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Le corps ressuscité

Le corps ressuscité

Croire en Jésus jusque dans son passage à travers et au-delà de la mort peut illuminer la vie, mais peut aussi demeurer clair-obscur. la foi n’est pas un « constat », mais une confiance qui se donne et se vérifie. Ces quelques pages d’Henri Bourgeois écrites pour une revue communautaire sont un exemple d’une pensée de la résurrection qui respecte le mystère et les sensibilités, mais ne renonce pas non plus à éclairer le chemin, avec le secours des symboles et de l’art (AHB)


1. Le corps ressuscité, c’est d’abord le corps de Jésus.

Il y a aujourd’hui une tendance à parler de la résurrection de la chair dans la ligne de ce que la culture occidentale actuelle redécouvre au sujet du corps. On nous dit que le corps n’est pas une chose, un instrument au service de l’esprit, mais qu’il est nous-même, tout nous-même, sous un angle précis, celui qui nous fait solidaires du cosmos et du monde matériel. On nous affirme un peu partout que le corps que nous sommes exprime ou symbolise ce que nous sommes, le donne à voir, le traduit, et par conséquent nous intègre dans un ordre de communications et de relations. Nous communiquons entre nous d’abord et avant tout par le corps, par notre posture et notre sexualité, nos pulsions et notre affectivité, le timbre de la voix, etc. La résurrection serait alors l’achèvement de cette vocation du corps. Elle donnerait à notre corps d’être enfin pleinement lui-même, totalement expressif de notre liberté personnelle et entièrement lieu de communication entre nous.

Il me semble qu’une telle perspective est très intéressante. Effectivement l’anthropologie contemporaine en Occident rend plus facile qu’à d’autres époques une réflexion sur le corps ressuscité. La résurrection de la chair, c’est notre seconde naissance corporelle, c’est l’achèvement de ce que notre corps actuel essaie d’être vaille que vaille.

Mais cette orientation, encore une fois suggestive et précieuse, présente un risque. C’est de mettre Jésus hors circuit. Ou de faire de Jésus simplement la cause de notre accomplissement corporel. Or, il y a plus dans la foi chrétienne. Elle donne à Jésus ressuscité un rôle bien plus considérable. Le Christ pascal n’est pas seulement celui grâce auquel nous pouvons attendre et espérer l’achèvement de notre corps par la résurrection. Il est plus fondamentalement celui qui nous « annonce » comme une bonne nouvelle la résurrection. Si bien que le corps ressuscité, ce n’est pas d’abord nous. C’est d’abord lui.


2. Le corps ressuscité de Jésus fait partie de l’évangile

Pourquoi souligner cette intervention de Jésus ? Tout simplement pour que nous évitions actuellement un danger possible qui consiste à penser la foi chrétienne dans la ligne et dans le prolongement de ce que nous faisons, de ce que nous vivons ou de ce que nous désirons. Et, certes, le christianisme répond bien à une attente humaine. Il correspond assurément à ce que les hommes cherchent. Mais l’Evangile ne vient pas seulement authentifier ce que nous sommes. Il n’est pas la consécration de nos aspirations. Il ne vient pas simplement prolonger et achever les courbes de nos existences. Il est une nouveauté, une mutation, une transposition. Il manifeste des possibilités que nous ne soupçonnerions pas sans lui et des horizons dont nous n’aurions pas la perception en dehors de lui.

C’est bien ce qui se passe, me semble-t-il, pour la résurrection de la chair. C’est là une espérance qui correspond pour une part, sans doute, à une attente humaine,à une aspiration de bien des hommes. Mais c’est aussi une aventure inattendue. Elle nous prend au dépourvu. Non seulement parce que, par nous-mêmes, nous ne serions pas en mesure d’y parvenir. Mais aussi parce que, de nous-mêmes, ce n’est pas cette résurrection des morts que nous aurions envisagée.


3. Jésus est un corps ressuscité

Qu’est-ce donc que le corps ressuscité ? C’est à Jésus qu’il faut le demander par priorité, sans nous contenter d’écouter nos désirs personnels. Mais qu’est-il le corps ressuscité de Jésus ? Les textes évangéliques ne répondent pas à toutes nos questions. Mais, après l’insistance mise depuis vingt ans sur le caractère mystérieux et non imaginable du Christ ressuscité, il semble indispensable aujourd’hui d’aller un peu plus loin. La résurrection de la chair, dans le cas de Jésus tout au moins, n’est pas totalement inconnaissable.

