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Le rôle des évêques

Réalités et possibilités

Le rôle des évêques.

Le second livre d’Henri Bourgeois, « en communication » lui aussi, comme le premier, ouvre un dialogue avec trois interlocuteurs, où il s’agit non plus de définir ce qu’est l’épiscopat selon le Concile Vatican II et la tradition des Pères, mais, de façon plus pratique et actuelle, de donner la parole à trois évêques ou archevêques français, sur la façon dont ils conçoivent et exercent leur rôle. Mgr. Armand Le Bourgeois, évêque émérite d’Autun (décédé en 2005), Mgr Gérard Defois, alors évêque de Sens-Auxerre, avant de devenir archevêque de Lille, et Mgr Georges Pontier, devenu actuellement archevêque de Marseille, étaient donc conviés par Henri Bourgeois à répondre, par écrit, à cinquante-six questions, et le livre est fait du croisement de leurs propos, rigoureusement respectés, selon une méthode explicitée dans l’introduction.

On ne peut pas ne pas rapprocher ces deux livres qui sont comme les deux versants d’une question qui se posait alors, dans un climat un peu troublé par quelques interventions épiscopales, mais qui, plus profondément, révélait un décalage, un clivage même, entre les évêques et leur image dans l’opinion peu informée, en fait, de leurs soucis. Henri Bourgeois intervient comme un analyste des cultures, de l’opinion sociale ou ecclésiale, comme un animateur d’échanges, et aussi comme un théologien creusant et confrontant les pratiques jusqu’au point où elles s’ouvrent à des possibilités nouvelles. En somme un pédagogue qui fait retrouver les fondements pour dépasser difficultés et malentendus.

Nous proposons ici la lecture du cinquième et dernier chapitre et de la conclusion. Les citations des évêques sont présentées sous leur nom et entre guillemets. (AHB).

Plan sommaire

I - De la vigilance à la prévoyance

La vigilance une manière d’aimer - Etre vigilant, c’est être imaginatif - Cultiver l’imagination - De l’imagination à la prévoyance - Prévoyance pratique

II - Le rôle de l’évêque par rapport à la tradition

Dans la suite des apôtres - Entrer dans une tradition locale - Evêques d’hier et évêques d’aujourd’hui

III - La co-responsabilité des évêques

Une mission commune - La conférence des évêques - Les évêques et leurs assemblées - Évêques de France et évêques d’ailleurs- Les évêques et Rome

IV - L’engagement de l’évêque dans l’initiation chrétienne :

L’initiation des adultes - L’implication de l’évêque

Conclusion : Diverses responsabilités, un même évangile.

Divers rôles dans l’Eglise. - Dans la foi et la réalité - L’avenir de l’épiscopat


Dans les coulisses du ministère épiscopal

Coulisses : ce qu’on ne voit pas mais qui est essentiel pour que le rôle puisse se dérouler sur la scène. Coulisses : des terres inconnues du public où se trouvent pourtant des éléments indispensables pour que tout se passe bien devant le public.

Cette image va servir ici pour désigner des responsabilités de l’évêque qui ne sont pas forcément mises en avant, ni par la population du diocèse ni par l’évêque lui-même, mais sans lesquelles ce qui a été passé en revue dans le chapitre précédent ne serait guère réalisable.

On parlera à ce titre du rôle de prévoyance qu’a l’évêque, de sa fonction par rapport à la tradition, de sa responsabilité à l’égard des autres évêques, de son rôle dans l’initiation chrétienne. Autant de tâches qui ne sont guère énumérées dans la liste courante des actions menées par l’évêque mais qui sont impliquées par ces actions.

I - De la vigilance à la prévoyance

Étymologiquement, le nom que porte l’évêque évoque une vue d’ensemble, un coup d’œil qui perçoit des globalités sans se perdre dans les détails. C’est ce que veut dire le mot « épiscope » : l’évêque surveille. Pas d’abord, pas seulement comme un contrôleur, mais comme quelqu’un qui saisit les choses dans leur ensemble. Au fond, la surveillance dont il s’agit est une vigilance : l’évêque essaie de percevoir ce qui se passe dans le département où il réside, dans le diocèse qu’il préside, dans le monde du temps présent et dans l’Église globale à laquelle il appartient avec le peuple du diocèse. En même temps, il a pour rôle de stimuler les personnes et les groupes qu’il rencontre à être vigilants, c’est-à-dire à saisir des enjeux, des lignes de force, des points sensibles dans l’actualité. S’il est vigilant, c’est pour que le peuple chrétien et plus largement la société dans son ensemble aient cette perspicacité à l’égard des signes des temps et ce sens de la synthèse qui permettent de ne pas manquer trop souvent les rendez-vous de l’histoire.

  • Surveillance et vigilance. Les deux attitudes s’éclairent mutuellement. Laissée seule, la surveillance devient purement administrative et disciplinaire. Coupée de la surveillance, la vigilance risque de « planer » sans être assez attentive aux réalités telles qu’elles sont.
  • Remarquez également que l’évêque est « épiscope », surveille et donc est vigilant pour que tous le soient ou encore pour aider les gens autour de lui à avoir un coup d’œil réaliste, anticipateur et capable de donner aux multiples événements leur place juste dans un ensemble. C’est l’Église tout entière qui est appelée à la vigilance. Et c’est aussi la société humaine dans son ensemble qui a besoin d’être vigilante. Une fois de plus, l’Église est humblement (et avec ses moyens propres) au service des groupes humains.
  • De ce point de vue, la surveillance ne devrait pas se déboiter par rapport à la vigilance. Les chrétiens ne sont pas d’abord chargés de se surveiller les uns les autres. Ils ont mission de se soutenir et de s’aider mutuellement à élargir leur champ de vision. Cela, pour pouvoir mieux aimer. Avec plus de réalisme.

La vigilance, une manière d’aimer

La vigilance dont il est ici question est sans doute une vertu importante pour les temps actuels. Non pas une peur diffuse, comme si l’on était en permanence menacé ou assiégé. Mais une attention passionnée, cordiale quoique sans naïveté, pour ce qui se passe, pour les chances et les risques qui se tiennent à l’horizon. La vigilance est une manière d’être, l’une des formes de l’espérance, l’un des modes de l’amour fraternel.

On le voit sans doute, la vigilance-surveillance de l’évêque qui a pour mission de rendre l’Église et la société plus attentives et plus au fait des événements bénéficie de tout ce que réalisent en ce sens l’Église et la société : analyse des situations, effort pour mettre les événements en perspective, volonté de tenir ensemble les inquiétudes légitimes et les indispensables espoirs, désir d’élargir l’horizon et de ne pas en rester à l’ombre du clocher ou de la mairie. Bref, dans l’Église comme dans l’humanité, on s’entraide à la vigilance, chacun et chacune à sa manière, en fonction de son rôle et de ses dons propres.

Notons encore que la vigilance a l’art de mettre de l’intelligence ou du discernement dans l’amour d’autrui. Le coup d’œil qu’elle cherche à prendre ne se confond pas avec le coup de cœur. Être vigilant, c’est chercher à comprendre. Avec le cœur mais aussi avec la tête. La vigilance a donc quelque rapport avec les dons de l’Esprit dont il est parfois fait mention lors des célébrations de confirmation. Elle implique que l’on aime son temps et que, pour cela même, on essaie d’entendre ce qu’il veut dire à travers ses voix discordantes ou ses insistances tenaces.

Etre vigilant, c’est être imaginatif

Toutefois, si l’on tente de se tenir en état de « vigie » pour scruter l’horizon, à la manière de sœur Anne, on se fait probablement illusion. La vigilance n’est pas à confondre avec le don de prévoir l’avenir. Elle n’est pas divination. C’est une responsabilité commune où l’on ne veut pas tant deviner de quoi l’avenir sera fait que correspondre aux signes qui, déjà, sont perceptibles aujourd’hui et depuis quelque temps.

On peut donc dire que la vigilance se porte vers l’avenir mais sans prétendre en percer d’avance le secret. Elle fait anticiper, au moins un peu, mais sans se risquer à prédire ce qui sera. Elle est active disponibilité pour ne pas se laisser prendre au dépourvu.

On peut estimer que, dans le monde actuel, cette disponibilité créatrice fait souvent défaut. Dans l’Église, certes, mais aussi dans la société. Nous avons moins tendance à attendre du temps qui vient la solution de nos problèmes et nous sommes portés à penser qu’il nous faut vivre avec eux, en nous en accommodant plus ou moins.

Résultat : la vigilance se fait rare. Elle cède la place à la déception morose ou à la crispation amère sur le passé que l’on hypertrophie.

Notre problème, par conséquent : comment renouer avec la vigilance, avec la vraie « épiscopie » dont nous avons le désir ?

Pour être vigilant sans jouer au devin ou au visionnaire, le mieux est probablement de redécouvrir aujourd’hui ce qu’est l’imagination.

Ce mot peut évoquer parfois l’irréalisme et l’irresponsabilité, comme si être imaginatif signifiait bâtir des châteaux en Espagne ou sur la lune. Mais nul n’est obligé de céder aux mirages en question. L’imagination peut être très réaliste. Tout simplement en faisant apparaître des possibilités actuelles qui restent non employées. Par exemple dans Vatican Il ou encore dans le modèle démocratique en ce qui concerne la vie en commun. Ces possibilités sont là, mais on ne les voit pas. Car on voit et on dit toujours les mêmes choses. Nous sommes spontanément répétitifs et blasés. Mais ne pourrions-nous pas faire varier légèrement notre regard pour percevoir les capacités de bien des gens qui ne font pas de bruit, qui sont parfois tenus pour marginaux ou secondaires, et qui pourtant ont le bon sens imaginatif de ceux qui ne sont pas enfermés dans les idées toutes faites des responsables ou des gestionnaires ?

L’imagination, au fond, ne court pas après les moulins illusoires de l’avenir. Elle entend revisiter le présent. Car déjà sont là, à portée de mains et de foi, les semences du temps qui vient.

Cultiver l’imagination

Pratiquement, une vigilance imaginative paraît avoir besoin d’un certain nombre de règles élémentaires d’hygiène psychique et spirituelle. En voici quelques-unes :

- Tout d’abord, on n’est pas imaginatif seul. Du moins pour ce qui touche à l’avenir collectif. Il faut donc créer un climat tel que chacun puisse oser dire son avis, même si cet avis semble mal fondé ou dérangeant. Tout corps social, l’Église comme les autres, a curieusement tendance à faire taire ces voix étonnantes ou bien à les accueillir poliment mais sans leur donner une suite suffisante.

