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La télévision nous fait-elle la morale ?

En lisant : La télévision nous fait-elle la morale ?

Médias et éthique du public.

Voir : La télévision nous fait-elle la morale ? Médias et éthique du public.

Henri Bourgeois, téléspectateur-théologien


Henri Bourgeois portait un vif intérêt à la télévision. Un intérêt manifesté dans les nombreuses et méthodiques discussions qu’il pilotait au sein du séminaire Médiathec :
- analyse de productions religieuses du petit écran,
- décodage des modes d’argumentation ou des contextes de réception du média,
- rôle joué par la télévision lors de crises internationales (guerre du Golfe)
- ou dans la construction d’événements médiatiques (visites du Pape, JMJ…),
- débats autour des contributions de chercheurs majeurs de ce domaine…

Ces échanges ont stimulé sa réflexion personnelle, dont on trouvera une trace écrite dans des articles de revues, et surtout dans un livre au titre explicite : La télévision nous fait-elle la morale ? Médias et éthique du public.

Qu’un théologien surchargé de nombreuses tâches prenne le temps de consacrer un vrai livre à la télévision le singularise déjà au sein de sa corporation. Bien plus, face à son écran, il donnait l’impression non de faire une pause, mais de continuer à exercer son métier. Un téléspectateur-théologien, en somme, dont je vais tenter de vous dire la posture et la pensée. Quelques remarques préalables, toutefois, s’imposent.


Remarques préalables

D’abord des remarques de contexte.

- La télévision que nous connaissons aujourd’hui n’est plus tout-à-fait la même que celle sur laquelle réfléchissait Henri Bourgeois. Prenons conscience de ce décalage avant de relire ses textes.

Il écrit au moment où la télévision était devenue dans notre société le média dominant et la vitrine de tout le système médiatique, tant quantitativement, en réunissant des auditoires considérables et en s’appropriant une part substantielle de leur budget-temps, que qualitativement en imposant partout sa marque propre : en politique, dans le sport, la vie culturelle…

Aujourd’hui, la place de la télévision s’est quelque peu contractée : les auditoires se sont fragmentés sur une offre très abondante, la toile et les jeux vidéo se développent à son détriment (en bref : les médias de masse sont concurrencés par les médias interactifs), et le public désormais fondamentalement zappeur lui marchande davantage sa confiance. Si elle demeure une instance majeure de notre société, elle n’en est plus le média-roi, incontournable.

- Par ailleurs, la télévision a subi une profonde mutation durant les années 90.

  • Un observateur aussi attentif qu’Umberto Eco y a lu l’apparition d’une « néo-télévision », une révolution à l’intérieur du média. L’ancienne télévision avait structuré son flux d’images selon une grille de programmes alternant des genres précis : le journal, le documentaire, la retransmission sportive, les jeux, le concert de variétés, le feuilleton, le débat politique…
  • Hachée par les spots publicitaires, la télévision qui s’offre aujourd’hui à nos yeux pratique plutôt la confusion des genres, mêlant le spectacle à la nouvelle, le tragique et le trivial, la critique et la promotion, la politique et les variétés, l’expertise et la blague… L’animateur devient le personnage-clé de ces interminables talk-shows à tonalité générale de divertissement, insérant de brèves séquences de reportage à des émissions de plateau en direct, dans des studios bondés d’un public riant ou applaudissant à la commande.
  • La télévision qui braquait d’abord ses caméras sur les vedettes (du sport, du spectacle, de la politique…), sur les héros de l’actualité, ou sur des figures d’excellence, installe désormais au petit écran le téléspectateur lui-même, l’individu ordinaire dans les circonstances de sa plus banale quotidienneté. La fonction « fenêtre » du média s’efface au profit de sa fonction « miroir ».
  • La télévision d’hier avait importé ses formules de la littérature, du cinéma ou du journalisme de papier. Elle les élabore aujourd’hui souvent à partir des ressorts les plus efficaces de la culture populaire : la confession impudique, la revendication victimaire, le ragot et la dérision.

Je n’insiste pas sur les causes de cette mutation ni sur les productions auxquelles elle aboutit.

Je note seulement qu’Henri Bourgeois a appliqué sa réflexion à une télévision encore largement « paléo »…

- À ces observations préalables sur son contexte, il faut en ajouter d’autres sur la posture de la pensée d’Henri Bourgeois en ce domaine.