L’Evangile nous dit en effet que le corps ressuscité de Jésus est un corps animé totalement par l’Esprit Saint de Dieu. Autrement dit, c’est un corps en lequel la présence active et vivante de Dieu est principe radical de vie. Mais, dira-t-on, en quoi cela caractérise-t-il précisément la résurrection ? Car, dès avant Pâques, Jésus était réellement, corporellement par conséquent, porteur de l’Esprit « au-delà de toute mesure », comme le dit saint Jean (3, 34). Voilà qui, en effet, n’est pas à oublier ! Mais précisément, la résurrection pascale fait intervenir deux données qui « radicalisent », si j’ose ainsi parler, la présence de l’Esprit en Jésus.


4. Un corps où l’Esprit a été éprouvé mais où il demeure fidèle

Première donnée : la mort du Vendredi saint. Cette mort signifie, pour les adversaires de Jésus, le refus de reconnaître son inspiration. Ce ne peut être, pensent-ils, l’Esprit de Dieu qui est à la source des actes et des paroles de ce personnage inquiétant. Ils suppriment donc corporellement celui dont ils contestent le comportement. Ils tentent d’annuler en son corps l’énergie et la visée dont il témoigne. Et c’est le malentendu tragique. La logique des choses conduit à la mort. Et Jésus ne fuit pas cette mort qui, pour lui aussi, est en quelque sorte logique, puisqu’elle noue et achève les multiples refus et les heurts de plus en plus graves qu’il a rencontrés et même suscités. Il meurt, en rendant l’Esprit, témoin d’un Esprit inaccepté.

La mort inscrit donc en son corps tout à la fois le refus de l’Esprit par ses contradicteurs et sa propre fidélité à ce même Esprit qui soulève la contradiction. Et c’est cette mort qui, nous le croyons, devient lieu de résurrection. Non pas la mort en général, mais cette manière de mourir, ce sens de la mort. C’est cela qui est ressuscitable. Le corps ressuscité de Jésus est donc un corps où l’Esprit a été mis en cause, refusé, rejeté, mais ne renonce pourtant pas à son rôle inspirateur et à l’évangile. Jésus, à Pâques, rend témoignage à un Esprit éprouvé mais fidèle.


5. Un corps dont l’Esprit se communique à d’autres corps

Seconde donnée : le lien entre l’Esprit Saint de Dieu et le corps humain de Jésus. Ce lien, à vrai dire, n’est pas une nouveauté pascale. Il est déjà manifesté dans la vie de Jésus avant Pâques. C’est par l’Esprit que le prophète de Nazareth chassait les esprits aliénants, c’est-à-dire délivrait les corps possédés et dominés par la maladie ou l’exclusion sociale (Mt. 12, 28). Et c’est ce même Esprit Saint qui, disait-il, devrait faire parler les corps muets, murés dans la peur de la persécution (Mc 13, 11). Autrement dit, son corps d’homme était habité par l’Esprit de telle manière que ses gestes et ses paroles pouvaient délivrer et éveiller d’autres corps. C’est d’ailleurs ce que signifie la scène énigmatique de la Transfiguration. Mais voici qu’à Pâques, le lien entre l’Esprit Saint et le corps de Jésus devient plus manifeste.

Comment cela ? Tout d’abord, parce que ce lien se précise. La mort de Jésus fait mieux apparaître l’enjeu de sa vie. C’était donc un combat pour l’Esprit et donc pour la libération des hommes que menait Jésus. Une telle lutte ne pouvait s’arrêter. Jésus lui-même ne pouvait renoncer. Son Esprit et donc son corps, sa manière d’être au monde réel et matériel, ne pouvaient être dominés par la mort.

