Accueil du site > Textes > Textes de 1 à 10 pages. > Nous pouvons connaître Dieu
logo

Nous pouvons connaître Dieu

Nous pouvons connaître Dieu

Accepterez-vous que je vous fasse une confidence ? J’ai hésité avant d’écrire l’article que voici. Difficulté du thème ? Sans doute. Mais surtout, je crois, hésitation devant ce que peut bien être là-dessus votre attente de lecteur ou de lectrice. Comment, en effet, cette question de la connaissance de Dieu vous importe-t-elle ? Qu’est-ce qu’elle rejoint ou exprime de votre expérience ? Vous comprendrez que je m’interroge à ce sujet. Car j’ai parfois l’impression que, dans le christianisme actuel, certaines discussions ou certaines réflexions sont un peu formelles. On les prend un peu de l’extérieur, parce qu’elles sont habituelles, classiques et même un peu usées. On n’en attend rien de nouveau. Elles n’ont pas beaucoup de rapport avec la « nouveauté » de l’Évangile. On sait d’avance la ou les réponses. Elles ne nous « déplacent » pas. Elles ronronnent en nous, autour de nous. Mais elle ne touchent à rien de très vital en notre existence. On les rencontre de revue en revue, de sermon en sermon, de livre en livre. Mais tout cela fait une sorte de répétition indéfinie et, osons le dire, sans grand intérêt.

La question de la connaissance de Dieu ne serait-elle pas de ce lot ? Pour moi, pour vous, est-ce bien une question, c’est-à-dire un champ ouvert pour avancer, se réveiller, jouer quelque chose de sa vie ?

1. Connaître Dieu.

Bien sûr, ces deux mots n’ont pas les mêmes harmoniques pour chacun et chacune. Mais, à prendre les choses en gros, le « champ ouvert » dont je viens de parler me paraît ressembler à une sorte de « lieu commun », de terrain exploré depuis longtemps, d’avance balisé.

Connaître Dieu ? Vous apercevez peut-être à l’horizon le sens fort de l’expression biblique : vous savez comme moi que, dans la Bible, « connaître Dieu « a une signification vigoureuse, celle de l’amour sexuel et conjugal, celle d’un lien concret et complet. Et vous attendez probablement que je situe notre propre manière de connaître Dieu par rapport à cet idéal biblique. Avec quelques variations de circonstance sur les limites et les possibilités humaines, sur le mystère d’un Dieu connu et inconnaissable, inépuisable, allergique à toute idée qui tenterait de l’enfermer, etc.

Oui, tout cela est vrai. Et avons-nous autre chose à faire que de nous le « re-dire » régulièrement, afin de ne pas perdre la trace du Dieu vivant ? Et pourtant, avant cette « répétition », voulez-vous faire un instant le point pour voir ce que vous pouvez éventuellement en attendre ?

2. Vous et eux ?

Pour cette sorte d’examen liminaire, je voudrais vous proposer deux suggestions.

- La première, c’est d’observer, si possible, votre évolution personnelle au sujet de la connaissance de Dieu. En l’occurrence, il est parfois utile de revenir sur le chemin que l’on a parcouru. Cela vaut autant que des analyses, forcément générales, sur notre époque, la sécularisation, le monde moderne sans Dieu, etc. Personnellement, comment avons-nous traversé ces diverses aventures, dans la mesure où elles nous touchent réellement ?

À chacun et chacune de nous d’esquisser une réponse. Il se peut que la question de la connaissance de Dieu ait eu, pour vous, beaucoup d’importance jadis : au moment de la jeunesse, à l’âge où l’on se pose de « problèmes métaphysiques ». Depuis ce temps, vos interrogations sont probablement devenues autres ; plus concrètes, plus pratiques peut-être.

Il se peut aussi que la question de la connaissance de Dieu prenne pour vous une acuité inattendue, quel que soit votre âge. Vous croyez en Dieu, mais vous ne savez pas bien ce que vous connaissez de lui. Sa présence mystérieuse, même exprimée de façon renouvelée, vous laisse hésitant, incertain. Comme un malaise lancinant que n’arrivent pas à dissiper les multiples méthodes Coué du christianisme actuel.

- Seconde piste que vous pourriez emprunter quelques instants : demandez-vous comment, pour d’autres que vous, se pose ou semble se poser la question de la connaissance de Dieu. Il ne s’agit pas, ce faisant, de juger qui que ce soit. Mais bien plutôt de découvrir comment, en fait, Dieu est connu, reconnu, méconnu, inconnu, autour de nous.

