LE SERVICE ET L’ÉGLISE
Le mot service est à la mode.
Il est courant aujourd’hui que des chrétiens, voulant dire ou se dire quelle est leur vocation, définissent leur responsabilité ou leur aspiration comme un service. La formule du P. Congar : « pour une Eglise servante et pauvre » a connu un large succès, depuis le petit livre de 1963 qui le prenait pour titre. L’année précédente, dans le message au monde que proposèrent les évêques de Vatican II, il nous était rappelé qu’un tel vocabulaire avait son enracinement dans l’Evangile : » L’Eglise n’est pas faite pour dominer mais pour servir ».
Depuis le Concile, de telles expressions se sont multipliées. Dans leur prolongement, on a vu récemment apparaître dans la terminologie catholique un mot d’allure un peu plus technique que le mot service : le mot diaconie. Cher aux Eglises de la Réforme, ce terme semble à peu près équivalent au mot service. Le mouvement diaconal a évidemment quelque plaisir à en user. C’est une manière parlante d’indiquer que le problème diaconal n’est pas d’abord la question du diacre, mais la question de la diaconie de l’Eglise.
Ces quelques attestations témoignent, nous semble-t-il, d’un accent important dans l’Eglise actuelle.
Cette faveur du mot service n’est d’ailleurs pas une caractéristique propre de la langue chrétienne. Le marxisme, en particulier, lui fait volontiers accueil. Dans un petit livre qui vient de paraître, M. Waldeck Rochet écrit : « Le Parti n’a pas sa raison d’être en lui-même. La raison dernière de ses démarches n’est jamais la considération de ses intérêts étroits d’organisation.Le Parti n’est là que pour le service du peuple. Servir le peuple, dont ils font partie intégrante, telle est la devise des communistes » (L’avenir du Parti communiste français). Et la version française du petit livre rouge de Mao Tsé-Toung comporte tout un chapitre regroupant diverses citations sous le titre : « servir le peuple ».
Pourtant, le mot et peut-être la réalité du service posent, aujourd’hui, quelque question. En ce début de 1969, le mot n’a plus tout à fait la charge affective qu’il avait chez les chrétiens jusqu’à ces derniers mois. Certains contestent ce qu’ils appellent une inflation ou un mythe du service. En outre, lors de la « prise de parole » de Mai 1968, on n’a guère parlé de service. La réalité nouvelle, le sens nouveau de la vie qui apparaissaient alors, ne se sont pas dits en termes de service.
Que signifient ces diverses constatations ? Essayons de faire un peu de clarté.
Les mots et les choses
Le langage du service, mis en œuvre au moment du Concile et dans les mois qui ont suivi, traduisait une prise de conscience dont l’acte conciliaire était l’expression et le symbole. Schématiquement, les harmoniques de l’expression « Eglise servante » peuvent, à mon avis, s’expliciter ainsi :
1- En se disant servante, l’Eglise entend dire sa relation au monde. Ce qui signifie d’abord qu’il y a une différence entre Eglise et monde. Ce qui signifie ensuite, que ce rapport ou cette différence sont compris à partir de l’Eglise. Ce qui signifie, enfin, que la relation Eglise-monde n’est pas à comprendre sous le signe de la puissance, du mépris, de l’accusation, de la juxtaposition (toutes manières qui ne sont pas si loin de nous, individuellement ou collectivement…), mais comme une aide.
2- Le mot service n’est pas seulement utilisé pour dire l’acte de l’Eglise, groupe organique des hommes croyant en Jésus-Christ, à l’égard du monde, totalité concrète des hommes habitant et structurant notre planète. Il est aussi employé pour dire les relations à l’intérieur des communautés chrétiennes et notamment la relation d’autorité entre ministres (notamment évêques et pape) et fidèles : l’autorité est un service, le ministère est un service.
