En lisant :
H. Bourgeois : La théologie comme discours
dans Manuel de théologie. Introduction à l’étude de la théologie (sous la direction de Joseph Doré), tome II, pp. 431-483, Paris, Desclée, 1992
La théologie est une activité de discours,
elle se produit sur le mode discursif.
Il s’agit de préciser :
a) le type de discursivité qui la caractérise b) et son rapport à la vérité.
Ceci en tenant compte de :
1. La place de la foi dans la théologie. Il existe un discours de la foi et un discours de la théologie. Quel est le lien entre l’un et l’autre ?
2. La place des personnes impliquées dans l’acte théologique, en particulier celle du théologien, sa compétence et motivation, mais aussi celle des autres destinateurs du discours (l’Église, l’Évangile, la société, Dieu) et celle des destinataires, y compris les non-chrétiens (qui sont des destinataires potentiels).
3. La place des opérations qui caractérisent le théologiser comme tel.
1. La place de la foi dans la théologie
La théologie n’est pas sans langage. Elle ne s’exprime pas en cri, elle se formule en témoignages, en prière, en confession, en conversation ou en débat. Un discours de foi est donc articulé ou structuré.
Comment articuler épistémologiquement le discours de foi et le discours théologique ?
Il y a trois possibilités :
- a) Envisager le discours théologique comme développant ou approfondissant certaines des possibilités du discours de foi.
- b) Le discours théologique est envisagé comme un discours au second degré par rapport au discours fondamental des croyants. L’acte théologique se situe alors à un autre plan que l’acte de foi. C’est la foi que se pense. « Fides quaerens intellectum ».
- c) L’acte théologique se distingue à titre opératoire de l’acte de foi. Et c’est à ce titre qu’il est plus (1re possibilité) et autre (2e possibilité) que lui.
La théologie se manifeste selon deux actions conjointes :
elle analyse la synthèse opérée par la foi ;
elle fait œuvre d’unification.
L’acte théologique est donc tout ensemble analytique et synthétique.
Afin de mieux comprendre comment l’acte théologique se constitue à la lumière de la foi, il faut distinguer deux formes complémentaires d’interprétation du discours de la foi :
a) La théologie. On se situe dans une perspective intra-théologique. Il s’agit de avoir comment la théologie peut être autre que la foi tout en validant pour son propre travail les principes de jugement et d’évaluation de la foi. b) La philosophie ou les sciences humaines de la religion. Ici l’optique est inter-discursive. Il s’agit de savoir comment le même discours de foi peut donner lieu à deux types différents de discours interprétatifs et ce que signifie l’écart entre les deux .
La théologie fait confiance à l’axiologie de la foi et à sa forme propre. Elle enregistre l’hétéro-interprétation que donnent de la foi les approches non théologiques, mais « elle estime qu’il n’est pas requis de traduire l’auto-intelligibilité de la foi en un autre cadre de compréhension pour que la foi donne à penser » (p. 452). Le discours théologique veille à garder sa spécificité, et notamment est attentif à la vissée d’altérité qui est celle de la foi. « Ce qui intéresse le théologien, c’est la question de l’Autre » (A. Delzant).
La philosophie ou la science prend acte de l’axiologie que la foi se donne et interprète cette axiologie comme « le schéma d’un autre système interprétatif, plus global, plus fondamental ou simplement plus intelligible » (p. 452).
Pour résumer : « En passant du discours de foi au discours théologique on change de niveau mais non de domaine, tandis qu’en allant du discours de foi au discours scientifique ou philosophique on entre dans des territoires différents » (p. 452).
2. La place des personnes impliquées dans l’acte théologique, en particulier celle du théologien
On réfléchit à la compétence et à la motivation théologiques.
a) C’est une compétence multiforme, qu’on peut définir du point de vue des contenus et du point de vue des opérations ou du programme à réaliser. Cette compétence signifie :
- un croire : la confiance accordée à la validité d’un discours ;
- un savoir : une connaissance objective ;
- une interprétation du rapport entre croire et savoir qu’implique l’acte de foi ;
- un savoir et un croire : une connaissance, tenue comme telle pour certaine, sur la possibilité de la théologie ;
- un pouvoir ou un savoir-faire portant sur la construction d’un discours communicable et persuasif. Ce pouvoir, c’est la capacité de faire savoir et de faire croire en présentant de façon persuasive le discours théologique.
b) La motivation théologique n’est pas seulement un élément hors discours qui précéderait celui-ci, puis s’absenterait. La motivation doit être inscrite dans le discours. Elle peut se présenter de façon explicite ou implicite. Trois accentuations sont possibles : la motivation théologique s’exprime surtout comme un vouloir rapporté au destinateur ; ou bien plutôt comme une orientation vers des destinataires ; ou bien, enfin, comme un vouloir soucieux de manifester la compétence du sujet.
