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La vie baptismale

La vie baptismale : une vie orientée

Le temps de la montée vers Pâques est aussi celui où les chrétiens se préparent à renouveler leur sens du baptême en même temps qu’à accueillir de nouveaux baptisés. Belle occasion d’y réfléchir un peu. Il y a bien des manières : biblique, liturgique, et aussi pratique. Que peut-on faire pour être baptisé ? Comment proposer le baptême, etc. Mais il y surtout à mieux percevoir les enjeux du baptême.

Avez-vous des questions ? Dans la méditation qui suit, tirée de son livre : Le baptême et la vie baptismale, le théologien Henri Bourgeois propose une réponse, brève mais éclairante, à quatorze questions fréquentes.

En voici la liste :

1. Une vie selon le baptême

2. Le baptême n’est pas tout ou rien

3. Le baptême en notre temps

4. L’évangile baptismal

5. Le baptême pour le monde

6. Le baptême affirme que tout être humain importe

7. Le baptême appelle la communion

8. Baptisés et non-baptisés

9. Quand le baptême intervient

10. La crise, le tragique et le baptême

11. Le baptême et les autres sacrements

12. Le baptême et l’eucharistie

13. La reprise eucharistique du baptême

14. Le triple mouvement de la vie baptismale


1. Une vie selon le baptême

"Je voudrais achever ces propos baptismaux en envisageant comment, dans le concret quotidien, le baptême peut garder une permanence et avoir force d’orientation.

La question est relativement simple : que devient le baptême, que deviennent la foi et la vie baptismale après la célébration qui leur donne forme évangélique et trinitaire ? S’il est vrai, comme je l’ai souligné au début de ce livre, que le baptême signifie une intelligence de Dieu et de l’existence humaine, comment les baptisés peuvent-ils bénéficier, au jour le jour, de cette connaissance qui leur est en principe donnée ?

Il ne suffit pas en effet d’être baptisé, il faut encore le devenir.

Autrement dit, laisser le baptême, le don baptismal de la foi, travailler la vie que l’on mène pour en faire une vie baptismale à la gloire et à la louange de Dieu et pour la joie du monde.

Il faut le reconnaître, ce genre de questions est assez peu présent dans les Eglises.

Certes on se demande comment être chrétien, comment vivre de l’Evangile, comment approfondir ou entretenir la foi que l’on a. Mais il est rare que l’on fasse mention du baptême quand on veut expliciter l’identité chrétienne. On fait alors état de la foi, de l’Eucharistie, du témoignage. Mais on ne fait guère référence au baptême.

Certes, chaque année, les pratiquants catholiques sont invités à renouveler leur baptême, au cours de la vigile pascale. Mais cette célébration ne rassemble pas les grandes foules. Et, quand on veut indiquer un sacrement pour exprimer ce que c’est qu’être chrétien, on a plutôt tendance à désigner l’eucharistie que le baptême.

Les chrétiens catholiques sont surtout, dans l’opinion du grand public, ceux qui « vont à la messe ». Le baptême est comme recouvert par l’eucharistie. Sa signification n’est pas nulle, mais elle est élémentaire.

Bien entendu, le baptême n’est pas absent des préoccupations pastorales qu’ont certains chrétiens.

Mais précisément cette attention, courageuse et précieuse, a un effet ambigu. Le baptême, c’est , pour des chrétiens qui préparent à la célébration les parents qui le demandent pour leur enfant, surtout le baptême des autres. C’est peu leur propre baptême, ce don qu’ils ont reçu et qui continue à les marquer.

Et ce baptême des autres, d’ailleurs, est souvent plus ambigu que joyeux, faute d’une foi suffisante de la part des adultes qui le demandent pour les nouveau-nés.

Finalement il y a un écart entre ce que la théologie dit du sacrement baptismal et ce que la pratique en manifeste.

Je voudrais donc essayer de parler du baptême dans la vie courante. Moins de manière déductive ou théorique qu’en tenant compte de ce qui fait, aujourd’hui en Occident, la culture et la sensibilité de nombre de nos contemporains, notamment dans les générations les plus jeunes.


2. Le baptême n’est pas tout ou rien

Ce qui me semble d’abord indispensable, c’est que le baptême ne soit pas, pour les personnes qui l’ont reçu, une sorte de sur-moi culpabilisant. Comme si l’on était toujours et forcément en retard ou en décalage par rapport à un idéal de vie inscrit au départ de notre existence et que l’on ne parvient jamais à rejoindre, au moins en certains de ses aspects.

