MÉDITATIONS SUR LE TEMPS
VOICI 3 TEXTES D’H. BOURGEOIS :
Le premier : Le temps chrétien dans la culture occidentale, est tiré de la conclusion d’un grand livre écrit en collaboration avec Pierre Gibert et Maurice Jourjon : L’expérience chrétienne du temps, (1987, p. 175-177). L’expérience chrétienne du temps.
Le second : Avoir le temps,prendre le temps, est la préparation d’une conférence, donnée à l’Espace Ste Marie le 19 mai 1999.
Le troisième : Le temps aujourd’hui invite les catéchumènes à une assemblée mensuelle (1980) et la page est assortie de questions pour leurs échanges avec des chrétiens.
De date, de forme et de ton différents, ces pages manifestent toutes le grand respect des lecteurs et auditeurs qui animait l’auteur, et la sagesse profonde et pudique qui l’habitait. Une méditation à point nommé quand le « stress » devient un problème de société… (AHB)
I - « LE TEMPS CHRÉTIEN DANS LA CULTURE OCCIDENTALE ACTUELLE »
Une question majeure.
« Pour une grande part, les chrétiens occidentaux sont en froid avec la durée. Très exactement comme leurs contemporains. Le rapport de l’époque actuelle avec le temps qui se déroule et se développe a changé, au moins en France et en Amérique du Nord. Ce qui le montre, c’est l’impression fréquente et presque généralisée de n’avoir pas de disponibilités temporelles. On est sur-occupé, très pris. Il y a tant de choses à faire, multiples et souvent très parcellisées, qui émiettent la durée mais aussi la saturent. Beaucoup de gens éprouvent le sentiment d’un temps en morceaux, éclaté, parfois inscrit sur des plans parallèles et sans communication. Et cette dissémination non dominée ajoute à la sensation pénible, même si elle est par moments agréable et enivrante, d’une durée à la fois trop pleine et fuyante. Résultat : beaucoup se plaignent de n’avoir pas le temps d’être eux-mêmes, d’habiter leur vie et leur liberté, de laisser retentir assez longtemps en eux les quelques paroles nourrissantes et fortes qui, parfois, se glissent dans les bavardages et les discours superficiels. Rien d’étonnant dès lors si l’on assiste, assez impuissant, aux spectacles ou aux drames du monde comme aux événements de la vie quotidienne. On n’a pas le temps de prendre le temps, de décider, d’arrêter. On diffère, on reporte. On attend que les choses changent : « On verra bien ». Difficile aussi, dans ce contexte, d’expérimenter certaines valeurs ou certaines affirmations qui supposent, pour être perçues et savourées, la possibilité et la patience de longues durées. Le plus souvent, l’essentiel n’émerge que « de temps en temps ». Et la répétition apparaît morne et sans portée réelle, vestige attardé d’un monde et d’une culture qui ne sont plus.
Le tableau est-il excessif ? Sans doute. Il ne s’agit pas, aussi bien, de nuancer la situation selon les tempéraments, les circonstances ou les générations. Il suffit plutôt de percevoir un enjeu considérable : parmi les défis que doit surmonter aujourd’hui l’Occident, au plan économique comme à celui des valeurs, la question du temps n’est-elle pas majeure et cependant trop peu concrètement perçue ? Question qui dépasse les habituelles oppositions entre optimisme et pessimisme. Quel que soit le sens que l’on donne à la conjoncture, qu’on l’envisage comme une menace apocalyptique ou comme une chance novatrice, de toute façon le temps se révèle problématique dans et pour l’Occident actuel. Il se pourrait donc que les chrétiens de ce temps n’aient pas toujours les moyens culturels d’honorer les possibilités de leur foi par rapport au temps. (…) Sans prétendre entrer ici dans des suggestions pratiques et pastorales qui ne relèvent pas du champ théologique proprement dit, je voudrais simplement évoquer (…) quelques orientations pouvant constituer une espérance pour l’Occident et pour le christianisme en lui.
Quelques orientations
La première de ces perspectives, c’est le désir actuellement fort ressenti de trouver ou de retrouver une identité. Cette aspiration n’est ni d’abord ni forcément profession d’individualisme. Elle se porte plutôt vers des paroles capables d’être entendues, de donner sens aux multiples images et figures qui circulent dans la culture et d’appeler à retrouver des racines en même temps qu’un prénom et un nom personnels. L’hypothèse, c’est que la durée et l’identité ont parti lié .