Pour les diocèses, le problème est réel. Combien de synodes sont en fait l’expression normalisée des pratiquants et, plus encore, des chrétiens ayant une responsabilité dans la vie ecclésiale ? Cela se comprend. Mais l’imagination n’y trouve pas toujours son compte !

Par ailleurs, il n’est sans doute pas possible que, sauf exception, l’évêque soit lui-même très imaginatif. Son rôle, ses rencontres habituelles le portent plutôt à entretenir et à « confirmer » ce qui fait le consensus général. Raison de plus pour que la responsabilité épiscopale de vigilance soit assumée à partir du peuple (qui n’est d’ailleurs lui-même pas toujours au rendez-vous de l’imagination).

- En second lieu, l’imagination consiste à ne pas laisser pourrir les problèmes qui se posent. Certains de ces problèmes sont complexes, c’est vrai, et l’on ne voit pas bien quelle solution peut leur être apportée. D’autant moins qu’ils dépendent souvent d’instances variées. Mais l’expérience ne montre-t-elle pas que, très souvent, la solution dite introuvable se trouve dans les environs immédiats de la difficulté en question ? On ne la voit pas, mais elle est tout près et il suffit de se déplacer légèrement pour la voir.

C’est ainsi que fonctionne l’imagination dans la recherche scientifique. Pourquoi ne pas élargir en d’autres domaines ce fonctionnement ?

Exemples de problèmes lancinants dans les diocèses français aujourd’hui : comment permettre aux non-pratiquants de bénéficier d’une aide ecclésiale concrète et adaptée ? Comment les chrétiens peuvent-ils contribuer avec imagination aux graves enjeux du chômage et de la relation aux immigrés ? Comment, dans dix ans, les paroisses vivront-elles sans prêtres en nombre suffisant ? Sur quels points la morale ecclésiale officielle devrait-elle tenir compte de certaines évolutions des mentalités aujourd’hui ? etc.

Mgr Pontier relève en particulier la question des communautés chrétiennes en France dans les dix ans qui viennent :

« Quelles communautés chrétiennes faire exister avec des hommes et des femmes marqués par l’indifférence et pour lesquels la mobilité est une réalité de vie ? Comment relever le défi de la première évangélisation alors qu’une génération n’a pas transmis la foi ? Le mot « paroisse » est piégé dans nos départements ruraux car il entretient une confusion. La paroisse en rural correspondait à une communauté de vie autour d’un clocher. Aujourd’hui, autour des clochers, il n’y a plus de communauté chrétienne… »

Dans la société, les questions ne manquent pas non plus - le chômage et l’immigration bien sûr, mais aussi l’exclusion et l’injustice, la drogue et le sida, les formes nouvelles de la démocratie, le type de responsables politiques dont le besoin se fait sentir, etc.

- Troisième exigence de l’imagination : ne pas croire qu’il faille toujours et forcément prolonger les courbes d’évolution actuelle pour s’orienter vers ce qui sera. Exploiter les changements actuels est souvent trompeur. Car l’avenir bouge et n’entre jamais tout à fait dans les modèles de prospective que l’on a cru pouvoir élaborer.

Et pourtant il faut bien se demander où l’on va et si, dans le présent en mouvement, quelque chose de demain ne s’esquisse pas. Mais l’avenir est toujours imprévisible. La référence à Vatican II le montre assez. A la fois en ce qui a préparé l’événement conciliaire (qui n’a répondu que partiellement à ce qui avait été envisagé auparavant) et en ses suites (beaucoup ne s’attendaient pas aux résistances et aux déceptions qui ont marqué l’après concile).

Ajoutons encore que l’imagination ne consiste pas à s’en remettre à Dieu comme s’il était prêt à assumer nos propres responsabilités. Il est certes beau de dire : « Dieu y pourvoira », « j’ai confiance en l’avenir car nous le recevons de la main de Dieu ». De tels propos disent la confiance du croyant. Mais ne masquent-ils pas parfois un manque d’imagination et de courage ?

De l’imagination à la prévoyance

L’imagination ne rend pas visionnaire ni même voyant. Mais elle permet d’être prévoyant. Ce qui est moins prestigieux mais beaucoup plus utile. Elle ne donne pas les moyens de deviner le futur mais elle fait prendre aujourd’hui un rendez-vous avec demain. Il s’agit en particulier de nous demander quelle Église nous laisserons à nos successeurs. Non pas pour décider par avance les formes encore imprévisibles de cette Église à venir. Mais pour ne pas leur transmettre des situations dégradées, faute de décisions appropriées prises en temps utile.

L’époque présente n’encourage guère, il est vrai, à faire des plans ou des programmations. La prévision ainsi envisagée semble être illusoire. Mais la prévoyance n’est pas la prévision. Elle est à la fois plus souple, plus imaginative et plus attentive aux possibilités du présent. Il n’est donc pas très efficace de faire un plan pastoral sur dix ans pour un diocèse : même les synodes diocésains hésitent à s’engager dans cette voie. Mais on peut au moins prendre en compte certaines échéances relativement évidentes.

Ainsi, par exemple, ce qu’il en sera du nombre des prêtres dans cinq ou dix ans. Cela peut se savoir globalement. Et cela suppose que l’on se prépare à la situation qu’entraîne et qu’entraînera la raréfaction du clergé. Et que l’on prépare l’opinion commune, celle des chrétiens pratiquants notamment, à ce qui sera. Non que l’on puisse savoir déjà ce qui se produira exactement : beaucoup d’inconnues peuvent intervenir. Mais il est au moins clair que l’organisation présente des célébrations dominicales et le rôle des prêtres dans la population ne pourront être maintenus dans leur état actuel.

Bien sûr, on peut se contenter de dire : « On verra bien. » Le problème, c’est que le futur s’amenuise. C’est aujourd’hui que l’on commence à voir.

Bien sûr, on peut se tourner vers Dieu et lui demander des prêtres. Mais il est clair que d’éventuelles vocations sacerdotales plus nombreuses demandent du temps pour aboutir à l’ordination. Le problème reste donc posé, au moins dans l’immédiat.

La question liée à la diminution du nombre des prêtres n’est évidemment pas la seule qui doit mobiliser la prévoyance des diocèses et des communautés chrétiennes. Au chapitre des diminutions à venir, on peut également noter celle du nombre des militants (sous la forme de militance que nous avons connue depuis la dernière guerre) et celle du nombre des enfants catéchisés. Au chapitre des innovations, il y a l’augmentation du nombre et de l’influence des sectes, la transformation de la sensibilité religieuse dans les couches d’âge les plus jeunes (un autre sens de la vérité, une relativisation de l’institution religieuse), la demande de lieux et d’occasions de rencontres ecclésiales autres que les célébrations habituelles (forums et débats, rassemblements, festivités) l’importance prise dans les mentalités par la pluralité des religions (ce pluralisme est en train de devenir plus notable pour bien des gens que I’œcuménisme entre les confessions chrétiennes), etc.

« J’insiste sur le pluralisme des religions qui s’offre et la transformation de nos sociétés. L’apport de beaucoup d’étrangers, en particulier venus de l’Islam, crée une sorte d’indifférentisme d’autant plus accentué que les connaissances en matière religieuse sont très élémentaires. Finalement l’utile liberté de conscience devient une absence de choix… » (Mgr Le Bourgeois.)

Comment être prévoyant, en l’occurrence ? La question se pose à l’évêque mais aussi aux chrétiens qui cherchent à lire les signes des temps.

Prévoyance pratique

Sans vouloir établir un cahier des charges général qui serait peut-être prétentieux, nous pouvons du moins repérer quelques attitudes à adopter.

- La première, c’est évidemment de tenir l’équilibre entre les difficultés et les chances.

Par exemple : la diminution du nombre des prêtres, certes créatrice d’inquiétudes et d’incertitude, pourrait bien être aussi un appel positif à modifier l’image du prêtre et à élargir les compétences des baptisés. C’est déjà d’ailleurs ce qui a commencé de se produire. Pourquoi ne pas penser que cet apport bénéfique ira se continuant et pourra même peser sur la théologie du ministère sacerdotal telle qu’elle est formulée en Occident ?

De même, le développement du New Age et de spiritualités effervescentes peu compatibles avec la foi ecclésiale n’a pas seulement des inconvénients. Ce phénomène signale que l’expérience religieuse qui semblait récessive demeure mais se déplace ou se module. Les religions établies ii’ont plus la régulation de cette expérience. Voilà qui entra7ine parfois des errances pénibles pour certains de nos contemporains. Mais en même temps la demande religieuse devient plus libre et voici que, sur les marges des Églises, on voit des baptisés qui avaient pris de la distance demander à recommencer et à retrouver la voie de l’Évangile.

- Une autre attitude à adopter dans la conjoncture actuelle, c’est de favoriser la prise de conscience par le plus grand nombre de ce qui fait aujourd’hui question. Cela, dans un certain climat, serein et porté par l’espérance. Le danger, en effet, pour le peuple chrétien, c’est de s’en remettre à ses responsables et d’attendre d’en haut une improbable solution. En fait, les solutions naissent peu à peu, dans la mesure où l’opinion assume les situations telles qu’elles sont et apprend à en débattre. Encore faut-il pour cela que les responsables, en particulier l’évêque et ses collaborateurs, ne cèdent pas à la loi du silence et ne considèrent pas comme un domaine réservé des problèmes qui intéressent la vie des personnes et des communautés.

Être prévoyant, c’est favoriser l’opinion publique dans l’Église comme dans la société. Évidemment, un débat public est souvent sommaire et schématique. Mais ce danger est à accepter, étant donné les avantages que présente par ailleurs une conscience plus aiguë chez le plus grand nombre.

- Autre attitude, encore : oser. La liturgie nous invite à « oser dire » le Notre Père, au cours de la célébration eucharistique. L’Esprit nous propose aussi, dans l’ensemble de notre existence, d’oser répondre à ses appels et de mettre en pratique ses dons. Le problème, c’est souvent de savoir quoi faire. Sur ce point, la sagesse chrétienne n’a pas de réponse standard mais elle ne manque pas de ressources.