Certes, l’acte baptismal n’est pas vide. Il a bel et bien un effet et il trace une orientation dans nos histoires. Mais il ne prétend pas tout dire et il n’entend pas tout faire. Il a l’humilité du commencement. Il exprime le point de départ. Mais il ne peut ni ne veut expliciter le détail de nos vies et de nos choix. C’est donc à chaque baptisé de mettre en œuvre, en événements et en imagination, l’impulsion baptismale. Elle est initiale mais discrète ; elle est audacieuse, elle ouvre un devenir, mais sans le clore ni en donner le contenu ou la loi.

Au fond, il y a une humilité du baptême. Comme il y a une pauvreté du croyant. Les baptisés sont appelés à être des saints et des saintes, mais ils ne savent jamais tout à fait comment et jusqu’à quel point ils peuvent l’être. Leur vie baptismale est donc une vie de découverte.

Je voudrais toutefois préciser quel est, pour ainsi dire, l’investissement que Dieu réalise en l’existence humaine par l’acte baptismal.

Je l’ai déjà dit, le commencement qu’est le baptême n’est pas un simple début chronologique. C’est une origine, une dimension permanente et fondamentale de la vie. De là son mystère. De là aussi le besoin d’un parcours initiatique pour accéder autant que possible à ce mystère primordial, où se joue la relation filiale des hommes à l’égard de Dieu. Mais il faut aller plus loin pour qualifier le commencement baptismal.

Il y a en effet, paradoxalement, de la fin en lui. Dans notre origine, il est question, sous le signe du baptême, de la mort et de la résurrection du Christ, donc de notre propre avenir pascal. Nous aussi, en lui et comme lui, nous sommes pour la mort et pour la vie nouvelle de résurrection. En ce sens, ce qui est devant nous et qui est ultime s’inscrit en ce qui est en quelque sorte avant nous, je veux dire à la source de notre existence, en notre origine.

Que signifie ce paradoxe du baptême ?

D’une part le fait que l’avenir qui, finalement nous échappe, se trouve pourtant manifesté et en quelque sorte mis derrière nous. Les baptisés sont pour ainsi dire des êtres qui vivent après quelque chose de leur mort et avec quelque chose de la résurrection finale. Cela fait partie de leur histoire. Le temps qui vient est, pour une part, introduit dans leur présent, à cause du Christ.

D’autre part ce temps à venir reste inconnu, il échappe à notre pouvoir. Il ne nous et montré de lui qu’un axe, évidemment essentiel mais qui laisse dans l’ombre les événements de l’histoire, celui de la mort à l’intérieur de laquelle se tiennent la promesse et l’assurance de la résurrection. Si bien que, sur cet axe, il devient en principe possible de vivre entre humains d’une manière inattendue, selon les béatitudes et en entrant dans l’aventure communautaire et sociale de l’Eglise. Mais cela fait partie de ces capacités que Dieu donne aux hommes qui vivent de sa vie.


3. Le baptême en notre temps

Même reconnu à la fois dans son ambition et son humilité, le geste baptismal s’avère difficile et complexe pour nombre de nos contemporains. Il suppose en effet la foi. Plus précisément il implique plusieurs perceptions croyantes qui n’ont rien d’immédiat. Avant comme après la célébration, elles supposent une conversion.

La première, la plus simple, celle qui fait le moins problème, c’est le sentiment que le baptême est une tradition familiale, culturelle et même spirituelle. « Cela se fait. » C’est un ensemble de symboliques que l’on se transmet de générations en générations. Point de vue qui n’est pas sans pertinence, même si évidemment il ne suffit pas, surtout dans une époque comme la nôtre où chacun s’approprie les traditions selon sa propre perspective, sans avoir beaucoup tendance à en débattre avec d’autres.