Au début des années 80, dans ce pays, la télévision est l’objet d’un profond mépris dans le monde académique et dans les milieux culturels. Il faut attendre 1983 pour que paraisse chez nous le premier livre un peu sérieux sur la télévision ! Ce média n’est pas alors un sujet d’étude légitime mais la cible ordinaire d’une critique très élitiste.

Le magazine Telerama est un bon indice de l’ambiance intellectuelle de l’époque, souvent complaisant pour telle ou telle des productions de la « haute culture » (livres, films, concerts, expositions…) et habituellement très sévère pour les programmes de télévision.

Henri Bourgeois a une grande liberté par rapport à ce préjugé élitiste - et pessimiste - de la majorité des universitaires.

  • Il prend la télévision pour ce qu’elle est : une culture moyenne appuyée sur une économie de type industriel.
  • Il répugne à colporter des jugements tout faits sur des programmes qu’il n’a pas visionnés lui-même, pointe les routines des critiques.
  • Il est assez averti de la complexe articulation des métiers et des talents que met en œuvre la production télévisuelle pour ne pas prendre de trop haut un travail souvent respectable.
  • Surtout, il est convaincu de la nécessité d’investir dans une véritable intelligence de l’institution télévisuelle, de sa culture propre, et de son impact sur notre société.

- D’instinct, il évite le piège de certains schémas de pensée alors dominants (cet « instinct »-là étant évidemment venu de sa large culture personnelle et d’une certaine sagesse habituelle de jugement), les modèles dits « linéaires » de la communication. Il opte plutôt pour les modèles dits « circulaires », qui ont la particularité de souligner l’importance de la réception dans les processus médiatiques.

Ces vues sont bien reçues aujourd’hui ; elles ne l’étaient pas à l’époque (6), et pas toujours dans les documents ecclésiaux où le côté instrumental des médias oblitérait parfois leur côté culturel.

Elles évitent de focaliser le regard sur des aspects trop superficiels des médias. S’il n’ignorait pas la « machinerie » technico-économique et le cadrage politico-juridique de la télévision, Henri Bourgeois y dirigeait surtout son regard sur sa dynamique centrale : la dialectique des programmes et des publics.


1. L’Eglise et la foi au temps des étranges lucarnes

Ce regard-là était un regard de théologien. Son propos ne consiste évidemment pas à proposer une manière de « théologie de la télévision ». Mais à repérer comment la culture médiatique affecte l’objet de la théologie et sa pratique, pour en prendre acte et - le cas échéant - y réagir. Ces repérages, des plus évidents aux plus subtils, appartiennent à trois ordres différents.

1.1. La ritualité.

C’est l’existence quotidienne de l’Eglise qui est touchée par son immersion dans une société à forte culture audiovisuelle. Henri Bourgeois pointe les lieux où porte cet impact.

- Il a souvent noté que le sens du ministère subissait un fort déplacement du fait de la télévision, avec l’accent mis sur la visibilité publique du ministre et le passage obligé de sa personnalisation. La fortune télévisuelle du pape Jean-Paul II, si on la compare avec la notoriété de ses prédécesseurs, constitue l’indicateur de l’amplitude de ce déplacement, et la loupe grossissante de ses risques et ses chances. Beaucoup de choses ont été écrites à chaud sur ce cas qu’il sera intéressant de reprendre avec le recul d’une ou deux décennies. H.B. était d’avis que les ministres, ayant la tâche non seulement de conduire l’Eglise mais de la rendre visible, ne devaient pas refuser une certaine personnalisation, mais l’équilibrer d’une mise en valeur de la collégialité comme lien du ministre singulier à d’autres ministres. L’Eglise, plaidait-il, doit veiller à ce que les ministres se réfèrent à ce qui les dépasse, au mystère dont ils sont les serviteurs, et qu’ils ne projettent en aucune façon une image de propriétaires. Et, ajoutait-il, que les ministres ne dépossèdent pas les fidèles de leur activité, mais qu’ils s’abstiennent de certains actes que les autres peuvent accomplir. C’est aussi possible –quoique plus rarement constaté- aux étranges lucarnes…

