La situation des laïcs dans le ministère
(P.Lathuillière)
Pierre Lathuilière, prêtre du diocèse de Lyon, directeur de l’IPER, de la Faculté, a accepté de nous faire part de son évaluation de la situation actuelle des laïcs en ministère. Son exposé, bien informé, agrémenté d’humour, apporte des éléments fort utiles sur la variété des situations et les questions en ce domaine. AHB.
I - Mon enracinement devant cette thématique
Je voudrais d’abord préciser mon rapport au thème proposé. J’ai été laïc avant de rentrer au séminaire ! Et dans ma première année de séminaire j’avais rédigé un petit texte personnel sur le thème : « Comment échapper au cléricalisme… ». J’ai été amené par mon ministère à rencontrer beaucoup de laïcs et je me suis aperçu que j’avais parfois rencontré des laïcs en ministère, avant de les identifier. Mais j’ai eu particulièrement à travailler en aumônerie et quand, jeune prêtre encore, j’ai été appelé à travailler à l’IPER, j’ai eu là aussi l’occasion de rencontrer des gens qui se préparaient en entrer dans un service d’Église.
Puis j’ai été appelé par le cardinal Decourtray à être formateur au Séminaire, là où H. Bourgeois était passé quelques années avant. Quand j’y suis arrivé, je me suis demandé s’il ne serait pas possible de penser certaines choses de cette formation au séminaire, en commun avec les laïcs qui se forment à l’IPER. J’ai compris que c’était une question sans objet. On ne m’a jamais dit non, mais on ne m’a jamais dit oui. Par contre, il m’est arrivé à ce moment-là de faire venir Henri Bourgeois auprès des séminaristes, et je me rappelle très bien comment il les a invités à ne pas trop considérer les choses en termes d’identité du prêtre.
J’ai ensuite été responsable d’un service où il y avait près de 80 responsables d’aumônerie, majoritairement laïcs, ce qui me changeait beaucoup du séminaire, évidemment, surtout quant à la proportion hommes / femmes. Pendant cette période, j’ai eu à gérer des questions de profil des postes, de lettre de mission, de communauté et de responsables. Nous avions une instance, la COPALEP (commission paritaire pour les animateurs laïcs en pastorale) dont j’étais membre comme responsable de service. J’ai participé aussi à la Commission théologique qui essayait de réfléchir la pratique mise en œuvre à la COPALEP. Travail tout à fait passionnant, prêtres et laïcs, sauf le jour où on s’aperçoit qu’on fait beaucoup de textes dont on n’a par ailleurs nul souci. Je l’ai dit, et la commission s’est arrêtée. C’est peut-être dommage. J’ai essayé de rassembler le fruit de ma réflexion dans un numéro de Fêtes et Saisons, intitulé Laïcs au service de l’Église (novembre 1998).
Par la suite, j’ai été comme délégué à l’œcuménisme en contact avec les autres Églises chrétiennes. Voir ce qui se passe dans ces autres Églises donne à réfléchir : on perçoit beaucoup de ressemblances et de différences. Ainsi on entend dire parfois chez nous, catholiques : « Si les prêtres diminuent, c’est parce qu’on a laissé du flou sur la définition du prêtre depuis Vatican II ». On se rend compte que cet argument est faux puisque les autres Églises rencontrent des problèmes similaires, alors même qu’elles n’ont pas entamé de re-définition. Cela nous montre que la question n’est pas du tout de ce côté-là et que, au contraire, on est « dans le même bateau ».
J’ai repris un enseignement à l’IPER et, ces quatre dernières années, j’ai été en paroisse, dans deux lieux différents, avec chaque fois deux ou trois animatrices laïques en pastorale. La direction de l’IPER, depuis un an, me donne encore un autre regard.
II - Les constats
Les documents
Pour « évaluer la situation », j’ai cherché s’il y avait des statistiques françaises sur le sujet. On trouverait plus de choses au Canada, en Suisse et en Belgique. Je suis allé sur le site de la Conférence épiscopale française (CEF), mais pas sur le site de l’Apostolat des laïcs, ce qui est peut-être une erreur, car que met-on sous le titre « animateurs laïcs en pastorale » ? Doivent-ils être rangés sous « laïcs » ou sous « services pastoraux » ? Sur le site que j’ai consulté : 19 références, dont la moitié inutilisables. Un constat intéressant par lui-même. J’ai donc consulté, dans mon diocèse, un annuaire électronique (2006), j’ai repris les statistiques qu’il fournit sur les animateurs en pastorale et je suis parti de là. Pour avoir un élément de comparaison, j’ai utilisé un annuaire diocésain de 1991.
Remarques préalables
a- Un diocèse spécifique ?
