas des catéchumènes puisqu’ils ont déjà fait, il y a plus ou moins longtemps, un peu de chemin évangélique et même un brin de route avec l’Eglise. Ce ne sont pas non plus des chrétiens qui voudraient approfondir leur foi, dans un groupe de prière, une équipe liturgique ou une équipe de mouvement, mais des femmes et des hommes qui veulent revenir à un originaire. Enfin, le plus souvent, ce ne sont pas des personnes vaguement « en recherche » comme il en est tant aujourd’hui, mais des êtres qui voudraient savoir s’ils peuvent refonder leur foi ou qui souhaitent examiner pour de bon s’ils peuvent croire, c’est-à-dire, comme me l’a dit un jour une femme, « vérifier si l’évangile peut avoir du répondant en moi ».
Il me semble que tout cela doit avoir quelque rapport avec la construction de la personne et aussi la réalisation de la foi en notre temps.
Le signe d’un nouveau commencement
Je me souviens d’une rencontre à Paris, il y a une bonne dizaine d’années. Notre groupe plaidait pour le terme de « recommençant », moins pour mettre des gens en carte que pour avoir un terme d’usage simple et commun, car nous étions convaincus que l’on n’existe pas si l’on n’a pas de nom générique, outre le nom personnel que l’on porte. Mais d’autres étaient réticents. Recommencer, disaient-ils, cela donne l’impression d’annuler le passé, de le barrer et de le renier. Et nous refusions cette interprétation. Recommencer, c’est mettre un nouveau commencement dans sa vie, renouveler son existence, relancer ses raisons d’exister. Sans pour autant tirer un trait sur le passé et le déconsidérer a priori. C’est cela que nous découvrons effectivement dans ce qu’expérimentent certains de nos contemporains.
Pourquoi ont-ils le désir d’une novation ? Certains en ont assez de conduire leur vie de façon privée, sans en parler jamais à personne et sans bénéficier de la stimulation que représente plus ou moins le témoignage de Jésus. D’autres sont en mal d’identité et son à la recherche de points de repères. Quelques-uns ont l’impression qu’ils ont gâché une chance en se mettant à leur compte, loin de l’Église. Certains ont visité des groupes divers, spirituels ou religieux, comme il en est beaucoup aujourd’hui et finalement, parfois après un long voyage à travers des sectes et des organisations ésotériques, ils ont le sentiment de devoir retrouver leurs racines. Enfin je constate, chez tel ou tel, que l’Eglise « fait moins peur » que jadis, qu’elle semble moins sûre d’elle-même, au moins « à la base », et cela aussi pousse certains à reprendre contact avec elle à travers tel ou tel chrétien, en venant dans un accueil paroissial ou en entrant en rapport avec une communauté religieuse. Tout se passe, en effet, comme si aujourd’hui il y avait, au cours de la vie, un ou plusieurs moments favorables pour faire le point et réexaminer son mode d’existence. Les chrétiens qui n’ont pas connu de repère avec l’Eglise le perçoivent eux-mêmes. Rien d’étonnant si des repliés de la foi éprouvent ce même besoin. Il tient à notre culture. Il est également vécu dans le concret comme une sorte de grâce.
Trois conditions pour une redécouverte de la foi
Sans ce désir proprement spirituel d’une nouveauté, il ne peut exister de recommençants. L’évangile qui se présente comme « bonne nouvelle » l’indique assez.
Toutefois, cette disposition ou cette disponibilité ne suffirait pas pour que quelqu’un fasse un pas et frappe à une porte. Pour que la démarche recommençante s’opère, il faut deux autres conditions.
Il est d’abord indispensable qu’un déclic se produise. En effet,on peut parfois attendre pendant des années en se disant qu’il faudrait « faire quelque chose », « s’y remettre », mais sans transformer ce désir en réalisation. Pour que cela se produise, il faut qu’un événement survienne. Ce peut être la naissance d’un enfant, un deuil ou une épreuve, un rêve étrange, une émotion en visitant un édifice religieux, une conversation sur la mère Teresa dans un train, un tract trouvé dans le fond d’une église et donnant une adresse et un numéro de téléphone, une conférence sur le bouddhisme etc. En tout cela il n’est rien d’automatique. Tout peut servir de déclic, même des circonstances très petites, dès lors que, comme dit Jésus, « les temps sont accomplis » (Mc. I, 15) et que quelqu’un est « mûr » pour re-vivre et, plus exactement, renaître. Recommencer, c’est répondre à un signe des temps pour soi.
