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Nouveau monde, nouveaux diacres.- Une clé de l’oeuvre.

En lisant :

Nouveau monde, nouveaux diacres.

Demain, dans une Église renouvelée, quels ministères ? (1968)

Nouveau monde, nouveaux diacres

Le premier livre d’H. Bourgeois : une clé de l’œuvre.

L’idée d’adopter pour comprendre la pensée d’Henri Bourgeois, ce qui était sa propre démarche, c’est-à-dire l’intelligence des choses et les êtres par leur genèse, amène à chercher les « commencements » de la théologie d’Henri Bourgeois, du moins dans ses écrits publiés. On s’accorde à reconnaître que Mais il y a le dieu de Jésus-Christ est son premier grand livre, celui qui le révèle et qui donne sinon l’ancrage fondamental de sa théologie : un Dieu vivant et actif et pour cela trinitaire, et son questionnement épistémologique : Dieu et la possibilité de croire en lui à travers un chemin. Mais son tout premier livre, en 1968, lié à la restauration du diaconat en France, en 1967, Nouveau monde, nouveaux diacres, est peut-être celui où il livre d’abord une conception originale de la théologie…

Il est alors conseiller théologique du diaconat, a écrit plusieurs articles dans la revue qui accompagne cette restauration : Effort diaconal. Il a aussi écrit une première et longue recension sur un tout petit livre de W. Kasper : Renouveau de la méthode en théologie, qui laissait augurer un avenir.

Il peut être suggestif de voir les orientations qui se manifestent dans ces premières publications, et de chercher ensuite comment elles se vérifient ou se modifient dans le déploiement de l’œuvre.


1. Tout commence par la perception et l’évaluation d’écarts :

- entre réalités et espérances (l’année 68)
- entre Eglise et Monde
- entre ministères et diaconie
- entre réflexion et action
- entre passé (le diaconat disparu comme tel) et le présent qui se cherche (les candidats et les premières ordinations diaconales).
- entre ici et ailleurs (autres pays et autres Eglises)

Cet écart est perçu comme une perte des significations pour le christianisme et une nécessité de les renouveler, au besoin par des entreprises nouvelles. La recherche sur le diaconat, qui s’impose en cette année 1968, sollicite H. Bourgeois. Et sa démarche théologique s’inscrit comme une participation à la recherche des candidats eux-mêmes, qui en est le lieu.


2. La réflexion théologique :

Comment la conçoit-il, ici, concrètement ? Comme en lien avec l’expérience poursuivie. Il exprime ainsi ce « régime de la théologie », pour lui indispensable, et que la recherche diaconale l’invite à préciser :

« Quels que soient ses méthodes propres et ses objectifs techniques, la théologie part toujours du vécu et, finalement, y retourne. La réflexion conteste l’expérience. Elle peut aussi en faire ressortir la cohérence profonde. Mais elle est à son tour critiquée par la vie, qui la récuse ou qui en dénonce la tendance au système. Il y a, de la sorte, un va-et-vient permanent. Né de la vie, le mouvement diaconal incorpore la pensée. Il n’attend pas de la théologie qu’elle lui fixe des modèles tout prêts, ce à quoi d’ailleurs celle-ci se refuserait. Mais il fait de la théologie et, pour sa modeste part, fait un peu la théologie actuelle » (NM, ND. (p. 169).

Cette position commande, en fait, beaucoup de traits de la démarche théologique qui se développe ensuite. Pour H. B., la théologie ne part pas de rien, ni de l’abstrait : elle part de la vie (ici la recherche qui se fait en Eglise avec les candidats au diaconat eux-mêmes). Donc elle intervient toujours comme une opération en cours, et si elle est pensée, elle renonce à être système. Que fait cette « pensée » ?


- a) elle part d’une vie qui incorpore déjà de la pensée (ici, la recherche diaconale).

Le premier chapitre du livre fait état de la question, telle qu’elle se pose pratiquement. H. B. positionne les divers acteurs : l’opinion publique, les évêques, les candidats, les différentes églises (orthodoxie, églises de la réforme, anglicanisme) qui font cette recherche, et en divers continents.

Et pour mieux la comprendre, il retrace l’évolution de la question dans le christianisme contemporain : les intuitions, chez deux prêtres déportés à Dachau ; la maturation de l’idée, avec le concours de K. Rahner, l’apport d’une recherche historique et l’acte du Concile, qui le rétablit en 1964 ; sa mise en œuvre, par Paul VI (Congrès du diaconat à Rome, en 1965).