Ensuite, le lien entre l’Esprit Saint et le corps de Jésus est étendu à d’autres corps, à d’autres êtres. Et c’est là l’étonnante foi des premiers chrétiens. Ils expérimentent dans leur propre vie, dans leur relation à Dieu, mais aussi dans leur communion fraternelle, que quelque chose de ce qu’a vécu Jésus et qu’il ne peut que continuer à vivre leur a été donné. Son corps est ressuscité, mais le leur aussi d’une certaine manière. Bien sûr, pour eux, le combat de Jésus dans l’Esprit ne passe pas habituellement par la mort physique, encore que la persécution ne les laisse guère en repos. Mais, en croyant en Jésus, en communiant à son corps eucharistique, en vivant sa solidarité avec les pauvres et les dominés, en annonçant à eux aussi son évangile, en accueillant la Pentecôte de l’Esprit, ils éprouvent que l’Esprit les habite, qu’il les anime concrètement et corporellement et que, en quelque sorte, ils sont déjà, à leur tour, entrés en résurrection.


6. Corps de Jésus et corps des disciples

Parler du corps ressuscité, c’est donc parler du corps ressuscité de Jésus et ensuite du corps ressuscité des hommes adhérant à Jésus. Au fond, ce ne sont pas les hommes qui ont prêté à Jésus leur idée de la résurrection, ce ne sont pas eux qui ont voulu le considérer comme ressuscité. Mais c’est l’inverse : c’est le Christ qui communique aux hommes sa résurrection.

Certes, il me semble bien admissible que, dans l’expérience pascale des apparitions ou encore dans l’expérience – qui lui est conjointe – de la première vie ecclésiale, s’exprime l’attente humaine, le désir de ne pas interrompre la relation avec Jésus. Mais cela, qui peut avoir sa part, ne suffit pas à constituer la foi au Christ ressuscité. L’un des signes, souvent relevés, en est dans le souci qu’ont les évangélistes de souligner le réalisme des apparitions pascales : le Seigneur mange, parle, se fait voir, intervient. Mais plus profondément, ce qui est en jeu, c’est l’affirmation de l’action de l’Esprit Saint : Jésus ressuscite dans l’Esprit. Ressuscite donc non seulement sa mission que la mort ne peut arrêter, et que d’autres vont continuer, mais également son corps d’homme en lequel l’Esprit a trouvé et trouve définitivement un lieu concret pour agir et se manifester.

Il s’ensuit que le corps ressuscité n’a pas de sens indépendamment de l’Esprit. Il est donc rebelle à nos images et à nos curiosités. Il ne se présente que pour la foi. Et alors nous sommes disponibles à l’égard de l’Esprit. C’est dans la mesure où nous vivons dans l’Esprit que nous pouvons envisager – discrètement – ce qu’est le corps ressuscité. Tel est d’ailleurs, au début de l’expérience chrétienne, le point de vue de saint Paul, lorsqu’il parle courageusement et difficilement du «  corps spirituel » (I Cor. 15, 35-53).


7. Un corps en résurrection

Si l’on veut, malgré les difficultés qu’éprouve saint Paul lui-même, tenter de dire quelque chose du corps ressuscité, il me semble que le corps « spirituel », le corps où l’Esprit est principe radical de vie, pourrait être envisagé comme un corps en résurrection plutôt que comme un corps ressuscité.

J’essaie de traduire par là ce fait que le corps ressuscité n’est pas totalement à attendre, pour nous, au-delà de la mort physique. Nous sommes déjà plongés dans la mort et la résurrection corporelle de Jésus (Epitre aux Romains, 6). Notre corps actuel porte donc en lui l’Esprit et une certaine forme de résurrection, adaptée au temps de l’histoire et de la foi où nous sommes. Notre corps est en train d’advenir. Par conséquent, la mutation que constitue la foi (et, plus mystérieusement, l’adhésion au Christ ressuscité que peuvent vivre des non chrétiens) est, de ce point de vue, plus importante que celle de la mort. Le passage ouvert par la foi inaugure notre résurrection à partir de celle de Jésus. Et ce passage fait plus pour notre entrée en résurrection que notre mort ne fera. Nous sommes réellement en train d’apprendre la résurrection. Notre corps est en cours de transformation en corps ressuscité.

