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La relation aux autres...

La relation aux autres : lieu privilégié de la rencontre de Dieu ?

LA RELATION AUX AUTRES,

LIEU PRIVILEGIE DE LA RENCONTRE DE DIEU ?

Pour les croyants, la formule, à la forme affirmative, tient parfois du lieu commun, tant elle répétée. Mais pour les incroyants - et parfois aussi pour certains croyants- elle se fait interrogative. Car elle n’est pas évidente.

C’est en 1971-72, dans le cadre d’une session du catéchuménat diocésain, service catholique attaché au dialogue de personnes en recherche de la foi, qu’Henri Bourgeois donna les deux exposés qui suivent. Il avait alors 37 ans. Il venait d’écrire son premier grand livre : Mais il y a le dieu de Jésus-Christ. Il intervient après un psychologue et un sociologue.

- La première causerie s’attache à présenter une compréhension de ce qu’est une rencontre entre personnes ou entre groupes. L’analyse intègre des approches psychologiques et sociologiques, mais les dépasse. Car la perception de l’autre comporte la saisie d’un mouvement, d’un esprit en lui, ce qui est l’espace où peut se produire la reconnaissance de l’Esprit de Dieu entre les humains. Cela permet à l’auteur d’accueillir et de traiter un certain nombre de critiques adressées au christianisme et de développer quelques conséquences pratiques sur ce que peut être l’acte de foi et d’espérance, et le témoignage qui « ose dire »….

- La deuxième causerie est centrée sur le rôle de Jésus-Christ dans cette rencontre de Dieu à travers nos relations. L’auteur part du donné de la foi chrétienne professant que Jésus est homme-Dieu ressuscité. Il fait place à ses regards, ses paroles d’homme habité par l’Esprit, dans des rencontres humaines dont témoignent les évangiles. Le propos est de tenter de dire ce que sa parole dit de Dieu dans ce cadre relationnel. Il s’achève par quelques conseils pratiques sur les conditions de cet apprentissage de « reconnaissances ».

Le texte est tiré d’une « brochure » du catéchuménat : une reprise intégrale des échanges et des exposés. On leur a gardé la forme orale, patiente, attentive à déblayer les chemins en même temps qu’à construire une logique, à la manière d’un enseignement de philosophie concrète.

A rapprocher des exposés qu’Henri Bourgeois fit l’année suivant sur le thème : Connaître Dieu.

AHB

Première Causerie

UNE FORMULE DEVELOPPEE

Mon projet est de dégager une « formule développée » – j’emprunte cette expression à la chimie – pour déplier et relier entre eux les aspects que je crois contenus dans la formule qui sert de thème à notre session, à savoir que la rencontre des autres est un lieu privilégié de la rencontre de Dieu.

Autrement dit, j’aimerais éplucher – comme on épluche un oignon – notre conscience, lorsque nous affirmons que la foi chrétienne nous pousse à rencontrer Dieu dans les autres, ou encore que la relation avec les autres est un lieu privilégié de la rencontre avec Dieu. Qu’est-ce qu’il y a là-dessous, qu’est-ce qu’on veut dire ? quelles composantes peut-on dégager dans cette affirmation ?

Il est évident que l’esquisse va être tracée à grands traits, comme toujours dans les formules développées, et qu’un certain nombre de micro-analyses viendront probablement dans la suite de nos débats.

Sans vouloir m’acquérir d’avance votre bienveillance, je me permets de remarquer que l’entreprise est délicate, dans la mesure où chacun d’entre nous a sa propre expérience, et qu’il est difficile de donner des grilles valables toujours et partout ; dans la mesure aussi où l’analyse, qu’on le veuille ou non, quelquefois au moins, donne l’impression de couper les cheveux en quatre. Mais peut-être la méthode d’analyse, à condition qu’elle reste concrète, va-t-elle nous permettre d’avancer.


I - UNE PRATIQUE DES RELATIONS

Il me semble que dire : trouver Dieu dans la rencontre des autres, vivre nos relations avec les autres comme un lieu privilégié de rencontre avec Dieu, veut dire d’abord un fait que j’appelle une pratique.

Il y a en fait dans notre vie des relations. Nous sommes en relation. J’y insiste parce qu’il ne faudrait pas croire que la réflexion théologique démarre sur des principes. Il n’est pas possible de réfléchir théologiquement si on ne prend pas acte, au départ, de ce que nous vivons. Et ce que nous vivons, c’est une diversité. Nous sommes dans des relations diverses. Et sans vouloir répéter ce qu’ont dit le psychologue et le sociologue, je voudrais souligner à mon tour cette diversité. Au fond, il faudrait mettre un « S » au mot « pratique ». Nous avons des relations. Aussi voudrais-je re-traverser un peu nos précédentes analyses, d’une manière globale, parce que je crois que cela pourra servir pour la suite.

Il me semble que l’ensemble de nos relations diverses pourrait s’analyser en une série d’oppositions, c’est-à-dire de termes qui varient :

- Solidarité et distance.

La première opposition que je vois dans la pratique serait celle constituée entre un pôle de solidarité et un pôle de distance. Je m’explique avec un exemple.

Si je dis : « nous autres catholiques » - vous voyez que je me définis en solidarité avec un groupe ; par le fait même je désigne d’autres qui n’appartiennent pas à ce groupe et qui lui sont extérieurs.

Si je dis « nous autres, les automobilistes », j’indique aussi une solidarité.

Autrement dit, si je constitue un « nous », j’indique qu’un certain nombre de gens sont en relation relativement étroite, et que du fait même ils se définissent plus ou moins par rapport à d’autres. Nous et eux – nous et ils ; ils : le gouvernement, les évêques,… moi et vous, nous et eux. Il me semble que l’ensemble de nos relations peut s’analyser à partir de ces deux termes. Certaines relations sont plutôt tirées du côté de la solidarité, d’autres relations insistent plutôt sur la distance.

- Inter-personnel et collectif

Une deuxième tension, que j’emprunte également aux analyses non-théologiques mais que je retiens en raison de leur utilité pour la réflexion théologique, c’est ce qu’on a appelé l’inter-personnel et le collectif.

L’inter-personnel, c’est la relation à deux, dont le type majeur est l’amour ou l’amitié ; l’inter-personnel suppose une personnalisation des deux sujets en relation, alors que le sujet en relation dans un collectif fait intervenir des facteurs nouveaux que nous connaissons : le nombre, l’organisation. Le collectif suppose une organisation par intermédiaire, par médiation, et certaines de ces médiations deviennent de plus en plus importantes aujourd’hui, il s’agit notamment des médiations économiques. On n’est pas en face à face dans le ciel, on est en face à face à travers des structures, et notamment des rapports économiques.

- Pression et attraction

Troisième tension : les relations où domine la pression, et celles où domine l’attraction. J’ai l’impression de vivre des relations marquées par la pression lorsque je suis en froid avec mon vis-à-vis ou avec le groupe. Une femme aura l’impression que le ménage lui pèse dans la mesure où elle sera un peu à distance de son mari. Un homme aura l’impression que le groupe auquel il adhère est un groupe oppressif, que ce soit l’Eglise ou un syndicat, ou une société, dans la mesure où il se sent à distance. Par contre si je suis très intégré dans ce groupe, ce groupe me paraît un lieu de bien-être et de libération. C’est un problème que nous connaissons bien aujourd’hui. Je souligne ce point-là parce que probablement il nous servira à comprendre quelque chose de Dieu.

- Autres…

Je vois encore une autre opposition : entre les relations durables et les relations épisodiques. C’est bien connu, ce n’est pas la peine d’y insister.

Autre opposition : les relations à champ limité, ce qu’on a appelé les relations fonctionnelles, et des relations qui supposent un échange en profondeur, ce qu’on a appelé les relatons personnalisées.

Enfin on pourrait également distinguer entre des relations heureuses, satisfaisantes psychologiquement, la bonne entente, l’amitié, l’amour, et puis les relations malheureuses, la brouille, la tension, l’agressivité, etc…

Ce petit repérage est sans prétention scientifique. Il ne prétend pas se substituer aux analyses sociologiques et psychologiques que nous avons eues. Nous aurons à nous interroger sur la question suivante : est-ce que Dieu est vraiment un autre ? Relation à l’autre, homme, bien sûr. Que vient-il faire dans nos relations entre les hommes ? Est-il un être qu’on peut envisager comme un autre, et si oui, est-ce que ce jeu qui qualifie nos relations entre hommes ne pourrait pas aussi éclairer notre rapport à lui. Nous y reviendrons.

C’était le premier aspect : la pratique, ce que nous vivons, avec tous les hommes. Cela intervient pour une part, une part fondamentale, dans notre affirmation de ce soir. Seulement, je ne peux pas, dans les affaires dont parle la foi chrétienne, m’en tenir au pur fait. De là vient qu’il y a un deuxième élément à faire apparaître, c’est que la pratique sort d’un cœur.


