« Le diable, oui ou non ? »
Une question spirituelle
Cet ouvrage d’Henri Bourgeois, au titre un peu provocateur, publié sous un pseudonyme collectif d’édition, Pascal Thomas, pour un large public, doit-il être considéré comme marginal dans l’œuvre de ce théologien consacrée à la communication dans la foi ?
Malgré quelques recensions soigneuses, à l’époque de sa parution (1989), le silence des lecteurs - le nôtre même - sur ce livre, n’est pas mérité. Le soupçon n’est pas toujours avoué. Passe encore que l’auteur ait produit, à la même époque, prestige occidental du bouddhisme aidant, quatre livres sur la réincarnation que certains confondent un peu vite avec la résurrection, mais le diable ? N’était-ce pas raviver des images moyen-âgeuses ? Qu’il soit rouge ou vert, blanc ou rose, qu’il ait mains, doigts ou fourche, qu’il distille élixir ou feu, qu’il use de dragons ou de violons, qu’il danse ou pleuve de l’or, qu’il envoûte ou possède, qu’il habite le désert ou les châteaux, un lieu « mal famé » ou un groupe religieux, faut-il prendre le temps d’en parler et ne suffirait-il pas d’écarter la question d’un revers de main ?
Or, la question se révèle, à la lecture, bien autre chose qu’un exercice gratuit sur un sujet qui serait vraiment dépassée.
I. Une question actuelle
Et pourtant un enfant à qui personne n’a parlé du diable, sinon peut-être ses bandes dessinées, pose la question : « Est-ce qu’il existe ? ». Imaginaire enfantin qu’H. Bourgeois assume aussi dans sa réflexion.
Et pourtant le thème fait recette dans la littérature récente : plus de mille titres s’affichent sur le sujet dans les trente dernières années, et il n’y a pas que des polars ou des films apocalyptiques, ou des études psychologiques sur l’emprise d’une fiction et les maladies du symbolique. Il y a des livres d’historiens ou de penseurs, de spirituels aussi, qui étudient les figures de notre culture passée et aussi présente.
Sans compter les écrits d’exorcistes, faisant part de leur singulier ministère.
Entre 2000 et 2010, outre les classiques de Léon Tolstoï ou George Sand sur le diable, des auteurs aussi lucides que Jacques Duquesne, Bernard Henri-Lévy, titrent simplement, comme un fait : « Le diable ».
Et deux jeunes auteures diagnostiquent en 2007, des déplacements majeurs du « diabolique », l’une dans « les sectes, la politique et le marketing » (Anne-Cécile Huprelle), l’autre dans l’enfer de la frontière Mexique/USA (Maud Tabachnik).
On pourrait allonger la liste. Mouvant, masqué, envahissant, le diable (ou le diabolique ?) serait même, selon certains critiques, très présent dans le christianisme où il ferait carrière en quelque sorte, depuis Augustin, d’autant plus envahissant qu’il se ferait oublier.
En somme on se débarrasserait mal de ses « empreintes », et ses ruses tireraient « à conséquence ». Autant le regarder en face…. C’est ce que fait ce livre d’Henri Bourgeois, en posant la question de façon abrupte « Le diable, oui ou non ? », et ni l’enquête poursuivie, ni le propos théologique n’ont perdu de leur actualité.
II. Pourquoi cet intérêt ?
D’où venait l’intérêt de l’auteur pour cette question ?
Peu suspect de pactiser avec l’ombre ou le bizarre, mais habité par un sens rare d’un ministère de la lumière de foi, Henri Bourgeois se sentait tenu de faire la lumière sur les troubles de l’esprit : qu’ils viennent de l’angoisse de la mort, des séductions de l’illusion ou de la terreur d’une inimitié obscure.
La question lui était imposée par le dialogue avec des gens divers, par la réflexion pastorale et aussi par les œuvres de culture.
Elle lui était posée en particulier, et parfois violemment, on s’en souvient, par certains catéchumènes vivant un chemin vers la foi. Ceux ou celles qui la posaient, sans d’ailleurs présenter nécessairement des troubles patents, n’attendaient pas de la psychiatrie leur guérison totale. Mais ils avaient une conscience vive d’un enjeu évangélique de leur souffrance et de leur combat, ou de leur hantise. Dieu serait-il Dieu s’il ne pouvait rien pour les délivrer ?