Mais il faut encore une autre condition pour qu’advienne le recommencement. Ce troisième élément ne va pas de soi, lui non plus. Il est même parfois plus aléatoire que les deux précédents. Il s’agit de la disponibilité ou de la capacité de l’Eglise. En principe, l’Eglise devrait être en mesure d’accueillir et d’aider des personnes qui veulent recommencer. Mais en pratique c’est bien loin d’être le cas. Je me permettrais donc, sur ce point, de vous inviter au réalisme dans les groupes et communautés auxquels vous appartenez. Il existe en effet des personnes qui ne peuvent pas recommencer parce que l’Eglise (concrète, celle de leur environnement) ne le leur permet pas. Il est des recommençants potentiels qui demeureront tels toute leur vie parce que les chrétiens sont sans imagination et sans efficacité.
Les recommençants et les chrétiens intégrés.
Je m’explique.
Pour que des recommençants se lèvent et se déclarent, il faut souvent que les chrétiens d’un lieu fassent savoir que cela est réalisable, que ce n’est pas une exception bizarre, qu’il est possible de se remettre à croire, quel que soit l’âge que l’on a. Si l’on n’entretient pas dans l’opinion commune cette évidence, nous continuerons à transmettre la foi à nos enfants et à valoriser la catéchèse des petits et des jeunes, mais tout le monde sait bien que ces voies classiques ne sont plus toujours très adaptées à la structuration de la foi et qu’en tout cas d’autres chemins évangéliques sont nécessaires aujourd’hui. J’ai peur que le signe de la « conversion des adultes », et donc celui de la « proposition à des adultes », soient trop peu présents dans nos communautés.
Oh, je sais bien, le fameux rapport Dagens nous a (bien) parlé de ce besoin. Mais pour l’heure, la Lettre aux catholiques de France n’a pas l’air d’avoir soulevé des montages d’audaces apostoliques. Ce langage nous a plu. Et puis après ?
Je sais aussi que nous tenons à être discrets dans le témoignage et l’invitation, que nous craignons le prosélytisme et d’ailleurs que la laïcité nous pousse à ne pas piétiner les jardins secrets d’autrui. D’accord. Mais, cela dit, et sans vouloir restaurer une évangélisation insidieuse ou matraquante qui ne subsiste plus qu’en quelques réserves, la culture a changé. Et aujourd’hui, dans des univers où la solitude domine et les points de repères sont effacés, ne peut-on pas dire que des personnes attendent de notre part un signe et, plus que cela, des moyens concrets et adapté pour recommencer ?
Vous penserez peut-être que, chez vous, heureusement, tout se passe bien. Mais, s’il vous plaît, lisez votre bulletin paroissial et vérifiez s’il s’adresse à d’autres qu’aux pratiquants. Et puis demandez aux personnes qui sont accueillantes aux permanences paroissiales. Si jamais un éventuel recommençant se présentait, à qui l’enverraient-elles ? Trop souvent, je vois que l’on pense, en ce cas, à tel ou tel groupe déjà existant, à un groupe de prière ou à une équipe de foyers, voire à la chorale. Mais tout cela n’est pas adapté aux besoins précis de celle ou de celui qui se trouve re-débutant dans la foi.
L’expérience spécifique des recommençants
Au fond, tant que la pastorale de a foi se veut globale et indifférenciée, elle manque à son rôle et elle sur-privilégie les pratiquants. Dans les grandes années de l’action catholique, l’Eglise de France l’avait assez bien compris. Aujourd’hui, alors que la société a changé, ce type d’engagement n’est plus le seul à être envisagé. La diversité spirituelle et non plus seulement sociologique demande à être prise en compte. Et l’accent devrait porter non seulement sur la militance (encore qu’il y ait à faire en ce domaine ?) mais sur le fait de croire compris comme un acte spirituel, une expérience existentielle et pas seulement l’adhésion à une croyance.
D’où me semble-t-il, le besoin de faire attention à ce qu’on de spécifique les expérience spirituelles de nos contemporains (les nôtres aussi, bien sûr !). Très bien, direz-vous. Désormais, dans le catholicisme français, on fait grand cas des jeunes et les JMJ cherchent à avoir des suites. C’est entendu. Mais comment tenons-nous compte des spécificités du monde des jeunes, autrement dit des jeunesses ? Et surtout, du côté des adultes, jeunes et moins jeunes, que faire ? Parmi d’autres attentions possibles, les recommençants constituent une demande, une attente et un signe qu’il nous faut accueillir.