Tout se passe, en effet, comme si aujourd’hui les prises de position au sujet de la connaissance de Dieu étaient très variées. Non seulement entre chrétiens et non chrétiens. Non seulement entre chrétiens et juifs ou musulmans. Mais également entre chrétiens. Les uns ont ou donnent l’impression de ne pas pouvoir dire grand chose de Dieu. Parfois, pourtant, ils assument le langage, les gestes et le style de vie de l’Évangile et des Églises. Mais leur langage semble souvent étrange. Respectable, sans doute. Comme un témoignage. Mais avec un style formel, presque démodé. Et l’on se demande si on ne pourrait pas dire Dieu autrement, de façon moins répétitive. Mais, en même temps, les essais en ce sens semblent ne pas tenir ce qu’ils promettaient. Leur nouveauté réelle est difficile à découvrir. Surtout si l’on ne veut pas considérer pour telle une simple adaptation aux idéologies ou aux tics du jour.


3. Connaître Dieu, quelle importance ?

Je n’ai pas la prétention de tirer au clair ce qui se joue ou se cherche à travers cette diversité et ces insatisfactions. Je voudrais simplement indiquer quelques points sensibles aujourd’hui en ce domaine.

- Le premier de ces points délicats, c’est ce que signifie exactement connaître Dieu. Il me semble que l’expression est judicieuse, même si elle choque ceux et celles qui sont d’abord attentifs au mystère divin. Dire « croire en Dieu » n’a pas exactement le même sens. Cela désigne une attitude d’ensemble, une manière d’être globale. Connaître Dieu a une signification plus retreinte. Cela met l’accent sur un aspect de la foi, celui par lequel la foi en Dieu permet de comprendre et donc d’affirmer quelque chose à son sujet.

Il y a là une conviction judéo-chrétienne constante au cours de l’histoire. Pour le judaïsme comme pour le christianisme, croire en Dieu, c’est le connaître. C’est avoir à son sujet un minimum de connaissance. Ce n’est pas adhérer à un mystère totalement inconnaissable. C’et entrer dans un mystère susceptible d’éclairer et d’éclairer ou de nourrir notre intelligence.

Je sais bien que, dans la tradition judéo-chrétienne, s’élèvent régulièrement des voies mystiques ou, en tout cas, des voix soucieuses de délivrer Dieu du carcan d’idées u d’habitudes dans lequel on l’enferme. Assurément. Il me semble même que ces rappels à l’ordre sont indispensables pour la santé de la foi. Mais ils n’en présupposent pas moins des affirmations auxquelles ils se réfèrent. La négation mystique est toujours seconde par rapport à « nous osons dire ». Le non succède au oui.

Ma question sera alors la suivante : vous paraît-il important que Dieu soit connaissable ? Vous semble-t-il vital d’affirmer Dieu ?

À mon sens, cette question est aujourd’hui décisive. Et elle risque bien de l’être plus encore demain.


4. Le terrain change

Aujourd’hui, on a parfois tendance à la négliger. On nous a tellement parlé de Dieu « à l’état pur », d’une manière abstraite et formelle, indépendamment de l’action et de la vie, que nous en sommes venus, par réaction, à définir le christianisme d’abord par la conversion de notre existence. Au nom de Dieu, certes. En son Esprit, sans doute. En étant attentifs aux signes de sa présence dans le quotidien et aux appels de son Esprit qui nous précède. En affirmant que Dieu est incarné et engagé dans notre histoire, qu’il a épousé notre vie.

Je m’en voudrais de faire grise mine en face de ré-équilibrage capital du christianisme contemporain. Et je n’ai aucune envie de plaider pour un « en soi » de Dieu, une transcendance, qui le mettrait à part, loin de ce monde ou il a voulu prendre corps et prendre rang en Jésus-Christ. Mais je m’interroge, cependant. À entendre certaines homélies sur l’incarnation de Dieu, sur la présence de Dieu dans la vie, sur la fin d’une foi isolant Dieu du monde, j’ai un peu l’impression que nous sommes en train de liquider un contentieux qui n’en finit pas. Et j’ai le sentiment que nos accents, adaptés à hier, ne sont peut-être pas tout à fait à la hauteur d’aujourd’hui.

Car aujourd’hui, la situation n’est plus la même. Notre problème n’est pas de mettre Dieu dans la vie, de l’y chercher, de l’y reconnaître. Il est bien plutôt de savoir si la vie, le combat humain, l’effort pour la justice et la solidarité font place - quelque place - à Dieu.