L’Ecriture présente un tel combat, le rituel du baptême chrétien le met en scène, même si, dans sa version post-conciliaire, il le fait discrètement. Notons d’ailleurs qu’il le fait en forme de « oui ou non ? ». Et ce n’est pas par hasard qu’H. Bourgeois retient cette question abrupte comme titre de son ouvrage, lui, un praticien de l’initiation chrétienne des adultes.
Mais la question n’était pas que celle de personnes en recherche ou des catéchumènes. Un service est traditionnellement institué dans l’Eglise, pour répondre aux demandes de paroles et de rites de délivrance.
Les archives d’Henri Bourgeois gardent des traces substantielles de sa participation suivie à des colloques d’exorcistes, en région ou au niveau national, de 1987 à 1993, à l’invitation de l’exorciste lyonnais d’alors, le Père Isaac.
Henri y intervenait comme responsable de la préparation d’adultes au baptême, mais aussi comme théologien, et des confrontations étaient organisées avec d’autres expériences et disciplines, notamment la psychologie, la psychiatrie, l’histoire, au cours de sessions ou journées d’études sur des « cas ».
L’angle était large. Les études présentées en témoignent :
« L’Eglise dans nos diocèses confrontée à des mouvements ésotériques », titrait le rapport du P. Isaac, au cours de la première rencontre, où intervinrent aussi deux psychiatres réputés, aujourd’hui disparus, le Dr Achaintre, de l’Hôpital du Vinatier (Lyon), et le dominicain Jean-Claude Sagne.
Par la suite, avec le P. Chossonery, qui succédait au P. Isaac, divers aspects de la question furent abordés, tant sur l’écoute et la compréhension des demandeurs que sur celle du service à rendre et de ses enjeux culturels :
« Exorcisme, conversion, progression de vie spirituelle…, accompagnement et discernement » (1989) ;
« Exorcisme, cheminement et conversion spirituelle » (1990) ;
« Pratiques magiques et exorcismes. L’exorciste en tant que désenvoûteur » (1991) ;
« Souffrance psychique et souffrance spirituelle »(1992) ;
« Rituel- Du cas particulier au vade-mecum » ;
« La vie spirituelle, source de trouble ou d’équilibre ?"(1994)
Les échos de ce travail ne tardèrent pas : enquête, interviews, articles de revues. le chantier exploré était vaste, la bibliographie présentée à la fin du livre d’H. Bourgeois en témoigne. La question était incisive, portée depuis le lieu matriciel, à la fois spirituel, scripturaire et rituel, de la liturgie baptismale du samedi saint.
III. L’apport d’Henri Bourgeois
L’intérêt d’Henri Bourgeois pour cette question était certes celui du pasteur et du croyant, son apport fut celui de l’expert théologique.
Pour lui aucune question du christianisme qui ne soit aussi une question culturelle. C’est pourquoi il voulut faire de sa réflexion, nourrie d’expérience et de science, un livre pour grand public. Donner à penser, ouvrir des lieux et pratiques culturelles à la possibilité d’un discernement de foi, telle était sa passion, ici comme en d’autres domaines.
La part belle du livre (155 pages sur 230) est laissée à l’interprétation de l’expérience du « diabolique » dans ce qu’on en dit et les diverses traditions du dire. Il s’agit d’abord de repérer de quoi l’on parle quand on parle du diable, de voir s’il s’agit vraiment de « croire au diable », et ce que peut signifier ce besoin de mettre « le diabolique » en figures, de l’imaginer. C’est seulement au ch. 8, que l’auteur ouvre la Bible pour accueillir les choix bibliques sur le diabolique pour recevoir la lumière de la révélation biblique.
Une information large et sûre, des qualités de compréhension humaine et de finesse rare, de discernement intellectuel, des dons pédagogiques indéniables, un langage susceptible d’être compris, ne suffisent certes pas à faire cesser les « sortilèges », mais enfin on ne pourra au moins pas dire que le discours chrétien était fermé.
Prenons le temps de recueillir les clés de lecture proposées, car inutile de théologiser si l’on n’appréhende pas d’abord le réel tel que transmis par le langage et les positions des locuteurs.
L’auteur en propose six :
1-Des intérêts divers, d’abord. H. Bourgeois perçoit une complexité dans la question même : celle des attitudes par rapport au diabolique.