II - L’EXPERIENCE SPIRITUELLE

Deuxième aspect : l’expérience spirituelle. voici que je fais un pas de plus. Il ne suffit pas en effet d’avoir des relations. Il faut expérimenter quelque chose dans le cadre des relations. Toute relation n’est pas automatiquement expérience, et toute relation n’est pas forcément expérience spirituelle.

Précisons d’abord ces deux termes.

- Une expérience.

Dieu sait si le terme est usé… Une expérience, étymologiquement, signifie une épreuve. Le mot expérience s’est formé sur un terme grec, « peira », qui veut dire éprouver. Je fais une expérience lorsque j’évalue, j’éprouve, la qualité, la validité, le sérieux de ce qui m’est dit, de ce que j’expérimente plus ou moins confusément, et je fais aussi une expérience lorsque je suis mis à l’épreuve. L’épreuve va dans les deux sens : d’une part, j’essaie d’évaluer ce qui m’est dit, ce qui m’est apporté, et d’autre part je me sens mis en cause par ce que j’éprouve.

Expérience spirituelle : autre terme, lui aussi un peu usé, que le christianisme, du moins occidental, est en train de redécouvrir. Il ne signifie pas du tout l’intimité psychologique montée en graine - vous savez, quand on essaie de s’analyser, de se décrire, de se tâter le pouls -, le mot « spirituel » signifie tout autre chose : un mouvement de fond. C’est cela le spirituel. L’esprit, dans la Bible, c’est la vitalité, le dynamisme. Non pas l’intelligence notionnelle, la faculté de connaître avec des concepts, mais un mouvement global, une dynamique du fond en nous.

Une relation, donc, est une relation capable d’expérience spirituelle, porteuse d’expérience spirituelle, lorsque, d’une part, elle est pour moi un lieu d’épreuve, à tous les sens du terme, et lorsque, d’autre part, elle m’atteint dans mon dynamisme profond. Je peux faire, en ce sens-là, un certain nombre de rencontres qui ne me marquent pas. Pour qu’il y ait expérience spirituelle, il faut que je me sente mordu, touché, dans mon épaisseur, et dans mon vouloir-vivre.

Il me semble que c’est un deuxième aspect, un peu différent du précédent. Il ne suffit pas, en effet, pour parler de la relation, d’ouvrir mon agenda et de faire la carte de mes relations. Il faut encore ouvrir mon spirituel, mon cœur, mon vouloir-vivre profond, pour voir comment ce qui est en moi profondément se joue ou ne se joue pas dans ce qui est ma semaine de travail, ou mon agenda, ou mon planning.


III - UNE REFLEXION

Je voudrais en venir alors à un troisième aspect. Comment tirer au clair l’expérience spirituelle ? Je vais proposer plusieurs termes sur ce qui est à faire, entre lesquels vous aurez le choix.

A- Plusieurs termes

,

Un premier ce serait la pensée. Un approfondissement intellectuel de l’expérience spirituelle.

Second terme possible : une compréhension, une manière de voir les choses. Vous voyez que par rapport à l’aspect précédent, je me situe à un autre plan.

Troisième terme, peut-être le meilleur : la réflexion. Autrement dit, je dois faire intervenir en moi l’intelligence, la pensée, la capacité de comprendre, de réfléchir. Evidemment, je suis aidé en l’opération par un certain nombre d’idées que me fournissent la culture, l’éducation, la transmission de la foi. Et ici, il va falloir nous arrêter un peu.

La réflexion a en effet beaucoup d’aspects. On peut la mener selon son tempérament, selon les groupes que l’on fréquente, selon le type de formation que l’on a. En outre, elle a beaucoup de terrains à examiner. Vu le thème qui nous occupe, il me semble que nous avons deux arrêts à faire : le premier un peu plus bref, et le second plus important.

- Le sens de l’autre

Le premier, plus bref : qu’est-ce que c’est donc que le sens de l’autre ? Il ne suffit pas d’avoir des autres dans sa vie, il ne suffit pas d’avoir une expérience spirituelle de relation, il faut encore, si l’on veut vivre en homme conscient, essayer, au moins de temps en temps, de réfléchir à ce que signifie la relation.

Vous savez comme moi que chez les chrétiens notamment, un certain nombre d’idées sont assez diffuses. On parle de dialogue, il est assez fréquent d’entendre dans un groupe chrétien dire qu’« on ne peut pas vivre sans les autres », ou bien encore que « la vie, c’est la relation ». Nous avons été formés depuis bien des années à nous définir par rapport aux autres, à reconnaître que nous ne nous suffisons pas individuellement, que nous ne « bouclons » pas isolément, que nous vivons au pluriel. Je crois que nous sommes en train de faire un pas de plus dans cette voie de réflexion. Nous essayons de passer de ces idées un peu toutes faites (qui ne sont d’ailleurs par creuses, mais qui sont en usage sur le marché des idéologies actuelles), à certaines analyses plus précises. Il me semble que l’appel que nous avons fait à la psychologie et à la sociologie traduit ce besoin qu’éprouvent les chrétiens (mais aussi d’autres) de voir ce que recouvre, du point de vue de la réflexion, le sens de l’autre dont nous parlons parfois trop facilement.

- Le sens de Dieu

Un deuxième thème de réflexion pour nous aujourd’hui, c’est le sens de Dieu.

Ce qui me frappe en effet, c’est que, dans l’Eglise, on affirme qu’on trouve Dieu dans les autres, qu’on rencontre Dieu dans les relations, comme si c’était presque évident. On a quelquefois la réponse, sans avoir bien la méthode. On a lu le « livre du maître » - ce serait, si vous voulez, le livre de l’Eglise – et quelquefois on ne voit pas trop comment expérimenter pour soi cette réponse qui nous est proposée. D’autant plus qu’aujourd’hui on est peut-être plus porté à parler de Jésus-Christ que de Dieu.

« Voir Jésus-Christ dans les autres », est-ce exactement la même chose que « voir Dieu dans les autres » ? Entendre un appel de Dieu à partir d’une rencontre, est-ce exactement entendre l’appel de Jésus-Christ ?

D’une certaine manière, il nous est plus commode de parler de Jésus-Christ parce qu’il a un visage d’homme, parce qu’il a une histoire, parce qu’il est homogène à nous, parce qu’il est un hommes, et, à nos yeux, un autre. Alors que Dieu nous semble plus obscur, plus difficile à saisir. Le rencontrer dans les autres, on veut bien, mais comment cela se peut ? N’est-ce pas une formule ? Formule qui doit recouvrir sans doute du vrai, qui doit qualifier une expérience spirituelle (pourquoi suspecter les témoignages qui nous sont donnés ?), mais formule qui doit, malgré tout, être un peu vérifiée, tirée au clair, si nous voulons non seulement expérimenter, mais penser notre expérience.


B. Un schéma

Je voudrais essayer de proposer une sorte de schéma, à la fois précis et, si possible, proche du concret. Un schéma qui voudrait « rendre compte », non pas prouver ; un certain effort méthodique pour comprendre comment nous pouvons, avec notre pensée, avec notre intelligence, donner quelque signification à cette formule : la relation aux autres, lieu privilégié de la rencontre de Dieu.

- Je-Tu

Pour cela, partons du plus élémentaire, du plus commun : nous nous ouvrons à l’autre. Voilà un premier stade. Il y a Je ou Nous, donc une personne ou un groupe. Et il y a, en vis-à-vis, Tu ou Vous ou Eux. Voilà la situation de relation. La vie nous a mis sen relation avec tel ou tel, et au moins de temps en temps nous ouvrons notre porte, nous réglons notre attention sur l’autre ou sur les autres, nous accommodons notre regard, notre cœur, sur l’autre, et de ce fait nous nous rendons relativement disponibles à l’autre ou aux autres. Mais qu’est-ce qui va se passer ? C’est bien beau de dire qu’on est disponible, qu’on voudrait être attentif, accueillant, qu’on veut s’accommoder à l’autre, mais qu’est-ce qu’on va recevoir, qu’est-ce qui va nous emplir, qu’est-ce que nous allons laisser venir à nous ? Ici j’aimerais être attentif à tous ces messages qui nous viennent de l’autre.

Des messages. Il y a des messages relativement courants et auxquels, d’une certaine manière, nous sommes habitués. C’est le tempérament de l’autre, ses habitudes, ses réactions, ses paroles, ses soucis, ses travers, ses défauts, ses qualités, etc. Mais si nous nous en tenons à cela qui est déjà énorme, bien sûr, est-ce que nous n’oublions pas quelque chose ? Si nous nous en tenons à cela, que l’on peut décrire indéfiniment et qui nous étonne plus ou moins, est-ce que nous ne laisserions pas de côté quelque chose d’important ?