Ensuite, il semble possible et utile de revaloriser sous l’angle de la jouissance certaines expériences ou certaines « dimensions » du temps qui se trouvent actuellement en jachère. Certes le plaisir n’est pas la seule forme du sens. Mais il est aujourd’hui, en ses variations multiples, un indicateur de valeur. Que peut bien être, concrètement, au-delà des discours moralisateurs, le bonheur de la durée longue, de la décision définitive et aussi de la répétition qui, à chaque fois, réidentifie celles et ceux qui s’exposent à elle.
Enfin, est-il bien sûr que nous ayons assez exploré les chemins qui, à propos du temps, relient le collectif ou le communautaire et l’individuel ou le privé ? Il se pourrait que la culture contemporaine soit très sous-développée en ce domaine. Elle a valorisé, à bon droit, les relations longues, les valeurs du rassemblement et de la communication médiatique. Mais comment, dans et par ces multiples réseaux, découvrir la manière d’être soi-même, sans que ce soit forcément en marge ou en contrebande ? Sans doute faudra-t-il du temps pour que soit communément possible cette forme mixte d’expérience temporelle ! »
II - « AVOIR LE TEMPS, PRENDRE LE TEMPS »
« Une soirée de sagesse, plutôt que de doctrine. 3 temps : - un problème et une impuissance - notre lien actuel au présent - les problèmes que nous pouvons avoir avec le passé et avec l’avenir.
I - Un problème, plus : une jouissance, un plaisir
Les deux en même temps.
1) La maladie actuelle du temps : le temps difficile, malade.
Le temps est trop plein, bourré – ou morcelé. L’agenda, la montre, les rendez-vous, les horaires, les 35 heures… On court après le temps, on ne l’a pas, il échappe. On est toujours à court de temps. On veut gagner du temps, mais c’est fatigant. Une chose pousse une autre, on tourne à 100 à l’heure, trop vite. La technique va en ce sens : le micro-ondes, l’internet, le TGV, la livraison des pizzas, le temps raccourci.
L’éducation (ancienne) : ne pas perdre son temps. On n’aime pas le perdre : on s’ennuie, on s’agace (le sermon), même quand on veut régler son temps, son emploi du temps, ce n’est pas toujours possible, car nous appartenons à plusieurs lignes temporelles.
On a une culpabilité (plus que fatigue), on est débordé, on n’a pas le temps de finir, on n’est jamais à jour, il y a toujours un reste. On n’a jamais de bon temps pour soi. On voudrait combattre la précipitation, le stress. On ne sait pas refuser, on accepte tout. Ou bien : on s’agace parce qu’on perd son temps, on pollue (« je suis très pris », cela fait bien…).
2) Le plaisir du temps : le bon temps.
Trois types de temps positif, sain, non malade.
a- Celui du temps libre. C’est-à-dire non rempli d’avance.
Possibilité d’autre chose. Contre l’expression « emploi tu temps ». Par exemple : lire, se promener, réfléchir. Temps du calme, de la reprise, temps de récupération : « Le silence est l’étude de la vérité » (René Char). Chaque jour (méditation, calme). Pendant l’année (retraite). Les pauses, les sas de décontraction. Le devoir de s’asseoir. Temps « fort » : intense. Joies. Pèlerinages.
b- Le temps de vivre, le bon temps, le beau temps.
Une certitude d’avoir le temps, parce qu’on est dans la vie, dans le réel, dans la vérité. « La mort est dans la précipitation comme chez elle. La lenteur la déconcerte. » (Christian Bobin). La foi chrétienne. Dieu ne crée pas le monde en se dépêchant et il se repose : le 7e jour. Le shabbat : « Un grain de temps qui est signe de création » (Daniel Sibony, Les trois monothéismes, p. 150). Jésus en Jean, 11 (résurrection de Lazare). On lui apprend que son ami Lazare est malade. Au lieu d’aller en Judée, il reste encore 2 jours. « Il y a 12 heures de lumière dans une journée » (utiliser le temps qu’on a). Faire du temps une histoire, non une série de moments. L’éternité : une densité, un poids.
c- Le sens du présent : comme test du temps de vivre.
Savourer le temps qui est là, apprendre à être dans le temps. Pas l’instant (Cf. les montres digitales qui donnent l’heure, alors que les aiguilles suggèrent un déroulement, un processus). Place à l’imprévu, disponibilité. « Venez tout de suite ». P. Ricœur : agrandir notre présent et diminuer notre attente (notre utopie), mais aussi notre goût des commémorations du passé. Les marqueurs du présent courant : les petits rites (ou les grands rites), le cadre spatial, le chez soi, la maison ; ce qui ne vieillit pas chez quelqu’un, dans une œuvre d’art, une permanence, une actualité qui dure et qui ne s’use pas.