3- Ces deux orientations du service sont à prendre ensemble. Ce que l’Eglise vit à l’égard du monde, elle le vit à l’intérieur d’elle-même. Et c’est le même terme qui est employé pour dire les deux réalités complémentaires. Il y a là un signe très révélateur de toute véritable ecclésiologie. « Ce que l’Eglise ne vit pas au-dedans d’elle-même, elle doit trembler de le proposer au monde » (Pasteur André Dumas, de l’Eglise Réformée de France, à l’Assemblée d’Upsal, juillet 1968). Il y a service de l’Eglise à l’égard du monde, s’il y a service dans l’Eglise ; Ce que peuvent être les chrétiens avec ceux qui ne le sont pas, au sein du vaste monde, est lié à ce que sont les chrétiens les uns à l’égard des autres, au sein de l’Eglise rassemblée.
4- Cette articulation réciproque se comprend à partir d’une signification fondamentale : servir (dans le monde et en Eglise), c’est servir la présence active de Jésus-Christ dans le monde et dans l’Eglise. Si l’Eglise se dit servante du monde, c’est parce qu’elle sert en lui ce qui est en lui sans être de lui, la présence du Seigneur séculier. Si l’Eglise rassemblée en communautés de chrétiens se sent vitalement appelée à exister dans un esprit de service, c’est parce qu’elle sert en elle la présence du Seigneur ecclésial. Bref, servir, pour l’Eglise, c’est d’abord et avant tout servir le Dieu vivant en Jésus-Christ dans l’Esprit. Et c’est, par conséquent, servir le monde. Et c’est, finalement, se reconnaître comme n’ayant pas d’autre raison d’être que ce service de Dieu dans les hommes vivants qui font le monde. La Parole qu’elle porte, les sacrements qu’elle célèbre, les liens de la vie fraternelle qu’elle tisse : autant de manières de servir.
5- Le service ecclésial a donc Jésus Christ pour fondement. Il en résulte que Jésus Christ est aussi le modèle de l’Eglise vivante. Pour les chrétiens, servir le Christ présent chez les autres, c’est servir comme le Christ. Le servir, c’est servir le monde à sa manière et dans son Esprit. Le servir, c’est servir ses frères chrétiens en se souvenant du geste du Jeudi Saint : il prit un linge, le passa à sa ceinture… Le service ecclésial, c’est l’expression, en nous et par nous, de la parole décisive et définitive : je ne suis pas venu pour être servi mais pour servir.
Notes du servir.
On voudra bien me pardonner ces propositions un peu abstraites. Leur énoncé était utile pour apercevoir de façon synthétique l’ecclésiologie du service que Vatican II a voulu promouvoir. Tout cela suscite inévitablement bien des questions.
En voici quelques-unes, sous forme de notes rapides :
1- Les mots sont comme la langue : la meilleure et la pire des choses. Ils ont, bien sûr, un pouvoir énergétique, dans la mesure où ils donnent forme à une sensibilité plus ou moins commune. Ils peuvent aussi désigner à une génération une direction commune de recherche et d’expérimentation. Mais ils sont aussi souvent une mystification, dans la mesure où ils deviennent un slogan commode. De fait, parler de service peut donner bonne conscience à bon compte, dispenser de poser avec réalisme les questions sérieuses, substituer le verbalisme à l’action efficace.
Nous nous plaisons à parler de service. Nous disons que c’est toute l’Eglise qui doit être servante. Très bien. Mais cela a-t-il des conséquences concrètes ? Il ne s’agit pas seulement d’interpréter l’Evangile ou Vatican II. Il faut le réaliser. C’est-à-dire transformer le monde au nom de Jésus-Christ.
2- D’ailleurs qui ne voit le halo inquiétant qui entoure le mot service ? Il peut cacher quelque condescendance (assistance,bons offices : il peut y avoir une puissance camouflée chez celui qui sert). Il peut faire amateur (on est disponible, prêt à rendre service). Il peut cautionner une utilisation et une exploitation redoutables (l’Eglise devrait répondre aux demandes qui lui sont adressée, quelles qu’elles soient. A la limite, son service serait un peu n’importe quoi et son originalité se dissoudrait).