Il y aura là une constante, dans la pensée d’H. B. Par ex. dans sa Théologie catéchuménale, ou sa théologie du croire, ou celle des rapports entre christianisme et culture. Ce qui serait totalement subjectif ou chaotique ne peut donner lieu, comme tel, à une réflexion théologique. Car celle-ci est toujours seconde par rapport à une expérience croyante, prise en sa totalité et son lieu, ses tenants et son historicité.


- b) elle cherche à montrer la cohérence de ce à quoi elle s’applique, et ceci de plusieurs façons :

  1. en retraçant l’évolution de la recherche elle-même, durant 25 ans, dans lesquels la signification du diaconat s’est modifiée : d’un diaconat « pour aider les prêtres », à un diaconat « pour les besoins de l’Eglise », puis à un diaconat pour « les attentes du monde » (p. 54).
  1. en prenant acte des élargissements et approfondissements qui se sont opérés : elle concerne de plus en plus le peuple chrétien, et elle est de plus en plus centrée sur le service, la diaconie, de l’Eglise elle-même. H. B. évite ainsi d’absolutiser une expression qui est elle-même relative, donc, en fait, sujette à révision et évolution. Il s’intéresse plutôt à la dynamique de cette évolution.

Il y a donc une double lecture possible des événements et situations : l’une immédiate, ponctuelle, l’autre sur un certain laps de temps, et en tenant compte de l’ensemble des facteurs. On passe à une compréhension sur la durée et sur un ensemble, qui permet de comprendre l’instantané et de découvrir des mouvements sociaux ou/et ecclésiaux.

C’est ce qu’il fera aussi en parlant d’événements comme la diminution des prêtres, de l’augmentation du nombre des catéchumènes, du voyage de J.P. II en France, de l’affaire Gaillot, de la lettre sur la non-ordination des femmes, du débat sur la confirmation différée pour les néophytes, ou sur la nouvelle évangélisation, ou sur la place de la théologie dans la culture. H.B n’est donc pas un journaliste de l’événement, et il n’absolutise pas une situation, mais il réfléchit à partir d’événements et situations qui s’inscrivent dans des mouvements lents, afin de de discerner les orientations et de dégager des perspectives. La théologie est une analyse du présent sur fond du temps qui vient et va.


- c) elle peut aussi contester les significations invoquées, dans les faits examinés eux-mêmes.

  1. en prenant acte des contestations dont le vécu ou l’interprétation du vécu sont déjà l’objet, en fait. Que ces contestations ou inquiétudes viennent de ceux qui le vivent ou qu’elles viennent d’autres qu’eux. Il s’agit pour le théologien d’en examiner le bien-fondé, non d’en donner un satisfecit ; de comprendre les risques dont ces critiques expriment la crainte (par ex. s’agissant du diaconat : crainte que cette institution soit inutile, ou trop pareille soit au clergé, soit au laïcat, crainte qu’elle n’ouvre la porte à des ministères mariés, etc.). La théologie fait ici une opération de santé en recueillant ce que ces critiques ont de significatif et en les recevant comme des exigences pour la recherche en cours.
  1. en posant les questions de cohérence avec d’autres ministères (le diaconat des prêtres, et celui des évêques) et avec l’Ecriture : de ce côté, H.B. observe que le Nouveau Testament invite à parler plus de la diaconie que du diaconat. Et c’est dans ce sens qu’il conçoit son apport théologique propre. Son livre est en fait, non un plaidoyer pour le diaconat, mais une vision de la diaconie de l’Eglise (cf. Gaudium et Spes) qui commanderait ce nouveau ministère et ceux déjà institués. Ici encore : le fait étudié est à resituer, à recadrer, dans une dynamique qui est celle de l’Eglise elle-même et de l’Esprit qui l’anime.

La théologie, de ce point de vue, se présente donc, non comme une instance critique subjective ou dans l’idéal, mais comme une analyse positive, visant à faire apparaître les difficultés et les choix mal aperçus. Elle n’est jamais aux ordres, mais elle n’est pas non plus dans une contestation systématique. C’est une critique pour dégager le sens des critiques ou des difficultés. A ce titre elle fait, pour l’Eglise, ce que chacun peut faire dans un discernement personnel : savoir reconnaître le négatif, et ensuite lire le positif du négatif. Est-ce que les autres ministères acceptent la fonction théologique ainsi comprise ? C’est une question. H. B la posera dans ses deux livres sur le rôle des évêques et avec des évêques eux-mêmes.


d) elle dégage, en fonction de cela, des perspectives prioritaires. Pour le diaconat, il en relève trois, selon les débats en cours : l’attention à l’homme, l’attention aux pauvres, l’attention aux carrefours vitaux pour l’humain, avec la modestie requise face à l’avenir inconnu. Ces perspectives ne concernent pas seulement le diacre lui-même, mais son rapport à la diaconie de l’Eglise. Le diaconat serait comme l’élément disponible, la « case vide » pour des missions particulières de l’Eglise, là où il y a des enjeux humains et évangéliques nouveaux.