Un mouvement en lui. En effet, l’autre n’est pas simplement pour nous un ensemble de données, étalées devant nous. Ce n’est pas seulement un inventaire. Il y a en lui un mouvement. Il n’y a pas en lui simplement des choses que je pourrais voir, photographier, déguster ou critiquer. Il y a en lui un rapport. Le fond de lui c’est le rapport entre tout cela que je vois et puis le point que lui, il cherche, le pôle vers lequel il marche, le but qu’il voudrait atteindre, l’idéal vers lequel il se dirige. Voyez, je parle d’un rapport.

Autrement dit, pour bien saisir ce que signifie l’autre, il ne suffit pas que je sois attentif à ces messages immédiats qui me parviennent de lui, ou à ces données spontanées que je peux dégager de lui. Il faut que j’interprète un peu et que je fasse une relation entre tout cela que l’autre m’offre, et ce qu’il cherche à travers tout cela. C’est là son secret. Pour employer un mot chrétien, disons que c’est sa vocation.

Il a une ambition, il a un avenir, il a une aspiration, et même si c’est mal vécu apparemment, même si j’ai de la peine à le voir, même si c’est mal exprimé – la prostituée de l’évangile – ou tel ou tel jeune, ou tel ou tel adolescent aujourd’hui – j’essaye, et c’est une sorte de parti pris, j’essaye d’écouter l’autre, de le comprendre, de l’accueillir, jusqu’à ce niveau-là. Autrement dit, la relation à l’autre me fait découvrir une relation en l’autre. La relation à un autre me fait découvrir EN lui une relation. Une relation qui va de lui à un point qu’il cherche, à un but vers lequel il tend, à un mieux qu’il désire.

Une première forme de confiance. Et je crois qu’il y a déjà là une première forme de l’acte de foi, bien qu’il ne soit pas besoin d’être chrétien pour la vivre. C’est déjà une première option, c’est déjà une première forme de confiance. Je pourrais très bien m’en tenir à des données immédiates, élémentaires, sur lui, mais je me sens passionné pour l’autre, que ce soit d’ailleurs dans la relation personnelle ou dans l’ordre du collectif, peu importe (dans l’ordre du collectif ou d’une relation fonctionnelle : je peux essayer de comprendre ce que veut tel homme d’affaires, quel est son projet industriel ; ce que veut tel parent d’élève avec lequel je suis en relation). Donc premier acte de foi, parce que je fais une lecture, qui est signe d’une confiance que j’accorde.

En son esprit. Ce qui me séduit, c’est qu’il y a en l’autre ou en ce groupe qui me fait vis-à-vis, un mouvement, une relation interne, dynamique. Il est ce qu’il est, et que je vois, mais il est en marche vers. Ce mouvement, comment l’appeler ? On peut l’appeler liberté ou aussi esprit. Et qu’est-ce qu’une vitalité ? Le fait que celui qui existe, et qui est ce qu’il est, essaye d’aller vers demain, vers un futur, un avenir, un plus.

- …Qui me renvoie à mon esprit

Je voudrais faire un pas de plus dans cette réflexion.

Voici : Cette relation EN l’autre me renvoie à une relation EN moi ou EN nous.

J’essaye d’accueillir ce mouvement de fond, cette expérience spirituelle, cette vocation profonde, qui porte, semble-t-il, mon vis-à-vis, mes vis-à-vis, le groupe dans lequel je suis (ou contre lequel je suis, d’ailleurs, peu importe). Et voici que, par la force des choses, je suis renvoyé à moi, parce que, en moi aussi, en nous aussi, il y a cette même réalité dynamique. Ce que je découvre en l’autre, ou en ces autres, me renvoie à ce que j’ai pu déjà découvrir en moi ou en nous.

En moi aussi, en nous aussi, il y a une relation à un but. Il y a ce même mouvement de liberté, ce même esprit. En moi, en nous, il y a une visée, il y a une vocation, il y a une recherche. Je ne le savais peut-être pas bien, pas assez, et quelquefois, ce que je découvre de l’autre me permet de mieux découvrir cela en moi. Je ne suis pas une chose. Dans notre groupe, nous ne sommes pas des choses. Nous ne sommes pas arrivés, installés, statiques. Nous sommes aussi appelés à, marchant vers.

Autrement dit, la véritable relation, il ne faut pas l’envisager d’une manière trop restreinte, il faut lui donner un peu de profondeur.

La véritable rencontre, c’est la rencontre entre deux esprits, deux mouvements, deux trajectoires. C’est ce que les hommes vivent. S’ils n’arrivent pas bien à le vivre, c’est désespérant.

J’ajoute que cette rencontre entre deux esprits peut être une rencontre violente. Je ne suis pas obligé de privilégier la rencontre qui me permet l’accord ou la communion ou la bonne entente. Il peut y avoir réellement un affrontement. Je peux m’opposer à quelqu’un et découvrir en lui ce qu’il cherche, et à cette occasion-là, mieux découvrir en moi ce que je cherche moi aussi.

■ Précisons aussi que ce que je découvre en l’autre et ce que je découvre en moi, ce ne sont pas des libertés strictement équivalentes. Nous avons là-dessus à la fois une expérience et une sorte d’a priori : la liberté n’est jamais standard. Ce rapport entre ce qu’est quelqu’un et ce qu’il cherche, ce rapport que je crois découvrir en moi, entre ce que je suis aujourd’hui et ce que je cherche, sont, bien sûr, du même type, du même ordre, et pourtant ne sont pas superposables. Par définition, la liberté est toujours personnalisée.

Il y a là quelque chose que je ne peux pas absolument prouver. Il me semble que c’est une autre forme de cet acte de foi tâtonnant, élémentaire, que je sens palpiter à fleur d’humanité.

Mais il me semble aussi que si je voulais réduire ce mouvement qui est dans l’autre au mouvement qui est en moi, je manquerais le meilleur de l’homme. Si les autres étaient exactement ce que je suis, j’aurais vite fait le tour de leur originalité. Ce serait vite lassant. Or l’expérience montre que les autres sont inépuisables, toujours mystérieux. Bref, pour nous les hommes, la chance, c’est d’être divers.

Ce serait trop facile, parce que trop commode, de dire : ce qui est en lui et ce qui est en moi, cela revient au même. Je ne peux continuer à « reconnaître » l’autre que si je me dis que l’autre doit être différent de moi. Et je crois que c’est à cause de cela que je peux continuer à vivre réellement avec l’autre. Mieux que cela, à être passionné par l’autre.

Je n’aurai jamais fini de découvrir les modulations uniques que je trouve en lui, l’autre personnel, dans le groupe, cet autre collectif, dans cet homme avec lequel je n’ai simplement que des relations fonctionnelles. Il y a en lui un secret, dont j’ai quelque idée – puisqu’il y a un secret un peu analogue en moi – mais dont je n’ai jamais tout à fait la clé parce que c’est le sien et que je ne suis pas lui.


C - Une question

Alors comment peut-on reconnaître la présence de Dieu dans la relation ?

Je vous propose une manière de voir qui ne prétend pas s’imposer mais qui, me semble-t-il, a quelque légitimité. Si donc il y a cette expérience de relation qui comporte ce que nous venons de dire, comment allons-nous « passer » à Dieu ?

Il me semble que c’est à partir d’une question. Cette question n’est pas inévitable. La preuve, c’est que, semble-t-il, elle n’existe pas dans toutes les consciences.

Cette question est la suivante :

Comment est-il possible que l’autre soit en marche vers son avenir, que moi je sois en marche vers mon avenir, et que nous soyons à la fois proches et différents ? Comment cela se peut-il ? D’où cela vient ? Quel en est le fondement ?

Je dis que cette question n’est pas inévitable parce que certains ne veulent pas ou ne peuvent pas se la poser, du moins clairement. En outre, certains estiment qu’une telle question peut bien se présenter mais ne trouve pas de réponse sérieuse, étant donné les faibles moyens des hommes. On peut donc toujours s’interroger comme cela, mais, au moins pour certains qu’on appelle athées ou non croyants, une telle question, sans être tout à fait farfelue, n’est pas une question réellement humaine, elle déborde nos prises.

Pourtant la question se pose. Souvent on la pose seulement à partir de l’individu personnel, du « je ». Il y a en moi un mouvement qui me mène vers plus loin. Ce mouvement, j’ai l’impression que, pour une part, il dépend de moi, mais j’ai l’impression aussi que je ne suffis pas, moi, conscience individuelle, à le justifier assez. Il est tellement grand, ce mouvement, que, semble-t-il, il a racine en deçà de moi. C’est donc la manière la plus courante de parler de Dieu, en fonction de l’individu isolé.

Je crois que la rencontre nous amène à poser la même question, mais d’une manière beaucoup plus large et plus savoureuse. Comment est-il possible que soit ce qu’est cet autre, en face de qui je suis, et que je saisis comme animé d’un esprit ? Comment est-il possible que moi aussi, je sois comme lui, animé par un esprit, par un mouvement, par une liberté de recherche ? Et puis comment est-il possible que lui et moi, qui sommes assez homogènes, nous ne soyons pas totalement semblables et réductibles l’un à l’autre ? Comment est-il possible que lui soit en mouvement, que moi aussi je sois en mouvement, et que nous soyons libres l’un et l’autre, d’une manière à la fois proche et différente ? Comment est possible un monde où il y a des êtres qui ont le même esprit et qui pourtant sont indéfiniment divers ?