En deuxième lieu, le baptême doit avoir un rôle ou un effet. Si on le demande, c’est bien parce qu’on en attend quelque chose. Mais là les difficultés commencent. Traditionnellement, les livres théologiques ou les livrets catéchétiques insistent pour souligner que le sacrement baptismal n’a pas seulement valeur de pardon du péché. Ils indiquent qu’il est aussi, et peut-être d’abord, instauration en nous d’une vie nouvelle et éternelle, celle de Dieu. Voilà qui est bel et bon. L’ennui, c’est que ces affirmations n’ont pas beaucoup de sens pour bien des gens. Le souci du salut tend à s’effacer de notre culture : on est surtout attentif à ce qui se passe immédiatement, dans le quotidien, et de manière vérifiable. En outre, si les personnes qui demandent le baptême pour leur enfant ont habituellement une espérance pour le nouveau-né, il n’est pas sûr que cette attente parentale soit exactement celle que l’acte baptismal propose au nom de Jésus. Il peut donc y avoir souvent ambiguïté. A quoi « sert » le baptême ? Aujourd’hui on a souvent de la peine à le dire avec un peu de précision.

Force est alors d’en venir à un troisième plan, celui où il est question de Dieu. Le baptême se présente comme un acte et un don qui viennent d’en haut. Cela n’est pas absent de la pensée du grand public. Les symboliques baptismales suggèrent plus ou moins cette croyance. Et peut-être aussi la tradition baptismale dont je viens de parler et qui ouvre les individus à plus grand qu’eux. Mais il faut reconnaître que la référence à Dieu reste en nombre de cas assez obscure. Beaucoup aujourd’hui adhèrent à des valeurs plus qu’au divin. Et, quand il est question de Dieu, il s’agit souvent d’une présence vague, impersonnelle, n’ayant pas beaucoup de rapport avec le Dieu biblique et le Dieu de Jésus.

Le problème, c’est donc de « passer » d’un sacré plus ou moins religieux à la révélation d’un Dieu qui parle, qui fait alliance et qui s’incarne. Voilà qui ne va pas de soi. Car tout cela qu’affirme le christianisme semble parfois non fondé (« c’est trop beau pour être vrai ») ou bien trop précis et trop défini pour un sens religieux qui n’entend pas se laisser trop objectiver. (« Faut-il définir ce que l’on croit ? »).


4. L’Evangile baptismal

Supposons, malgré tout, que la préparation du sacrement opère quelque peu et que le Dieu baptismal soit caractérisé, au moins partiellement, comme étant celui de la Bible et celui du Christ. Apparaît alors, comme en un quatrième niveau de mise en clair, la question de l’Eglise à laquelle le baptême incorpore.

Sur ce point, la tendance actuelle à envisager le divin de manière vague et impersonnelle ne porte guère à valoriser l’appartenance au corps ecclésial. Car l’Eglise, c’est la confession de foi en forme de Credo et c’est un ensemble de repérages concrets. Le baptême, aujourd’hui, n’a donc pas spontanément valeur d’Eglise. L’enjeu consiste alors à reconnaître qu’il ne se réduit pas à la vie privée de chacun et qu’il ne se laisse pas modeler selon chaque subjectivité. Ce à quoi le néo-individualisme présent n’est pas immédiatement accordé.

Faisons à nouveau l’hypothèse que la dimension ecclésiale en question soit un peu perçue. Demeure alors ce qu’on pourrait considérer comme un cinquième palier d’approfondissement. On approche ici ce qui est le plus spirituel dans le baptême. L’expérience montre que ces significations sont parfois reconnues avant la célébration mais qu’elles sont le plus souvent découvertes après elle.

D’un mot, je dirai qu’il s’agit ici d’entrer dans le paradoxe du sacrement.

D’une part le baptême nous fait sortir de nos impasses et de nos ornières et d’autre part, plus radicalement, il instaure en nous une vitalité dont Dieu seul a le secret.

D’un côté il nous fait membres du corps ecclésial et de l’autre il nous confère une identité personnelle, sans laquelle il ne saurait exister un véritable peuple de Dieu. Pour une part, il nous communique un don gratuit, et, pour le reste, il nous appelle à oser inventer la démarche de notre vie.

Enfin il nous christifie, nous faisant participer au Christ évangélique, en même temps qu’il nous fait vivre dans l’Esprit Saint et sa force novatrice, toujours un peu imprévisible.


5. Le baptême pour le monde

Je viens de détailler (et de répartir à plusieurs plans) ce qu’on pourrait appeler la foi et donc la spiritualité dont le baptême tend à s’accompagner, avant la célébration et, si les circonstances s’y prêtent, après la liturgie et en référence à elle. La vie baptismale me semble impliquer le sens d’une tradition, la conviction qu’il y a une énergie et une orientation dans le sacrement jadis reçu, la reconnaissance du divin à travers les signes bibliques et le témoignage de Jésus, la perception de ce qu’est la communauté des baptisés, enfin la découverte progressive du paradoxe évangélique dont le baptême est porteur.