Le diocèse de Lyon n’est pas insignifiant. Il est même considéré comme un peu spécifique, en matière de « ministères des laïcs ». Mais cela ne dit pas tout. Sa situation à cet égard a été mise en exergue comme étant un peu exceptionnelle ; en fait, c’est une situation beaucoup plus répandue qu’on ne le pensait auparavant. Si le diocèse de Lyon semble stagner numériquement, entre 1991 et 2006, pour ce qui concerne les animateurs laïcs en pastorale, c’est sans doute parce que dès 1993 l’économe diocésain a tiré la sonnette d’alarme, mais c’est aussi parce que, dans ce domaine, on a essayé de laisser les choses en l’état. « On n’embauche plus, mais on remplace progressivement ». Certes, le diocèse de Lyon a aussi connu pendant cette période, une histoire particulière assez tragique …Mais cela ne peut pas recouvrir le fait que l’Église de France dans son ensemble et les Églises en France, ont connu une forme de déréliction, de baisse continue, sur laquelle je reviendrai.
J’ajoute que pour pouvoir mieux estimer les résultats que vous allez avoir sous les yeux, sans doute faudrait-il aussi tenir compte de résultats intermédiaires, parce qu’il a fallu du temps pour que les réactions à l’alarme de 1993 apparaissent. Si, comme on le dit, il y avait à un moment plus de 300 laïcs en ministère, il y a donc eu un sommet puis une redescente. Cela module ce qui avait été dit (en 1993) : ne pas embaucher au-delà du nombre atteint à ce moment-là.
b - Des comptes ambigus
Une statistique demande toujours à être interprétée. Or ici la manière de compter est ambiguë. Elle concerne les laïcs qui ont une lettre de mission. Or certaines personnes qui sont en catéchèse et en aumônerie ont, à l’époque, deux lettres de mission. Quand est-on passé de deux à une ? La statistique ne le dit pas. Ces chiffres ont donc quelque chose d’approximatif. Et je laisse à dessein un point d’interrogation sur le chiffre : 0, dans les statistiques de 2006 pour la communication, parce qu’il me semble étonnant. Par ailleurs, parmi les laïcs ayant reçu une lettre de mission, il y a aussi des bénévoles, et pas seulement des salariés. Or, dans les chiffres présentés, les deux ne sont pas distingués. Il y a aussi des fonctions très différentes, sous la même étiquette d’animateur laïc en pastorale. Or la tâche de catéchète, par exemple, n’est pas la même que déléguée diocésaine à la santé (1991). Ce n’est ni le même niveau de compétence, ni le même travail au jour le jour. Il faut prendre en compte aussi la diversité du temps : 1/4 tps, 1/2 tps, plein temps. Enfin, d’autres éléments de comparaison entrent en ligne de compte. Pour les diacres, à titre indicatif, dans le même temps, on est passé de 27 à 56. Pour ce qui est des prêtres, en 1992, un collègue disait qu’il y avait sur le diocèse 120 prêtres « en état pastoral de marche ». Un compte vraiment complexe. Je ne l’ai pas fait pour aujourd’hui où je n’ai plus les moyens d’être au courant du détail des nominations, mais si on prend les mêmes critères, on est probablement passé en dessous de 100.
Des éléments du choix
Le tableau suivant fait apparaître deux types d’éléments de choix : financiers et pastoraux :
Activités Pastorales 1991 2006
Affaires Culturelles / 1
Apostolat des laïcs 21 13 Archidiaconé de Lyon 11 19
Archidiaconé du Rhône-Vert 1 2
Archidiaconé de Roanne 2 5
Aumôneries de l’Enseignement Public 72 40
Aumôneries Universitaires 1 3
Aumônerie des Prisons 1 3
Catéchèse 69 77
Catéchuménat 7 14
Communication 3 ? Enseignement Catholique 31 58
Évêché 1 1
Gitans / 1
Migrants / 2 Œcuménisme / 1
Pastorale Familiale 2 2
Pastorale Sacramentelle et Liturgique 4 2
Pastorale de la Santé 46 34
Sanctuaires / 2
Service de Formation 2 6
Tourisme et Loisirs 1 1
TOTAUX 274 285
Animateurs Laïcs en Pastorale à Lyon en 1991 et 2006
a- des éléments de choix financiers
Au moment où j’étais dans les aumôneries, l’Enseignement catholique était le lieu où il y avait le plus d’hommes laïcs en pastorale, parce que c’était là qu’ils étaient le mieux payés : ceux qui voulaient faire vivre une famille et ne pouvaient pas se contenter d’un salaire d’appoint, s’orientaient de ce côté là. Et je vois que l’Enseignement catholique a continué de recruter. Pour la Pastorale de la Santé, où les postes sont rémunérés, il y a désormais une question pour l’Église comme pour l’administration hospitalière, parce que les postes sont de plus en plus laminés. Certains choix pastoraux tiennent à la prise en compte de cette situation.
b- des choix pastoraux
La diminution des laïcs en pastorale est marquée aussi par la diminution des mouvements. À l’inverse, si les A.L.P. augmentent dans l’archidiaconé de Lyon, c’est du fait de l’évolution des paroisses. Il y a une montée des animatrices laïques en pastorale paroissiale : des femmes, peu d’hommes à Lyon en pastorale paroissiale. En 1991, un seul.