Quand on voit toutes les précautions prises par les sciences humaines contemporaines pour parler de la « relation d’aide » et pour préciser les conditions auxquelles cette relation est promotion et non aliénation de celui qui est « aidé » (cf. par exemple : K. Rogers), on peut être stupéfait de la facilité avec laquelle nous parlons, nous chrétiens, de service. Le mot nous agrée parce qu’il exprime – au moins dans le projet – une conversion que nous essayons de faire : passer d’une Eglise à laquelle se rapportait le monde à une Eglise se rapportant au monde. Mais cela, qui est facile à dire, demande bien du temps et bien du retournement. Le vocabulaire de service (on pourrait dire la même chose à propos du dialogue) n’est-il que la manière d’exprimer l’opération par laquelle les chrétiens cherchent à exorciser leurs démons, notamment le démon de puissance ? Cela est sans doute respectable. Mais en quoi cela intéresse-t-il vraiment les non-chrétiens ?
3 – Nous voici au vrai problème. Pour qu’il y ait service, il ne suffit pas de vouloir servir. Il faut encore fournir un service réel et utile. Nous pouvons être perçus comme voulant rendre service. Mais sommes-nous aussi perçus comme rendant efficacement un vrai service au monde ?
Ainsi posée, la question apparaît, bien sûr, fort unilatérale. Car, enfin, l’Eglise est un mystère : le Concile l’a dit avec insistance. Ce qu’elle est, ce n’est donc pas seulement ce qui est perçu d’elle. Il se peut donc que le monde ne reconnaisse aucune utilité sérieuse aux communautés chrétiennes, à l’idéologie chrétienne ou qu’il n’attende rien d’elles. Mais cela ne condamne pas, pour autant, l’effort de l’Eglise pour se penser elle-même et pour être fidèle à sa mission.
Tout cela est vrai. Si vrai , que nous nous trouvons dans l’impasse, semble-t-il. Posée ainsi, la question ne peut déboucher, car le monde et l’Eglise ont raison ensemble, chacun dans sons instance. Le tout est de savoir si c’est le vrai débat qui est ainsi engagé.
4- Cela ne semble pas évident. En effet, l’ecclésiologie conciliaire du service a une signification déterminée : c’est un acte de réflexion théologique, où les choses sont prises à partir de l’Eglise. Cette optique reste, à mon sens, indispensable. Mais elle ne suffit pas. Et surtout il y a mystification à vouloir faire d’elle l’inspiration immédiate de la vie concrète. La théologie est nécessaire, mais elle n’est pas le tout de l’expérience chrétienne et elle n’en est pas la source. Cette source, c’est l’Esprit Saint. Et certes, l’Esprit Saint est bien l’Esprit de Vatican II. Mais il est aussi l’Esprit à l’œuvre dans ce temps difficile qui est le nôtre, où les chrétiens, comme les autres hommes, cherchent à vivre et à exister.
Aussi bien, concrètement, la question des rapports Eglise-monde prend aujourd’hui une portée et une gravité que la théologie conciliaire ne suffit pas à éclairer. Les chrétiens de ce temps sont-ils assez du monde pour sentir,d ans leur vie éclairée par la foi, comment le monde a besoin de quelque chose que le monde ne peut se donner à lui-même et que l’Eglise peut aider à manifester ? Pour se penser lui-même, le chrétien doit sans doute se laisser interpeller par son expérience ecclésiale. En ce sens, il va bien de l’Eglise, en ce monde. Mais ce trajet est, si l’on veut, régulateur, critique. Il n’est pas le seul, il n’est probablement pas premier, dans la vie concrète. Car le chrétien va aussi du monde à l’Eglise. Ou, pour mieux dire, l’Eglise lui permet d’aller du monde à Jésus-Christ, dans la foi et la foi partagée.
5 – A nouveau, nous sentons que la question doit se déplacer. Au fond, parler du rapport Eglise-monde ou du rapport monde-Eglise sacrifie, si l’on n’y prend garde, à un certain dualisme que la foi chrétienne n’exige pas. Tout se passe, quelquefois, comme si nous posions au départ deux domaines plus ou moins juxtaposés entre lesquels, ensuite, le rapport serait à négocier. Le service se donne alors comme une forme véritable de ce rapport, lorsqu’on part de l’Eglise et lorsqu’on veut aller au monde.