- Une question vécue

Une telle question que j’ai essayé de préciser, n’appelle pas forcément la réponse : Dieu. C’est bien clair. Certains la déclarent soit illusoire, soit sans lumière sérieuse pour nous. Comment les chrétiens ou, plus généralement, les croyants, vivent-ils une telle question ? Ils la vivent comme une question, et non pas d’abord comme une réponse toute faite. Il n’y a pas possibilité de reconnaître la présence de Dieu s’il n’y a pas en nous une question posée. Sinon, Dieu sera un produit culturel, un élément dans un ensemble ou un système de croyantes, mais ce ne sera pas le vrai Dieu.

Nous voudrions donc essayer de trouver un fondement réel à ce que nous constatons dans notre existence. Et ce fondement réel, quel peut-il être ? Il faut qu’il existe.

Ce ne peut pas être simplement une idée. Une idée nous permettrait déjà de comprendre, nous donnerait une certaine lumière. Une valeur, de même, nous permettrait de voir comment fonctionne la vie des hommes.

Mais les croyants en Dieu sont plus « gourmands ». Ils voudraient essayer de trouver plus qu’une idée, plus qu’une valeur : une liberté qui aurait un peu le même style que celui que nous constatons en l’autre et en nous. Donc une liberté réelle. Parce que, semble-t-il, la liberté de l’autre est réelle. Donc une liberté qui aurait le même style que la nôtre, mais qui, évidemment, sous peine de redoubler nos libertés d’hommes, serait d’un autre ordre.

Les chrétiens, les croyants, reconnaissent Dieu comme le fondement ou la source de ce que nous constatons dans l’expérience humaine de la rencontre. Vous voyez, c’est une sorte de choix libre. Cela peut se comprendre, cela a un certain nombre de raisons, mais nous ne pouvons jamais le prouver d’une manière péremptoire, d’une manière absolue, au point que quelqu’un soit obligé d’avouer Dieu. Dieu on le choisit toujours. On n’est jamais contraint de dire qu’il existe.

- Dieu en mouvement, en lui-même

Est-ce qu’on peut avancer encore un peu ? Je crois.

La perspective de la rencontre permet de dire sur Dieu quelque chose d’assez extraordinaire que nous ne sommes pas assez habitués à dire. Il me semble que Dieu, lui aussi, est en mouvement. Tout à l’heure nous avons défini la liberté comme cela. Lui aussi, il est porteur d’un dynamisme. On appelle ce dynamisme son Esprit saint. Dieu, ainsi, est un peu comme nous, les hommes. « Un peu », mais « comme nous » quand même. En lui, il y a un Esprit – E majuscule – c’est-à-dire qu’en lui aussi il y a un dynamisme. En lui aussi il y a un mouvement interne, une vitalité.

C’est différent de nous, évidemment, puisqu’il s’agit de Dieu. En nous, ce mouvement d’esprit est synonyme d’une imperfection. Nous sommes toujours à la recherche de ce que nous devrions être mais que nous ne sommes pas. Il y a toujours un décalage. Et c’est le signe d’un manque, d’un creux interne. En Dieu, ce n’est pas de cela qu’il s’agit. En lui, le mouvement de liberté n’est pas le signe d’une imperfection mais l’expression d’une sur-vitalité. Dieu est bien en mouvement, il y a en lui, vraiment à l’intérieur de lui, une vitalité qui palpite et qu’on appelle l’Esprit Saint.

Mais à quoi Dieu tend ? Qu’est-ce qu’il recherche ?

Ce n’est pas lui-même, son achèvement en lui. C’est nous. Et je crois qu’il faut vraiment le dire. Cela fait vraiment partie de la foi des chrétiens. Dieu est en mouvement vers nous.

Autrement dit, il a lui aussi un avenir. Et cet avenir, désormais, ce n’est pas simplement le sien. Du moment qu’il crée des hommes, cet avenir qui est le sien, c’est aussi le nôtre. Il nous cherche. Si bien que, pourrait-on dire, Dieu est entrelacé avec nos propres esprits. Il est partie prenante avec nous de ce que nous sommes. Croyons-nous - c’est un acte de foi- dans ce qui se passe lorsque nos esprits sont en mouvement ? S’il est vrai que la rencontre est une possibilité de mettre en marche nos esprits qui, quelquefois, sont en veilleuse – encore une fois je rappelle bien que « esprit » cela veut dire mouvement dynamique – il est évident que par là Dieu apparaît comme un esprit, comme une liberté, comme un mouvement. Il est présent comme cela dans nos relations. C’est une liberté qui fonde nos libertés en rencontre dans leur diversité comme leur affinité. Cette liberté est tout autre que notre liberté humaine : elle la fonde, elle en est la source.


D. Quelques conséquences.

Je voudrais tirer alors quelques conséquences de ce que nous venons de dire.

Quel Dieu ?

Tout d’abord, la rencontre avec l’autre m’empêche de me « représenter » Dieu de façon trop égocentrique. Je ne peux pas me figurer Dieu selon mon patron personnel. Un tel Dieu m’irait bien peut-être, j’aurais besoin d’un tel Dieu pour me fonder moi-même. Le Dieu que nous cherchons, qui est appelé par notre propre expérience, c’est un Dieu de tous, un Dieu que j’expérimente lorsque je vis en relation.

Deuxième indication : la relation entre les hommes ne permet pas de penser Dieu comme étranger à nous les hommes. Dire que la relation entre les hommes permet de rejoindre Dieu, de le rencontrer, c’est affirmer quelque chose qui est fondamental, à savoir que Dieu est proche de nous. Il n’est pas étranger, il n’est pas incapable d’intervenir dans nos affaires, parce que, lui aussi, est animé d’un mouvement profond, l’Esprit. Je ne veux pas par là supprimer la différence entre lui et nous. D’ailleurs, on ne découvre pas que Dieu est proche si l’on n’accepte pas qu’il soit autre que nous, tout autre, fondement de ce que nous sommes.

Troisième conséquence : la relation entre hommes nous pousse à nous faire de Dieu une idée qui ne soit pas n’importe laquelle ; elle nous propose de Dieu une représentation purifiée. On n’atteint pas Dieu tout de suite, facilement. Il me semble que la relation entre hommes l’indique assez.

La relation entre humains est pleine d’obscurité, elle est pleine de va-et-vient, elle n’est pas tout de suite en état d’avouer sa profondeur. Et je le soulignais tout à l’heure, il y a des données immédiates sur l’autre, que je perçois, mais je peux très bien m’arrêter là, et pour que j’accède à ce niveau plus profond, où l’autre me donne à penser qu’il est en mouvement, il faut que je me force quelquefois. Eh bien, de même, pour me demander comment il est possible que les hommes soient ainsi, que je sois comme cela, que l’autre soit comme cela, que nous soyons comme cela, il faut que je fasse un certain effort spirituel. Il faut que je me dispose à accueillir la présence de Dieu, que je me mette en état d’adhésion. C’est un choix.

Jésus-Christ ?

Vous remarquerez que je n’ai pas parlé de Jésus-Christ. Je viens de décrire sous un certain angle l’acte de foi en Dieu sans tenir compte, pour l’instant, de Jésus Christ. C’est un peu à dessein, dans la mesure où, parfois, parler de Jésus Christ nous dispense (à tort) de parler de Dieu. Non pas que Jésus-Christ soit à mettre de côté, mais s’il y a une question de Dieu, il ne faudrait pas la mettre de côté trop vite en la recouvrant hâtivement par celle du Christ. Il nous est bon de voir où Jésus-Christ s’insère.

Jésus-Christ appartient à l’humanité, c’est sûr, mais son point d’ancrage parmi nous, qu’est-ce donc ? Vous me direz : c’est la vie humaine, c’est la mort, c’est la résurrection. D’accord. Mais finalement, qu’est-ce que c’est ? C’est le rapport qui nous relie à Dieu, c’est ce qui fait que la liberté de Dieu nous permet d’être nous-mêmes en mouvement, de faire attention à ce mouvement qui est dans l’autre, et de nous enchanter, à la fois des correspondances entre moi et l’autre, et puis de nos différences. Je crois que s’il n’y a pas cet espace en nous, nous ferons de Jésus-Christ quelqu’un, certes, nous ferons de lui quelqu’un qui a de l’intérêt, c’est sûr, mais peut-être le délesterons-nous de ce qui est le plus typique en lui, sa relation au Père.

Certes, c’est Lui qui, quelquefois, peut poser la question de Dieu. Il se peut que des hommes s’interrogent sur Dieu parce qu’ils ont été mis en contact avec Jésus-Christ pour une raison ou pour une autre. Il se peut que quelqu’un parle à un autre de Jésus-Christ et de ce fait l’ouvre à Dieu. Cela est tout à fait possible. Mais, semble-t-il, pour que Jésus-Christ soit vraiment perçu à sa vraie mesure, à savoir la mesure de Fils de Dieu, il faut qu’il y ait en nous « un espace pour Dieu » (titre d’un livre de Claude Geffré).