À en croire certains prédicateurs, à lire certains livres, on dirait surtout que la parole de foi chrétienne consiste à dire que Dieu n’est pas dans le ciel, mais sur terre. Et je comprends que cette formulation est effectivement celle du christianisme en ce qu’il a de plus originel et de plus permanent. Mais à quoi s’oppose une telle annonce ? On le sait, à une tendance religieuse qui fait isoler Dieu dans sa transcendance. Or, aujourd’hui, si cette attitude demeure agissante, elle n’est plus la seule à considérer. Il en est une autre, plus étonnante, plus récente, mal perçue. Elle consiste à ne plus avoir de place pour Dieu : ni dans le ciel, bien sûr (l’affaire est entendue), ni dans la vie des hommes, et cela est déconcertant pour les chrétiens de quarante ans et plus.

Depuis vingt et cinquante ans, ces chrétiens cherchent à redécouvrir l’incarnation et le mystère pascal. C’est leur honneur. Et ce n’est jamais achevé. Mais ils ne voient pas que leur insistance est liée à un déficit ou une carence qui furent ceux de leur jeunesse ou de leur maturité. Ils sont partis d’un « acquis », celui de la chrétienté, celui d’une foi en un Dieu transcendant et tout-puissant. Ils ont cherché à donner à ce Dieu un sens plus évangélique. Et c’est tant mieux. Nous vivons pour une part, aujourd’hui, de cet effort. Mais, aujourd’hui, bien des gens n’ont pas connu 1935-40. Leur problème est autre. Ils trouvent que la moindre des choses, en effet, c’est pour Dieu d’habiter le monde, et pour les chrétiens de le rejoindre dans le quotidien. Mais cela, à condition que Dieu soit, qu’il y ait un Dieu. Et c’est cela qui est pour eux problématique.


5. Nom de Dieu et nom des hommes

Si vous me suivez dans ce constat, peut-être serez-vous d’accord avec moi pour penser que connaître Dieu est en train de devenir ou de redevenir important. Ce n’est pas une question formelle. C’est une question vitale de foi. Connaître Dieu. L’expression a beau être classique, elle n’est pas si banale qu’on pourrait le penser. Elle signifie qu’il est possible de donner un sens au nom de Dieu. Et cela à partir de ce que nous vivons, sur la base de nos luttes et de nos joies de chaque jour. Non pas d’une manière « intellectualiste », un peu formelle, comme s’il s’agissait de spéculations et de raisonnement. Mais en fonction de ce qui fait notre existence effective aujourd’hui.

Comment cela se peut-il ? La connaissance de Dieu, à toute époque et quelles que soient les religions considérées, relève toujours d’une même opération. Elle consiste à croiser deux données :la ligne de ce qui nous tient à cœur, de ce qui nous importe, et la ligne d’une tradition religieuse qui porte le nom de Dieu. Ceux qui donnent un sens à Dieu passent toujours par ce croisement. Ils conjuguent le nom d’homme qu’ils portent et le nom de Dieu que d’autres leur portent. Ils expérimentent qu’il y a, dans une certaine mesure, un accord entre les noms rapprochés, celui de l’homme et celui de Dieu. Au fond, ils valident la tradition religieuse en en reprenant le message en fonction de ce qu’ils vivent aujourd’hui. Connaître Dieu, c’est affirmer qu’il y a une mystérieuse et paradoxale correspondance entre Dieu et nous. C’est confesser que Dieu est un Dieu de l’homme et que l’homme est un homme de Dieu.

Vous penserez peut-être que la connaissance de Dieu que j’indique est singulièrement vague et pauvre. C’est vrai. Mais, aussi bien, je n’en ai dit que le principe, la racine. Car c’est là-dessus que nous avons par priorité à nous entendre aujourd’hui. Avant toute autre précision.

Il me semble en effet que la connaissance de Dieu ne part jamais de zéro. Même pour ceux qui « rencontrent » Dieu brutalement. Il se peut d’ailleurs que, dans les sociétés contemporaines, la tradition du nom de Dieu connaisse de brutales ruptures, en certains milieux, en certaines familles. Ce qui ne va pas sans question tout à fait nouvelle, inattendue, impensable à d’autres époques où la culture religieuse était généralisée, au moins sous des formes rudimentaires.

D’autre part, pour connaître Dieu, il faut être en mesure de mettre en résonance son nom et notre nom, c’est-à-dire de trouver une articulation entre Dieu tel qu’il nous est proposé et la vie telle que nous la comprenons.

C’est bien ce qui se passait au temps de la connaissance « classique » de Dieu. La vie tenait son sens de l’intelligence, de la raison, de la cohérence qu’on lui reconnaissait. Et Dieu s’inscrivait normalement dans ce cadre, comme une cause efficiente ou finale, comme un fondement, comme une vérité garantissant le réel en son ordonnance organisée.