Il en distingue cinq :
Il y a les personnes qui se précipitent pour voir, qui sont déçues s’il n’y a rien à voir et qui vont, insatiables, de spectacle en spectacle ;
Nous avons noté ensuite le cas très fréquent des gens, jeunes et moins jeunes, qui ne savent pas bien quoi penser ou quoi croire quand il est question du diable ;
Dans une optique différente, voici celles et ceux qui veulent savoir et qui cherchent à s’en donner les moyens à partir des connaissances de type scientifique ;
Il y a aussi les croyants qui trouvent dans leur tradition religieuse l’affirmation du diable mais qui ne lui donnent pas tous la même importance, que ce soit dans leurs croyances ou dans leurs pratiques ;
Enfin nous avons mentionné le témoignage des personnes qui s’estiment atteintes par une influence diabolique. » (Le diable, oui ou non ?, p. 24-25).
2 - Puis, une forme particulière de sensibilité à l’étrange.
L’étrange n’est pas le diabolique, dit-il, et il faut sans doute laisser à ce mot son caractère premier d’inattendu, de surprenant, d’inquiétant peut-être pour toutes nos assurances ou de stimulant pour notre curiosité.
Le diabolique serait comme un étrange excessif, malfaisant, porteur d’effets négatifs : secret, accès à des pouvoirs « surnaturels », influences qui expriment souvent une volonté d’emprise de type « magique », faisant perdre à soi ou à autrui le sens des limites et du réel, et faisant dire, justement, que cela « sent le soufre ».
3 - Une croyance qui oscille, la plupart du temps. Elle est du type : « On n’y croit pas mais quand même… ». On admet un aspect « diabolique » sans aller jusqu’à croire au « diable ».
Comme toute croyance, celle-ci a un caractère social, qui, paradoxalement et à la différence de la foi en Dieu, s’affirme une croyance de lutte, voulant convaincre, s’opposant aux orthodoxies, et s’avérant facteur de division.
Elle a pu prendre des formes dures, à certaines époques, avec mises en scène collectives, relayées aujourd’hui, disent certains, par le cinéma et la télévision, mais restant souvent très loin des tragédies réelles du monde présent : tortures, génocides, trafic d’êtres humains, exploitation de millions de personnes, etc. Et cette tendance peut aussi être interne au christianisme.
4- Une figure démultipliée et centrée, toujours. C’est une quatrième clé pour appréhender le diabolique. Il foisonne, comme foisonnent aussi les « esprits » imaginaires aux noms divers : fées, djinns… Il est « légion », dit l’évangile, et prend figure humaine ou animale.
Mais en même temps il « tombe » du ciel. Il est à la fois centré et en quelque sorte « personnalisé », quoique masqué.
Vingt pages magistrales dessinent les portraits du diabolique attribués dans l’art et le langage de nos cultures et notre histoire. « Démon » exerçant une puissance ambiguë, « Diable » qui déguise et falsifie, « Satan » qui accuse et contrecarre, il a aussi des noms médiévaux : Lucifer, Méphistophélès, et d’autres venus de la Bible : Belzebut, Asmodée… Et c’est de la tradition biblique qu’est venue l’idée que cette multiplicité était personnalisée. Non pas puissance symétrique de Dieu, mais force d’opposition à lui, inversion, révolte et chute infernale, dont certains écrivains (Victor Hugo, Léon Bloy) sont allés jusqu’à imaginer la rédemption, mais qui demeure sans doute comme le mal, inexplicable.
5 - Une action orientée, cinquième clé d’interprétation. Une logique définit l’action diabolique, en tout et partout, même si la culture lui attribue particulièrement certains lieux, en ce monde ou dans l’au-delà, c’est l’opposition à Dieu, donc aux hommes. Il use d’une certaine vérité, dans la tentation, le combat spirituel ou l’influence (la « possession »), mais il en use pour le mensonge.
6 - Le besoin d’une « autre scène », enfin. Cherchant « ce qui pousse à imaginer le diable », Henri Bourgeois propose plusieurs réponses.
La première est « le fonctionnement même de l’imagination qui a besoin de doubler les rigueurs ou la grisaille du quotidien par un autre scénario où l’on « se défoule », sans trop de réserve. De ce point de vue l’imaginaire est proche de la fête ». Et le diabolique peut être cela, et plus précisément la fascination de l’inavouable, sorcellerie ou « ténébreuse beauté ».