Qu’est-ce que vient faire Jésus-Christ dans cet espace pour Dieu ? Je crois d’abord qu’il vient l’élargir. Non pas d’une manière théorique, mais en nous montrant comment lui, en homme qu’il est, a vécu la relation aux autres. D’une manière concrète, d’une manière significative. Et Jésus-Christ, qui élargit ainsi le lieu de Dieu parmi nous, nous apparaît en même temps comme un inconditionnel de l’unité entre les deux relations, entre la relation entre hommes et la relation avec Dieu. Pour lui, les deux se tiennent, sont inséparables. Pour lui, assurément, le lien entre nous est le lieu de vie avec le Père et avec l’Esprit.

Je crois que Saint-Jean a bien exprimé cela.

Deux textes :

*15, 9 : « comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés ». Donc la relation au Père colore la relation aux frères. La relation qui le fait radicalement vivre (« Ma volonté, c’est de faire la volonté du Père ») trouve à s’exercer spontanément dans la relation aux autres hommes.

*17,10 : « Je suis glorifié en eux ». Vous vous rendez compte ! Je suis glorifié : c’est la relation typique de Jésus à son Père : la gloire. C’est une relation qui est voilée dans l’histoire de Jésus, qui trouve ici ou là à se manifester dans les miracles ou la transfiguration, mais qui est la vague fondamentale de Jésus-Christ. Et voici qu’il est glorifié « en eux ». On pourrait dire : dans le monde. « En eux », c’est encore plus fort. Autrement dit, je suis glorifié dans le service prophétique que j’exerce, jusqu’à la mort y compris. Il y a là quelque chose de très paradoxal qui nous échappe pour une part ; il y a là aussi pour nous une invitation à ce qu’on peut appeler d’une manière un peu expresse : l’acte de foi.


IV - RÔLE DECISIF DE JESUS-CHRIST

Ainsi donc, je vais introduire dans la formule développée que nous détaillons, un quatrième élément. Le premier c’était le fait de la pratique des relations, le deuxième, l’expérience spirituelle, le troisième une certaine réflexion qui m’amène à comprendre comment Dieu peut être partie prenante dans l’expérience spirituelle, le quatrième, c’est le rôle décisif de Jésus-Christ.

Sur Jésus-Christ, je ne veux pas insister plus pour l’instant. Nous allons lui consacrer une réflexion propre par la suite, analyser de plus près comment il intervient dans nos relations, comme il « colore » ou révèle Dieu, et comment en même temps il colore et critique notre expérience.

On peut se reporter ici, si on le souhaite, à l’exposé II.

Pour finir l’analyse de la formule développée que nous constituons, je voudrais indiquer encore deux éléments : Le cinquième, je l’ai appelé de deux mots : le mot « critique » et le mot « vérification ». Et le sixième fait une sorte de synthèse . Je l’ai intitulé avec la formule de la liturgie de la messe : « nous osons dire ». « Nous osons dire » étant la formule type du croyant qui est très conscient des critiques et des objections qu’on peut lui faire, mais qui continue à dire malgré tout cela.


V - DES CRITIQUES

Donc d’abord des critiques. De quoi s’agit-il ? Que peut bien recouvrir ce mot « critique » ? Ce n’est pas simplement un terme à la mode. Vous savez qu’aujourd’hui il est bien porté de faire intervenir un « moment critique ». Mais je crois que, plus profondément, aujourd’hui, on ne peut pas croire sans incorporer de la critique. Cela fait vraiment partie de la santé de la foi actuelle que d’accueillir en elle une certaine incroyance, celle des autres, et peut-être même parfois la sienne propre. Cette incroyance-là n’est pas scandaleuse, elle n’est pas forcément malsaine, elle est réelle. Je dois traverser une certaine critique permanente pour croire.

J’ai trouvé trois types de critiques que la présentation que j’ai faite suscite aujourd’hui :

1. Illusion ?

Dire que Dieu est rencontrable dans nos relations, n’est-ce pas illusoire ? Voilà une première question. Il y a, dessous, une mentalité actuelle que certains auteurs ont particulièrement portée au rouge. On en parle souvent en en citant trois : Marx, Nietzsche, Freud. Tous les trois, chacun à sa manière, nous disent finalement un peu la même chose : la croyance en Dieu est le signe mystifié, l’expression trompeuse d’un désir, d’un esprit – je prends le mot de tout à l’heure – d’un désir en nous qui est déçu, qui est malheureux.

J’essaye de vivre, j’essaye d’exercer ma vitalité profonde, mon esprit, ma liberté, et puis l’expérience me montre que je n’y arrive pas assez. Je me heurte toujours à des obstacles. Je voudrais aimer au maximum, mon épouse, ma fiancée, mes enfants. Je voudrais rencontrer les autres en profondeurs, et puis il y a toujours des limites. Je voudrais changer la société, changer notre époque, essayer de faire apparaître ces valeurs enfouies sous la société de consommation, et puis je n’y arrive pas… Alors, il y a une stratégie possible qui consiste à rêver. Quand la réalité est trop dure, vous le savez comme moi, on a toujours une porte de sortie possible – et les journaux féminins le savent bien – qui consiste à offrir une tranche de rêve. Est-ce que Dieu ne serait pas un peu ce ciel de rêve ? Autrement dit, la terre serait si pénible, les rencontres entre nous seraient si difficiles, l’exercice de notre liberté serait si délicat, que nous aurions besoin de Dieu comme d’un prête-nom, d’un alibi. Il luirait au ciel, mais au ciel rose des rêves humains, sans autre fondement que notre goût des illusions.

Cette question, on l’entend souvent, d‘une manière ou d’une autre, aujourd’hui. Au fond, l’homme n’est pas assez, et comme il ne peut pas prendre son parti de ses limites, il essaye de se donner, d’une manière oblique, un prête-nom qui lui permet de survivre. Tel serait Dieu. Un Dieu qui, encore une fois, dans cette perspective-là, serait tout à fait étranger au réel.

Je viens de rappeler l’ambiance un peu générale que beaucoup de gens, aujourd’hui, respirent. De manière plus précise, cela pourrait s’actualiser en fonction de notre thème. Est-ce qu’il ne paraîtrait pas quelquefois, dans nos rencontres, lorsqu’on veut les saisir comme lieu de la rencontre de Dieu, que nous sommes victimes d’illusions ? Je crois qu’on trouve au moins deux accusations – je suis toujours dans la première question – qui pourraient montrer que les chrétiens sont quelquefois dans l’illusion, et qu’ils cherchent quelquefois en Dieu un prête-nom facile, masquant un peu leur médiocrité ou leur manque de courage.

■ Première difficulté : l’autre, prétexte pour aimer Dieu ? Est-ce que, quelquefois, dire qu’on rencontre Dieu dans nos relations avec les autres, n’aboutit pas à rendre la rencontre non sérieuse ? Est-ce que quelquefois vouloir chercher Dieu dans les autres, cela n’amène pas à regarder ailleurs que l’autre, à « passer à travers » l’autre pour rejoindre Dieu, mais sans s’arrêter précisément sur l’autre tel qu’il est.

On nous a appris, autrefois, dans l’acte de charité qu’il faut « aimer son prochain pour l’amour de Dieu ». Mais aimer pour l’amour de Dieu cela peut conduire à une sorte de regard bizarre où on « transperce » l’autre sans accommoder sur lui son attention. On cherche alors un secret qui s’appellerait Dieu. Cela risque bien de rendre la relation faussée. En quelque sorte, on se servirait quelquefois, dans cette perspective, de l’autre comme prétexte. Un prétexte pour aimer Dieu. Au fond, est-ce que quelquefois la charité chrétienne qui essaye de vivre les relations en fonction de Dieu ne conduit pas à des relations abîmées, en mutilant un peu la densité de la relation humaine ? Ce serait une première maladie possible, qui serait signe d’illusion.

■ Deuxième grief qu’on entend quelquefois : une valorisation indue de certaines relations. Est-ce que les chrétiens n’ont pas tendance à valoriser par trop certaines relations ? On les accuse de privilégier systématiquement les relations personnelles, d’être assez allergiques aux relations collectives, aux relations fonctionnelles… Certains disent : est-ce que cela ne viendrait pas de ce souci que les chrétiens ont de Dieu ? Est-ce que la référence à Dieu qu’on fait dans l’existence n’aboutirait pas à masquer l’importance de relations peut-être moins satisfaisantes psychologiquement, celle des relations fonctionnelles ?