Aujourd’hui, la signification de notre existence ne se présente plus de la sorte. Elle est bien toujours due à l’intelligence. Mais celle-ci ne fait pas seulement œuvre de raison logique. Notre vie présente non seulement de la rationalité, mais encore de l’inconscient, de la violence, de l’action toujours aléatoire. Son sens ne s’exprime donc pas sur le mode intellectualiste d’antan. Il est plus éclaté, plus incertain que jadis. La question est alors de savoir s’il est possible de « continuer » la tradition du nom de Dieu dans cette nouvelle conception des choses.


6. Les idoles et la vérité

Il serait évidemment naïf de prétendre répondre en quelques mots à une telle question. Il me semble du moins que la mise en corrélation entre la tradition biblique et la signification actuelle de l’existence est possible, à deux conditions.

- Première condition : mettre en relief dans l’héritage biblique des données que le christianisme classique, y compris celui de ces dernières années, minimisait. Par exemple, la critique des idoles. Dieu se présente bibliquement comme anti-idole, c’est-à-dire comme inconciliable avec toute sacralisation, celle du pouvoir, celle de l’argent, celle d’un système intellectuel, etc. Il me semble que, pour beaucoup aujourd’hui, c’est cela qui parle d’abord dans le discours sur Dieu dont nous héritons. Plus que la connaissance de Dieu en termes de fondement ou d’absolu.

- Seconde condition : mettre en relief dans ce que nous comprenons de notre existence actuelle, non seulement les conditions dominantes, les affirmations motrices, mais également, dans la mesure du possible, ce qui est méconnu, non pensé, refoulé, rejeté.

Ce n’est pas facile, bien sûr. Et pour cause. Car le méconnu est souvent ce que nous ne voulons pas voir. Et pourtant cela est indispensable. Pour deux raisons : pour honorer l’existence et pour honorer le nom de Dieu.

Reprenons l’exemple de Dieu connu comme anti-idole. Dieu, disais-je, est actuellement parlant pour un certain nombre de gens s’il se présente comme celui qui désavoue nos idoles, déboucle nos suffisances, réalise un espace d’inédit au cœur de nos idéologies. Encore faut-il pour cela que nous puissions percevoir la fermeture ou la prétention de notre civilisation. Sinon, ce visage de Dieu que je viens d’indiquer restera formel ou obscur.

Admettons par hypothèse que les conditions soient réunies permettant de connaître Dieu de la sorte. Supposons que l’existence apparaisse comme étant sans ouverture et que Dieu soit celui qui la fasse respirer, en fin de compte. À nouveau, la question rebondit. On peut en effet se demander quel est alors le méconnu ou le refoulé de cette manière de comprendre la vie et Dieu. Il existe forcément. Mais où le chercher et comment l’avouer ?

Il me semble que la dominante critique de telles conceptions laisse dans l’ombre certains aspects, pourtant indispensables, de notre expérience. Notamment celui de la vérité ou de la certitude. Que signifie en effet pour nous désormais l’affirmation de Dieu lumière, de Dieu qui est solide et sûr, de Dieu qui se révèle ? Ne nous pressons pas de répondre. Car ces mots doivent prendre sens réel. Sinon, ils restent comme des sables abandonnés. Et soyons spirituellement exigeants. Car le sens de ces formules ne doit pas contredire l’acquis antérieur. Pour rester dans la ligne de l’exemple pris, il s’agit donc de savoir comment Dieu peut être tout ensemble celui qui démasque les idoles et celui qui fonde en vérité notre vie, sans que ceci annule cela.


7. La tradition de Dieu

Connaître Dieu, c’est donc une opération à mener si l’on veut vivre. C’est faire réagir la tradition religieuse à laquelle on se réfère - pour nous, la tradition biblico-chrétienne - sur les problèmes et les significations de notre existence et de notre histoire.

Trop souvent, cette opération est mal perçue. On se contente par exemple de juxtaposer les deux données sans les questionner l’une par l’autre. Alors on est « nominalement » croyant et la connaissance de Dieu n’a ni contenu effectif ni portée réelle. Ou bien l’on cherche une sorte de transaction, d’accommodation, en ne retenant de la tradition religieuse que ce qui convient à notre manière de vivre, et de notre conception de l’existence que ce qui s’accorde aux propos de la religion. Ce qui est tout aussi artificiel. Car on aboutit de la sorte à une neutralisation fade : une banalisation de Dieu et une moralisation répétitive de l’existence.