Les aumôneries d’Enseignement public sont en baisse, comme le reste, mais cela se remarque davantage là.
La catéchèse reste un point sur lequel on veut continuer à investir.
Et aussi le catéchuménat, qui double en personnel, ce qui est un point intéressant. Cela ne dissimule pas les questions sur ce qu’il en est de sa relation avec la catéchèse. Mais on y compte, en 2006, 14 personnes (bénévoles ? correspondants ? lettre de mission ? la statistique ne le dit pas).
On note une augmentation, également, du service de formation.
On observe aussi des effets du resserrement du tissu ecclésial, surtout sur les « petits postes », souvent considérés comme « marginaux », pour lesquels on n’a plus de prêtre à nommer : ce n’est pas nécessairement un progrès.
Il y a quand même une réduction sensible sur un certain nombre de points : pastorale sacramentelle et liturgique, aumôneries universitaires.
Cette comparaison chiffrée nous donne donc des éléments intéressants.
III – Questions posées
Au-delà du diocèse, l’observation est plus pragmatique et plus aléatoire.
1-Le développement des formations :
On l’observe dans tous les diocèses Il faut le dire et c’est important. Il y a là un côté Bonne Nouvelle, avec le goût pour une formation intégrée au diocèse, à l’Église locale, et la question de la proximité.
Il n’empêche que cela pose des questions sur le type de formation donnée. Et j’ai vu au cours de différentes phases de mon ministère que l’on se satisfaisait facilement d’une formation au rabais parfois même pour des jeunes prêtres. Il y a sans doute là un point d’observation important. Il y a une perte d’exigence intellectuelle, moins de regard analytique sur les situations, et moins d’attention dans le suivi.
Mon constat est peu rude, mais c’est quand même ce que l’on peut percevoir. Lorsqu’un prêtre dit : cette personne peut devenir animatrice, elle n’a pas besoin de formation, il faut comprendre que ce dont il a besoin ce n’est pas d’une animatrice en pastorale mais d’une exécutante. Je pense qu’il y a là un indice extrêmement fort et que la baisse de demandes dans les formations est un mauvais signe. Dans mes dernières années en aumônerie, j’ai même vu nommer des personnes animatrices en pastorale qui n’avaient aucune formation, mais avaient un bon relationnel…
2-La modification et la fluidité des appellations
Il me semble que, derrière la fluctuation des appellations, on peut voir des mouvements d’incertitude et de peur. Avant qu’Henri Bourgeois n’écrive sur ces « laïcs », on parlait d’animateurs laïcs en pastorale. On parlait aussi de permanents, sans doute en référence à ce qu’il y a dans le monde associatif, les syndicats les mouvements. Le problème apparaissait quand on parlait de permanents à mi-temps. Cela ne tenait pas. Progressivement on a imposé le terme d’animateurs laïcs en pastorale. Ce terme n’a pas été adopté unanimement. En certains endroits, on en a utilisé d’autres. J’ai relevé : animateurs ecclésiaux (Nevers), coopérateurs pastoraux (Strasbourg). Je ne parle évidemment pas du langage inclusif utilisé au Canada, qu’on n’utilise pas beaucoup chez nous, avec l’expression d’agents pastoraux.
3-Les fonctions : Animateur ?
Animateurs ? Qu’y a-t-il derrière le mot ?
Sur le site du diocèse de Lyon, j’ai trouvé une liste où l’on utilise le mot « animateur » sous au moins une dizaine d’acceptions. Le mot animateur lui-même est donc un peu flou.
Dernièrement, on a vu apparaître à Lyon : laïcs en mission ecclésiale. C’est le mot pastorale qui a été questionné, dans ce diocèse-ci particulièrement.
Dans son livre, pour désigner les fonctions, Henri Bourgeois cite Georges Duperray (document de 1985). On peut, disent-ils, parler de ministère. Ils ont soigneusement repris ces documents et ceux du magistère. « Oui, on peut parler de ministère, mais… on ne parle pas de ministre », est-il dit dans une des notes.