- Ces vues sur la vedettisation induite par la télévision sont bien connues. H.B. les complétait par une réflexion sur les médias dans leur rapport particulier au ministère de l’unité. Il le voyait, sur le devant de la scène médiatique, promu au statut de ministère-vedette. Au motif que les médias opèrent au sein d’une société éclatée et y sont souvent de précieux rassembleurs, leur tendance spontanée est de majorer les besoins et les rôles d’unité. N’aboutissent-ils pas, surtout en contexte catholique, à survaloriser la requête d’unité ? L’urgence d’évangéliser n’exige-t-elle pas de prioriser d’autres besoins , comme l’engagement pour la justice, le combat pour la vérité… ? D’évidence le travail de l’unité se mène aujourd’hui dans d’autres conditions que dans une civilisation de l’écrit. Hier, l’unité se forgeait par et dans des textes. Aujourd’hui l’unité passe par une visite, un déplacement. Elle se tisse dans des rencontres, des relances. Aux temps télévisuels, la poste ne suffit plus !

b- La question du ministère n’est pas la seule qui sollicitait la réflexion d’H. B. sur le registre des réalités chrétiennes déplacées par la culture télévisuelle. Toute la ritualité chrétienne est touchée.

Il avançait trois constats.

  • - Primo : les médias audiovisuels de masse déploient leur propre cérémoniel, soulignant la place des corps, développant la capacité d’éveil des symboles, intégrant les diverses dimensions de la sensorialité : les sons (proclamation, chant, musique instrumentale), les images, les postures, les mouvements, les vêtements, les objets…
  • En cela, il les voyait en alliés objectifs de la liturgie chrétienne, aidant à redécouvrir sa grammaire élémentaire. Voire en rendant le public, habitué au savoir-faire des professionnels du spectacle, plus exigeant pour nos propres rites.
  • - Secundo : les médias fonctionnent comme un marché commun des rites, où les rites chrétiens sont confrontés, voire mixés, à d’autres rites religieux ou pas. Ils sont devenus « poreux » et leur temporalité assujettie à des durées et des périodicités qui leur sont étrangères : appel à la nouveauté, réitération rapide… Ils en sont inévitablement modifiés.
  • - Tertio : ce contexte lui semblait appeler à la fois une vigilance et une créativité chrétiennes.

Le sacrement, qui rend corporel et immédiat le mystère, qui se présente comme l’inscription de la Parole sur le corps, invite à la prise de position et ne doit pas être déconnecté d’une adhésion personnelle. Le rituel médiatique, pré-liturgique ou para-liturgique, a son risque : être « pris » sans adhérer. L’effort de la pastorale actuelle de démultiplier les célébrations pour en faire des parcours peut probablement s’accorder à une culture actuelle qui a besoin de la répétition et assimile lentement les choses essentielles. Mais pas au point de priver le sacrement de son caractère de stabilité et d’ancrage, d’antidote à une culture d’éparpillement et de changement rapide.


1. 2. Appartenance.

D’une manière moins apparente, c’est l’appartenance même à l’Eglise qui est affectée par la pratique télévisuelle. Et sur ce point les analyses du P. Bourgeois sont plus originales.

  • Il note que si l’appartenance a toujours été pensée par les théologiens comme modulée en degrés, les médias de masse ont tendance à en découpler nettement deux niveaux.
  • En présentant à l’écran de nombreuses et fort diverses figures du christianisme (les grands témoins, les voyages du Pape, les redécouvertes du patrimoine, les affleurements des acteurs religieux ou des convictions dans le chaud de l’actualité ou dans les émissions historiques…), la télévision plonge de fait ses publics dans un bain de symboles qui les réfère, au moins de temps à autre et pas forcément de manière appuyée, à l’Eglise.
  • Elle évite à ce lien de dépérir, offre des occasions d’identification, provoque un sentiment de solidarité avec les personnes et les groupes apparaissant à l’écran. Il s’y joue une forme d’intégration dynamique, plus ressentie que pensée, et peu soucieuse de la précision des croyances. Saisi, le téléspectateur individuel s’y perçoit en connivence avec un vaste auditoire marqué de la même expérience. La télévision fabrique du consensus : cela se vérifie aussi dans le registre religieux.
  • Religieux - au sens de la religiosité - davantage que strictement chrétien, sans doute. Notre théologien n’entend pas dévaloriser a priori ce niveau d’appartenance induit par les médias de masse, qui échappe au contrôle du pouvoir ecclésial et coexiste avec un large éventail d’opinions : il y voit une pierre d’attente précieuse pour une construction ultérieure.

Il en pointe clairement les manques, qui appellent les Eglises à mettre en œuvre des expériences aptes à le dépasser. Manque de prise de position personnelle :

- cette appartenance médiatique n’implique pas une confession de foi déterminée, ne conduit pas à un geste, une parole, un jugement permettant de s’identifier.
- Manque d’engagement « corporel » aussi, conduisant à sortir de chez soi, à prendre part à une assemblée ailleurs que dans sa propre maison, à vivre des situations de type sacramentel : l’appartenance ne peut se borner à absorber un message qui vient à domicile.
- Il manque à cette appartenance du premier type une reconnaissance et un retour : une parole personnellement adressée qui dise « Tu es chrétien », « Tu es des nôtres ».