S’il en est ainsi, on entrevoit peut-être ce qui, au-delà de la mort, peut être retenu de notre corps. Ce qui, en lui, est ressuscitable, c’est ce qui déjà contribue à exprimer l’Esprit Saint. Est donc caduc et périssable, ce qui tient à notre humanité matérielle. Mais quelque chose de notre corps a partie liée avec l’Esprit, tout comme en Jésus quelque chose de son corps physique en Palestine avait un lien radical et irréversible avec l’Esprit. Quel est ce « quelque chose » ? On ne sait trop le définir. Peut-être faut-il, ici, rester dans le silence de la foi. Certains, aujourd’hui, parlent de notre « dimension corporelle » (ou de notre « corporéité »). Ce vocabulaire abstrait a au moins le souci de souligner que notre corps n’est pas étranger à notre identité humaine devant Dieu puisqu’il est le temple de l’Esprit. D’autres préfèrent un lange plus symbolique et parlent de cette « nouvelle naissance », de ce nouvel accouchement, que marquera notre mort.


8. Un corps qui assure la communication dans l’Esprit

Le corps spirituel est également un corps qui libère la relation entre humains. La résurrection assume ici la vocation humaine du corps qui est de permettre l’échange et la rencontre dans le clair-obscur d’attitudes toujours ambiguës parce que liées à la matière qui nous fait être.

Mais, en même temps, le mystère pascal introduit une nouveauté, car la communication corporelle à laquelle nous sommes appelés s’opère, croyons-nous, dans l’Esprit Saint. Cela veut dire que notre relation avec Jésus ressuscité – qui passe par son corps et par le nôtre – est, au fond, le type et la forme de toute relation entre hommes. C’est dans le Christ que nous pouvons rencontrer l’autre homme. C’est-à-dire dans son Esprit, mais aussi avec la manière dont lui-même l’aborde et dont nous l’abordons en réponse à son initiative.

D’où cette conviction chrétienne selon laquelle le corps ressuscité n’existe pas à l’état isolé. On ne peut l’envisager que dans le réseau des liens inter-humains tissés par l’amour et la reconnaissance mutuelle. Les corps ressuscités se font exister les uns les autres en référence commune à l’Esprit de résurrection. Ou encore, comme le dit saint Paul, nous formons peu à peu le corps social et ecclésial du Christ, c’est-à-dire un vaste ensemble homogène au corps du Christ.


9. Le corps ressuscité et les sensibilités actuelles

Pour finir, j’aimerais indiquer brièvement les formes de sensibilité qui, aujourd’hui, chez les chrétiens, colorent la question du corps ressuscité.

- Il est une première attitude, souvent récusée aujourd’hui, mais qui a une certaine solidité dans les mentalités. C’est celle qui consiste à se fier aux textes évangéliques au sujet de la résurrection sans trop épiloguer sur leur sens. Dans cette optique, Jésus a un corps ressuscité, puisque c’est dit. Et sans forcément l’imaginer de façon trop épaisse et matérielle, on se le représente comme une réalité mystérieuse, mais concrète et effective.

- Il y a une deuxième manière de comprendre le mystère pascal, du point de vue du corps de Jésus. Elle consiste, à l’aide de l’anthropologie contemporaine, à gommer ce qui serait trop matériel dans la représentation du Ressuscité et à transposer ce qui est dit dans l’Evangile en « significations ». Plutôt que de dire : il est ressuscité, on dira donc : il est vivant. Plutôt que de dire : il est corps, on affirmera : il a « une dimension corporelle ».

- Enfin, une troisième façon se cherche actuellement. Elle ne voudrait pas chercher une hypothétique « synthèse » entre les deux positions précédentes. Mais plutôt éviter leurs défauts. La première risque, en effet, de sombrer parfois dans l’imaginaire et même un certain matérialisme que beaucoup considèrent comme peu « crédible ». La deuxième, par son souci d’éviter les naïvetés, se perd parfois dans les abstractions et les subtilités. Ne faudrait-il pas redécouvrir ce que signifie le corps réellement aujourd’hui et aussi ce qu’il a représenté pour Jésus et ses contemporains aux temps évangéliques ? Ces deux motifs amènent à « oser » parler du corps ressuscité, malgré les difficultés. C’est ce que j’ai tenté ici.

Henri Bourgeois, Vivante Eglise, 15 avril 1978, n° 42, p.13-16


Sur ce thème voir aussi : Je crois à la résurrection du corps ; Le christianisme et le sens du corps ;

Pour une confrontation avec d’autres croyances : Réincarnation, résurrection. ; Renaissance, réincarnation, résurrection..

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