Il est clair que ce que les responsables ecclésiaux peuvent décider en tel ou tel cas ne plaira pas à tout le monde. Voilà qui aujourd’hui est inévitable. Encore faut-il que la décision soit préparée, que l’autorité fasse percevoir quelque chose des arguments avancés dans un sens ou dans l’autre, que la décision prise soit présentée comme devant être évaluée dans ses effets au bout d’un certain temps, afin que ce qui est décidé ne soit pas perçu comme la victoire d’une tendance sur une autre mais comme un discernement cherchant à tenir compte au maximum des désirs et besoins de tous. Étant entendu également qu’une décision pratique ne clôture pas le débat sur les motifs de ce qui a été décidé et sur la pertinence du choix fait. L’obéissance chrétienne n’annule pas la liberté de conscience et de réflexion.

- Un dernier trait à ne pas perdre de vue : pour l’évêque comme pour l’ensemble des responsables ecclésiaux, il est indispensable d’avoir une « ligne », des axes pour avancer. Ce que l’on nomme parfois une « politique » pastorale. Cela évite de décider au coup par coup, d’apparaître hésitant et de changer trop souvent de cap. Le ministère est, de fait, usant s’il n’a pas quelques orientations à mi-chemin entre les axiomes de base (« servir le peuple », « manifester la présence de Dieu », « construire l’Église », « vivre la co-responsabilité ») et les choix pratico-pratiques (faire ceci ou cela en telle situation précise).

Encore faut-il que ces axes soient réalistes et pas trop idéologiques. Ce qui suppose que l’on en débatte régulièrement.

Exemple : « Promouvoir le laïcat. » Cette formule qui a eu cours immédiatement après le concile garde quelque saveur cléricale. Car ce sont les laïcs, les baptisés, qui ont de plus en plus à se promouvoir eux-mêmes. Que les prêtres, les diacres et l’évêque aient un rôle pour cela, c’est sûr. Mais ce rôle consiste autant à ne pas gêner la liberté dans le peuple chrétien qu’à encourager les initiatives des uns et des autres.

Autre exemple : « Appeler les baptisés à l’engagement. » La formule est, elle aussi, connue et elle a eu un grand prestige. Elle demeure évidemment pertinente, mais elle ne suffit pas car, aujourd’hui, bien des gens ont des possibilités dans l’existence et dans la foi qui ne prennent pas exactement forme d’engagement. Est-ce pour autant qu’ils sont extérieurs à leur époque ?

On peut poser la question des axes pastoraux de bien des manières. Souvent, d’ailleurs, il est plus facile de voir comment éviter les illusions que de préciser positivement les objectifs qui sont à atteindre complètement.

Contentons-nous de deux remarques simples.

Tout d’abord il faudrait faire attention aux insistances unilatérales (dans les homélies, les textes épiscopaux). Aujourd’hui, par exemple, bien des évêques semblent presque hantés par la question du nombre des prêtres : dans leurs propos, cette question revient sans cesse. Est-ce que, à la longue, une telle importance ne fausse pas ce qui est dit, par ailleurs, sur la responsabilité baptismale ?

Ensuite, tout axe prioritaire ou majeur implique forcément un contre-point, peut-être mineur ou second mais réel. Par exemple, l’option préférentielle pour les pauvres implique un souci effectif pour les non-pauvres. De même, l’importance donnée aux sacrements implique la formation de la foi.


II - Le rôle de l’évêque par rapport à la tradition

Ordonné sacramentellement, l’évêque a charge d’attester la présence gratuite et bienveillante de Dieu et la dimension universelle de l’Évangile donné au monde en même temps que la continuité du don divin évangélique au fil des temps. Ces trois missions épiscopales, nous les avons indiquées plus haut. L’une d’entre elles, la dernière, est probablement moins perçue dans le peuple chrétien que les deux autres. Elle est en tout cas plus difficilement compréhensible. C’est pourquoi on l’envisagera ici comme faisant partie de ce qui se joue dans les coulisses du ministère épiscopal, selon le titre de ce chapitre.

Dans la suite des apôtres

Ce qui est assez clair pour beaucoup de chrétiens, c’est que les évêques sont les successeurs des apôtres. Vatican II a d’ailleurs rappelé ce point classique de la théologie relative à l’épiscopat (Lumen Gentium, n’ 20). Ce qui est moins net, semble-t-il, c’est ce que signifie cette relation des évêques aux premiers témoins de Jésus ressuscité.

On peut dire tout d’abord que la succession épiscopale n’est pas simplement un fait objectif, celui d’une continuité légitime et officielle dans les charges ministérielles exercées pour le peuple chrétien. Au-delà des « listes » d’évêques que publient certains annuaires diocésains et qui retracent la courbe d’une longue histoire remontant souvent aux premiers siècles, se tient un signe spirituel. Ce qui compte, ce n’est pas seulement que les évêques se succèdent, c’est que tous aient une relation avec les apôtres, donc avec le témoignage évangélique fondateur. Ce témoignage n’est pas simple début d’un mouvement religieux vieux de vingt siècles ; c’est une valeur permanente. Dans l’Église, le début a valeur de principe, c’est-à-dire d’actualité maintenue depuis qu’il s’est produit. Une telle référence veut dire que le christianisme résulte de l’engagement de Jésus dans l’humanité et que son initiative d’envoyé du Père est un acte décisif, fondateur, dont vit chaque génération.

Par conséquent, la succession épiscopale n’est pas seulement une chaîne historique parcourant les siècles. C’est un signe de la foi. Les évêques ne se rapportent pas simplement à ceux qui les ont précédés, dans une sorte de mémoire institutionnelle. Ils se réfèrent, à travers leurs prédécesseurs et comme eux, à ceux qui ont été les premiers à témoigner du Christ, de sa réalité historique et de son mystère de résurrection. Ce rapport fonde leur rôle : ils sont témoins à leur tour, à la suite des apôtres et comme eux. D’où leur responsabilité par rapport à la vérité de la foi évangélique.

Au IIe siècle, Irénée de Lyon écrivait à propos des évêques (qu’il nomme du vieux nom de « presbytres ») : « Il faut écouter les presbytres qui sont dans l’Église : ils sont les successeurs des apôtres et, avec la succession dans l’épiscopat, ils ont reçu le sûr charisme de la vérité selon le bon plaisir du Père » (Contre les hérésies, IV, 26,2).

Toutefois la succession à partir des Apôtres n’est pas le seul fait des évêques. Elle fait partie du mystère baptismal et vaut pour tous les chrétiens. C’est l’Église tout entière qui vit dans la mémoire active, dans le « mémorial » des premiers témoins de Jésus Christ. C’est en elle comme peuple mondial que s’entretient, de génération en génération, la force du commencement. La succession des évêques est l’une des expressions de cette tradition ecclésiale fondamentale.

Citons encore Irénée : « Cette foi que nous avons reçue de l’Église, nous la gardons avec soin, car, sans cesse, sous l’action de l’Esprit de Dieu, telle un dépôt de grand prix renfermé dans un vase excellent, elle rajeunit et fait rajeunir le vase même qui la contient » (ibid., 111, 24,1).

L’évêque est donc ministre de la tradition dans une Église qui est elle-même transmission-tradition de l’Évangile. Il l’est non seulement en faisant mémoire de ses devanciers mais aussi en se souvenant des générations chrétiennes qui ont précédé l’Église dans laquelle il agit. Il l’est également en faisant référence au mystère primordial, celui de la révélation inaugurale dont Jésus a été la figure décisive et instauratrice. Il l’est encore en se sentant solidaire d’une Église qui vient de Pâques et qui est donc à même de faire tradition de manière spirituelle. Avec le peuple de son diocèse, l’évêque exerce la compétence qu’est la tradition.

Cette compétence n’est donc pas une crispation sur un contenu reçu. C’est bien plutôt une fidélité à l’événement du Christ et à ce qu’il a d’unique. Autrement dit, la tradition est un acte, un travail. Un acte de foi qui consiste à laisser agir la force du début évangélique sur chaque génération. Sans amnésie par rapport à ce début, mais en percevant qu’à chaque fois les circonstances historiques et culturelles sont autres, si bien que la continuité traditionnelle s’exprime à travers des changements d’expression et de pratique, le tout étant que les différences engendrées de la sorte soient compatibles avec les formes antérieures et puissent donc justifier leur écart au nom même de la fidélité à l’essentiel.

Entrer dans une tradition locale

Pour beaucoup d’évêques, le rapport à la tradition n’est pas seulement une référence au mystère de la foi pascale et à sa vérité en devenir. C’est aussi plus simplement l’entrée dans une Église diocésaine à laquelle ils n’appartenaient pas précédemment et qui a son passé et sa mémoire. L’évêque d’un diocèse doit, en ce sens, s’inculturer en cette Église locale.

Voici comment Mgr Defois a vécu cette intégration à une tradition diocésaine dont il ignorait tout.

« Envoyé par le pape, l’évêque vient d’ailleurs et il est peu au courant des traditions locales et de l’histoire de son Église. Aussi, pour ne pas être regardé comme un étranger, il doit écouter, apprendre et en même temps donner les impulsions novatrices qui sont attendues de lui. J’ai eu la chance d’arriver en cours de synode diocésain au moment où les laïcs redéfinissaient avec les prêtres les orientations pastorales pour l’évangélisation. Le clergé est riche d’une histoire, d’un lointain passé et d’un temps proche de conflits ou d’expériences missionnaires qui lui inspirent des convictions, des fiertés, mais aussi des peurs et des méfiances. Écouter alors, c’est respecter des hommes et des femmes qui ont beaucoup donné depuis cinquante ans.