« Puisque nous devons vivre dans ce monde où personne ne vit sans péché, il y a rémission des péchés non seulement dans l’eau du saint baptême mais aussi dans le Notre Père quotidien que vous allez apprendre dans huit jours. En cette prière, vous trouverez comme votre baptême quotidien. »
(Sermon de saint Augustin à de futurs baptisés).

Mais la vie baptismale demande à être comprise d’une autre manière encore. Non plus en fonction de Dieu et de sa bienveillance, mais par rapport au monde dans lequel elle se déroule quotidiennement.

Une précision s’impose toutefois. Je ne crois pas que le baptême soit « en prise immédiate » sur le monde ou qu’il soit un signe majeur pour nos sociétés. L’Evangile, avant de se faire sacrement, a des formes plus adaptées au grand nombre de nos contemporains : le témoignage de la vie, la confidence amicale, le courage d’aller à contre-courant, la joie de l’action de grâce, le signe de la prière, la conversation sur ce qui peut faire l’orientation de la vie. Mais, cela dit, si le baptême n’est pas la première parole adressée à nos contemporains, il n’en demeure pas moins pour qui vit de lui un message sur la vie, le sens de l’existence humaine et du monde.


6. Le baptême affirme que tout être humain importe.

Dans cette perspective, on peut dire que le sacrement baptismal plaide tout d’abord pour l’homme.

Vivre du baptême, c’est faire comme Dieu et aimer l’être humain, tout être humain, quel qu’il soit. Sous le signe du baptême, en effet, chacun est appelé par son prénom et expérimente qu’il compte personnellement pour Dieu, quelle que soit sa race, quelle que soit sa catégorie sociale, quel que soit son sexe.

Dans le monde, la vie baptismale a donc rapport avec tout ce qui est liberté personnelle, respect de chacun, autonomie. Elle ne cautionne pas pour autant l’individualisme. Car l’identité propre de chaque être, telle que le baptême la promeut, n’a rien à voir avec une auto-affirmation ou une auto-défense de l’individu. C’est un don qui n’est pas dans la ligne du repli sur soi. C’est un travail qui suppose normalement une initiation, ce dont l’individualisme n’a nul besoin. C’est une recréation de chaque être qui affecte l’existence humaine en totalité, jusqu’à l’origine.

Le « je » baptismal a donc quelque chose de mystérieux. Il a une source, la vie divine. Il a une audace, celle de la foi, de la décision d’être disciple de Jésus. Il a un émerveillement, celui de la liberté reçue pour l’essentiel de Dieu. Il a une cohérence, celle du Credo.

Ce personnalisme que suscite le baptême n’implique toutefois aucun système politique ou socio-économique ni aucune forme de culture ou de morale. C’est à l’histoire, aux libertés humaines, d’oser et de discerner. De soi, le baptême ne synthétise pas la vie en sa totalité. Il l’oriente, il ne la détermine pas. Il déploie des charismes divers, il ne systématise rien. Simplement il tient à ce quel e corps ne soit jamais négligé ou mésestimé. Car le corps est lavé et huilé au nom de Dieu, associé qu’il est à l’aventure de la liberté. Il est, lui aussi, saint.


7. Le baptême appelle à la communion.

Le baptême fait donc appel au sujet fondamental, à la personne radicale, en chacun et chacune de nous. Et c’est pour cette raison qu’il invite à la communication et à cette forme originale de communication que l’on appelle la communion.

Dans la logique baptismale, en effet, c’est dans la mesure où l’on est soi-même, dans la liberté que Dieu donne, que l’on peut sortir de soi, s’exposer au dialogue et au conflit, finalement vivre une fraternité réelle.

Ici encore, la vie baptismale est pauvre. Elle n’a pas de recettes toutes faites. Il suffit de voir les réalisations ecclésiales et leurs tâtonnements pour s’en convaincre ! Mais la vie selon le baptême est inspirée. Elle se sent portée à vouloir l’impossible : la rencontre et la réconciliation, le respect et l’égalité. Tout cela n’est pas simple langue de bois. Cela fait partie du programme baptismal, pour ainsi dire.