L’ennui, c’est que nous sommes au monde avant même d’être dans l’Eglise. C’est dans l’Eglise que nous avons à enter, c’est dans le monde que nous devons demeurer. Il faudrait donc que nous trouvions dans le m onde de quoi comprendre l’Eglise servante. Et, puisque l’Eglise, c’est nous, il faudrait que ce soit les questions et les enjeux de la vie du monde qui nous fassent prendre du service – un service profane – et que, du même mouvement, ce service soit vécu par nous comme un service du Christ, dans l’Esprit, en référence à ce que nous nous disons les uns aux autres lorsque nous sommes rassemblés en Eglise, pour le service liturgique du Seigneur.
D’une manière un peu théorique, mais peut-être éclairante, on pourrait exprimer ainsi la « formule développée » de notre expérience : nous sommes en service dans le monde (travail, vie familiale, vie civique etc…) - nous vivons dans le monde ce service comme ayant une portée pour la promotion de ceux qui nous entourent ainsi que de nous-mêmes, comme ayant aussi une valeur de service à l’égard du Seigneur – nous célébrons en Eglise, sous forme de service liturgique, tout ce service vécu dans le monde – nous tirons de ce service ecclésial et liturgique une énergie renouvelée pour mieux vivre notre service dans le monde et, si c’est possible, en manifester la référence à Jésus-Christ.
Au fond, notre service chrétien a un rythme ternaire. Il n’est pas double, comme s’il y avait à servir Dieu et le monde de manière séparée. Il ne nous dissocie pas, comme s’il fallait servir d’un côté dans l’Eglise et de l’autre dans le monde. Il n’est pas artificiel, comme si l’Eglise ne se rapportait à un monde étranger à elle, sous prétexte de lui venir en aide : car l’Eglise est dans le monde par les chrétiens, car le monde est dans l’Eglise par les chrétiens et par les hommes qui l’interpellent.
6- De tels propos, maintenant assez classiques, laissent, malgré tout, insatisfaits. Ils sont bien fondés, semblent-t-il, mais ils ne mordent guère sur l’expérience concrète qui est la nôtre. Quelques « mauvais esprits » parlent de misère de la théologie, soit pour souhaiter la mort de la théologie soit pour faire contre mauvaise fortune bon cœur et s’en accommoder… dans l’esprit du Serviteur souffrant et méconnu.
Je voudrais, quant à moi, prendre la question au sérieux. Ce dont nous avons besoin, aujourd’hui, ce n’est pas d’une spéculation sur le service. Mais, c’est de vivre – peut-être comme serviteurs. C’est d’exister dans la vie et dans la foi, comme nous pouvons, humblement, dans l’espérance. Nous savons trop bien ce qu’est l’Eglise, ce qu’est le monde : les doctes nous l’ont dit. Mais nous ne savons pas bien si tout cela est vraiment éclairant et si tout cela correspond à ce qui est urgent pour nous. Le Concile nous a parlé de l’Eglise : mais nous sentons que notre problème, c’est la foi, l’adhésion à Dieu aujourd’hui, autant que possible ensemble. On nous parle du monde : mais qu’est-ce que cela veut dire ? Quel monde ? Nous ne voyons que des hommes, des groupes, des recherches, des mutations, des attentes, des ruptures, des refus et nous ne sommes guère portés à mettre sur tout cela une accolade très abstraite : le monde. Il n’y a pas le monde. Il n’y a même pas des mondes. Il y a ce que nous sommes et essayons d’être. On nous parle du service : mais le mot paraît piégé. Surtout, notre époque met à l’épreuve l’esprit militant, si l’on entend par là seulement une volonté de se mettre au service des autres. Il n’est pas sans signification que le mot service soit actuellement employé par les chrétiens et les marxistes et que les uns et les autres connaissent une certaine crise de la « militance ». Ce n’est pas que notre temps manque de courage ou se dissolve dans la facilité et l’individualisme. Mais, plus qu’à d’autres moments, nous éprouvons le besoin de nous refaire des convictions. Beaucoup, aujourd’hui, pensent plus ou moins explicitement qu’avant de servir il faut être. Ils ajoutent parfois que le service n’est peut-être qu’une humble façon d’être, pour autant que cette existence est co-existence, partage, accueil et écoute.