1.3. Croyance :

Cette distinction qu’aimait opérer H.B. entre deux niveaux de l’appartenance ecclésiale, il la creuse davantage en distinguant, dans la croyance elle-même deux modalités. Je le cite :

« …L’ habituel souci de la tradition chrétienne (est) de conjuguer une expérience proprement religieuse qui nomme Jésus et une expérience non religieuse qui inscrit la parole de Jésus dans les formes de la vie commune. Il y a donc, si j’ose dire, un évangile de la confession de foi et un évangile de l’existence courante. Ces deux aspects de l’unique foi chrétienne sont évidemment complémentaires. Passer en permanence de l’un à l’autre contribue à évangéliser la croyance humaine. »

- Les médias accueillent et recyclent en permanence la « poétique de la vie », source de cette croyance commune. La culture télévisuelle, tout particulièrement, avec son flux d’images distribuées à domicile au même moment pour tous, travaille l’expérience ordinaire d’une société. Observez les effets de la transmission au petit écran du match, de la manif, du concert rock, des funérailles d’une personnalité, mais aussi des simples retrouvailles avec votre journal télévisé ou votre feuilleton favoris. La télévision fédère ses auditoires de masse autour des valeurs partagées de la société. Elle les met en scène, les célèbre. En ce sens, elle provoque et suscite une adhésion collective. Elle fait croire, agit comme opérateur de croyance.

L- e chemin qui va de la croyance médiatique à l’adhésion propre à la foi évangélique passe par deux épreuves, hors de portée de la logique médiatique : l’épreuve de la décision personnelle, et l’épreuve de la rencontre, immédiate et physique, d’autrui. Henri Bourgeois ne récuse nullement la possibilité présente d’un appui de l’évangélisation sur la croyance commune. Mais il balise le « trajet » qui passe par le choix préférentiel de l’Evangile et la mise en œuvre de son message, et la rencontre d’une parole - l’Evangile- qui échappe aux jeux de miroirs et d’empilement des commentaires, et qui se présente comme annonce faite à un sujet personnel.


2. L’urgence d’un chantier : une éthique pour le public

Comment un groupe organisé – c’est le cas de l’Eglise catholique dans une société donnée – peut-il se situer par rapport à la télévision ? Réponse habituelle : de quatre façons distinctes, soit comme producteur de programmes, soit comme diffuseur (promoteur et gestionnaire de chaîne), soit comme éducateur (initiateur à la culture télévisuelle), soit comme critique (étude et évaluation des programmes). Henri Bourgeois entend ajouter un cinquième angle d’attaque, un autre chantier où investir un engagement chrétien : l’éthique du public.

a- Il part d’un constat : la réception de la télévision est l’un des lieux, et non le moindre, où s’élabore aujourd’hui le jugement moral de nos contemporains. Ce qui se voit à l’écran et se noue avec le téléspectateur suscite chez lui, non seulement une satisfaction ludique et un plaisir esthétique, mais aussi un retentissement de type éthique. La fréquentation du média endort ou aiguise quelque chose de sa conscience. La télévision contribue largement à la « morale disponible » de notre société. Aussi, convaincu de longue date que le théologien doit être un intervenant actif dans la culture de son temps, le théologien Bourgeois décide-t-il de porter une attention aiguë à ce qu’il appelle une morale du public pour en mettre en évidence l’émergence comme pour en soumettre au débat les attitudes. Ce qui nous a valu un beau petit livre, dont je ne peux vous exprimer la richesse, mais simplement marquer l’articulation majeure.

b- Dans un premier temps, il prend acte de ce qu’il nomme les « ressources morales » de la télévision et de son public. Balayant successivement les trois familles des programmes d’alors (les journaux et magazines d’information, les émissions de divertissement, la mise en scène des faits de société dans la fiction ou les reality-shows), il enquête à partir d’exemples tirés de l’actualité d’alors sur les réactions habituelles du téléspectateur, les formes de son adhésion comme de sa distance, ses sentiments confus ou ambigus, sa perception de limites qui ne devraient pas être transgressées. Par exemple : être choqué par un spectacle scandaleux, vibrer pour un beau geste, sentir un écart entre une déclaration et un comportement… La télévision rejoint la conscience morale de chaque récepteur de bien des manières différentes. Lequel ne s’identifie pas complètement aux attitudes qui lui sont valorisées à l’écran.