Mais la fragilité de la situation présente : diminution rapide du nombre des prêtres et nouvelles attentes religieuses, conduit aussi à prendre une distance par rapport à cette histoire récente pour ne pas s’y tenir et la reproduire tout simplement. Il s’agit donc d’opérer des décalages pour élever le débat et proposer d’autres points de rencontres, tout en respectant les personnes et leur passé souvent encore à vif. Mais on ne peut ignorer cette histoire qui resurgit sans cesse, depuis les histoires de petit et grand séminaires, les grandes heures de l’Action catholique, le faible nombre de vocations, les conflits de tradition. Il me semble que cette humilité de la mémoire est pour l’évêque, qui doit faire passer au second plan sa propre histoire car elle est ignorée de son nouveau peuple, une école de dépouillement et une purification de sa propre expérience. Cela ne peut se vivre sans tensions ; elles sont, après tout, heureuses, car elles permettent de se lier à une population, à un territoire tant mental que géographique, pour « épouser » son Église. Sinon il resterait un administrateur ecclésiastique de passage. »

De son côté, Mgr Pontier se veut très attentif à ce qu’il nomme « l’histoire du diocèse », histoire que le nouvel évêque eut à découvrir :

« Sur qui repose la vie chrétienne ? quels sont les lieux dynamiques, les mouvements porteurs ? »

Il note une difficulté particulière : l’histoire du diocèse telle qu’elle est présentée ou accessible au nouvel évêque l’est forcément en étant influencée par les personnes qui la transmettent. D’où le risque de ne pas rejoindre de façon assez concrète et assez immédiate les éléments d’histoire des personnes ou des réalités que l’on nous transmet à nous qui venons d’ailleurs.

Mgr Le Bourgeois a été impressionné, quant à lui, par le témoignage d’un évêque brésilien, le cardinal A. Lorscheider, dans son livre Partisan des pauvres (Le Centurion, 1989) :

« Avec ma venue à Fortaleza en août 1973, se produisit peu à peu en moi un changement dans ma manière de voir mon ministère épiscopal.

Dans le Sud, il me semble avoir rempli beaucoup plus le rôle de celui qui enseigne ou qui sait, sans grande préoccupation de problèmes concrets du peuple.

Dans la même ligne de doctrine se trouvait aussi la célébration des sacrements. Certes, célébration du mystère de notre foi, mais sans faire beaucoup attention à l’aspect de son sens pour la vie réelle du peuple.

J’étais plus un professeur et un dirigeant du culte que réellement un évangélisateur à l’intérieur de la réalité vécue par le peuple.

Dans le Nord-Est, au contact avec un autre type de communauté ecclésiale de base, née tout d’abord non de la nécessité du culte, mais du besoin de chercher une solution chrétienne aux problèmes de la vie, mon ministère épiscopal, dans sa triple fonction d’enseigner, de sanctifier et de gouverner, a pris un autre visage.

Une première attitude qui a eu une influence dans ce changement a été l’attitude d’écoute du peuple. Du fait que j’étais nouveau dans la région, ne connaissant ni son histoire, ni sa culture, ni parfois même sa langue, je me suis vu obligé d’écouter pour avoir une idée de ce qui se passait réellement. Mais cette écoute, créée par la nécessité de la nouveauté, a été ensuite plus loin. Elle est devenue une habitude, une découverte qui a produit un revirement en moi et dans mon ministère. Le peuple était lent dans son parler, très lent dans sa réflexion, mais très concret dans l’application de la Parole de Dieu à la réalité vécue d’une façon profondément évangélisatrice. Ce n’était pas une connaissance qui se communiquait ; c’était une façon de vivre, une vie qu’on laissait se répandre, une vie de foi ayant des racines profondes dans la réalité. Et non seulement cela, mais j’ai remarqué la franchise fraternelle avec laquelle les problèmes délicats étaient traités en communauté, dans une ambiance de très grand calme, pour aboutir à des conclusions très pratiques pour la vie (..).

Peu à peu, il me devint évident que mon ministère épiscopal s’exercerait d’une manière différente. Je serais toujours plus quelqu’un à l’intérieur de la communauté, avec ma responsabilité propre, sans toutefois me considérer ou être considéré comme chef de la communauté, comme son supérieur, mais comme un membre de la communauté qui, revêtu de l’autorité du Christ par le sacrement de l’Ordre, devrait être là seulement pour servir au moment où ils sentiraient le besoin de mon service ou que je percevrais, dans un esprit de charité fraternelle, que je pourrais les aider dans leur cheminement. »

Évêques d’hier et évêques d’aujourd’hui

La forme épiscopale de la tradition globale de l’Église conduit, une fois ou l’autre, l’évêque actuel à entendre parler de ses prédécesseurs récents ou à évoquer la mémoire de tel ou tel évêque qui l’a précédé plus anciennement.

Qui étaient-ils, ces évêques des anciens temps ? Certes, ils étaient différents de ceux d’aujourd’hui : les circonstances, la culture ont changé et la tradition n’opère plus tout à fait de la même manière. Quelques points des témoignages épiscopaux du passé demeurent cependant très actuels.

D’abord, l’importance accordée par les évêques de l’Antiquité à la prédication : que ce soit aux catéchumènes et néophytes ou que ce soit au peuple baptismal, l’évêque s’adresse à ses frères et sœurs en Christ pour leur annoncer l’Évangile.

Ensuite, leur liberté de parole et d’action dans la société est souvent étonnante. Légendaires sont les figures d’évêques « pères des pauvres », défenseurs de la cité devant les envahisseurs, courageux pour dénoncer les injustices auprès des grands de la société.

Notons encore que les évêques d’antan, notamment dans l’Antiquité, ne craignaient pas de prendre position dans les débats théoriques. Évidemment ce genre d’action dépend de la formation des uns et des autres et aussi des tempéraments. Le fait est cependant manifeste globalement. Les évêques n’assument pas le tout de la théologie mais ils ont part à cette tâche, quand bien même leur position est habituellement liée à leur responsabilité.

Il faut encore noter que les évêques des temps anciens furent souvent des personnalités exposées aux critiques, à la persécution, à cause de leurs positions sociales ou théologiques. Ainsi Ignace d’Antioche ou Basile de Césarée. Au préfet qui l’interrogeait et s’étonnait, disant : « Personne jusqu’ici n’a osé me parler avec une telle liberté », Basile répondit : « Tu n’as peut-être jamais rencontré d’évêque » (Grégoire de Naziance, Discours, 43,49).

Voici comment Mgr Defois fait mémoire localement de certains de ces prédécesseurs :

« Le rôle des évêques de la première Église, aux temps d’Irénée et d’Augustin, était passablement différent du nôtre, ne serait-ce qu’en tenant compte du contexte social et culturel. Toutefois si l’on se refuse les images idéalisées du passé, on s’aperçoit que le ministère d’unité dans les communautés, l’affrontement avec les idéologies païennes, l’urgence de préserver les uns et les autres des dérives schismatiques ou pour le moins négatrices des identités chrétiennes, la nécessité de faire connaître le corps doctrinal de la foi chrétienne, la gestion des conflits et la réaffirmation de l’autorité de la Parole de Dieu sur ses appropriations parcellaires, sont relativement permanentes. La recherche toujours instable d’un équilibre créatif entre les crispations sur les formulations passées et les requêtes d’adaptation aux idées du temps est bien de tous les temps comme mon prédécesseur à Sens, Henri Sanglier, l’éprouva avec Abélard, celui d’Auxerre avec le jansénisme, ou plus récemment Mgr Feltin avec la jeune Action catholique d’alors.

Ce qui m’apparaît aussi avec un évêque comme Germain d’Auxerre (418-448), c’est la dimension internationale de son ministère. Certes, ce n’était pas sans implications politiques, mais ses missions en Bretagne, en Saxe, en Italie où il mourut à Ravenne, nous montrent un évêque portant hautement le souci des autres Églises. Évêque citadin par excellence, il se trouvait au carrefour de passages ethniques et culturels. Et il voulait y assurer un ministère de défenseur de la paix internationale, et devait s’y comporter en diplomate spirituel. Pour être moins structurée qu’aujourd’hui, cette dimension d’ouverture universelle n’en était pas moins très active. »


III - La co-responsabilité des évêques

Très souvent, le grand public connaît seulement deux ou trois évêques à cause de la télévision ou éventuellement parce qu’il a quelque occasion de voir l’évêque local ou d’entendre parler de lui. Pour l’opinion commune, le ministère épiscopal est donc relativement solitaire. Les gens imaginent bien que les évêques se rencontrent, à Lourdes, à Paris ou en région. Une fois ou l’autre un texte épiscopal sur les immigrés, la vie sociale et économique ou la famille manifeste un travail commun et une pensée collégiale des responsables épiscopaux. Mais tout cela reste assez peu connu.

Une mission commune

Vatican II insiste pourtant sur « l’unité collégiale » des évêques (Lumen Gentium, n°23), sur « la nature collégiale de l’ordre épiscopal » (ibid., n’ 22), sur le « corps » que constituent ceux qui exercent le ministère épiscopal (ibid.).

Ce langage ne veut pas indiquer seulement ce que l’on appelle un esprit de corps, assez compréhensible entre des personnes ayant le même rôle en des lieux divers. Il fait état d’une réalité qui est liée au mystère de l’Église. Les évêques ne sont pas individuellement successeurs des apôtres, ils ont ensemble valeur de signe et de référence par rapport aux premiers témoins de Jésus. Leur mission s’exerce dans une communion, de même que chaque Église diocésaine ne peut se comprendre que dans la fraternité des Églises et dans l’unité de l’Église universelle.

Dans la pratique, aucun évêque ne peut donc à lui seul, isolément, exprimer et réaliser ce que comporte son ministère d’évangélisation, de célébration, d’unité, de prévoyance et de tradition. Ces responsabilités sont non seulement partagées avec le peuple baptismal mais aussi mises en œuvre en collaboration et en communion spirituelle avec les autres évêques, au nombre desquels il y a évidemment le pape, l’évêque de Rome. Dans l’Église, tout ministère est partagé et le ministère épiscopal a évidemment cette chance et cette obligation.

Quelles conséquences tirer de ces affirmations de principe ?

- En premier lieu, les évêques ont sans cesse à chercher les voies de leur coresponsabilité. Ce n’est pas toujours simple car les tempéraments diffèrent, les formations ou les sensibilités des uns et des autres ne sont pas réductibles à l’unité. En outre, s’il est des problèmes où le consensus est relativement facile à réaliser (la justice, le sens de la prière, le désir d’unité, etc.), il est beaucoup plus difficile de réaliser des accords, même locaux, sur les moyens à prendre, la prévoyance à avoir, les tendances spirituelles et théologiques. Sans négliger le fait que la responsabilité locale de chaque évêque est effective et qu’il est toujours délicat de s’occuper de ce qui se passe chez le voisin.

