La tradition, c’est-à-dire…
Réflexion théologique sur la pratique catéchuménale
Une décision est annoncée, en cette fin de janvier 2012, et annoncée comme venant du « Saint-Siège », en faveur du « Néocatéchuménat », présenté comme lié à la « nouvelle évangélisation ». La formule, avec sa revendication insistante de nouveauté (néo- nouvelle), ne mentionne pas l’existence de la pratique instituée du catéchuménat et de l’évangélisation qui se poursuit de diverses manières. Et la source romaine demeure vague.
Sans préjuger des commentaires et débats que le fait risque bien de susciter, on est bien obligé de constater que la formulation fait peu de cas des inquiétudes et réserves mille fois exprimées et par des chrétiens de situation diverse qui connaissent de l’intérieur, par sa pratique et par ses fruits, la fécondité de la tradition simplement catéchuménale (redécouverte et ré-instaurée en France dans les diocèses, à partir de 1953), et n’en ignorent pas les risques.
Nous avons donc choisi d’explorer un peu, de différentes manières, la quarantaine de pages d’Henri Bourgeois qui, dans son livre Théologie catéchuménale, réédité en 2007, traitent explicitement de la tradition catéchuménale. Tradition, transmission, continuité, des mots qui sont essentiels à la conscience chrétienne, même si - et surtout si - elle est tournée vers l’avenir dans l’espérance. Car que serions-nous si nous n’inscrivions pas l’activité missionnaire dans la dynamique de l’évangile qui, de fait, se noue par l’accès de nouveaux membres au baptême et à l’eucharistie du même Seigneur qui fut et sera ?
Le don d’Henri Bourgeois dont le ministère fut pendant trente ans celui de l’initiation chrétienne d’adultes commençant ou recommençants dans la foi, et qui en parle en pasteur et en théologien, en toute conscience et connaissance des possibilités et des risques, est de nous aider à prendre un peu de hauteur par rapport à des querelles de rites et pour mieux manifester les enjeux.
Voici d’abord les premières pages de ce chapitre V, qui ont le mérite de résonner dans notre actualité tout en proposant déjà une perspective et des cadrages essentiels. (MLG)
Tradition catéchuménale
Quelle que soit la connaissance que les chrétiens ont du catéchuménat, de sa pratique et de ses formes institutionnelles, il se trouve assez souvent qu’ils le perçoivent comme un dispositif permettant de transmettre, sinon la foi, du moins les éléments qui la constituent et les repères qui la caractérisent. Une telle compréhension a beau être globale, elle est fort pertinente. Effectivement, le catéchuménat est une expérience de transmission. Ou encore de tradition.
Ce terme a aujourd’hui des résonances contrastées. Parfois il effraie comme s’il signifiait forcément l’enfermement dans un passé clos. Parfois, au contraire, il mobilise parce qu’il désigne un travail sur l’actualité, une volonté délibérée d’aller vers l’avenir en tenant compte des explorations antérieures.
Je ne sais pas si la question de la tradition est en passe de devenir un problème théologique majeur… prolongeant celui de l’histoire et relayant les intérêts portés, il y a peu, à l’espérance et au progrès. En tout cas, elle se fait omniprésente et pas seulement dans les milieux ou groupes qu’inquiètent les évolutions présentes. Dans l’ordre culturel et dans la réflexion politique, on constate un redéploiement analogue. La dispute des anciens et des modernes a repris récemment du service, au moins en Europe. Un peu partout on se demande ce que peut et veut dire le fait d’appartenir à la dynamique d’un passé inspiré et orienté, qu’il s’agisse des Occidentaux ayant perdu leurs racines et s’avouant déçus par le progrès ou qu’il s’agisse des sociétés africaines et asiatiques qui cherchent à adapter leur vie économique, politique et culturelle sans perdre pour autant leur mémoire et leur expérience ancestrale.
Toujours est-il que la pratique catéchuménale porte en elle la question de la tradition. On est baptisé et eucharistié aujourd’hui comme beaucoup l’ont été avant soi. On prend place et rang à leur suite. Ce faisant l’Eglise fait ce qu’elle sait faire : elle transmet ce qu’elle a reçu.
Voilà qui n’est pas sans importance en une époque comme la nôtre où de multiples groupes religieux ou parareligieux mettent en œuvre des pratiques initiatiques étranges et peu expérimentées, ce qui ne va pas sans effets inattendus et parfois désastreux. Voilà également qui peut rendre inquiet dans la mesure où l’on peut se demander si aujourd’hui des catéchumènes sont à initier selon une méthode antique qui n’est pas forcément adaptée au temps présent.
Deux ou trois traditions en cours
Dès que l’on examine un tant soit peu ce que l’on nomme catéchuménat, on s’aperçoit qu’en réalité le terme « tradition » se démultiplie à son propos. Il y a deux et même trois traditions impliquées dans la pratique catéchuménale.
La première, c’est la tradition de la parole de Dieu venue dans le monde, manifestée en Christ et se communiquant d’âge en âge aux êtres humains qui veulent bien la recevoir pour le salut et orientation de leur vie. Il y a une tradition fondamentale dont Dieu lui-même a la responsabilité et dont l’Ecriture est la forme manifeste.