Je ne suis pas sûr que ce débat continue. Je pense au contraire que c’est un élément qui est tombé complètement en désuétude. On laisse disparaître le problème. On n’en parle pas, et on est prêt à dire n’importe quoi à ce sujet.
4- Animateur Pastoral ?
Dernière dispute terminologique et qui concerne à l’occasion l’IPER, institut « pastoral ». Si la pastorale c’est la spécificité de l’évêque en responsabilité et s’il est l’unique pasteur du diocèse, que devient une formation pastorale régionale et académique ? Cela dit, il y a des textes romains très officiels qui demandent d’enseigner la théologie pastorale dans les universités catholiques.
Il y a un côté vain de ces batailles et en même temps elles sont symptomatiques d’une arrivée dans un singulier appauvrissement. On n’est plus dans la relation : prêtres-laïcs. On est dans la relation : évêque/prêtres-diacres-laïcs. Ce qui est encore un autre degré. Dans le même temps, on peut dire que l’on passe à une certaine forme de reconnaissance paradoxale. Il y a tout un travail qui se fait ensemble sur les lieux et beaucoup peuvent en témoigner. Il y a des collaborations réussies. Il faut le dire.
Lors de la messe chrismale, un appel a été fait, ici à Lyon, pour les prêtres, pour les diacres et pour les animateurs et animatrices en pastorale. Ils sont venus. C’était une nouveauté. On pose des gestes symboliques de cette taille-là, et en même temps on reste dans une situation où il ne faut pas trop fixer les choses. Si c’est cela, ce n’est pas mal, mais ce n’est pas sûr.
Je regarde aussi comme une sorte de reconnaissance l’évolution de la désignation de l’ancien denier du culte, devenu ensuite denier du Clergé et enfin denier de l’Église. Cette inclusion ne règle pas pour autant les questions liées à l’interférence des problèmes financiers et des tensions qui peuvent apparaître par exemple entre salariat et bénévolat, questions très réelles et toujours extrêmement difficiles dans la pratique. Sans compter le cas du prêtre, ni bénévole ni salarié !
Je remarque que des diocèses plus ruraux, qui autrefois ne voulaient pas entendre parler d’animateurs laïcs en pastorale, se mettent à rédiger une charte pour ceux-ci. Le diocèse du Puy a ainsi mis en place une formation et une charte… Le problème actuellement posé en ce lieu, c’est comment fonctionner ensemble sur le terrain, problème qui se résout par une action de conseil des formateurs.
Il y a aussi un jeune clergé qui ne comprend pas ce qui est en jeu avec le ministère des laïcs, qui souvent n’a jamais voulu le voir avant, mais qui le découvre sur place. Quelques-uns sont amenés à faire un exercice de réalisme. Fort heureusement, il y a aussi un jeune clergé qui a été d’emblée alerté et intéressé.
Il nous faut noter également, sans pouvoir nous attarder, un vieillissement des animateurs laïcs en pastorale qui accompagne celui du clergé.
Chez certains prêtres, on passe d’une définition d’une collaboration moins pastorale et plus administrative. Une animatrice en pastorale qui devient une secrétaire de paroisse. C’est un mouvement en train de se dessiner. Sans doute est-ce lié à une manière de concevoir la gestion d’une paroisse, avec l’évolution des paroisses, mais cela arrive même en paroisses de ville. Il n’y a pas de lettre de mission, mais c’est mieux payé.
Autres éléments à prendre en compte dans le diagnostic global :
Le contexte de ces 20 dernières années est celui de la diminution des forces d’une Église vieillissante. On est beaucoup moins disposé aujourd’hui à réfléchir sur des solutions innovantes. On est trop sous pression. Cela multiplie les peurs. Question terrible : comment aider les communautés à regarder en face leur peur de mourir ou leur déni de la mort ?
La question globale de l’incompréhension croissante de notre société devient de jour en jour plus prégnante. Prêtres ou laïcs, nous sommes devenus une planète étrange pour nos concitoyens.
On a évoqué les limites de la nouvelle évangélisation. Elle draine encore des forces d’argent, mais on commence à voir les limites de ce que l’on peut faire dans une société du spectacle où toute visibilité est constamment « retournée ». Le problème n’est pas la visibilité, mais la lisibilité de ce que nous vivons et faisons.
Ces remarques peuvent conduire certains à valoriser d’autres aspects de la vie : « apprécier les joies simples de la vie », disait une animatrice, ré-évaluer nos inévitables querelles sur les pouvoirs de décision, de consultation, de collaboration, même entre prêtres, et autour du salariat/bénévolat, ou encore de la différence hommes/femmes. Et on attend toujours que les « communautés nouvelles », si valorisées par ailleurs, donnent leur témoignage sur ces points pour le service de toute l’Église…
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