3. La place des opérations théologiques
a) Le discours théologique opère sur trois objets qu’il cherche simultanément à unifier et à analyser (rapprocher et distinguer) :
- il opère sur le discours de la foi ;
- il opère sur le discours de la culture ;
- il travaille sur la corrélation entre les discours de foi et les discours culturels.
Voici trois bonnes raisons d’examiner la théologie comme discours : la théologie discourt à la fois sur la base du discours de la foi et à l’aide des discours de la culture d’aujourd’hui.
b) Les opérations visent à faire apparaître :
- les compatibilités ou les incompatibilités entre ce que dit la foi et ce que dit la culture (le « contexte » de la foi) ;
- la dimension herméneutique que la théologie développe en son discours. Elle reste intérieure au discours, mais en déploie les possibilités.
c) Trois opérations majeures :
- Thématiser : identifier et unifier les possibilités de sens qu’ont les figures du discours.
- Conceptualiser. Deux exigences : le concept ne peut jamais éliminer ce dont il procède et qui est d’ordre symbolique ou historique ; la conceptualisation théologique doit faire œuvre effective de savoir.
- Penser. Ceci signifie rester vigilant à l’égard des risques du concept et continuer à réfléchir à partir de ce que le concept ne retient pas mais qui a du sens. « En théologie, la pensée spéculative fait donc en principe profession d’ouverture » (p. 466).
d) Trois aspects du discours théologique
- la recherche et l’élaboration ;
- l’exposition des résultats ;
- le discours de la persuasion des destinataires, dans lequel interviennent :
La mise en place d’éléments de certitude ou tout au moins de probabilité.
Deux opérations complémentaires : la hiérarchisation et la modalisation des énoncés.
L’implication de l’énonciation dans l’énoncé : témoignage personnel.
La figuration explicite et détaillée de ou des destinataires dans le discours.
Synthèse. La vérité de la théologie
Trois formes de vérité à laquelle peut prétendre le discours théologique sont à envisager.
1. La vérité interne ou intra-discursive. C’est la vérité du sens, c’est-à-dire des relations de signification produites par le discours. Elle porte sur la cohérence ou la conformité du discours avec lui-même. Par exigence méthodologique, cette vérité est déconnectée de la réalité extérieure (la situation à partir de laquelle la parole est prise, les acteurs en communication, Dieu).
2. La vérité référentielle ou métadiscursive. La référence, c’est une orientation vers le réel dont parle le discours. La foi ne se termine pas au langage, mais a la réalité. Le discours théologique dit et, en cela, avoue qu’il n’y a pas que ce qu’il dit.
Dans le discours théologique, le mouvement référentiel prend une forme particulière, celle même de la foi. Pour la foi, en effet, la réalité n’est pas seulement l’horizon du discours, elle en est la source unique. « Le destinateur qu’est Dieu se révélant intervient dans le discours de foi, puis dans le discours théologique (…) comme un rôle sans préalable ni condition, comme une communication gratuite et exprimant une totale altérité » (p. 472). Finalement, « il n’y aurait pas ce type de discours qu’est le discours de foi et qui n’est pas simple variable du discours religieux si, dans la réalité, Dieu n’était intervenu et n’avait lui-même suscité un discours de révélation adapté à l’inouï de sa révélation » (p. 472).
La vérité référentielle ou métadiscursive n’est pas due au pouvoir de l’homme mais au don de Dieu. « Ce n’est pas à proprement parler une vérité de la théologie mais c’est la vérité de la foi présente dans l’espace théologique » (pp. 472-473).
Quel est le rapport entre la vérité interne et la vérité référentielle ? La réponse est à chercher dans l’axiologie de la foi, en particulier dans une référence qui n’a pas d’équivalent : la réalité de Dieu se révélant. Cette réalité unique s’articule avec une forme particulière de parole humaine et historique qui est considérée comme seule adaptée à la réalité de révélation. Cette articulation est fondée dans la libre communication de Dieu. La figure de Jésus signale la ligne de partage entre les deux testaments. En lui s’articulent à nouveau la vérité interne du discours et sa vérité référentielle. Jésus fait advenir nouvellement l’horizon de la réalité divine. Il est figure eschatologique. Le moment christologique de la foi devient ainsi norme de vérité pour les discours de foi ultérieurs.