Chrétiens en service
La litanie des difficultés que soulèvent le mot et la réalité du service chrétien n’est pas close. Mais ce que nous avons dit est probablement suffisant pour nous inviter à faire le point. Comment penser et vivre actuellement la vocation, le ministère, le service auxquels les chrétiens se sentent appelés ? Qu’est-ce que signifie cette diaconie de l’Eglise, cette Eglise comme diaconie, dont on parle ici ou là ?
Je voudrais suggérer des éléments de réponse en trois directions…
1- Tout d’abord, il nous faut aujourd’hui penser dans le concret, sans répéter indéfiniment des mots trop généraux pour être parlants.
On peut, sans doute, disserter sur la diaconie de l’Eglise. Mais se contenter d’une telle réflexion ne suffit pas. C’est à chacun de nous, à chacun de nos groupes, à chacune de nos communautés de voir comment, sur le tas, être utiles. Les situations locales ne sont pas les points d’application d’une idéologie définie en soi, d’une manière universelle. Elles sont les lieux concrets où se joue notre vie et où s’engage notre responsabilité ; Le service des chrétiens en Amérique Latine ne peut être le même que celui auquel ils sont appelés au Japon. Et d’ailleurs,parler d’Amérique latine en général, c’est trop dire. C’est dans chaque pays, dans chaque Eglise, que nous sommes appelés à détecter les urgences et à inventer les recherches nécessaires. De même en France : selon les situations professionnelles, les contextes politiques et économiques, les problèmes familiaux, les enjeux culturels, nous avons à voir comment être utiles.
Que l’on parle ou non de service, peu importe, au fond. Pourvu que nous ayons le souci d’ouvrir les yeux et de remonter nos manches. Mieux vaut la réalité du service sans l’emploi du mot que l’abus du mot sans réalisation effective.
En tout cas, malgré ses diversités multiples, le temps que nous vivons nous adresse un certain nombre de requêtes dont nous devons tenir compte. Il nous est demandé, en particulier, de ne pas être des amateurs. Nous avons une profession, un engagement dans une amicale de parents d’élèves, une action syndicale ou culturelle ? Alors, soyons compétents. Nous sommes chrétiens et nous croyons que l’Evangile est utile au monde où nous sommes, malgré beaucoup d’apparences contraires ? Alors, soyons compétents dans la foi. Pourquoi, chez nous chrétiens, cette allergie à l’utilité, à l’efficacité ? Bien sûr, la foi a une utilité à elle, une efficacité propre et originale. Mais pourquoi penser et prôner que la foi n’est pas utile ? Cette manière d’en défendre l’originalité est bien étrange : que pourrait bien être une réalité qui ne servirait à rien ? Il se peut que nous ayons à mettre une sourdine au mot service. Mais il n’y a pas moyen d’être hommes, d’être chrétiens, si nous ne servons à rien, à personne. Pris sous cette forme verbale, le service est indispensable à la condition chrétienne, aujourd’hui comme à chaque époque. C’est respect du concret que de le reconnaître.
Ajoutons, dans la même ligne, une seconde remarque. Elle concerne la dimension collective de toute vie qui se veut utile. Dans le concret, en effet, nous ne trouvons pas des idées ou des valeurs : le service auquel nous nous sentons portés est lié à des hommes, des femmes que nous rencontrons effectivement. Mais, dans le concret toujours, ces êtres ne sont pas isolés. Ils existent en relations mutuelles, dans des groupes. Ils ont une vie qui, pour une part, est commune. Notre manière de vivre tient-elle assez compte de ce fait ? Notre efficacité est-elle assez sérieuse pour ne pas minimiser ce terrain capital du monde actuel ?
2- La foi, avons-nous dit, doit servir. Elle est fait pour fonctionner, dans le concret de la vie.