Si l’on veut éclairer quelque peu cette mise en communion dont le baptême donne le goût, il me semble que le sacrement de la re-naissance entretient en nos existences une conviction. C’est qu’en profondeur, en deçà de nos rôles et de nos statuts, nous sommes tous semblables. Le baptême nous rappelle à cette vérité originaire : « Il n’y a ni juif ni grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme » (Galates 3, 28). Certes, dans la réalité, il y a toujours de telles différences qui organisent d’ailleurs stimulent nos relations. Mais, au plan où le baptême nous invite à nous placer de temps en temps, là où les êtres sont référés à Dieu qui les recrée et leur donne un nouveau visage, ces écarts ne peuvent être motifs de discrimination ou de domination.

De ce point de vue, le geste baptismal qui va au fond des choses anticipe ce que ne peut manquer d’être la fin des temps, quand le discernement portera non sur les signes extérieurs de nos identités mais sur notre manière d’aimer.

Un autre trait baptismal me semble pouvoir nous guider sur les voies de la communion. Je veux parler de l’importance que le baptême donne à la compréhension intelligente que la foi suscite en principe. Etre baptisé, c’est être voué à la lumière. N’y a-t-il pas là une invitation à dépasser les illusions séductrices ou les jugements trop rapides, ces forces qui nous « possèdent » plus que nous ne pensons et dont le rituel demande que nous soyons délivrés !

Plus encore, si l’on est baptisé au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, on peut réaliser que ces trois noms divins donnent forme non seulement à notre identité personnelle mais aussi à nos relations. En face d’autrui, les baptisés peuvent donc vivre la rencontre, le débat ou la collaboration en ayant conscience d’être d’humbles témoins de la filiation humaine à l’égard de Dieu ? L’espérance pascale du Christ n’est jamais très loin d’eux. L’énergie multiforme de l’Esprit se « joint » à leur esprit pour attester que rien n’est jamais parfait et que rien n’est jamais sans issue (Romains 8, 14-27).


8. Baptisés et non-baptisés

Dans la perspective d’une communion baptismale entre les humains, se pose évidemment la question de ceux qui ne sont pas baptisés. Il serait impossible, en effet, que la communion à laquelle appelle le baptême se limite aux seuls baptisés. Surtout, si le baptême signifie que Dieu aime le monde, on ne voit pas comment il pourrait ne rien dire sur le sort ou l’avenir des gens qui ne le reçoivent pas. Il n’est pas pensable que le sacrement baptismal crée une discrimination entre les humains, et cela au nom de l’amour universel de Dieu.

Et pourtant le fait demeure : le baptême n’est pas et ne peut pas espérer devenir un rite pour tous les hommes. S’il n’y a plus, au fond, ni juif ni grec, ni homme libre ni esclave, ni homme ni femme, il y a, en tout cas, dans l’immédiat tout au moins, des baptisés et des non-baptisés. Paradoxalement, des différences sont relativisées tandis qu’un nouvel écart apparaît entre les humains, du fait de ce qui devrait les rassembler. Faut-il relativiser cette différence, elle aussi ?

A vrai dire, on est aujourd’hui un peu porté à le faire. Il n’est pas possible que Dieu n’ait de relation qu’avec les baptisés, surtout si ces derniers ignorent tout du baptême. Jadis la question portait surtout sur le sort des enfants morts sans baptême. Il y a beau temps qu’elle a pris une tout autre ampleur, étant donné que les baptisés sont parfois très minoritaires, en certains pays.

Jadis on faisait appel à la notion d’un « baptême de désir ». Aujourd’hui on est plus porté à chercher comment, dans l’expérience humaine commune, il y a des possibilités pour les non-baptisés d’être unis à Dieu, « ordonnés au peuple de Dieu » qu’est l’Eglise, comme dit Vatican II (Lumen Gentium, n°16), sans pour autant être membres de l’Eglise. Le concile récent a eu sur ce point une affirmation très forte :

« L’Esprit Saint offre à tous les hommes, par les moyens qu’il connaît, la possibilité d’être associés au mystère pascal »
Gaudium et Spes, n°22 § 5
.

Autrement dit, il y a une possibilité de salut pour tous et ce salut s’opère aux mêmes conditions que pour les chrétiens, c’est-à-dire par l’union au Christ, une participation à sa mort et à sa résurrection, et par conséquent une certaine forme de foi, mystérieuse mais réelle.

