Faut-il une « spécificité » des laïcs ?
"Faisons le point.
1) Le synode sur les laïcs a maintenu, avec quelques nuances, la théologie de la spécificité laïque comprise en termes de sécularité. Le message final n’entre toutefois pas dans ce vocabulaire, évidemment un peu technique.
2) On comprend les raisons d’ailleurs explicites de cette insistance sur la sécularité laïque. Elles sont de deux ordres. Il s’agit tout d’abord de souligner la responsabilité des chrétiens dans un monde difficile, complexe et parfois décevant : il ne faudrait pas que les baptisés soient absents des évolutions présentes ou qu’ils les tiennent pour secondaires. Ensuite, il s’agit d’éviter que l’accès des laïcs aux responsabilités ecclésiales entraîne, par un effet presque mécanique, une survalorisation des rôles intra-ecclésiaux et une minimisation de la mission chrétienne en dehors des communautés ecclésiales.
3) Ces deux raisons ne sont pas de même importance. La seconde nous paraît largement surestimée. Autrement dit, même s’il peut y avoir ici ou là un risque en ce sens, celui des laïcs « trop » pris dans des problèmes intra-ecclésiaux, on ne peut pas généraliser une telle situation. D’autant moins que les questions dites intra-ecclésiales deviennent aujourd’hui aussi des questions « de monde » : égalité des baptisés, condition des femmes dans l’Église, liberté et initiative par rapport aux régulations et aux prudences des responsables, etc. En outre, au moins pour l’instant, le danger prioritaire n’est pas de voir des laïcs « cléricalisés ». Il est bien plutôt dans le fait que l’organisation et l’orientation de l’Église appartiennent encore presque exclusivement aux clercs.
4) L’insistance mise sur la « sécularité » laïque pourrait bien (et ce conditionnel est sans doute de trop) masquer des raisons plus ou moins conscientes chez les clercs. Nous en apercevons trois :
a) D’une part une mentalité ou une sensibilité selon laquelle seul le « spécifique » est motivant et amènerait en l’occurrence les laïcs à une vie chrétienne et à une responsabilité apostolique plus dynamique.
On peut douter d’un tel « principe ». On ne voit pas pourquoi ce qui est commun ne serait pas également « mobilisateur », surtout si ce commun laisse place à la liberté et à l’initiative. On peut même penser que l’époque présente est sensible à la force du « tous ensemble », dès lors que chacun sent la possibilité d’être lui-même.
Par ailleurs, le spécifique qui est actuellement le plus motivant n’est-il pas la participation chrétienne ? Autrement dit, si les laïcs ont aujourd’hui à trouver plus de goût et d’ardeur pour vivre leur vocation baptismale à la sainteté, est-ce parce qu’ils sont laïcs distingués des clercs ou n’est-ce pas plutôt parce qu’ils se sentent (souvent) minoritaires dans un monde où « la foi ne va pas de soi » ?
b) En deuxième lieu, il y a eu manifestement au synode un souci de requalifier les clercs dont la crise d’identité est évidemment une question difficile. Dans cette optique, dire le spécifique des clercs, c’est par contrecoup dire le spécifique des laïcs.
Ici encore, on peut se demander si une telle opération réalise en fait les effets que l’on attend d’elle. Il n’est pas du tout sûr que les chrétiens ordonnés soient plus eux-mêmes dans la mesure où ils se sentent différents. Il se peut aussi que leur requalification passe par une redistribution des responsabilités ecclésiales qui rende le ministère ordonné moins fatigant et plus intégré dans l’ensemble ecclésial.
c) Enfin, troisième raison sous-jacente à l’accent mis sur la « sécularité » laïque, il y a eu au synode une tendance (non avouée) à l’abstraction. Pourtant le fait de s’interroger sur le sens théologique des réalités en débat n’implique pas forcément une telle dérive. C’est donc que, souvent aujourd’hui, on doit constater une carence théologique, c’est-à-dire une pensée ou une réflexion qui ne prend pas assez en compte les réalités pratiques.
5) Tout cela nous amène à nous demander si, étant donné les risques d’une théologie de la spécificité séculière des laïcs et le caractère hypothétique de ses avantages, elle a réellement quelque pertinence actuelle.
Le synode a, certes, bien fait d’insister sur l’urgence du témoignage chrétien dans le monde, malgré la difficulté présente et le caractère incantatoire de certaines formules. Mais, pour dire ce qu’il veut dire, faut-il prendre le chemin qu’il a adopté ? Nous ne le pensons pas.
L’essentiel, en effet, n’est pas la sécularité laïque. Il est dans la dimension missionnaire ou évangélique du christianisme, dans la responsabilité du témoignage pour tous les baptisés, dans l’imagination et la créativité de chrétiens que la foi libère et rend joyeux.
Concluons donc.
Il n’a pas été sans importance que Vatican II insiste sur la mission des laïcs dans le monde. Mais, ce faisant, c’était la responsabilité de l’Église dans son ensemble qui était redéfinie. Dès lors, on ne peut parler sans plus de « spécificité séculière » pour dire l’identité laïque. C’est toute l’Église qui a mission séculière en même temps qu’évangélique. Cela dit, les divers fidèles ou baptisés se rapportent à cette commune mission de témoignage de diverses manières selon leur vocation propre. Jusqu’ici on a surtout distingué la manière des prêtres et celle des laïcs, parfois aussi celle des religieux et religieuses. Sans doute faut-il élargir la visée. Il n’est pas qu’une seule façon d’être laïc. Le laïcat n’est pas un tout homogène. De toute façon, la question du témoignage évangélique dans le monde actuel ne sera pas clarifiée par des appels ou des culpabilisations adressés par les clercs aux laïcs mais par une action solidaire et diversifiée, assez concrète pour n’être pas trop idéologique, assez humble pour ne pas risquer la satisfaction à bon compte.