Ou bien encore, comment se fait-il que les chrétiens soient tout le temps soucieux d’unité, d’amour, de concorde, de conciliation, etc. et qu’ils ne considèrent pas souvent comme humaines les relations de conflit ? Quelle est donc cette idéologie de l’amour qui quelquefois nous amène à tourner le dos aux inévitables conflits, aux antagonismes qu’on ne peut pas maîtriser immédiatement ? Est-ce que quelquefois le souci de Dieu, de rencontrer Dieu dans notre vie, nos relations, ne nous amène pas à tourner le dos à l’égard d’un certain nombre de relations qu’il faut pourtant vivre même si elles ne nous plaisent pas ? Et il pourrait y avoir illusion dans la mesure où je fais une « ponction » dans mon champ de relations : j’en retiens quelques-unes qui me paraissent bien agréables, les relations où cela va bien, où l’on se comprend bien, où l’on est assez d’accord, et par contre, j’aurais tendance à considérer comme secondaires et comme inavouables toutes les autres relations où cela va moins bien. Il me semble que tout cela peut illustrer de manière concrète le procès qui est fait à Dieu aujourd’hui, sur la base de relations entre les hommes.

2. Une certaine maladresse ?

Deuxième type de critique : n’est-il pas maladroit, souvent, de vouloir reconnaître Dieu dans les relations entre hommes ? Admettons que cela ne conduise pas forcément à l’illusion : est-ce que, malgré tout, cela n’introduit pas une certaine maladresse ?

Plusieurs ont dit hier que, aujourd’hui on serait tenté de mettre Dieu « à toutes les sauces » : on le voit dans l’autre d’une manière un peu systématique, mais est-ce bien Dieu que l’on voit ? N’est-ce pas nous qui voyons ce que nous voulons voir Est-ce qu’on ne bloque pas Dieu avec des comportements humains ?

  • On dit qu’on voit Dieu dans les autres : est-ce bien fondé ? est-ce bien vrai ?
  • Est-ce qu’on n’est pas quelquefois simpliste en essayant de voir Dieu comme inspirateur de tous les comportements, de toutes les options, de toutes les attitudes de l’autre ?
  • Est-ce que ce n’est pas se faire une idée un peu mesquine de Dieu que de vouloir le reconnaître engagé dans les multiples affaires qui marquent nos journées, notre existence ?
  • Est-ce que Dieu qui est le Dieu vivant, le fondement de notre existence, n’est pas à chercher plus profond ?
  • Est-ce que quelquefois on ne manque pas, paradoxalement, de foi, à force de vouloir trouver Dieu un peu n’importe où ?
  • N’est-ce pas un Dieu que l’on taille à son image, parce que l’idéologie actuelle nous pousse en ce sens ?

Voilà donc une seconde critique que je qualifie d’accusation de maladresse.

3. Un privilège abusif des relations aux autres ?

Enfin troisième critique : vouloir reconnaître Dieu dans les autres, n’est-ce pas parfois privilégier abusivement les relations entre humains comme lieu de rencontre de Dieu ?

Cela été dit hier. Remarquez que le titre de la session comporte la mention : rencontre des autres, lieu privilégié. Cela ne veut pas dire : lieu unique. Malgré tout, plusieurs ont fait valoir, et à mon sans d’une manière très légitime, qu’il y avait bien des manières de rencontrer Dieu. Je peux le rencontrer dans la solitude, ou dans l’effort que je fais pour dominer mon tempérament. Je peux le rencontrer dans l’affrontement avec la matière, dans mon travail, si je suis à l’usine. Evidemment, je sais bien que chacun de ces aspects n’est pas étranger à des relations, il est lié à la relation à ma femme, mon mari ou mes enfants. Je sais bien aussi que l’’effort sur la matière engage quantité de liens avec d’autres.

Malgré tout, penseront certains, aujourd’hui nous sommes peut-être trop portés à voir Dieu uniquement sur la base des relations, ce qui nous conduirait à minimiser l’importance des autres aspects : l’aspect du travail en tant qu’il est affrontement aux choses, et l’aspect de solitude, de prière, d’expérience personnelle. Je crois que ces critiques-là appellent une certaine vérification, comme toujours dans la foi : quand nous entendons des criques, nous essayons de les discerner et de les porter dans notre acte de foi.

Cela, non pas pour pouvoir éventuellement « répondre ». Mais surtout parce qu’en nous-mêmes il y a un débat intérieur. Ces critiques appellent donc une vérification. Qu’est-ce à dire ? Il s’agit de voir si effectivement les risques que l’on dénonce sont courus. Et s’il le sont, le sont-ils d’une manière obligatoire ? Ou le sont-ils simplement à cause de notre médiocrité ? Je proposerai tout à l’heure de regarder comment Jésus Christ tient compte de ces critiques, et comment il nous permet de les regarder en face et peut-être de les dépasser.


VI-« NOUS OSONS DIRE … »

Cela me conduit pour finir au sixième et dernier aspect : « Nous osons dire… ».

Vous savez que c’est la petite formule qui introduit le Notre Père à la messe, et c’est une très bonne formule. Parce que le mot « oser » est un très joli mot. D’une part il indique un courage, d’autre part il signale une difficulté prise au sérieux. Nous osons dire que la rencontre de l’autre est un lieu privilégié de la rencontre de Dieu. Mais affirmer cela, c’est avouer un certain nombre de conditions, de réserves, de questions aussi.

- Acte de foi

Il me semble d’abord qu’une telle affirmation est un acte de foi. Une des manières dont aujourd’hui nous pouvons expérimenter notre adhésion à Dieu. C’est une des manières dont la foi peut se formuler. Ce n’est pas un article de foi dans le Credo, mais c’est une bonne expression de ce que nous vivons. Et cette affirmation, qui est donc un acte de foi, n’est pas totalement vérifiable. Elle peut être vérifiée ici ou là, plus ou moins, mais pas totalement ni toujours, dans notre vie,d ans l’histoire. Il y a là, d’ailleurs, une règle générale, qui vaut pour tout ce que nous affirmons dans la foi. Pour une part, ce que nous croyons doit bien pouvoir se constater un peu ici ou là ; pour une part il doit bien y avoir des indices qui nous permettent de penser que ce que nous affirmons dans le Credo n’est pas totalement en l’air. Et en même temps, pour une autre part, nous croyons qu’il n’est pas possible que tout soit vérifiable immédiatement. C’est l’aspect eschatologique de la foi sur lequel je vais revenir.

- Un acte de foi ayant deux formes

Enfin, je dirai que cette affirmation de foi, avouant n’être pas totalement vérifiable, peut prendre plusieurs formes, selon les tempéraments, selon les âges. Deux grandes formes se retrouvent assez souvent, me semble-t-il, en ce domaine comme en beaucoup d’autres aujourd’hui.

■ Une première forme, c’est de mettre « les hommes » comme sujet de l’affirmation. Donc, nous pensons, nous croyons, qu’en rencontrant les autres, nous rencontrons Dieu. Nous partons de nous, nous exprimons la foi de notre point de vue à nous. C’est une expérience pour nous, que nous croyons faire.

Mais il y a une autre forme qui est fondamentale aussi pour dire la foi. C’est celle qui donne à la phrase Dieu comme sujet. A ce moment-là, qu’est-ce que cela signifie ? Cela veut dire que Dieu nous rencontre dans la rencontre entre humains, que Dieu nous envoie l’un à l’autre, que Dieu nous porte ensemble, dans nos relations de rencontre, d’entente ou d’affrontement. Il me semble que c’est assez important, aujourd’hui, d’avoir ces deux langages, sur toutes les affirmations de foi. D’une part, donc, nous disons des choses sur nous, et en même temps, quelquefois aussi, il faut oser dire des choses qui expriment l’acte de Dieu lui-même.

J’ai un ami qui dit : « Il y a beaucoup de livres qui paraissent aujourd’hui sur Dieu, mais en fait, il s’agit tout le temps des hommes. Quand aura-t-on un livre qui dira des choses sur Dieu lui-même ? » C’est un peu humoristique, parce qu’en fait on ne peut pas séparer les choses. Il me semble qu’il est sain dans la foi, de dire de temps en temps : nous, nous croyons, nous expérimentons, nous rencontrons ; et en même temps de dire aussi : Dieu aspire à, Dieu voudrait, veut, Dieu pousse à, etc.

Mais évidemment ce second langage est risqué. Car on ne peut se mettre à la place de Dieu. Simplement, à la suite de la Bible et de Jésus-Christ, nous croyons pouvoir dire de Dieu quelque chose de son projet global. Cela doit être possible si nous en restons à ce plan global et si, dans le détail des événements, nous ne prétendons pas exercer un jugement qui ne nous revient pas car il est eschatologique.


Deuxième Causerie

COMMENT JESUS-CHRIST INTERVIENT-IL

DANS NOS RELATIONS ENTRE HOMMES ?

POUR NOUS PERMETTRE D’Y RENCONTRER DIEU ?

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Croire « à la chrétienne », croire selon Jésus-Christ, qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Comment le Christ nous permet-il de rencontrer Dieu en rencontrant les autres ?