II – Notre lien actuel au présent
Des expériences difficiles.
- 1) Attendre (sans pouvoir grand chose) : formule soft de l’espoir ou de la crainte. Un temps vidé.
On attend une naissance, un rendez-vous. On attend le bus ou le métro (y compris quand il y a grève). On attend son tour au guichet, dans une file d’attente. On attend le sommeil.
Attendre est fréquent, mais c’est un art : patienter, espérer. « Ne plus rien attendre, c’est être comme mort ». Ne pas tout attendre des autres, de l’Etat. Il y a des délais d’attente, non compressibles.
L’attente : une sorte de temps indéfini où il faut composer avec le temps, s’attendre à ce que cela dure et cela vienne. Un certain vide pour réaliser que l’on vit et que l’on a du temps devant soi.
2) La nouveauté, comme goût du présent.
Un terme chrétien et biblique. Isaïe 43, 13 : « Voici que je fais toutes choses nouvelles ». 2 Cor, 5, 17b : « Les choses anciennes ont disparu ».
Le nouveau : une naissance, une renaissance. Un renouvellement : il y a une continuité. On quitte le vieux et on s’habille avec une nouvelle tenue : 2 Cor., 3, 10.
Le nouveau, c’est la mort de la mort (Apoc. 21,10). Ne pas s’ennuyer dans la vie. Ce qui peut être : Commencer : oser. S’arrêter : car plus assez de nouveauté (on est usé), arrêter un travail, une équipe, un point de vue politique. Recommencer.
3) La dépression.
Le temps qui se traîne. On n’a de goût à rien. La « mélancolie » du XVIIe siècle.
Une fatigue psychique généralisée, une baisse de l’élan vital, une sorte de panne du goût de vivre.
Les spécialistes disent que cette asthénie est liée au contexte culturel présent. Les changements rapides bousculent les points de repère, la séparation conjugale ou le divorce blesse l’image de soi, le chômage déstabilise l’identité.
Forme mineure : peur du vide (peut-être de la mort), d’où : une fuite en avant ; indécision : on reporte, on repousse ; angoisse avant la retraite.
4) Le temps des autres, le temps commun, le temps partagé.
Nous n’avons pas tous le même temps, de même pas la même enfance, pas le même week-end, pas le même emploi du temps.
La différence des générations. Quitter son père et sa mère, (Gen. 2, 24, exode familial), mais les honorer, (Gen. 20, 12). Les enfants : leur transmettre. Les petits enfants, les grands parents.
Le temps liturgique. Contempler les uns après les autres les mystères de la foi. Circuler. Ne pas se fixer, s’incruster. Et cela, on le vit avec d’autres. Le temps liturgique brise la tendance réductrice de la piété personnelle, sa tendance à la privatisation de la foi.
Segmenter, aérer son temps : temps professionnel, temps familial.
Le téléphone mobile, le « portable ». On transporte avec soi l’espace privé, le privé devient public, semi-public. Ouvrir son temps aux autres à tout moment… Illusion de croire que l’on n’a pas besoin de temps différenciés, privés.
III – Les problèmes que nous avons ou pouvons avoir avec le passé et avec l’avenir
1) Avec le passé :
La mémoire : un temps stocké mais sans cesse retravaillé.
a- les photos, les albums, les commémorations (les célébrations). b- le devoir de mémoire : pour les heures collectives sombres. Un impératif étrange, dit Alain Finkielkraut, dans L’ingratitude (Gallimard, 1999, p. 82). « Le temps retrouvé » (cf. le film de Ruiz à Cannes, à partir de Proust). L’oubli qui libère de beaucoup de choses. W. Jankélévitch : « L’oubli n’a pas tellement besoin qu’on le prêche, il est bien inutile de le recommander aux hommes ». c- la culpabilité ou la fixation sur un bonheur perdu. On est fixé à un moment du passé et cela revient sans cesse à la conscience. (Cf. L’Exode. Le paradis perdu : mais on ne peut revenir en arrière).
2) Avec le futur ou l’avenir.
a- ne pas laisser pourrir les problèmes. Prendre des décisions à temps. Oser. b- avoir des perspectives : une direction d’ensemble pour éviter le coup par coup. Un horizon, comme visée, comme but, axe (faire rêver). Une orientation ou un projet, c’est-à-dire un ensemble de moyens, d’étapes(à quelles conditions c’est possible ?).