Il semble important, aujourd’hui, de bien percevoir cette diaconie de la foi. Mais ce n’est pas bien commode, car la foi actuelle craint les discours de la méthode, fournissant des maquettes à la vie. Les croyants que nous sommes réalisent ce qu’est la foi et s’en servent et ils découvrent ce qu’est cet exercice de la foi au fur et à mesure qu’il se déroule. Il est donc périlleux et souvent inefficace de séparer, en cette affaire, le dire et le faire.
Et pourtant, cela semble possible. Car le faire, dans la foi, n’est jamais vécu comme suffisant. Notre expérience personnelle n’a pas la prétention de réaliser assez ce que pourrait être la foi dans le monde actuel. Notre foi est en exercice, lorsqu’elle est en exercice critique. Nous avons besoin pour vivre de nous laisser interroger et la foi n’échappe pas à ce régime.
Que se passe-t-il alors, en nous, du point de vue de la foi ?
Cette question est immense. Mais nous avons appris aujourd’hui – au moins théoriquement – à chercher en deux directions cette stimulation critique de notre service de croyants : le monde et l’Evangile. Simples directions, bien sûr, qui laissent intacts les problèmes concrets, mais qui peuvent aider à bien les poser. Nous ne pouvons, ici, que rappeler quelques accents.
D’abord, la stimulation qui nous vient des urgences et de l’actualité, des difficultés et des aspirations de ceux et celles dont nous partageons la vie. C’est dans ce cadre que notre foi doit être à l’œuvre. Si elle ne sert pas là, on ne voit pas bien où elle pourrait émigrer. Servante, la foi est embauchée dans la vie quotidienne et elle ne peut choisir le terrain de son travail. Elle doit rendre, là où elle peut vivre, dans la vie. la foi concrète ne se trouve et ne peut se trouver que dans le concret.
Peut-être ce point est-il parfois un peu gommé dans nos recherches actuelles. Pourtant l’Evangile nous conteste en permanence et nous remet constamment en service, si nous le voulons bien. Il nous rappelle activement la conviction fondamentale : le Seigneur est à l’œuvre dans la vie, la diaconie de la foi est diaconie du Seigneur. La Parole de Dieu nous pousse, ensuite, à vivre la foi avec d’autres : la diaconie de la foi est diaconie de l’Eglise, c’est une condition d’efficacité. Enfin, l’Evangile nous remet en face du teste concret de la foi en service réel : notre attitude à l’égard des pauvres, des marginaux, des opprimés, des inefficaces,d es gens non-intéressants. La diaconie de la foi est diaconie de la pauvreté, sous toute ses formes. Elle est service de l’homme, de tous les hommes, donc de ceux que les hommes oublient et excluent.
3 – Dans cette troisième et dernière étape de notre réflexion, je voudrais essayer de conjuguer les deux précédentes ; Les chrétiens en service, avons-nous dit, essaient de penser et de vivre dans le concret. Ils essaient aussi d’être lucidement utiles et efficaces, à partir de la vie actuelle et à partir de l’Evangile. Y aurait-il alors moyen de dégager de grands axes de recherche nous permettant de vérifier où nous en sommes ?
La meilleure manière de répondre à cette question serait de chercher concrètement si, dans chacune de nos vies et dans ce que nous pouvons percevoir de l’époque actuelle, apparaissent des lignes de force auxquelles nous sommes constamment renvoyés et où notre foi semble être ou devrait être effectivement à l’œuvre. Il me semble qu’un tel repérage est capital aujourd’hui, si nous voulons vraiment inventer les chemins du monde et de Dieu, avec tous les hommes, avec Dieu. La créativité suppose, semble-t-il, l’analyse de la situation. A eux seuls, le flair ou même le génie risquent bien de s’essouffler ou de manquer d’efficacité réelle.