La deuxième forme de tradition, c’est celle de l’Eglise, du peuple et du corps des croyants chrétiens. Cette tradition ecclésiale naît de la précédente et elle est en principe à son service. Multiple, complexe, d’intensité variable selon les lieux ou les moments, elle opère dans l’histoire et, à sa manière parfois ambiguë, elle entend témoigner de l’acte permanent qu’opère la parole divine.
Enfin, troisième forme de tradition, il y a au sens strict la tradition catéchuménale, c’est-à-dire la transmission d’un savoir faire, d’une expérience proposée ou proposable aux personnes qui, librement, demandent à devenir chrétiennes et ecclésiales. Dans cette perspective, le catéchuménat est un rituel hérité des temps anciens et c’est aussi un capital de pratiques diverses considérées comme pertinentes pour la formation catéchétique, éthique, ecclésiale et spirituelle des catéchumènes. Autrement dit, la « méthode » catéchuménale est tenue au moins par qui lui fait confiance, comme apte à favoriser la tradition de la Parole de Dieu comme un élément d’importance dans la tradition ecclésiale.
La signification de la tradition catéchuménale
C’est l’articulation entre les trois formes de tradition qu’il faut d’entrée de jeu mieux comprendre.
Quand on parle de catéchuménat, on s’intéresse d’abord à la manière dont des femmes et des hommes, des jeunes aussi, entrent progressivement dans le sens de la foi biblique, dans la pratique de la prière, dans la compréhension de la confession de foi et dans la célébration des dons de Dieu. Il s’agit là de ce que j’ai appelé la tradition de la Parole de Dieu. Mais cette transmission est simultanément une tradition ecclésiale. Car le message biblique se communique dans une histoire et dans un peuple, donnant lieu peu à peu à une expérience de l’Eglise.
L’hypothèse catéchuménale, c’est que la tradition chrétienne, biblique et ecclésiale, de la parole divine s’opère, pour commencer (ou pour recommencer), selon le dispositif et l’esprit de ce qu’on appelle le catéchuménat. Il est sans doute d’autres réalisations de la tradition qui fait le christianisme. Mais, pour celles et ceux qui viennent ou reviennent à l’Evangile, une méthode se présente comme expérimentée, comme ayant fait ses preuves et comme continuant aujourd’hui à être pertinente et opératoire.
Cette manière de voir porte un risque, il est vrai. Il peut sembler en effet que l’on majore ainsi ce qui est un moyen, une « procédure », au détriment de l’essentiel, l’acte même de la parole divine et de sa transmission. Si c’était le cas, ce serait assurément redoutable. Car…
Son souci, ce n’est pas d’assurer sa propre continuité, moins encore sa propre orthodoxie. C’est de concourir à l’opération que la Parole de Dieu mène dans le monde. Dès lors le danger évoqué n’est pas insurmontable, l’expérience le montre. Il y a une humilité de la pratique catéchuménale qui est à la mesure de sa conviction traditionnelle. Simplement la particularité catéchuménale constitue dans les faits une explicitation perspicace de cet essentiel qu’il n’est pas question d’oublier ou de minimiser.
Je me propose donc d’examiner de près la tradition catéchuménale pour comprendre comment elle sert la tradition ecclésiale de la parole de Dieu. En d’autres termes, si l’on perçoit comment se transmet le savoir-faire catéchuménal, on est probablement (quoique de façon oblique) à même de percevoir comment les catéchumènes entrent dans la tradition de l’Evangile et se placent dans le mouvement de cette parole. Chemin faisant, ce que j’ai appelé la tradition ecclésiale figurera évidemment en ligne de compte. Mais l’accent ne portera pas sur cet aspect de la tradition. Car, si le catéchuménat contribue évidemment à la tradition ecclésiale, ce qui l’oriente radicalement, c’est la parole divine.
Mon hypothèse est-elle fructueuse ? Les pages qui viennent permettront d’en décider. Est-elle fondée ? Sur ce point, on peut être plus affirmatif.
Il y a catéchuménat, en effet, lorsque la particularité d’une méthode, d’une voie, est tenue comme pertinente pour conduire à Dieu et à la foi évangélique. La pratique catéchuménale ne se contente donc pas de témoigner, comme beaucoup d’autres pratiques chrétiennes et ecclésiales, du don de Dieu et de la réalité du peuple évangélique. Elle articule ce témoignage avec une option en faveur d’une expérience tenue pour adaptée aux personnes qui commencent ou recommencent sur le chemin de l’Evangile. Le choix du catéchuménat, c’est de se rapporter à l’essentiel commun en fonction d’une expérience privilégiée. On comprend dans ces conditions que la tradition de cette expérience soit importante et qu’elle puisse aider à mieux entrevoir la grande tradition, celle que Dieu accomplit dans le monde en fonction de son Fils et de son Esprit.
Théologie catéchuménale,
Ed. du Cerf, 1993, 2007, chapitre V, p. 233-236
Voir aussi : Néo-catéchuménat : un problème récurrent ?, La pastorale catéchuménale catholique, et divers articles publiés ici sur l’initiation, le baptême et la pastorale catéchuménale.