3) L’horizon de l’an 2000. Fantasme, mais signe que nous manquons de perspectives.
4) L’horizon de la mort. S’y habituer. Ne pas la rendre tragique. Vivre avec sa mort. La vie est aussi mort.
5) L’espérance. Elle est critiquée et appelée.
L’espérance, dit A. Comte-Sponville (La sagesse des modernes, R. Laffont, 1998) : un désir qui porte sur un avenir dont on ne dispose pas. Impuissance. Car dévalorise le présent, alors qu’il s’agit de vivre ici et maintenant. Car entraîne une crainte.
« Il n’y a pas d’espoir sans crainte » (Spinoza). L’espoir et la crainte vont ensemble « parfois légèrement (quand on espère un grand bien en ne craignant qu’un petit mal : gagner ou perdre au loto), parfois atrocement ( quand on craint le pire, auquel on espère d’autant plus échapper). »
Il ne s’agit pas de renoncer à tout rapport à l’avenir mais de transformer notre rapport à l’avenir, de passer de l’espérance à : la prudence la confiance l’anticipation, l’imagination la volonté et l’amour.
« C’est la volonté, non l’espérance, qui fait agir. »
III - « LE TEMPS AUJOURD’HUI »
Constatations et essai d’interprétation
A titre d’hypothèse, on peut considérer qu’il y a trois traits, trois couches sédimentaires dans notre idée du temps ou de la durée.
- le temps relativement simple et uniforme, celui d’une société calme où les choses tournent rond et se répètent plus ou moins.
Dans cette optique, demain sera – à peu près – ce qu’il a été hier. Malgré quelques brisures brutales (Révolution française, notamment).
- le temps orienté de l’histoire, du développement et du progrès. C’est le temps cher au 19e siècle.
À cette époque, on découvre l’histoire que l’on comprend comme une évolution, un progrès (cumulatif). On est séduit par le progrès (industriel, social, moral). Le marxisme, qui naît dans ce contexte, présente le temps comme ayant une loi de développement : les évolutions dépendent des rapports sociaux, notamment économiques.
Dans cette optique, l’accent est mis : ß sur l’évolution : on va vers une société meilleure, plus juste ; ß sur la rationalité : le temps ne coule pas n’importe comment, on peut avoir prise sur lui en connaissant les lois de l’évolution ; ß sur le projet : c’est-à-dire une décision en direction du futur, compte tenu des lois et probabilités de l’évolution. Dans cette optique, d’autre part, la tradition est moins considérée que précédemment. Elle semble conservatrice et peu porteuse d’avenir. Elle n’a de valeur que si elle parvient à justifier son utilité en vue de demain.
- le temps éclaté des « nouvelles cultures actuelles » (certains groupes de jeunes, ou sociologues, etc.).
Ce troisième niveau est encore peu généralisé. Mais il existe. En voici les caractéristiques :
on ne croit plus à l’évolution. Exemple : la crise de croissance industrielle ;
on ne croit plus à la rationalité. Le marxisme qui se veut « scientifique », apparaît à certains trop dogmatique, trop systématique, trop lié au 19e siècle.
on devient réticent devant les projets : mariage, profession. Car le temps est trop instable. On se replie donc sur le moment présent, faute de savoir ce que demain sera (curieusement et dans le même sens, les chrétiens parlent moins du « projet de Dieu »).
1. Que pensez-vous de l’interprétation qui précède ? Rejoint-elle votre expérience ? Etes-vous sensible à un « manque d’unité » dans notre sens du temps ?
2. Les engagements définitifs (mariage, ordination, etc.) posent problème aujourd’hui. Comment verriez-vous le contexte culturel de ce problème ?
3. L’espérance : on en parle, on en vit plus ou moins. Comment est-elle possible à notre époque ? Quelles conversations avez-vous en mémoire (avec des jeunes et des moins jeunes à ce sujet ?.
4. La tradition change de sens selon les accents que l’on donne au temps. Comment la voyez-vous à l’œuvre aujourd’hui ? Quel cas en fait-on autour de vous ?
5. Le christianisme est habituellement pensé en fonction du deuxième niveau culturel : évolution, progrès, histoire, dessein de Dieu, etc. Comment pourrait-il s’exprimer pour tenir un peu compte du troisième niveau indiqué ci-dessus ?
Voir un texte majeur : l’article « Temps » dans le Dictionnaire de Spiritualité dans : Le salut comme discours. ;
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