Je pense à ce qui s’est passé dans l’Église en France avec les catéchumènes. Le fait, bien connu, de reconnaître ce qui fait leur caractère propre a conduit peu à peu à leur donner une vraie place dans le contexte ecclésial. Et leur nombre s’est accru. Je pense aussi à l’essor des petites communautés chrétiennes dans notre pays. Les charismatiques et quelques autres ont perçu ce besoin et lui ont donné une réponse, le problème étant maintenant que l’Eglise « ordinaire » assume cette dynamique et veuille bien proposer l’aventure communautaire à des chrétiens qui n’ont pas forcément la sensibilité que j’appellerai charismatique pour faire court. De la même manière, peut-on s’attendre à ce que, demain, les recommençants constituent une réalité numériquement et qualitativement significative ? Je le souhaite. Mais cela dépendra des chrétiens, laïcs et prêtres, évêques aussi, qui ont aujourd’hui des responsabilités pastorales.
La structuration de la foi d’après l’expérience des croyants
C’est à dessein que je n’ai pas voulu centrer la présentation des recommençants sur la question interne ou personnelle que l’on appelle conventionnellement la structuration de la foi. Car, en fait, dans leur cas au moins, c’est la structuration de l’Eglise qui fait d’abord problème, de manière pratique et pastorale.
Cela dit, les recommençants expriment assez bien comment la foi se constitue ou se reconstruit chez quelqu’un aujourd’hui. Je vais terminer ces lignes en retenant simplement quelques points très suggestifs à ce propos.
Tout d’abord, nous disent les personnes qui se remettent à croire, la foi est une sorte de négociation entre l’expérience spirituelle que l’on porte déjà en soi (avec des souvenirs ou des contentieux, pour ce qui est d’eux) et l’apport original et concret de l’évangile. La nouveauté, la bonne nouvelle, s’opère à l’intersection de ces deux éléments. Et le rôle premier de l’Église est de permettre la rencontre entre l’un et l’autre.
En second lieu, les recommençants expérimentent la foi, surtout au début de leur parcours d’initiation ou de réinitiation, comme une expérience personnelle. Cela, il est indispensable de l’accepter sans le culpabiliser, comme si de l’individualisme funeste était forcément tapi sous leur désir d’être eux-mêmes et de voir clair en eux-mêmes. Par conséquent, les chrétiens qui les accompagnent ne doivent pas avoir sans cesse à la bouche les mots d’Eglise ou d’appartenance ou bien le langage de l’engagement et de l’action. Les recommençants veulent trouver eux-mêmes leur identité, ils n’entendent pas qu’elle leur soit imposée. Ils ne sont pas individualistes pour autant. La preuve, c’est que, dans la vie courante, ils ont les liens de tout le monde et que, dans un groupe de recommençants, ils font volontiers une expérience ecclésiale (mais sans l’appeler forcément ainsi).
Troisième point de repère : le chemin de foi des recommençants est, certes, de type catéchuménal, mais il n’est pas exactement le même que celui des catéchumènes. Cela, dont il faudrait parler longtemps, est très sensible quand on a la double expérience. Les recommençants prennent spontanément du recul par rapport à ce qu’ils entendent : « ils en ont vu d’autres ». En outre, ils ont besoin, surtout a début de leur démarche, de percevoir globalement ce qui leur arrive et ce que la foi évangélique peut leur apporter. Enfin ils ont souvent quelque contentieux avec l’Eglise, ce qui peut être le cas de certains catéchumènes mais qui, pour eux, est moins net et surtout moins culpabilisant.
Je dirai encore que les recommençants ont besoin de rites et de célébrations. Ce n’est pas parce que, souvent, « ils ont tout fait » (baptême, eucharistie, mariage à l’église) que leur foi renaissante ne doit pas s’exprimer en gestes et en assemblée. Personnellement, je ne pense pas que le sacrement du pardon pénitentiel soit d’emblée le plus adapté à ce qu’ils expérimentent, même s’il peut intervenir par la suite. La priorité va à la confession de foi, avec les mots de l’Eglise et en même temps avec leurs mots à eux.
Enfin, et ce n’est pas toujours simple, les recommençants aspirent, le moment venu, à avoir une place dans l’Eglise. Laquelle ? On peut les aider à la découvrir,à condition que nous ne décisions pas à leur place ou que nous ne mettions pas l’accent sur le « faire » au détriment de « l’être ». À Lyon, assez souvent, ils choisissent de constituer avec des chrétiens « de tradition » des communautés de foi. Certains se sentent solidaires d’autres personnes qui sont dans leur cas et militent donc, à leur manière, pour la « cause » des recommençants. Sont-ils, seront-ils pratiquants ? Cela dépend, bien sûr, des personnes. Quels que soient les rythmes de la pratique eucharistique, l’important est sans doute que chacune et chacun croient au don de Dieu que le sacrement constitue.
Février 1998
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