Est-ce à dire que ce genre de propos relativise la différence entre baptisés et non-baptisés ? Oui et non. Oui, dans la mesure où cette différence vaut pour l’histoire présente et, en tout cas, n’est aucunement superposable à une autre différence qui serait celle intervenant entre les sauvés et les non-sauvés. Non, car la vocation chrétienne n’est pas un luxe inutile. Elle a grande importance, en effet, puisqu’elle consiste à témoigner du Christ de manière repérable et ecclésiale. De manière analogue, on peut d’ailleurs en dire autant des fameuses différences citées en Galates 3, 28. Elles comptent dans l’histoire, même si, radicalement, elles sont secondaires.


9. Quand le baptême intervient

Il faut bien voir que, si l’on ose en christianisme, dire que Dieu aime tous les hommes et que, par conséquent, tous peuvent l’aimer et être sauvés d’une manière qui nous échappe, ce n’est pas par conformisme un peu plat à la sensibilité présente qui récuse souvent l’intolérance, qui refuse qu’une forme du vrai prétende épuiser toute la vérité, et qui tient que toute croyance a sa part de vérité. Que ce sentiment ait rendu possible l’évolution des mentalités chrétiennes à propos du salut des non-baptisés, cela me semble peu discutable. Mais le motif de l’affirmation d’un salut universel est biblique (Colossiens I ; Ephésiens 2).

Par conséquent toute célébration baptismale, pour être fidèle à l’Ecriture, ne doit pas suggérer que les baptisés sont seuls à être sauvés mais indiquer que certains sont baptisés en signe du salut et de l’amour divin pour tous les humains. Le baptême n’est pas un privilège pour quelques-uns ; c’est un signe pour quiconque et ce signe, reçu par quelques-uns, affirme que tous sont sauvés. Simplement, on ne pourrait pas le dire de manière forte, symbolique et sacramentelle, sans le baptême et en dehors du petit nombre paradoxal des baptisés.

Paradoxe ? Assurément. Ce qui est pour tous, la recréation, n’est manifesté en sacrement que pour quelques-uns. Mais quand cela arrive à ces quelques-uns, ce n’est pas contre le reste de l’humanité, c’est pour signifier au moins aux baptisés que telle est la vocation universelle. Quelques-uns symbolisent ce que Dieu propose à tous.

Il s’ensuit que le baptême n’a pas pour effet pur et simple ce que l’on appelle classiquement le salut. Car il est possible d’être sauvé sans le baptême, même si c’est d’une manière et par des chemins qui doivent être analogues à ce que le geste baptismal atteste. Si l’on est baptisé, c’est pour témoigner du salut offert à l’humanité en Jésus-Christ. Le baptême habilite à un tel témoignage. Ou encore on peut dire que, si l’on est baptisé, c’est pour quel a foi qui fleurit dans l’humanité ne soit pas seulement appelée à devenir biblique mais puisse connaître la chance de l’initiation, comme je l’ai indiqué plus haut.

Dans les deux perspectives, il y a bien un lien entre le baptême et le salut. Mais ce n’est pas un lien de monopole. Les baptisés sont des gens qui, sans mérite de leur part, sont appelés à entrer dans le salut en en témoignant de manière évangélique et ecclésiale. Pour être signes dans le monde. Telle est leur vocation propre, leur manière de prendre part au salut commun.

Curieusement alors les baptisés éprouvent avec quiconque, dans les relations quotidiennes, ce qui leur est dit dans et par le baptême. La rencontre d’autrui les amène, dans la foi, à reconnaître en l’autre un enfant du même Père, quelqu’un qui porte mystérieusement la vocation pascale du Christ, chacun ayant ses charismes et tous étant potentiellement animés par l’unique Esprit.


10. La crise, le tragique et le baptême

Identité personnelle, capacité de communion : à ces deux données, la vie baptismale conjoint un troisième aspect qui, lui aussi, exprime quelque chose de la vie du monde. Il s’agit de la réaction possible vis-à-vis du drame, de l’échec et de ce que l’on appelle aujourd’hui la crise.

A nouveau, le baptême ne prétend pas disposer d’un cahier des charges complet. Il trace une ouverture. Il ne cède pas à la naïveté, comme si par enchantement le mal reculait dès lors que la foi mobilise. Jésus lui-même n’a pas échappé à la mort injuste qui l’accablait ; mais, en cette mort, Dieu a fait surgir la résurrection. Ainsi en est-il pour les baptisés qui cherchent à vivre de leur baptême ; une espérance leur est donnée ainsi que certains moyens d’avancer malgré les obstacles.