En un sens, nous pourrions donc nous en tenir à cette constatation et à ce voeu. C’est à chacun de nous de se mettre à l’œuvre, pour faire le point de son service. Peut-être sera-t-il cependant utile de nous mettre en appétit…
Une première grille de lecture pourrait être trouvée dans Vatican II. Le Concile, analysant les fonctions de l’Eglise, propose un schéma ternaire : la Parole de Dieu, le sacrement, la vie commune en un même peuple. Les lecteurs de cette revue connaissent sans doute la triple diaconie dont parle la Constitution sur l’Eglise au n° 29 : « La diaconie de la liturgie, de la parole et de la charité ». Le service de la Parole, c’est le service du sens du monde, tel que l’Evangile l’annonce et le dévoile. Le service sacramentel, c’est le service de ce même sens, sous forme de célébration, en faisant apparaître l’engagement effectif du Seigneur ressuscité au sein de la communauté humaine. Le service de la vie commune, enfin, c’est encore un service du monde et de Dieu dans la vie du monde, dans la mesure où les communautés chrétiennes cherchent à vivre en elles une expérience commune de qualité, poussant leurs membres à vivre dans le même style toujours et partout, et offrant à tous nos contemporains une réalisation qui se voudrait parlante, au nom du Christ. Comment sommes-nous engagés dans ces trois directions ? Et comment voyons-nous l’articulation entre ces trois aspects ?
Une seconde proposition, pouvant elle aussi guider notre analyse, nous vient de la théologie des Eglises de la Réforme. Un théologien américain, Harvey Cox, dont le livre « La cité séculière » a eu un certain succès ces dernières années, distingue, comme Vatican II, trois responsabilités de la foi ecclésiale, mais sous un angle un peu différent de celui adopté par le Concile. Il met en relief d’abord une tâche d’annonce : dans le monde, nous avons à proclamer que le monde a un sens. C’est ce que Vatican II appelle le service de la Parole et qu’il met également en première position. Ensuite, nous dit Cox, les chrétiens ont une tâche thérapeutique. C’est, pour lui, le « service » au sens propre. Il consiste à détecter les maux de la vie actuelle : injustices, coupures entre les hommes, oppositions etc… Dans la mesure du possible et avec un courage évangélique, les chrétiens se sentent ou devraient se sentir enrôlés activement dans le combat contre ces phénomènes pathologiques. Enfin, et ici nous rejoignons le Concile, la troisième responsabilité des chrétiens, c’est d’instaurer dans la société des formes de vie commune où, sans aucun ghetto, s’amorce et s’annonce une existence humaine réconciliée, guérie, signe du Seigneur.
On saisit bien l’accord substantiel entre l’analyse conciliaire et l’analyse de Cox. Si nous sommes présents à notre époque, pas par accroc, mais passionnément et évangéliquement, nous nous sentons forcément interpellés. Le mois de Mai 1968 nous a brusquement manifesté quelle insignifiance cachée pouvait habiter notre civilisation. Travail, loisir, sexualité, voire politique sont, pour beaucoup, quand on y réfléchit, proches de l’absurde et du non-sens. Comment rester indifférents à cette crise extraordinaire ? Il y va de notre vie, de nos raisons de vivre, de notre foi. A notre place, humblement persuadés de la valeur de la vie, nous voici engagés aux côtés de nos contemporains pour qu’advienne une société où il soit possible d’être homme. Notre société assure le règne de la puissance, elle écarte le pauvre, elle décuple la recherche des biens au point d’en faire le seul sens de l’existence, parfois. Il y a quelque chose de cassé entre les hommes, entre l’homme et la femme, le noir et le blanc, le père et le fils. Et tout cela est en nous, chez nous. Et la foi ne peut prendre son parti de cette situation. Au nom de l’homme, au nom du Christ de la foi, au nom du Dieu vivant présent dans le onde et reconnu dans notre existence croyante et ecclésiale, nous ne pouvons faire autrement que de nous reconnaître en service, pris par la tâche. Il y a à faire. Il y a à être.
Décidément, le service dont nous avons parlé au long de ces pages, n’est pas un luxe. C’est une condition de survie. Et voici que cette survie sera commune ou ne sera pas. Notre service de chrétiens apparaît ainsi au milieu de l’effort commun de ce temps ; simplement, nous tenons à dire que Dieu est à l’œuvre en tout cela. Il faut aussi que cela se sache. C’est plus fort que nous.
dans Effort diaconal, 1971
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