Interrogé sur ces difficultés concrètes, Mgr Defois réagit ainsi :

« Qu’il existe des sensibilités différentes provenant de la diversité des histoires et des cultures, des générations et des provenances, cela est évident. Et positif, un épiscopat monocorde n’apporterait rien de neuf, il ne serait même pas nécessaire qu’il se réunisse, si le résultat n’en était que la reproduction d’une pensée préétablie. Mais les différences ont des causes diverses, y compris sur le plan pastoral. Un diocèse comme Lyon avec ses 250 permanents laïcs en pastorale n’a pas sur ce point d’intérêts communs avec celui de Sens qui n’en a pratiquement aucun. Un diocèse breton peut recevoir dans l’enseignement catholique près de 60 % de jeunes scolarisés du département, tandis que celui de Sens en accueille quelque 6 %. Et j’ajoute les différences venant de la présence d’un enseignement supérieur ou non, d’un niveau élevé ou non d’urbanisation et d’industrialisation, d’une population strictement rurale, d’un nombre élevé de prêtres ou non, etc. Il importe donc d’écouter l’autre, et d’émettre des opinions qui dépassent les seules limites de sa cathédrale. »

- Une seconde conséquence de la coresponsabilité épiscopale se réalise dans l’expérience des chrétiens et même, plus largement, de la société civile. Il est entendu, en effet, que l’Église diocésaine est une réalisation effective du mystère ecclésial et qu’elle n’est pas une succursale d’une internationale mais l’actualisation ici et maintenant du don de Dieu fait en Jésus Christ et reçu par les apôtres. En ce sens, chaque diocèse est une Église. Par conséquent, l’évêque local signifie le ministère épiscopal pour ce diocèse. Lui et pas un autre. Les chrétiens catholiques n’ont pas plusieurs évêques, comme si par exemple le pape était aussi leur évêque (le pape a un ministère d’unité propre qui ne fait pas de lui un super-évêque ou un évêque s’ajoutant à l’évêque local) ou comme si chacun pouvait choisir l’évêque qui lui convient. De même, au-delà des membres de l’Église, le grand public perçoit qu’il y a localement un responsable « en chef » de la communauté chrétienne et que son équation personnelle a forcément quelque impact sur la vie du département.

Cela dit, la référence à l’évêque du diocèse n’empêche pas d’avoir aussi une relation à d’autres évêques et finalement à l’épiscopat national. Laissons de côté ici la question des évêques auxiliaires. Elle est déjà significative d’une certaine démultiplication du ministère épiscopal mais elle se tient au plan local et laisse à l’évêque titulaire son rôle propre. Plus importante est l’expérience d’ailleurs traditionnelle selon laquelle, dans l’Église locale, d’autres voix que celles de l’évêque diocésain se font entendre. C’était le cas jadis pour un Augustin par rapport à ses confrères d’Afrique du Nord. C’est toujours le cas aujourd’hui : le ministère épiscopal n’est pas représenté seulement par l’évêque du lieu, quand bien même ce dernier a une responsabilité propre, liturgiquement, pastoralement et juridiquement signifiée.

Cette situation, encore une fois très habituelle, ne veut pas dire que les chrétiens catholiques et tous les autres membres de la société qui sont intéressés « relativisent » l’évêque du lieu. Mais nul ne peut l’absolutiser. Ce qui est indispensable quand tel ou tel a une difficulté avec lui ou souhaite que la fonction épiscopale puisse être exercée autrement. On ne choisit pas son évêque (même si cela s’est fait aux premiers temps de l’Église occidentale et si cela continue à se faire en d’autres Églises). Mais l’évêque que l’on a exerce une mission collégiale et n’a donc pas pour rôle de tenir les chrétiens de son diocèse à l’écart de ce qui se dit ou se fait dans l’épiscopat global. Il cherche simplement à être vigilant par rapport à la réalité locale :

« Les médias privilégient l’image papale et celle de quelques évêques dont la présence télévisuelle prime nécessairement sur l’évêque diocésain. Ceci risque d’amoindrir la conscience d’être une Église locale, avec ses responsabilités propres dans la mission universelle de l’Église. » (Mgr Defois.)

La conférence des évêques

La coresponsabilité des évêques ne s’exerce pas seulement par le moyen de services nationaux à Paris ou, d’une autre manière, par les médias (télévision, interviews, livres publiés par des évêques). Elle suppose deux autres moyens concrets. D’abord des rencontres de toutes sortes : rien ne vaut de pouvoir se parler, s’écouter, s’expliquer, mieux comprendre ce que vivent des collègues et des frères. Ensuite une organisation collégiale régulière, la conférence des évêques (qui a désormais deux sessions annuelles, l’une à l’automne à Lourdes, l’autre au printemps à Paris).

Cette conférence qui permet évidemment de multiples rencontres est devenue aujourd’hui l’un des points de repère importants pour qui veut percevoir les préoccupations et les orientations d’un épiscopat national. Elle est, toutefois, discutée, y compris par certains évêques. Non qu’ils en remettent en cause le principe mais ils en contestent les modalités au les mécanismes, la lourdeur un peu bureaucratique, la monopolisation de la parole par certains et le silence des autres. Au fond, certains évêques se sentent d’abord responsables locaux et ont moins d’intérêt pour des enjeux nationaux qui leur semblent lointains et complexes.

Voici à nouveau comment Mgr Defois perçoit la situation. Il commence par souligner tout ce qu’apporte le travail et la réflexion en commun :

« La participation aux commissions et aux assemblées, pour être Parfois lourde, nous est un point d’appui et nous incite à nous désengager des contraintes immédiates. »

Cela dit, la conférence épiscopale joue un rôle notable dans la constitution d’une conscience ministérielle commune et dans la réalisation d’une certaine unité capable d’assumer les différences entre les diocèses et leurs traditions, entre les évêques et leurs diverses sensibilités. Mgr Defois y est attentif :

« Le but d’une assemblée c’est de « négocier » les différences pour élaborer des perspectives communes. Beaucoup de positions divergentes sont de fait réexprimées dans les médias et reproduites dans la communauté catholique française où elles ont leur enracinement. Les évêques par ailleurs parlent et écrivent très librement, et chacun sait les sensibilités diverses qui partagent légitimement les évêques.

Mais la mission de l’Église c’est de tisser sur la trame des diversités, en restant attentive que celle-ci ne soit pas imposée au nom de l’uniformité mais ouverte à la transcendance d’une fidélité à l’Évangile. En ce sens l’Assemblée épiscopale n’est pas une assemblée parlementaire où une majorité ferait la loi, mais une collégialité apostolique éclairée des appels de l’esprit. Que cela passe par des stratégies pastorales ou des concessions provisoires fait partie de l’humanité ; toutefois la finalité est l’écoute de l’Autre, de la Parole de Dieu dans les conditions actuelles du pèlerinage de l’Église en notre société. Alors les différences ou les conflits sont dépassés au nom du bien de l’ensemble et de la communion dans la foi. C’est du moins la logique chrétienne de nos assemblées que nous tentons de vivre. Ainsi, elle ne peut recouvrir les seules techniques d’un parlement politique ou d’un conseil d’administration. »

Dans cette perspective, on peut constater certaines évolutions institutionnelles qui tendent à limiter la tendance bureaucratique du travail en assemblées. Mgr Defois en fait état :

L« e “phénomène bureaucratique” a été très bien étudié par le sociologue Michel Crozier il y a trente ans. Il désigne une excroissance administrative dans nos sociétés développées, hyper-organisées, au point d’en devenir des organismes bloqués. Surtout dans les services publics. Nous l’avons découvert, jouant jusqu’au paroxysme dans les pays collectivistes de l’Est. En France cela s’est trouvé renforcé par le « jacobinisme » étatique.

L’organisation de la conférence épiscopale a été marquée par ce modèle lors de sa création dans les années du concile. Commissions, comités, assemblées soumises aux rapports majorité-minorité de la vie parlementaire en ont été la traduction. Et, bien sûr, cela ne pouvait qu’entraîner un sentiment d’éloignement de cette structure par rapport à la vie quotidienne des communautés.

Des conflits, lors des années 70-80, devaient s’ensuivre ; alors le manque de souplesse de l’ensemble ne permit pas de répondre directement aux besoins des uns et des autres ; d’autant qu’obéissant au même courant les contestations se « nationalisaient » et s’organisaient elles-mêmes selon ce modèle. Il devait toutefois y être paré par des groupes de travail plus souples, des rencontres extraordinaires, des représentations de laïcs en certaines assemblées. »

Mgr Le Bourgeois a toutefois un vœu à présenter :

« Je regrette pour ma part que la conférence épiscopale de France ne confie aucune responsabilité - même mineure - aux évêques retraités dans le jeu des commissions. Leur expérience, leur temps plus libre pourraient en faire au moins des « consulteurs ». Un document romain le rappelle explicitement (29 octobre 1988) mais il n’a jamais eu de suite en France. »

Les évêques et leurs assemblées

Pratiquement, la conférence épiscopale française pose quelques questions concrètes :

- Une question de communication. Les textes votés ou étudiés sont publiés, ce qui permet une certaine information. En même temps, nombre de Bulletins diocésains donnent un écho de ce qui s’est débattu. Cet effort de communication s’avère cependant insuffisant. D’abord parce que le nombre des lecteurs ou lectrices de ces textes demeure limité : difficulté probablement insurmontable et qui n’est pas la plus importante. Surtout parce que l’effort réalisé pour faire comprendre à un public large les enjeux réels des débats et des décisions n’est jamais suffisant.

De ce point de vue, la grande presse non confessionnelle joue un rôle évident. A condition qu’on ne la tienne pas pour a priori incompétente ou partisane et qu’on ne la prive pas de certaines informations (parce que liées à des huis clos). Il faut bien avouer que la compréhension des choses religieuses par le grand public est largement tributaire des grands médias.

La question rebondit parfois : les évêques peuvent-ils être eux-mêmes, s’exprimer librement, si les journalistes sont là ? On comprend cette difficulté. C’est d’ailleurs elle qui conduit à souhaiter des huis clos. Mais ne faut-il pas s’habituer à parler dans un tel contexte qui est de plus en plus celui d’aujourd’hui ?