Pratiquement la vie baptismale prend sur ce point deux traits significatifs.

- Le premier, c’est la conviction que « rien ne peut nous séparer de l’amour de Dieu » (Romains 8 38-39). Cette certitude va plus loin que le sentiment d’être pardonné ou recréé et guéri. Elle implique une solidité presque intrépide, à cause de Dieu évidemment, quels que soient les aléas et les difficultés de la vie.

- Le second élément notable, c’est que le mal n’est pas monolithique. Il peut parfois nous impressionner et nous épuiser. Mais le plus douloureux n’est pas forcément le pire. Dans la perspective de la liturgie baptismale, le mal ou le drame contre lesquels Dieu nous prémunit particulièrement, ce sont les forces qui nous habitent et nous possèdent, ravissant notre liberté. On sait la place que tiennent les prières de délivrance dans la liturgie du baptême. Même si nos sensibilités sont moins portées que celles de jadis à insister sur la figure de Satan, la figure diabolique n’en demeure pas moins expressive. L’important, c’est moins de « se représenter » le diable que de reconnaître ce qui est obsédant et aliénant dans le mal que nous traversons.


11. Le baptême et les autres sacrements.

Dans ces pages où je cherche à décrire ce qu’est la vie baptismale, je viens de présenter jusqu’ici deux axes majeurs de cette expérience, l’un qui est celui de la foi, l’autre qui est celui du rapport au monde. Je voudrais indiquer, pour finir, une troisième dimension et dernière dimension de la vie chrétienne, en référence au baptême : sa dimension sacramentelle.

Il est bien connu que le baptême est le premier des sacrements, leur porte en quelque sorte. On ne peut célébrer la réconciliation ou l’eucharistie si l’on n’est pas baptisé. Voilà qui n’est pas simplement juridique. L’articulation est vitale. Les sacrements ont une base baptismale, ils se développent dans l’espace ouvert par le baptême.

Deux des sacrements sont plus particulièrement reliés au geste baptismal : la confirmation et la pénitence-réconciliation.

J’ai dit plus haut quelques mots sur la confirmation. Je dirai ici simplement qu’elle prolonge le geste d’eau et qu’elle insiste sur deux « valeurs » baptismales, la présence de l’Esprit et le rôle de l’Eglise, en l’occurrence signifiée par la présence de l’évêque. Etre un baptisé confirmé, c’est donc vivre du baptême simultanément dans l’Esprit et dans l’Eglise, dans la liberté spirituelle et le réalisme d’une appartenance institutionnelle.

Quant à la pénitence-réconciliation, on l’appelait dans les siècles passés le « second baptême ». Manière suggestive d’indiquer non que le baptême est répété à proprement parler, mais qu’il demande à être actualisé et réattesté, étant donné les difficultés et même le péché qui affectent la vie chrétienne. Le sacrement de réconciliation a donc pour but de restaurer la vie baptismale. Il est particulièrement orienté du côté de ce qui fait le péché propre des chrétiens, leur manque de courage pour réaliser ce qu’ils disent (égalité des hommes et des femmes, par exemple) ou leur tendance à méconnaître les signes des temps ou encore leur éventuelle prétention à avoir le monopole du salut.


12. Le baptême et l’eucharistie.

A mon sens, c’est avec l’eucharistie que le baptême a le rapport le plus fort. J’aimerais donc insister sur le lien entre ces deux sacrements.

On peut tout d’abord remarquer que l’eucharistie a une « base » baptismale évidente. Elle est acte de foi et le Credo de la messe présuppose le Credo baptismal, la différence entre le Credo de Nicée-Constantinople (plus détaillé) et le symbole des Apôtres (plus bref) signifiant le caractère fondamental du baptême et les précisions indispensables qu’implique la vie chrétienne au fil des semaines et des années.

L’eucharistie renvoie également au baptême parce qu’elle atteste comme lui et après lui l’union trinitaire à Dieu. On est baptisé « au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit ». Et l’on offre l’eucharistie « par lui, avec lui et en lui, à toi, Dieu le Père tout-puissant, dans l’unité du Saint-Esprit ».

En troisième lieu, l’eucharistie tout comme le baptême célèbre l’appartenance ecclésiale en même temps que l’appartenance au monde. Le baptême incorpore à l’Eglise que l’eucharistie rassemble pour le repas du Seigneur. Et il affirme une solidarité des baptisés avec les non-baptisés, ce que l’eucharistie exprime à sa manière en bénissant Dieu pour le monde et en le priant aux intentions de la société (prière universelle).