« Il garde son quant-à-soi. Il sait que l’éthique affichée sur le petit écran n’est pas exactement celle du quotidien. Il réalise que tout le monde n’a pas la même position… Il comprend que la morale, si elle veut dépasser la réaction immédiate, doit prendre du temps et du recul… ».

c- Quittant le terrain ondoyant et divers d’une phénoménologie de la réception du téléspectateur « solo », notre penseur prend du recul pour analyser en profondeur les dimensions de l’expérience morale collective du téléspectateur « avec », c’est-à-dire du public comme tel.

Il explore le ressenti du public, qu’il se refuse à comprendre comme une pure émotion. Il note les obstacles les plus courants qui brident l’émergence du jugement moral en situation de réception télévisuelle : la tonalité d’évidence de certains programmes, l’accoutumance émoussant la réaction, une réception perturbée, le manque de recul. Il montre aussi comment le jugement du public, s’il est parfois nettement tranché, apparaît plus souvent oscillant ou réservé : la conviction morale n’est pas forcément absente, mais elle n’est pas mobilisée, n’est pas en situation de se manifester.

Cette expérience éthique qui s’élabore à partir de la télévision, H.B. la nomme éthique du public. Il veut désigner par là une éthique pratique en même temps qu’une éthique liée à une situation spécifique. Autrement dit, une éthique quelque peu différente de l’éthique quotidienne, communément reçue. Il voit dans cette différence à la fois un risque et une chance. Le risque, c’est que l’éthique médiatique estompe un certain nombre d’exige de l’éthique quotidienne, celle des devoirs par exemple. La chance, c’est que « la morale expérimentée dans le champ médiatique ait des possibilités de jeu, de révision des valeurs et des normes, d’imagination dans le discernement, que la morale du quotidien non médiatique n’offre pas toujours » .

d- Dernier moment de la démarche d’Henri Bourgeois : reconnaître la dette éthique de la société envers la télévision. Pour lui, le média suscite de la morale dans sa manière de construire une actualité (attirer l’attention sur une question importante), son recours aux figures symboliques (événements, personnalités, lieux), son goût pour le débat (si l’on veille à sa qualité argumentative), et même ses provocations (si elles ne sont pas gratuites). Par ailleurs, la télévision met en scène médiatique la morale, notamment en diffusant des normes, en questionnant le public, en faisant prendre conscience que certaines questions restent incertaines et pas encore décantées :

« …Si (elle)est critiquée, et parfois vivement, ce pourrait bien être parce que la télévision reproduit les difficultés et les incertitudes qu’éprouve aujourd’hui la société globale en matière morale . Une part des griefs qui lui sont adressés vaut aussi et d’abord pour la société dans son ensemble qui…manque souvent de repères suffisants en face de problèmes inédits ou complexes…Le flou et l’impossibilité de discerner ne sont pas d’abord dus au ballet frénétique des images ou à la sarabande des émotions, mais proviennent d’une carence dans la vie sociale »


Une telle bienveillance accordée aux programmes de la télévision de l’époque et aux réflexes de son public peut surprendre. Elle ne valait évidemment pas quitus pour tout ce qui était produit et diffusé, avec sa part de ratages, de dérapages ou de fourvoiements. Elle relevait plutôt d’une confiance faite aux possibilités du média, d’une attente motivée.

Le théologien HB entendait se situer au cœur dudit public et de sa réception, dans la situation et non en surplomb. Pour y intervenir, bien sûr. Cette éthique du public lui est un chantier qui appelle un travail, dont il note brièvement in fine les fondamentaux :

- l’effort pour distinguer ( éviter les confusions entre les moyens et les finalités, entre le risque normal et le mal inacceptable, entre les temporalisations légitimes et les paresses injustifiables…),
- l’effort pour relier ( rapprocher des situations différentes relevant des mêmes critères de jugement…),
- l’effort pour traiter les conflits de valeurs…

Ces dernières pages du livre nous laissent un peu sur notre faim. On aurait aimé qu’il nous accompagne davantage sur les voies et moyens d’un tel programme.

Jean Bianchi

Novembre 2005


Voir aussi : Les médias. Textes des Eglises.

Lire des articles d’H.B. sur le même sujet dans : Liste alphabétique.

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