- Une question de signification. La conférence épiscopale représente un lieu majeur d’expression et de décision. Quelle est alors son statut théologique et juridique ? Un débat qui est loin d’être clos est né à ce sujet. D’un côté, il est une tendance qui craint de voir la conférence empiéter sur la responsabilité de chaque évêque et qui reconnaît à l’assemblée un rôle pratique et technique sans lui donner pour autant une place réelle dans la mission et le ministère des évêques. De l’autre côté, certains valorisent beaucoup la signification de l’assemblée et lui donnent une place statutaire dans l’exercice actuel du ministère épiscopal.

La théologie qui inspire assez souvent la curie romaine semble aller plutôt dans la première ligne. Au risque d’être interprétée comme une volonté de ne pas accorder trop d’importance aux épiscopats nationaux. Mais avec l’inconvénient de ne pas reconnaître la réalité de ce qui est vécu par les évêques dans leur ensemble et de paraitre cautionner les réticences ou les réserves de certains évêques à l’égard d’une organisation qui leur semble lourde et trop alignée sur des sensibilités de type parlementaire.

- Une question de communion ecclésiale . Manifestement, bien des évêques français apprécient les rencontres que permet l’assemblée et aussi les mises en commun et les orientations qui en résultent. La collégialité trouve là l’une de ses formes majeures. Il est cependant une difficulté. C’est que l’évêque n’est pas seulement en communion avec ses collègues. Il est aussi en union avec l’Église locale qu’il préside, avec les chrétiens dont il partage la vie, avec la société et le département où il travaille. Il y a là une autre forme de la communion ecclésiale. Or cette seconde modalité de communion est parfois plus difficile, plus exigeante que la première. On se comprend plus vite et mieux entre pairs que sur le terrain, avec les aléas des situations complexes où les uns et les autres sont impliqués.

Comment tenir l’équilibre entre les deux formes de communion ? Le fait pour les évêques de se réunir souvent entre eux (ou avec des collaborateurs immédiats) est certes précieux et même indispensable. Mais il peut aller vers quelque minimisation de la communion avec le peuple.

De fait, les réunions entre responsables sont aujourd’hui un élément notable de la vie sociale. Mais quelle place faire à ceux qui ne sont pas là, à ces autres dont on parle mais qui ne parlent pas (sauf exception) ou qui parlent à travers quelques experts dont la représentativité n’est pas la première caractéristique ?

Deux points sont ici à rappeler. Le premier, c’est que la tendance ecclésiale à susciter des réunions de responsables est ancienne mais qu’elle résulte initialement de l’influence des empereurs (Constantin et ses successeurs) pour appeler en concile le « personnel ecclésiastique » supérieur. Auparavant, les assemblées ecclésiales comportaient la présence de laïcs en même temps que de prêtres et de diacres. En second lieu, les Églises de la Réforme font l’expérience d’assemblées synodales composées de représentants des diverses responsabilités ecclésiales (ce que nous appellerions des clercs et des laïcs). Cette expérience mérite d’être envisagée, même si elle ne correspond pas encore beaucoup à la sensibilité catholique. Mgr Le Bourgeois écrit de ce point de vue :

« Il est certain que dans les Églises de la Réforme la vie des communautés est autre, la synodalité joue beaucoup plus. Ces communautés sont généralement restreintes et habituées depuis longtemps à cette vie collégiale, mais elles l’eyercent même dans des pays où les protestants sont majoritaires. La tâche des responsables peut s’en trouver plus difficile, mais le principe en est, sans aucun doute, très heureux et nous devrions nous en inspirer davantage. »

Certes, en catholicisme, les synodes diocésains et les conseils diocésains de pastorale manifestent la communion entre l’évêque et les chrétiens du diocèse. Mais il serait utile que, de temps en temps, des assemblées plus larges (conciles locaux, régionaux, nationaux) manifestent la communion des évêques entre eux et la communion de chacun d’eux avec le peuple dont il est le ministre.

Évêques de France et évêques d’ailleurs

La coresponsabilité épiscopale prend de plus en plus en notre siècle un aspect international. Les évêques se rendent visite, au-delà des frontières. Il existe des jumelages de diocèses et aussi des structures de concertations entre certains épiscopats.

Il n’est sans doute pas nécessaire d’entrer ici dans le détail de ces relations. Notons simplement qu’elles ne sont pas un simple effet de mode, décalquant au plan ecclésial les’ concertations des responsables politiques. Elles ont un sens spirituel et théologique : elles expriment un ministère commun de dimension mondiale.

En outre, il est intéressant de remarquer en quel sens se nouent les relations inter-épiscopales. Pour ce qui est de la France, il est de tradition que les évêques soient en rapports suivis avec certains de leurs collègues africains. Mais la communication avec l’Amérique latine est également devenue un trait important. Enfin, depuis la fin de Vatican II, des délégués des conférences épiscopales européennes ont l’habitude de se rencontrer régulièrement.

A titre de simple indication, signalons trois livres suggestifs :

- Les évêques d’Afrique parlent (recueil de déclarations et de documents entre 1969 et 1992) publié au Centurion, 1992.

- Les évêques d’Europe et la nouvelle évangélisation, Actes du Conseil des Conférences épiscopales d’Europe, Cerf, 1991.

- Vers une nouvelle Europe, synode des évêques, assemblée spéciale de 1991, Centurion-Cerf, 1992.

Mgr Defois, particulièrement sensible à la rencontre des évêques d’Europe (Ouest et Est), indique :

« On a parlé d’« Europe violette » à propos des organismes continentaux, Conseil des Conférences épiscopales d’Europe (CCEE),

de la Commission des épiscopats européens (COMECE), et des assemblées diverses qui se sont réunies à plusieurs reprises. Ces réunions ont été faites à partir de délégués, trais il n’y a pas eu de rencontres où tous les évêques européens étaient présents. Ces structures sont des lieux de communication, d’échanges d’expériences et de concertation, mais non de décisions communes. Elles sont une plate-forme de relations fort utiles pour nous apporter ce « souci de toutes les Églises » qui marque le ministère épiscopal

A l’opposé, de multiples relations bilatérales se sont créées depuis trente ans. Aujourd’hui nous privilégions les pays de l’Est, récemment affranchis des contraintes des régimes communistes. Des ouvertures aux confessions protestantes et aux Églises orthodoxes sont aussi recherchées. Une politique de jumelages se met en place.

Il me semble que dans les prochaines années nous devrons créer une solidarité dans tous les pays européens en matière éthique. Déjà nous prenons conscience de ce que nombre de nos problèmes concernant la vie, la pratique médicale, l’écologie, l’économie, la justice, la famille sont continentaux et appellent une vision commune de l’annonce de l’évangile en Europe. Sans parler des attitudes en nos pays européens à l’égard du développement ou des missions dans le Tiers Monde. Cette interdépendance des Églises sera de plus en plus nécessaire pour donner le signe que le christianisme parti d’Europe vers le reste du monde conserve un dynamisme et une ouverture vraiment catholique.

La « nouvelle évangélisation » dont parle Jean-Paul II désigne ce nouveau défi auquel les vieilles chrétientés sont affrontées pour exprimer la foi catholique sur un registre culturel, produit en Occident après la sécularisation des symboles et des normes en tous ces domaines. Reconstituer le tissu de l’Église dans une Europe tentée par des tactiques individualistes est pour beaucoup l’urgente mission d’une Église blessée dans son unité au cours de l’émergence de la modernité. »

Les évêques et Rome

Voici un dernier élément de la coresponsabilité épiscopale : le ministère propre du pape au milieu des évêques, avec eux, pour visibiliser dans les Églises locales l’aspect universel de l’Église catholique. Le pape est uni aux évêques et les évêques sont unis au pape, cela au sein de la collégialité épiscopale dont le pape est, lui aussi, partie prenante. Entre les évêques et le pape, selon Vatican II, le rapport n’est pas pyramidal, c’est un lien de communion (Lumen Gentium, n°22-23 ; décret sur la charge pastorale des évêques, n° 2-3).

La théologie est, en l’occurrence, assez précise et claire. Ce qui est plus difficile, c’est la mise en œuvre de cette « communion hiérarchique » dont parle le dernier concile (Lumen Gentium, n°21). Autrement dit, les questions qui se posent sont plus pratiques que théoriques.

De fait, le ministère papal d’unité ne manque ni de fondement ni d’utilité. le fait est de plus en plus reconnu, même d’un point de vue œcuménique. Mais comment doit s’exercer ce rôle de l’évêque de Rome parmi ses pairs et, avec eux, dans l’Église universelle ? On a l’impression d’une certaine hésitation sur ce second point.

D’un côté, en effet, les évêques apprécient les visites ad limina qu’ils font au pape, tous les cinq ans, par groupes régionaux. Il s’agit là d’un pèlerinage aux tombeaux de Pierre et de Paul et aux basiliques romaines, pèlerinage qui s’accompagne d’un dialogue avec le pape et d’une rencontre de travail avec les services et bureaux romains (les « dicastères »). Les évêques de chaque région préparent et envoient à Rome un rapport sur la situation locale auquel le pape répond, en abordant un thème précis avec chacun de leurs groupes. Tous sont enchantés de la formule, y compris des séances avec les congrégations et secrétariats.

La visite ad limina de l’épiscopat français à Rome en 1991 a donné lieu à la publication des rapports et des réponses du pape.

Le livre porte pour titre Une véritable communion et pour sous-titre : Les évêques français chez le Pape (Centurion, 1993). Ce livre est à consulter si l’on veut avoir une idée du ton et du contenu des échanges entre les évêques et le pape.

Préfaçant l’ouvrage, l’un des évêques français, Mgr Séjourné, écrit : “L’évêque apporte ce qui fait la vie de son Église particulière.” Il précise : “Il vient aussi comme évêque partageant la sollicitude de toutes les Églises. Quant au pape, il a une responsabilité particulière, unique : celle de veilleur, de garant de l’unité et de la fidélité, de la sollicitude pour le bien universel de l’Église, de l’élan missionnaire, celle d’entraîneur”. Mgr Séjourné ajoute :“ Bien sûr, on savait déjà ce que le pape dit ; mais cela confirme, encourage, et parfois il insiste avec autorité et donne une orientation prioritaire.”