Mais d’une part, le pari qui ne tient pas toujours ses promesses, et le diabolique peut se glisser dans la réalité, cherchant le bouc émissaire, corrompant le sens du réel. Tout autre chose que le diabolique « drôle et familier » des contes de fées, où le « malin » rencontre toujours un « malin et demi ».
D’autre part, ce qui nous menace aujourd’hui est sans doute davantage une « banalisation » du diabolique. Le fétichisme, la magie, personne n’a idée d’en rire, quand il trouble l’ordre établi… Pas plus que quand les croyances religieuses s’inversent en substituant le diable à Dieu, dans certaines sectes « sataniques ». Avoir des images du diable peut exprimer à soi-même et exorciser une peur complexe, mais cela peut aussi chercher à rendre compte des difficultés de relations ou des difficultés avec soi-même touchant à l’identité personnelle. Finalement, « le diable, pourquoi ? Dans quelle intention (plus ou moins consciente) regarde-t-on de son ? ».
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IV - Les choix de la Bible et ce qu’elle nous suggère
Parvenus à ce point de l’analyse, nous avons fait plus de la moitié du chemin. L’autre versant, l’écoute de la Parole explicite de Dieu, est maintenant possible, la route déblayée.
Impossible de rendre compte ici du dossier sur « Les choix de la Bible » que l’on peut retrouver aux pages 155-180. Il permet à l’auteur de conclure :
« 1. que l’on n’a pas au sujet du diable une représentation suffisante. Il faut « cultiver » ou convertir cette image ;
2. que le plus sûr, c’est que le diable n’est pas autonome. Il est « lié » à Dieu, lié par Dieu ;
3. que l’important, c’est la logique du diable, inverse de celle de Dieu. Elle prétend miser sur le vrai et la justice. Elle glisse vers le fantasme. Elle manque d’amour. » (p. 180).
C’est de nous et de notre rapport à Dieu qu’il s’agit, parlant du diabolique et du diable.
C’est de nous que sortent les images, reprises, clarifiées, interprétées. Car si elles communiquent dans les cultures et entre elles, c’est finalement nous qui leur donnons leur pouvoir.
C’est avec nos éléments symboliques et notre accord, qu’elles mettent en scène une idée du divin et d’une histoire divine, et c’est avec la parole de Dieu et elle seule, qu’elles ont à se confronter radicalement.
C’est pourquoi finalement, la position d’Henri Bourgeois sur la question de savoir « si le diable existe ou non », manifeste une réserve sur le plan de l’affirmation (p. 201-205) . Il a même une certaine tolérance.
Sa réponse est spirituelle, et elle invite à la responsabilité.
Et d’abord à un certain aveu :
« De fait, le christianisme, au moins en Europe, a mal parlé du diable et l’a souvent mal interprété… Cette histoire rappelle que le diable est dangereux : il pervertit même ceux qu prétendent lutter contre lui ou délivrer les autres de sa présence » ; « l’histoire du christianisme européen est accompagnée par une tendance à diaboliser les autres… » ; « les chrétiens d’Europe ont souvent cédé à la manie d’un diabolique ostentatoire » ; enfin, « souvent, les autorités ecclésiales se sont servies du diable contre les femmes, et en les « accusant », ce qui revient à céder à la logique satanique telle que nous l’avons présentée ici ». (p. 231-32).
Ensuite, une responsabilité, après cet aveu de faiblesse ou d’aveuglement : ne pas « boursoufler son emprise ou sa présence en nous », et inviter les autres à retrouver les bases de la confiance, par la prière et le baptême chrétien, dans le Christ Jésus, en qui est toute puissance (Marc, 6, 7).
Au total, ce livre constitue un bel effort d’écoute et de discernement pastoral et théologique pour rejoindre une expérience humaine limite et pour renouveler non seulement la théologie de l’image, selon le titre d’un article du même auteur, mais aussi la compréhension du baptême chrétien et de ses rites et paroles.
Il constitue un apport original à la compréhension de la foi et de la liberté humaine, en un temps où l’influence des images (médiatiques notamment) est si importante. Il a l’art de manifester la lumière pascale sur nos vies. Et il a sans nul doute contribué à ouvrir la voie aux recherches qui se sont faites depuis lors à ce sujet.
Voir la présentation du livre : Le diable, oui ou non ?
Lire un extrait de ce livre : Satan, une non personne
Pour plus d’informations sur les ouvrages « Pascal Thomas » : Pascal Thomas ;
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