Je voudrais d’abord essayer de montrer la situation de Jésus-Christ dans l’affaire. Qu’est-ce qu’il vient faire exactement ? Où est-ce qu’il se situe dans le schéma… ?

Ensuite, qu’est-ce qu’il nous dit sur les relations ?

Enfin, qu’est-ce qu’il nous dit sur Dieu ?

Je ne dirai pas tout, mais je voudrais retenir quelques points saillants pour notre temps.


I - SA SITUATION

D’abord, la situation de Jésus-Christ.

Il y a une grande affirmation dans notre foi, à ce sujet. C’est que Jésus-Christ n’est pas simplement un modèle extérieur. Ce n’est pas un groupe de phrases ou de formules auquel nous ferions référence de temps en temps, pour trouver des recettes et des solutions, même lorsqu’il s’agit de rencontrer Dieu.

Jésus-Christ, croyons-nous, c’est un vivant. Ce n’est pas un maître à imiter de l’extérieur, c’est la présence même de Dieu en nous, dans notre esprit d’homme, dans notre liberté d’hommes, lorsque nous vivons les rencontres. Telle est l’affirmation de la foi : Jésus-Christ n’est pas seulement quelqu’un auquel nous faisons référence par le souvenir, comme si c’était un maître (Socrate, Gandhi, par exemple), mais c’est quelqu’un qui est impliqué dans nos relations, dans nos rencontres même. Seulement, est-ce qu’on peut, non pas prouver cela, mais le justifier ? Pourquoi a-t-on l’audace de dire cela ? Je crois que nous pourrions invoquer deux motifs.

Pour les chrétiens, Jésus Christ est du côté de Dieu et en même temps du côté des hommes. Il a en lui à la fois un esprit d’homme et l’Esprit Saint de Dieu. Il est partie prenante, si vous voulez, dans la vitalité de l’homme et la vitalité de Dieu tout à la fois. Au point que ces deux références sont indispensables.

1. Homme

Il y a en lui un esprit d’homme – et on ne le dit peut-être pas assez, mais il faut le dire, puisque Jésus est homme « complet », homme total. Il y a donc en lui une liberté, une liberté d’homme. Autrement dit, il a un avenir, il tend vers… « J’ai été envoyé,dit-il, pour… ». Et cet avenir, il voit très bien, d’ailleurs, ce qu’il va être : la croix, la mort. D’ailleurs, les gens ne s’y trompent pas. Ils voient bien qu’il a un esprit d’homme, qu’il est en mouvement : « Nul n’a parlé comme cet homme » ; « Venez vite, il m’a dit tout ce que j’ai fait. » ; « Je vois bien que tu es un prophète. »

…en qui est totalement présent l’Esprit de Dieu. Et en même temps, Jésus-Christ est porteur du dynamisme de Dieu. En lui il y a l’Esprit de Dieu d’une manière unique. On lui demande : de quel droit fais-tu tel miracle ? Et vous savez comment il s’exprime : avec l’énergie de l’Esprit de Dieu. Ce n’est pas au nom du mauvais esprit, c’est-à-dire de ce pseudo-dynamisme qu’on appelle le mal, le Satan. C’est au nom de l’Esprit de Dieu. Il est porteur, d’une manière totale, de cet Esprit de Dieu. Si bien qu’il peut le communiquer. Vous savez qu’il nous quitte, historiquement, sur cette promesse.

Donc Jésus-Christ, c’est l’homme en qui le Saint Esprit de Dieu est totalement présent. Jésus-Christ, c’est un esprit d’homme totalement ouvert à l’Esprit de Dieu, ou encore, c’est l’Esprit de Dieu prenant dans l’histoire une réalité d’homme, prenant lieu dans un esprit d’homme, d’une manière totale. Je ne dis pas que Jésus s’identifie strictement à l’Esprit de Dieu. Je dis qu’en lui, il y a l’Esprit de Dieu qui l’habite et le fait être d’une façon unique, et dont il peut et veut faire part.

Jésus-Christ, à ce premier titre, est donc extrêmement impliqué dans ce que nous avons dit précédemment, puisque la rencontre met en jeu chez nous comme chez nos vis-à-vis , l’Esprit.

2. …Ressuscité

Il y a une seconde raison. C’est que Jésus-Christ est ressuscité. Il ne suffit pas en effet de dire qu’il est à la fois du côté de Dieu et du côté des hommes. Il faut encore dire qu’il est apte à être universel. Autrement dit, il est pour quelque chose partout où Dieu est pour quelque chose. C’est cela que nous croyons du Christ ressuscité. Nous croyons que là où Dieu intervient, désormais Jésus-Christ, et Jésus-Christ intégral, Jésus-Christ homme-Dieu, est présent.

Donc Jésus-Christ n’est jamais de trop, jamais surajouté, là où Dieu se rend présent. Il donne simplement à la présence de Dieu une forme plus précise, nouvelle, plus humaine, plus accessible. Jésus-Christ est la présence de Dieu qui se fait parlante pour l’homme.

En Jésus-Christ, Dieu n’est pas simplement le créateur, celui qui fonde nos relations, celui qui nous lance dans la vie les uns à l’approche des autres, en nous dotant les uns les autres d’un esprit. En Jésus-Christ, Dieu est présent comme connaisseur de l’expérience humaine, comme usager des rencontres. Jésus-Christ n’est pas simplement Dieu comme principe, comme fondement. Il est aussi un praticien de la rencontre humaine. Il sait de l’intérieur ce qu’est la rencontre des hommes.

Si bien que, pour nous, rencontrer Dieu, c’est bien sûr, faire fond sur ce que Dieu nous donne (un esprit en nous, un esprit dans les autres, un Esprit Saint auxquels nous avons les uns et les autres à nous convertir et à nous ouvrir), mais c’est aussi faire fond sur Jésus-Christ, car en Jésus-Christ, Dieu s’est approché au plus près de notre expérience. En Dieu désormais l’expérience humaine est personnellement assimilée. Dieu a voulu voir historiquement, en Jésus-Christ son Fils, ce que signifiait la rencontre d’homme.


Résumons ce premier point sous forme de schéma :

IL Y A EN LUI OU EUX // IL Y A EN MOI, OU NOUS, En lui, en moi, en nous, en eux, Il y a un esprit un et multiple.

Et cet esprit d’homme, nous pensons qu’il existe parce que fondamentalement il y a l’Esprit de Dieu, Dieu comme Esprit, auquel nous avons sans cesse à ouvrir activement notre esprit d’homme.

Mais cet Esprit de Dieu est indissociable pour nous de Jésus-Christ. Jésus-Christ le porte d’une manière totale.

Autrement dit, recevoir, pour nous, l’Esprit de Dieu, nous sentir animés par l’Esprit de Dieu, nous sentir, dans notre rencontre, portés les uns à la rencontre des autres, par l’Esprit de Dieu, c’est nous sentir en référence à Jésus-Christ, sous le signe de Jésus-Christ.


II - CE QU’IL NOUS DIT SUR LES RELATIONS

Cela étant, que nous dit le Christ sur nos relations humaines ? Je vais grouper mes remarques en deux lots :

- Tout d’abord, sans avoir connu – et pour cause, Freud, Marx ou Nietzsche, l’évangile n’est pas désemparé par les critiques qui montent dans notre époque et dans nos cœurs à propos de ce que l’on appelle la rencontre de Dieu à travers la rencontre des autres.

- Ensuite, le Christ évangélique nous donne, en positif, quelques orientations. Qui n’ont pas du tout la prétention d’être des recettes. Mais qui ont la prétention d’être de bons moyens réels et expérimentés, pour vivre en fonction du Père et des frères tout à la fois.

1. Il nous permet de porter la critique d’illusion.

D’abord le Christ nous permet d’écouter et de porter la critique.

Il nous sensibilise à cette critique que j’ai notée tout à l’heure, la critique sur l’illusion : vouloir rencontrer Dieu dans les autres, n’est-ce pas illusoire ? Cela pourrait l’être si effectivement cela signifiait que les chrétiens sont toujours prisonniers des relations inter-personnelles, et toujours soucieux de relations totalement satisfaisantes, de concorde, d’entente, etc. En fait, si je regarde le Christ, ce n’est pas ainsi qu’il a vécu, lui.

Jésus-Christ n’était pas encore porteur des humeurs que, par la suite, nous avons secrétées. Il était point de départ et, de ce fait, il était plus réaliste et plus spirituel que nous. Pour lui, le recours à Dieu n’était pas du tout un alibi. Il ne cherchait pas en son Père un dérivatif, une consolation facile, savoureuse peut-être, mais dangereuse. La preuve, c’est qu’il faisait attention aux gens. Le prochain, pour lui, n’était pas un prétexte. Il faudrait évoquer ici toutes les scènes d’évangile où on voit le Christ regarder. Le regard du Christ… Reconnaître ce qui n’est pas dit. Le centurion. La samaritaine, la veuve de Naïm.