D’un autre côté, cependant, Rome a parfois tendance à « trop en faire ». A trop centraliser les initiatives et les orientations, en ne pratiquant pas toujours assez le fameux principe de « subsidiarité » dont il a été question plus haut à propos du ministère épiscopal par rapport aux chrétiens du diocèse.

L’un des théologiens français qui a largement contribué aux inspirations du concile Vatican II, le P. Congar, a regretté récemment la tendance actuelle à trop valoriser l’autorité du pape. « Tout ne doit pas être soumis au pape », dit-il dans un entretien accordé en avril 93 au journal italien Trenta Giorni. Avec un brin de vivacité, il ajoute : « Le danger est que l’on habitue tellement les fidèles et les évêques à l’autorité centrale qu’ils ne seront plus capables de faire quoi que ce soit. »

Regretter cette tendance au centralisme ne revient nullement à méconnaître l’autorité et le ministère propres du pape. On peut aimer le pape et respecter son rôle tout en souhaitant une clarification de sa fonction.

Il semble d’ailleurs plus important de comprendre pourquoi se produisent quelques inflations que de gémir inutilement. Comment se fait-il que le ministère du pape soit devenu si considérable dans la vie de l’Église catholique ? Il y a la médiatisation de la figure papale, avec ce qu’elle comporte de présence dans l’opinion publique et aussi le risque d’une personnalisation excessive de la fonction du pape. Entre également en ligne de compte la difficulté que connaît aujourd’hui l’unité des grands corps de la société : étant donné l’absence de consensus sur un certain nombre de points, l’autorité a tendance à renforcer son emprise, au risque de ne produire que du conformisme sans grande imagination et prévoyance. Enfin, il faut reconnaître que les évêques sont parfois portés à se comprendre eux-mêmes dans une sorte de dépendance par rapport au pape et aux services centraux de l’Église catholique. Voicî, sur ce point, l’avis de Mgr Le Bourgeois :

« Les évêques sont amenés à demander trop facilement des approbations, voire des permissions, à Rome. J’entends trop souvent à mon gré, dans des réunions d’évêques, formuler la question : « Que va dire Rome ? » Je répète parfois lorsque l’on m’interroge sur le rôle de l’évêque qu’il n’est pas un préfet du pape. Membre du collège apostolique, il porte avec les autres, et en lien plus étroit avec l’évêque de Rome, la responsabilité globale de l’église et doit savoir exercer ses responsabilités.

Par ailleurs, je soulignerai volontiers que les gens d’église et la grande presse aussi d’ailleurs ne font aucune distinction au sujet de l’autorité des textes romains alors qu’eux-mêmes, sagement, se présentent sous des titres divers qui signifient un poids différent. La liste en est longue, depuis l’encyclique, toujours plus solennelle, jusqu’aux discours d’audiences, en passant par toute une série de titulatures qui devraient réguler l’assentiment du lecteur. C’est toute une éducation à faire. L’expression « Rome a parlé » est équivoque et appelle beaucoup de nuances. Une longue pratique du dialogue œcuménique m’a beaucoup appris dans ce domaine. »


IV - L’engagement de l’évêque dans l’initiation chrétienne

Nous allons terminer cette visite aux coulisses du ministère épiscopal en faisant état d’une responsabilité des évêques qui est peu connue, et qui, pourtant, a quelque importance aujourd’hui.

Depuis Vatican II, le terme d’initiation chrétienne est entré dans la langue catholique. Non seulement pour qualifier certains sacrements fondamentaux, constitutifs de l’identité chrétienne : baptême, confirmation, eucharistie. Mais aussi pour désigner un processus de maturation spirituelle, de conversion et d’entrée progressive dans le mystère évangélique, c’est-à-dire le parcours catéchuménal (Ad Gentes, n°14). Ce processus qui est mis en œuvre dans l’éducation chrétienne des enfants (catéchèse, initiation à la sacramentalité et à la communauté) et dans la marche des adultes non baptisés vers la foi et l’Église devient de plus en plus indispensable aujourd’hui pour des adultes qui ont été baptisés tout petits, parfois catéchisés, et qui demandent à découvrir ce qu’est réellement la foi chrétienne. Autrement dit, ils désirent être réinitiés et le plus souvent initiés tout simplement car ils ne l’ont jamais été réellement, soit que la formation religieuse de leur enfance ait été sommaire soit qu’elle ne les ait pas bien rejoints à ce moment de leur vie.

L’initiation des adultes

On dira sans doute que cette question est celle des paroisses et des communautés chrétiennes qui ont et auront de plus en plus à accueillir et à accompagner de telles demandes. Voilà qui est exact. Donner du temps et des moyens aux catéchumènes et aux recommençants est aujourd’hui l’un des impératifs de la nouvelle évangélisation. Un certain nombre d’adultes désirent entrer en initiation. Mais les paroisses et les communautés risquent souvent d’être accaparées par leur propre fonctionnement. Elles n’ont pas toujours la disponibilité requise pour répondre aux appels de nouveaux venus. Leur pente habituelle ne les entraîne pas là. N’est-ce pas dès lors à l’évêque et à ses collaborateurs de rappeler qu’il y a en l’occurrence un besoin urgent ? Cela suppose que la prévoyance épiscopale soit assez lucide pour percevoir cet enjeu. Sinon, ce sont les sectes et d’autres groupes religieux qui répondront à l’attente en question.

Dans le même sens, on peut dire que beaucoup de chrétiens ne sont pas pratiquants parce que la célébration dominicale eucharistique ne correspond pas au niveau de la foi qui est la leur. Il se peut d’ailleurs que certains pratiquants s’ennuient parfois à l’eucharistie, sans trop oser se le dire, et réalisent obscurément qi.’outre la messe il leur faudrait quelque communauté leur permettant de dire leurs pensées et leurs problèmes et de nourrir leur foi par un partage évangélique simple.

Cela, les communautés nouvelles le font exister. Mais leurs choix propres ne correspondent pas forcément aux attentes ou aux tempéraments de certains et, de toute façon, le service public qu’est la paroisse devrait plus largement offrir la possibilité de groupes simples et accessibles permettant d’entretenir et de renouveler l’initiation que l’on a reçue. Or, dans bien des cas, les paroisses ne présentent guère de propositions concrètes en ce sens. Elles offrent des équipes spécialisées (Action catholique), des groupes de prière, des réunions de préparation de la liturgie, des services (accueil, préparation des baptêmes d’enfants et des mariages). Mais elles ne favorisent pas assez des initiatives pour que se constituent des communautés de découverte et de redécouverte ou d’entretien de la foi. Ce qui est tout autre chose que la formation qui s’adresse à des chrétiens ayant un acquis parfois important du point de vue religieux et ayant une attente de réflexion qui n’est pas celle du grand public. Ici encore, n’est-ce pas à l’évêque de faire entendre la voix des sans voix, si les communautés simples de croyants font parfois défaut ici ou là ?

L’implication de l’évêque

Pourquoi cette responsabilité épiscopale ? L’un des textes du code de droit canonique est ici une bonne référence. Il s’agit du canon 863 : le baptême des adultes est « déféré » à l’évêque diocésain pour qu’il l’administre lui-même, s’il le juge opportun. Il y a donc dans l’initiation catéchuménale un travail ecclésial qui implique en principe l’évêque. Non seulement pour la célébration mais plus encore pour que soit manifesté dans l’Église diocésaine le souci commun d’accueillir et d’accompagner les personnes qui sont sur les marges ou au seuil de l’Église et qui voudraient bien, si possible, faire leur entrée dans la vie évangélique et ecclésiale.

Ce qui est dit du baptême des adultes se signifie d’ailleurs en bien des diocèses par la participation de l’évêque à la célébration liturgique de l’appel décisif des catéchumènes prochainement baptisés et eucharistiés. Ne faudrait-il pas aller plus loin et considérer que l’évêque a une vigilance particulière par rapport à l’initiation ou à la réinitiation des adultes aujourd’hui, donc pas seulement à l’égard des catéchumènes ?

De même, le ministère de la confirmation est pour les évêques un rôle qui leur apparaît important et significatif dans la vie ecclésiale. Ne faudrait-il pas envisager que ce rôle de confirmation implique aujourd’hui un rôle complémentaire de fondation ou de refondation de la foi pour bien des baptisés (et parfois des confirmés) qui ont besoin de recommencer sur le chemin évangélique et ecclésial ?

Au fond, la tradition occidentale a peu à peu restreint le rôle spécifique de l’évêque dans les célébrations. Aujourd’hui, l’évêque est encore celui qui confirme (mais pas toujours), celui qui appelle les catéchumènes (en général, c’est lui qui a ce rôle), celui qui ordonne. Mais sa responsabilité dans le baptême, la pénitence-réconciliation et le mariage s’est estompée. Ce qui se comprend, l’évêque n’étant aucunement le tout de l’Église. Il n’en reste pas moins qu’en certains cas son rôle propre devrait être plus manifeste.

Dans cette même perspective et toujours dans le souci de l’initiation ou de la réinitiation des chrétiens, ne serait-il pas judicieux que l’évêque s’implique personnellement dans la repentance de l’Église diocésaine lorsque celle-ci éprouve le besoin de se tenir devant Dieu et de reconnaître son inertie et son manque de fidélité ? Dans les temps anciens, l’évêque réconciliait lui-même les pénitents. Aujourd’hui, au cours de la semaine sainte, il bénit les huiles. Mais cette célébration, certes parlante, manque parfois d’un accent pénitentiel. Ne serait-ce pas à l’évêque de le manifester publiquement ? Il y aurait là une célébration communautaire, diocésaine, qui aurait une place utile dans la mise à jour de l’initiation que réalise en principe la célébration du carême et de la semaine sainte.


Conclusion

Diverses responsabilités, un même Évangile

Pour clore ce livre, il sera utile d’en dégager quelques conséquences pratiques.

Divers rôles dans l’Église

Il est banal de dire que les chrétiens sont égaux selon le baptême, qu’ils ont fondamentalement la même vocation et la même mission évangélique, qu’ils n’ont pas tous la même fonction dans le corps ecclésial.

Sans doute est-il possible d’aller plus loin :

- Il est possible de se parler entre chrétiens, éventuellement devant des non-chrétiens, c’est-à-dire en public, de ce que sont et de ce que font les uns et les autres. Le livre que voici en est un signe. Des évêques ont accepté d’analyser leur propre ministère en tenant compte de ce que d’autres qu’eux-mêmes pouvaient penser ou dire, notamment dans ce que l’on nomme l’opinion publique.

