LA THEOLOGIE PRATIQUE EN FRANCE
Curieusement, en France et du moins dans le catholicisme, l’expression « théologie pratique » est peu employée. Les manuels allemands ou les publications québécoises et canadiennes n’ont pas d’équivalent français. Si Kant et Rahner sont évidemment marquants dans le catholicisme en France et dans sa pensée théologique, Schleiermacher n’y est encore guère connu.
Cependant il serait inexact de dire que la théologie pratique n’existe pas en France. On peut même considérer que la pensée théologique dans ce pays y a un tour assez spontanément attentif aux enjeux pastoraux. En outre, dès les années 50, P.A. Liégé ou Y. Congar ont beaucoup fait pour que soient prises en compte les questions de la culture moderne et de la transformation des Églises lorsqu’il s’agit de comprendre et de présenter la foi chrétienne. Enfin, auprès de chaque Faculté de théologie française, existe un institut pastoral qui est expressément orienté vers la pratique catéchétique, pastorale et ministérielle. Étant entendu que l’Institut supérieur de pastorale catéchétique de Paris qui vient de fêter le quarantième anniversaire de sa fondation a un rôle national et international très spécifique.
L’émergence de la théologie pratique
Ce qui me semble caractéristique de la sensibilité française catholique en ce domaine, c’est une certaine réticence à englober les multiples travaux et recherches qu’implique le terme de « pratique » sous un seul label ou une seule détermination. La christologie, l’ecclésiologie, la sacramentaire, la théologie spirituelle, voire l’exégèse et l’éthique ont très souvent des débouchés et des dimensions dans l’ordre des mises en œuvre évangélisatrices ou pastorales. Cela apparaît en France comme normal ou, en tout cas, fréquent. Mais on y est peu porté à coordonner ces divers champs pratiques ou à les rapprocher. De plus, la création d’instituts pastoraux spécialisés a contribué pendant longtemps à tenir les « études pastorales » légèrement à l’écart du travail proprement théologique. Sur ce point, les choses changent depuis une dizaine d’années et c’est heureux : la pratique est aussi un lieu théologique.
1) La théologie pratique en France s’appuie sur les grands secteurs de la réflexion et de la recherche théologique.
Je les ai évoqués plus haut :
la christologie bien entendu (le caractère universel du Christ (sa présence mystérieuse dans le monde notamment),
la théologie fondamentale (les conditions de possibilité de l’acte de foi),
l’ecclésiologie (qu’est-ce donc que l’évangélisation, traditionnelle ou nouvelle ? (qu’implique la mise en commun ecclésiale de la foi ?),
la sacramentaire (la symbolique des célébrations chrétiennes),
la théologie spirituelle (en particulier le rapport entre croire et agir ou encore la recherche sur la mystique).
Je ne cite pas de nom de théologien dans ces divers chantiers, faute de place et aussi parce qu’il me semble plus utile d’indiquer par priorité la position de la théologie pratique par rapport à ces analyses assurément essentielles. Simplement je noterai que l’exégèse et l’éthique, l’une et l’autre classiquement considérables dans la théologie française deviennent de plus en plus soucieuses de pratique (la réception et l’usage ecclésial des textes bibliques, les procédures du discernement et de la décision éthiques, etc.)
- 2) Pour qu’il y ait une théologie pratique suffisamment lucide et capable de ne pas se perdre dans une multiplicité d’enquêtes ou de monographies, il est évidemment indispensable de clarifier ce qu’est l’ordre pratique de l’expérience humaine et de la foi évangélique. La recherche est ici fondamentale.
Il s’agit de penser le rapport entre pratique et théorie ou entre pratique et rêve ou utopie. Il y a là dans la plupart des facultés de théologie et lieux de formation au ministère un effort actuel de clarification. Il est clair, par exemple, que la pratique n’est pas simple application d’une théorie préconstituée. Il est également manifeste que l’ordre pratique donne lieu à une pensée proprement dite qui n’est pas seulement descriptive mais qui se refuse également aux illusions tentatrices du système.
3) La théologie pratique, telle qu’elle se constitue en France actuellement, voudrait trouver un statut spécifique. Les réalisations présentées par d’autres pays sont à la fois stimulantes et exigeantes. Il me semble que la théologie française cherche à ne pas appeler théologie pratique une théologie qui est, en fait, fondamentale ou herméneutique ou bien qui se distingue mal d’une sociologie, voire d’une phénoménologie de l’agir.
À mon sens, ce qui est en train de se chercher en France peut s’envisager de deux manières.
D’une part il est indispensable de recenser les terrains du pratique, terrains nombreux et parfois assez neufs. J’énumère simplement : l’évangélisation, la prédication, la catéchèse, la célébration et la liturgie, la praxéologie, les problèmes de l’inculturation, les analyses de l’indifférence post-moderne et de ce que l’on appelle en un français approximatif le « New Age » ou le retour du religieux, la conversion, l’initiation chrétienne, la missiologie, les ministères etc. Sans oublier les problèmes de la communication et de la culture médiatique.
D’autre part il est urgent d’organiser ce champ multiple. Les essais peuvent varier sur ce point. J’ai l’impression qu’il est au moins possible de distinguer ce qui relève de la proposition ecclésiale (évangélisation, catéchèse, prédication, initiation, sacrements, ministères) et ce qui relève de la réception de cette proposition (la culture médiatique, l’indifférence ou le nouveau sens du sacré, la culture rationnelle et technique etc.).
4) De multiples réalisations se constituent aujourd’hui en France de multiples manières (groupes de travail, enseignements, séminaires de recherche) et souvent de façon interdisciplinaire.
Je pense en particulier à ce qui concerne l’évangélisation ou la missiologie, les questions des communautés nouvelles ou plus anciennes, ou encore le fait médiatique et « communicationnel ».
Dans ce travail qui, volontairement, se tient à l’écart de synthèses prématurées, quelques accents sont repérables.
D’abord le souci épistémologique : à quelles conditions s’instaure le pratique ? à quelles conditions est-il pensable ?
Ensuite un souci contextuel, international et oecuménique : le catholicisme français a des traits propres dans la pratique mais il cherche à accueillir les sensibilités d’autres pays et d’autres traditions ecclésiales.
Enfin un souci historique : comment évolue la pratique chrétienne et comment changent les pratiques sociales ? comment se transforme la pensée relative au pratique ?
Pages publiées dans E.T. (European Theology) AETC, sous un titre à plusieurs auteurs « Où en est la théologie française », 1991-2, n° 2, III, p. 13-16.