Finalement, l’axiologie de la théologie, c’est-à-dire le système de valeurs auquel se rapporte l’acte théologique, est une structure liant entre elles dans un système unique deux axiologies : celle de la foi et celle qui s’impose à tout savoir ou à toute pensée. Le discours théologique doit expliciter les relations entre croire et savoir, c’est-à-dire entre l’axiologie de la foi et celle de la connaissance. « En définitive, l’axiologie théologique se synthétise autour de la question du vrai » (p. 476).
3. La vérité de vérification.
« Il s’agit de ce qu’on peut appeler la vérification du discours hors de son champ propre par l’actualisation dans la réalité des possibilités de persuasion qu’il développe » (p. 476).
La vérité de vérification est hors discours et dépend de la réponse humaine à la persuasion du discours.
Pour conclure
Face au vrai, la théologie a deux affirmations, l’une théorique, l’autre pratique.
a) D’un point de vue théorique, la théologie considère qu’elle n’a pas une seule vérité mais plusieurs : vérité interne, vérité référentielle et vérité de vérification.
b) D’un point de vue pratique, la théologie essaie d’éviter les non vérités possibles, les illusions, les naïvetés, voire les compromissions.
* La tendance à l’oubli : le danger de survaloriser certains éléments et de laisser de côté certains traits gênants ou mal intégrables.
* La prétention du savoir. La théologie a une tendance congénitale à valoriser l’identité et à perdre de vue la référence à l’altérité. « Il lui faut donc rester vigilante pour défendre le non-savoir de la pensée contre le prestige du concept, et le respect de la réalité divine dont le mystère référentiel décourage les prétentions possessives » (pp. 477-478).
* La difficulté du multiple. Il existe « une pluralité insurmontable et bénéfique, chaque théologie particulière prenant position de manière privilégiée à tel ou tel moment du processus » (p. 478). Le discours théologique « après avoir eu jadis trop tendance a refuser le multiple, il a parfois aujourd’hui une attitude de fascination à l’égard de la diversité, au point d’oublier de construire et de penser la multiplicité des théologies » (p. 478).
* La tension entre interprétations théologiques et interprétations non théologiques du fait religieux, de son discours et de son contexte. « La théologie peut parfois perdre de vue ce qui fait sa spécificité, s’identifier plus ou moins aux sciences de la religion ou aux philosophies du religieux, au risque d’importer dans son champ des concepts qu’elle métaphorise sans leur laisser leur pertinence spécialisée » (p. 478).
* Le glissement du vrai. Car il existe une « indétermination du vrai ». Le discours théologique risque de prendre l’une pour l’autre les trois vérités qu’il implique, ou de passer subrepticement du vraisemblable au vrai, du possible au nécessaire, du probable au certain. Pour des motifs d’orthodoxie ou de clarté, certains usages institutionnels de la théologie conduisent à gommer les nuances et à généraliser le domaine de l’indiscutable.
Quelques remarques
1. La première partie du texte porte sur la forme discursive de la théologie. On y trouve des éléments qu’Henri Bourgeois avait déjà traités, à l’appui des analyses de la sémiotique d’A.-J. Greimas, dans Le salut comme discours, mais avec un accent différent. Dans Le salut comme discours, où il faisait une comparaison entre le christianisme et l’hindouisme, Henri expliquait les caractéristiques du discours religieux. Dans La théologie comme discours Henri souligne les accents propres au discours chrétien, avec le souci de distinguer la forme discursive de la théologie par rapport aux formes discursives de la philosophie et celles de sciences humaines de la religion. L’épistémologie de la pensée croyante y est bien précisée.
2. La deuxième partie du texte est axée sur le thème de la vérité. Henri aborde ce thème dans une perspective « discursive » plutôt que « soteriologique », comme il avait été le cas dans son article Nous pouvons connaître Dieu (1977). Il reprend le thème de la vérification, dont il avait déjà été question dans Mais il y a le Dieu de Jésus-Christ, lié au souci de la persuasion des destinataires.
3. Quant à Dieu, Henri souligne son altérité et sa différence par rapport à nous, une caractéristique qu’il avait développé dans d’autres ouvrages (par exemple, Mais il y a le Dieu de Jésus-Christ) utilisant le concept de « sainteté ». En outre, il fait allusion au caractère unique du « discours de révélation », dans lequel Dieu fait preuve de liberté et de gratuité dans sa communication.
4. Le moment christologique de la foi est affirmé comme étant la « norme de vérité » pour les discours de foi ultérieurs qui se produisent dans l’« espace ecclésial » où, grâce à l’Esprit Saint, sont à envisager « une possibilité d’unification autour d’affirmations christologiques fondamentales, et une possibilité de pluralisation selon les cultures et les moments » (p. 474).
communication faite au Laboratoire de théologie, Lyon, 2005
Voir un article du même auteur dans : Une pratique originale de la théologie. ;
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