A noter qu’on apprend ainsi que l’Eglise, à ce moment-là, se souciait d’avoir une réponse ministérielle adaptée concernant les quartiers de grands ensemble qui ont, depuis, tellement fait parler d’eux…


e) Ainsi la démarche théologique déplace, renverse même en quelque sorte, la question de départ : des diacres pour quoi faire, en recentrant la question sur l’Eglise et invitant les diacres à lire eux-mêmes ce qu’ils sont dans ce qu’est l’Eglise : sa diaconie, son ministère, son historicité :

Il a trois pages denses sur la diaconie de la communauté des baptisés : elle annonce que Jésus-Christ est donné, au travail, au service des hommes, des pauvres, de tous, en disant le nom du Christ, si possible, et sa nouveauté inouïe, sous le signe de l’espérance (pp. 170-173).

Dans la perspective de cette mission, la qualification des ministères ordonnés ne se définit pas comme une différence de valeur ou de domaines, mais comme une différence de situation dans l’Eglise, comme ayant à attester que l’Eglise ne va pas de soi, mais qu’elle est invitée à demeurer signe de J.C. « Le ministère aide la diaconie à mieux se réaliser » (p. 177).

De plus, dans l’Eglise qui se caractérise par son historicité, H. B. va jusqu’à dire que le diaconat pourrait être appelé à mettre en relief, à l’intérieur de la théologie actuelle le ministère, quelques points essentiels, notamment sa signification et sa pluralité :

  1. le ministre a à être, à faire, mais aussi : à signifier, et cela n’est possible que dans son rapport à l’Eglise et dans son rapport au monde.
  2. le ministère a aussi à se situer dans une pluralité de ministères (et d’abord dans les trois ordre hiérarchiques, avec évêques et prêtres).

Et c’est à partir de là que H.B. se risque à parler de l’originalité du diaconat et même du profil que devraient avoir les candidats au diaconat pour être hommes de ce service.

Quelques années plus tard, en 1973, H.B. abordera, avec une implication personnelle déclarée, la question du ministère des prêtres, dans un article auquel on n’a semble-t-il pas suffisamment prêté attention : Prêtres, quel avenir ?, dans Prêtres diocésains. Et après, il n’en parlera plus guère, semble-t-il. Il parlera plutôt de la pastorale et, dans cette pastorale, du rôle des évêques, du ministère des baptisés et des appels faits à l’Eglise.

Finalement, la réflexion théologique d’Henri Bourgeois sur le diaconat porte a porté plus sur la diaconie de l’Eglise aujourd’hui et les ministères qu’elle requiert, que sur tel ou tel ministère. En explicitant sa réflexion théologique sur le diaconat, c’est aussi un déplacement pqu’il manifeste quant au ministère et quant à la théologie. Et cela donne un titre et une introduction qui ressemblent à l’annonce d’un « kairos » : (p. 1 et 2) :

"Notre monde n’est pas. Il n’est plus. Il n’est pas encore. On parle de crise de civilisation, de révolte, de bouleversement, de mutation, de révolution. Les mots s’entrechoquent. Mais il ne s’agit pas seulement de porter un diagnostic. Car le monde qui se cherche est à faire et nous aussi nous sommes à faire…ensemble, collectivement. Il faut que l’homme soit… Notre monde n’est pas. Mais s’il est quelque jour, ce sera un nouveau monde. En lui, en nous, dans les luttes et les espoirs, cette nouveauté s’annonce ; Demain est notre chance et notre tâche. " (p. 1 et 2).


Il resterait à chercher comment cette manière de faire de la théologie se manifeste, s’enrichit ou se modifie, dans ses autres ouvrages. Ce serait sans doute une recherche féconde, tant pour la fonction théologique dans son rapport à la communauté croyante, que pour les questions en débat. On y verrait sans doute se déployer la même démarche : l’analyse des écarts ou tensions qui apparaissent dans les réalités, puis les 5 axes de construction repérés dans son premier livre : l’enquête, le détour des savoirs, la critique négative, la critique positive, et la reconstruction : décentrement et perspectives.

MLG., 2005.

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