La question est tout autre. Il s’agit de laisser le nom de Dieu, tel qu’il nous est transmis, mettre en cause notre sens de la vie. Mais aussi de laisser notre conception des choses mettre en cause, en perspective, en relief, le nom de Dieu. Autrement dit, la connaissance de Dieu dépend pour une part de notre connaissance des choses et du monde, mais en même temps la provoque et la déconcerte.

Au fond, connaître Dieu, c’est faire acte de tradition. C’est assumer une tradition. Celle à laquelle on est concrètement lié. C’est accueillir ce qui parle en cette tradition religieuse au moment historique où l’on vit. Et c’est, ensuite, essayer de s’expliquer avec d’autres paroles, d’autres témoignages qui ne nous parlent pas immédiatement mais qui, à ce titre, parce qu’ils nous prennent en défaut, ont peut-être quelque chose à nous apprendre.

Mais, il faut bien l’avouer, ce rapport à la « tradition de Dieu » pose aujourd’hui quelque question. C’est quelque chose que nous ne savons pas bien faire. Nous avons peine à assumer (même à notre manière) ce que d’autres ont pensé et cru avant nous. Alors, nous faisons notre Dieu, prétendûment moderne parce que né avec nous et probablement de nous.

Ou bien nous camouflons la difficulté. Et nous parlons de Dieu avec des formules qui impressionnent - Dieu de l’avenir, souffrance de Dieu, présence de l’Esprit dans notre histoire - mais qui laissent intact le problème. Le problème, en effet, aujourd’hui, n’est pas de savoir comment mieux parler de Dieu, mais de savoir s’il faut encore parler de Dieu. Et cette question radicale n’est pas celle d’une décision individuelle, sans passé, théorique. C’est celle de notre rapport à la tradition religieuse qui nous a portés jusqu’ici et qui, récemment, s’est obscurcie. Tout cela paraîtra peut-être sans grandeur. Tout cela pourra sembler « sociologique », « religieux ». C’est vrai. Mais précisément n’y a-t-il pas dans la « modernité » un refoulé, celui de la tradition ? Nous avons mal à la tradition, avant d’avoir mal à Dieu.

Je sais sans doute que le mot est ambigu. Je sais que, sous couvert de fidélité, les croyants ont caché ou subi bien des facilités et bien des médiocrités. C’est entendu. Mais encore ? Le légitime procès de la tradition à propos de Dieu ne peut masquer que Dieu a voulu s’en remettre à elle. Dans le christianisme comme dans les autres religions. Tous les dieux dont on parle ou qui parlent encore sont anciens. Ils datent. Et si d’aventure les croyants l’oubliaient, les non croyants se chargeraient de le souligner. Alors, que faire ?On peut, bien sûr, se donner l’illusion d’un nouveau Dieu, Dieu de l’espérance, point oméga. Mais qui ne voit que ces visages réels de Dieu sortent d’une tradition qui les rend possibles ?

Connaître Dieu, aujourd’hui, c’est donc tirer au clair la tradition qui nous parle de lui. S’il est vrai qu’il se révèle, qu’a-t-il déjà dit afin que nous sachions discerner ce qu’il dit et ce qu’il dira ?

8. Ensemble et sur les pas des symboles

Mais comment tirer au clair cette tradition de Dieu ? Il faudrait un autre article pour en parler . Je me contenterai, pour finir, de deux indications.

- Tout d’abord, le lien à la tradition est une affaire collective. ON ne peut se rapporter à elle qu’ensemble, avec d’autres. L’opération n’est pas du ressort de l’historien ni non plus du chercheur mystique individuel. À un moment ou à un autre, cette voix d’hier doit se faire voix de frères et de soeurs communiant dans la même écoute et donc dans la même attente.

- D’autre part, la connaissance traditionnelle de Dieu ne passe pas par des idées, des formulations, fussent-elles dogmatiques. Car le passé vivant du nom de Dieu chez les hommes s’exprime symboliquement, dans des puissances mystérieuses qui saisissent ce que nous sommes bien en-deçà et bien au-delà de la raison conceptuelle. Images bibliques, récits évangéliques, rites ecclésiaux, gestes prophétiques, témoignages mystérieux : c’est tout cela qui nous porte le nom de Dieu. Tout cela n’est pas aliénant. Tout cela en appelle à notre propre responsabilité dans notre propre histoire. La tradition se fait connaissance quand nous l’écoutons, non pour nous laisser ravir dans la répétition ou séduire dans l’imaginaire, mais pour « oser dire » à notre tour ce que nous avons reçu et qui nous dépasse.

Henri Bourgeois,

dans Communautés Nouvelles,

mars 1977, p. 3-11


Mots-clés

Dans cette rubrique