- Les membres de l’Église ont en commun la charge de s’aider les uns les autres. Si donc les évêques ont pour responsabilité d’aider le peuple à accomplir sa vocation, on peut dire en retour que le peuple peut et doit aider les évêques à remplir leur tâche. La solidarité va dans les deux sens. Le peuple a son mot à dire.

Comment cela se peut-il ? D’abord en ne demandant pas trop à l’évêque : chaque baptisé, chaque communauté est responsable de l’Évangile. Ensuite en ne masquant pas d’éventuelles difficultés : on ne gagne rien à garder pour soi un désaccord. Encore faut-il alors ne pas se contenter de critiquer. Il est plus urgent de travailler à la libre expression des opinions, à la transparence de l’information et donc à la réflexion commune. Tout cela est plus utile et plus ecclésial qu’un repli amer sur sa propre position. Enfin les chrétiens, la ics comme prêtres et diacres ou comme religieuses et religieux, ont à aider l’évêque en essayant de comprendre son rôle, les paradoxes de sa fonction (être lui-même tout en étant au service de tous, avoir de l’imagination tout en exerçant un ministère très caractérisé institutionnellement), ses problèmes et, chaque fois que c’est possible, en faisant des propositions pratiques et réalisables.

Dans la foi et dans la réalité

On l’a souligné à plusieurs reprises, le rôle des évêques n’est pas seulement une fonction de direction ou de présidence qu’il suffirait d’analyser en termes de fonctionnement social. Leur ministère se comprend dans la foi, en référence au mystère évangélique.

« La mise en œuvre de la coresponsabilité dans la vie de l’Église, dépasse les questions de fonctionnement, c’est aussi un lieu de conversion. » (Mgr Pontier.)

« Il nous faut évangéliser nos relations d’autorité pour qu’elles soient inscrites dans le signe sacramentel de l’Église, sinon elles se pervertissent en rapports de force ou de dépendance, et perdent ainsi toute saveur chrétienne. Seul cet écart entre une vision politico-sociale de nos institutions et une compréhension théologale des ministères peut ouvrir à l’expérience spirituelle et catholique de l’Église. C’est ce que signifie en particulier l’ordination épiscopale. » (Mgr Defois.)

Tout cela importe évidemment. Ajoutons que le ministère épiscopal a connu, depuis le début de ce siècle, bien des évolutions fort positives : plus grande proximité de l’évêque, plus grande présence « sur le terrain », priorité à l’Évangile par rapport à l’administration, etc.

Mais la signification du rôle épiscopal ne peut être valorisée au détriment des réalités effectives qui sont parfois difficiles en certains diocèses : tensions entre des sensibilités chrétiennes différentes, manque d’organisation et de suivi des questions, impression que l’évêque décide seul, étendue du diocèse rendant problématiques les communications et les solidarités, enjeux complexes de l’évangélisation, diminution du nombre des prêtres, etc. Encore une fois, il ne s’agit pas de noircir le tableau et de minimiser l’indiscutable progrès de la vie ecclésiale en bien des communautés chrétiennes contemporaines. Mais il faut aussi être réaliste. Sinon on risque d’être tenté par une idéalisation dangereuse. Et les mots, les déclarations, les intentions peuvent masquer l’état des choses telles qu’elles sont.

Dans cette perspective, on peut noter deux faits qui paraissent être souvent des obstacles pour voir la réalité.

Premier fait : les chrétiens dans leur ensemble « aiment » l’évêque et, en tout cas, respectent sa fonction et sa signification. Cette attitude est fort légitime en ce qu’elle implique un acte de foi dans le mystère évangélique et dans sa traduction humaine à travers la fonction exercée par le principal responsable du diocèse. Mais elle devient risquée si elle empêche des relations objectives et simples où l’on puisse se parler en vérité, comme le demande l’Évangile : « Que votre langage soit : oui ? oui, non ? non » (Mt 5,37).

Second fait : les évêques insistent à bon droit sur le sens spirituel de l’Église et donc du ministère. Ils ont le légitime souci de ne pas laisser la vie ecclésiale s’interpréter de façon trop sociétaire ou trop institutionnelle. Mais cet accent ne doit pas être unilatéral. Le spirituel ne peut oblitérer l’autre aspect de la réalité, la façon dont vit l’Église et la manière dont les chrétiens ressentent cette vie.

L’avenir de l’épiscopat

Comment va évoluer le ministère épiscopal ? A cette question, voici comment répond Mgr Le Bourgeois :

« Je ne suis pas prophète ! Mais je vois l’évêque de plus en plus au centre d’une Église faite de chrétiens dont certains reçoivent des ministères qu’il faudrait certainement diversifier. »

Dès lors qu’est-ce qu’un évêque désormais à la retraite comme Mgr Le Bourgeois pourrait conseiller à l’un de ses frères nouvellement ordonné ? Voici à nouveau quelques orientations :

Je« me permettrais de donner à un jeune confrère plusieurs conseils : tout d’abord qu’il prenne au sérieux son ministère et sa responsabilité personnelle dans le collège épiscopal et par rapport à son chef. Il n’est pas un simple « préfet ». Par contre, qu’il ne prenne jamais au sérieux sa personne !

Qu’il sache écouter inlassablement,

Qu’il écoute attentivement les divers conseils qui l’entourent et qu’en toute hypothèse il ne décide jamais seul,

Qu’il ait une confiance aveugle en l’esprit Saint qui parle parfois par la voix des plus petits,

Qu’enfin il n’oublie pas que l’église n’est pas une fin en soi mais une étape jusqu’à la parousie. »

Voilà un programme pratique et spirituel qui a sûrement grande valeur. On l’explicitera sur l’un ou l’autre de ses points en soulignant quelques traits qui ressortent des réflexions qui précèdent.

En premier lieu, puissent les évêques de ce temps réaliser que leur ministère consiste à tenir ensemble des perspectives qui ne sont ni spontanément ni facilement accordables : être au service de l’Évangile et du peuple tout en ne renonçant pas à sa liberté personnelle, être soucieux de tous sans pour autant s’user dans des compromis sans imagination etc. Tout cela ne va pas de soi.

Ensuite, le ministère épiscopal doit travailler à la transparence. Le secret, très vite inflationniste, perd l’Église. On se parle à mots couverts ou avec la langue de bois, on n’ose pas dire en clair où l’on en est et ce qui ne va pas, on tourne en rond dans le cercle des prudences qui sont censées être respectueuses des personnes. Résultat : l’autorité apparaît abusive et ses décisions non fondées parce que mal préparées et mal communiquées. L’évêque a donc charge de tout faire pour réduire le secret, pour ouvrir les dossiers et, comme l’on dit, « mettre les choses à plat ». En particulier, il ne suffit pas de se féliciter pour les réussites, il faut aussi prendre acte des échecs et oser les analyser.

Tout cela suppose que le débat devienne une forme normale, ni étonnante ni scandaleuse, de la vie ecclésiale. Il est indispensable par conséquent que les responsables donnent les éléments d’information sans lesquels il ne peut y avoir réflexion commune et qu’ils ne décident pas trop vite sans que se soit déroulée la consultation du plus grand nombre. Que cela soit parfois difficile à réaliser, c’est évident. Mais la difficulté n’est pas ici motif suffisant pour fuir cette exigence. Il faut encore que le débat ne soit pas artificiel et finalement inutile et par conséquent il est indispensable qu’une part de ce qui a été discuté se retrouve dans les décisions prises, pas seulement dans les attendus mais aussi dans les indications retenues.

Accepter le débat, c’est aussi dépassionner la question de l’unité si lancinante dans la conscience de bien des responsables catholiques. Pourquoi faut-il que l’unité soit si valorisée qu’elle entraîne trop souvent une peur des différences, un souci excessif des compromis ou même des alignements sur une unique position ? La diversité fait la santé de l’unité. Sinon, l’unité est ennuyeuse et mortelle. Elle n’est pas assez spirituelle.

Être évêque, cela signifie encore être courageux, quand il le faut, et donc prendre des risques. Non pour se mettre en avant, non pour imposer son point de vue, mais pour être en conscience fidèle à la vie de l’Église diocésaine, aux appels de l’Esprit et aussi à la communion avec les Églises du monde. Sur ce point, il n’est évidemment pas de manière de faire unique. Les circonstances et les tempéraments comptent beaucoup. Du moins une conviction est-elle probablement à entretenir, chez les diocésains comme chez l’évêque. C’est que le ministère épiscopal doit compter avec de multiples résistances dans la vie locale comme dans l’ensemble de l’Église : peurs ou timidités qui empêchent de répondre sans trop attendre à certains enjeux manifestes, traditions reçues qui paralysent, effets de certaines modes qui gênent les analyses et les prises de décisions etc. Le courage consiste souvent à évaluer ces poids et à faire appara7itre tout ce qui est, malgré tout, possible. Ce possible est souvent plus considérable qu’on ne le pense spontanément.

Finalement, on peut donc dire que les évêques ont à aider, dans la mesure de leurs moyens, les chrétiens du diocèse à avoir un peu d’imagination. Ils ne remplissent pas tout à fait leur rôle s’ils n’appellent pas à la liberté évangélique et s’ils n’invitent pas le peuple à se mettre d’accord sur quelques points de quotidienne fidélité et de forte espérance. Selon l’Évangile.

Henri Bourgeois, avec la participation des évêques : Armand Le Bourgeois, Gérard Defois, Georges Pontier.

Le rôle des évêques. Réalités et possibilités.

Coll. « Pascal Thomas - Pratiques chrétiennes », N° 4, DDB, 1994, (p. 103-144)


Pour plus d’informations sur les évêques cités, voir, par exemple :

- Pour Mgr. Le Bourgeois :

et des informations sur plusieurs de ses livres, dont son propre témoignage d’évêque :

- Pour Mgr. Defois :

voir le site : http://catholique-lille.cef.fr/page…

- pour Mgr. Ponthier :

voir le site : http://marseille.catholique.fr/-Mon…


Concernant la réflexion d’Henri Bourgeois sur ce sujet : voir aussi Les évêques et l’Eglise,A propos du rôle des évêques,R. Les évêques et l’église. Un problème,

Ou consulter d’autres textes : Textes

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