Enfin le baptême, avant l’eucharistie, a une forte teneur en espérance. Il est célébré « une fois pour toutes », affirmant que le Royaume est proche et que le Christ est Seigneur. Et c’est dans cette perspective que l’Eglise prend le pain et le vin de l’action de grâce pour annoncer la pâque de son Seigneur « jusqu’à ce qu’il vienne » (1 Corinthiens 11, 26).


13. La reprise eucharistique du baptême

L’eucharistie, c’est donc une manière de prolonger le baptême que l’on a reçu. Etant entendu que les symboliques se font autres et que les accentuations peuvent différer.

L’eucharistie, ce n’est pas l’eau, l’huile et la lumière, mais le pain et le vin. Autrement dit, pour qui a vécu l’initiation de foi, le repas est ouvert qui incorpore au Christ autrement que ne le fait le baptême. Dans la célébration baptismale, on est plongé en sa mort et sa résurrection. Dans celle de l’eucharistie,on prend en main puis en soi-même, à l’intérieur de soi, la présence du Christ pascal. Ce qui montre bien le déplacement qui s’opère entre les deux célébrations, c’est que l’eucharistie est action de grâce et offrande, deux actes conjoints où s’exprime la présence du Christ et où s’engage la foi ecclésiale, tandis que le baptême est simplement mais fortement naissance, émergence, venue au monde, premier pas de disciple. Dans le baptême, il n’est pas trop tôt pour parler de la mort pascale du Christ, y compris pour dire ce qui est le plus originaire en nous ; mais il serait trop hâtif d’entrer eucharistiquement dans l’offrande de sa vie. L’eucharistie accomplit donc ce que le baptême rend possible.

Une autre manière de percevoir la différence entre les deux sacrements, c’est de les envisager du point de vue ecclésial. Certes, dans les deux cas, l’Eglise est présente. Mais elle ne se manifeste pas de la même manière de part et d’autre. Les baptisés sont incorporés à l’Eglise, ils la rejoignent, leur vie désormais passera autant que possible par la sienne. La logique ecclésiale de l’eucharistie est différente. Au risque de schématiser, je dirai que le chemin baptismal va de un à tous (ou à beaucoup), à chacun. Dans le premier cas, l’Eglise accueille qui vient à elle au nom du Christ ; dans le second cas, c’est la vocation commune des chrétiens qui vient à chacun d’eux pour renouveler en chacun l’identité la plus personnelle, celle que le baptême a consacrée.


14. Le triple mouvement de la vie baptismale.

On l’aura compris, je me suis contenté d’esquisser ce que vous pourrez approfondir vous-même dans la réflexion et la méditation.

Je conclurai simplement en redisant l’intérêt que présente actuellement le baptême pour analyser la vie chrétienne. Il y a évidemment d’autres perspectives possibles : la vie chrétienne est existence de foi, solidarité ecclésiale, témoignage d’évangélisation, prière d’action de grâce et d’offrande, vie dans l’Esprit. Il me semble indispensable de ne pas négliger en cette variété de points la dimension baptismale.

Sous cet angle en effet, la vie des chrétiens apparaît triplement orientée.

- Elle est acte de foi permanent, jamais achevé, à partir d’un point de départ décisif et dont la force demeure permanente.

- Elle est encore solidarité avec l’Eglise et aussi le monde, avec les baptisés et les non-baptisés. Rien de ce qui se passe ici ou là ne peut la laisser a priori indifférente. Les signes des temps la stimulent en même temps qu’ils bénéficient de son orientation.

- Enfin la vie baptismale continue à se célébrer en d’autres sacrements que le baptême, notamment dans l’eucharistie. Alors le fondement du baptême prend forme renouvelée et manifeste de la sorte l’ampleur de ses possibilités ».

Henri Bourgeois

Le baptême et la vie baptismale

DDB, 1990, ch. VII, p. 113-136


Référence bibliographique : Le baptême et la vie baptismale. ;

Voir aussi les articles publiés en ce Carême : La foi baptismale, Carême catéchuménal ;

A propos de quelques enjeux : Note sur le Néo-catéchuménat ; Le christianisme et ses enjeux actuels (22 mai 2001) ; Aux commencements de la foi. Pastorale catéchuménale en Europe aujourd’hui..


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