Et puis le Christ n’est pas l’inconditionnel des relations heureuses. La preuve, c’est qu’il a, lui, dans sa vie, un certain nombre de relations difficiles, de tensions. Il dit non à ce qui serait un idéal de transparence. Pour lui, les relations d’opposition avec les juifs, certaines autorités juives, font partie de sa vie, cela le marque, et vous savez que, pour une part, il modifie sa technique apostolique à cause de ses échecs. On peut donc penser que ces échecs-là lui ont permis de découvrir, paradoxalement, quelque chose de Dieu d’une certaine manière. Il avait, certes, à l’égard du Père, une intuition unique. Mais ce rapport filiale s’est modifié au fil des jours et des expériences.

J’ajouterai encore que Jésus-Christ n’est pas fermé aux relations fonctionnelles. Sans doute il a des amis. Mais en même temps il voit les gens sur le fond de leurs liens sociaux : les pauvres, les enfants, le judaïsme, le monde. Il rencontre les personnes en référence à un monde, ce qui est indispensable si nous voulons vivre sainement les relations entre nous. Il me semble donc que le Christ ne cultive pas l’illusion dans sa vie de relation. Il est très lucide. Il ne trouve pas dans le souci de rencontrer le Père une thérapeutique commode pour supporter la difficulté des relations.

- Il n’est pas « maladroit »

De même je crois que le Christ n’est pas maladroit lorsqu’il essaie de rencontrer Dieu dans les relations entre hommes. Qu’est-ce qui me permet de dire que le Christ ne parle pas de son Père n’importe comment, qu’il ne tombe pas dans cette difficulté que trop souvent un certain nombre d’entre nous aujourd’hui remarquent, et qui consiste à parler de Dieu d’une manière indiscrète.

Je vois deux raisons :

■ D’abord parce que, quand Jésus est en face de quelqu’un et qu’il se réfère ainsi à son Père, il va loin. Il essaye de rejoindre en ce quelqu’un qui lui fait face, l’Esprit.

C’est vraiment une manière de faire fondamentale chez Jésus-Christ. La samaritaine. Les gens avec lesquels il n’est pas d’accord. Il essaye de dépasser un comportement qui lui semble moralement injustifié, pour rejoindre en profondeur la vocation.

Et c’est comme cela qu’on peut essayer de parler de Dieu dans la rencontre avec les autres. Je crois qu’il serait illusoire d’accrocher Dieu à chacune de nos décisions particulières. Mais là où on ne se trompe jamais, c’est lorsqu’on essaye de regarder quelqu’un en cette présence de Dieu dans l’Esprit.

Je ne sais pas comment Dieu est à l’œuvre dans le choix que je fais de prendre telle ou telle route, dans le choix que je fais de prendre telle ou telle profession. Mais il y a une chose qui est sûre, c’est que Dieu est à l’œuvre dans ma vocation fondamentale, que, en moi, lorsqu’il y a ce mouvement de fond qui me pousse vers demain, globalement, quels que soient les détails de surface, il y a présence de Dieu. Un appel que le Christ fait sans arrêt à la liberté des êtres. En profondeur.

■ Et d’autre part, le Christ ne juge pas. Ce qui est fondamental pour les chrétiens. On n’a pas à étiqueter nos rencontres en disant : celle-ci a été rencontre de Dieu, et celle-là, non. On n’en sait rien. De temps en temps, cela semblerait bien le cas, alors on s’en réjouit, mais l’activité de « jugement » ne nous est pas donnée, elle est réservée à Dieu, et réservée à lui pour la fin des temps.

Alors, essayer de discerner dans la rencontre avec l’autre quelque chose de Dieu, cela ne veut pas dire que je prends position sur la qualité personnelle de cet autre. Je ne sais pas si cet autre est vraiment dans son action concrète en relation avec Dieu, comment il répond à Dieu. Cela ne me regarde pas. Ce que je peux me dire, c’est qu’il y a sûrement de la part de Dieu une intention sur mon frère comme sur moi. Et c’est cela que j’essaye de reconnaître. Mais je me garde bien d’évaluer la qualité de mon vis-à-vis lorsqu’il répond à Dieu. J’essaye plutôt de voir comment Dieu fait vivre quelqu’un, le met à l’œuvre, le fait avancer vers son futur.

- 3. Il se retire pour prier

Et puis - 3e critique que nous notions tout à l’heure - il y a la tendance à majorer l’importance des relations fraternelles comme seul lieu de rencontre avec Dieu. Ici encore, nous voyons bien que Jésus-Christ est avisé. S’il a conscience de ce que les relations entre frères sont pour lui comme pour tout être, une occasion permanente de rencontre du Père, en même temps il se retire pour prier.

Il a une densité personnelle, un mystère personnel qui n’est pas totalement communicable. Il sait regarder la nature, le ciel, la vigne, le troupeau, les oiseaux du ciel. Evidemment, tout cela n’est pas étranger à ses relations d’homme avec d’autres hommes. Mais, dans la durée, sa vie se déroule en des moments différents. Il y a un temps pour tout. Et le Christ met dans son emploi du temps pour prier, comme il y a aussi des moments pour rencontrer la foule sur les routes.

Voilà donc, me semble-t-il, comment on peut tenir compte des critiques que nous entendons aujourd’hui sur la formule qu’étudie cette session, ou bien de celles qui naissent en nous lorsque nous essayons de trouver en Jésus-Christ, non pas une réponse totale et définitive, mais une lucidité qui nous permet d’avoir un peu de courage.


B. Il nous donne des indications

D’une manière maintenant plus positive, il me semble que le Christ nous donne quelques indications. Je les note brièvement.

■ 1e indication : Pour pouvoir « déboucher » sur Dieu, une rencontre doit être pascale. Le mystère pascal doit bien intervenir ici comme ailleurs. C’est l’aspect de mort qui est impliqué en toute rencontre.

■ 2e indication : Dans la prédication du Règne, quand il annonce le Règne de Dieu (vous savez que c’était le mot synthétique qui lui permettait de résumer tout ce qu’il avait à dire), il ne parle pas tout le temps de la charité, il ne parle pas tout le temps des autres.

Nous croyons, nous, que le christianisme se réduit à la fraternité, à l’unité, etc. Ce n’est pas vrai, pour Jésus-Christ. Pour lui, si la charité est le fin-mot, le summum, ce n’est peut-être pas le premier mot.

En particulier, pour qu’il y ait charité, il faut qu’il y ait ce qu’on appelle l’espérance. Et puis, avant l’espérance, la foi. Je reprends là une grille très classique, celle des trois vertus dites théologales. Elle a peut-être un certain intérêt pour nous aujourd’hui.

Je pense en effet que la relation entre les hommes est vraiment épuisante si nous ne faisons pas attention à l’espérance qui anime les deux partenaires ou les deux groupes. Et c’est pourquoi j’ai essayé de montrer qu’il y avait en moi comme en lui, en lui comme en moi, un esprit, c’est-à-dire un avenir, une tendance vers. Comment voulez-vous, aujourd’hui, par exemple dans l’Eglise, travailler à l’unité, si on ne sait pas ce que les gens espèrent, si on ne sait pas où ils veulent aller ? On pourra toujours faire de la conciliation, cela tournera court.

Et cette espérance, cette propulsion vers demain, sur quelle conviction s’appuie-t-elle ? A quelle foi renvoie-t-elle ? A quelle adhésion renvoie-t-elle ? A quelle adhésion prend-t-elle sa source ?

Il nous faut, au moins de temps en temps, essayer de dire où l’on en est, au lieu de courir au compromis, comme quelquefois la charité a l’air de le suggérer. Si nous voulons nous « entendre », il faudrait essayer de vérifier un peu ce que nous croyons fondamentalement.

■ 3e indication : l’aspect ecclésial. Il faudrait le développer longuement. On pourrait dire pratiquement que l’Eglise, dans la pensée du Nouveau Testament, c’est une école de la relation. Cela devrait être ainsi. Et je n’entends pas ici l’Eglise au sens d’un en-soi. J’entends l’Eglise comme une expérience, une expérience-test où nous apprenons à rencontrer quiconque à cause de Jésus-Christ, et grâce à lui.

Tel est bien le cas des sacrements. Le sacrement me parle de relations réussies, l’Eucharistie, mais aussi de relations difficiles, la Pénitence.

En outre, dans l’Eglise, on ne juge pas, on ne devrait pas juger, mais on s’éduque à l’espérance, on s’éduque à la foi et, d’une certaine manière, le « reste », à savoir l’unité, la charité, sera « donné par surcroît ».

Donc l’Eglise n’est pas un petit ghetto, pas un lieu où spontanément et forcément, les choses iraient mieux qu’ailleurs. L’Eglise, c’est une sorte d’école –« publique » ou « privée », comme vous le souhaitez – où l’on apprend un peu comment, dans le vaste monde, la rencontre de l’autre peut être un lieu où l’on peut reconnaître Dieu.

C. Ce qu’Il nous dit de Dieu

Ce que Jésus nous apprend de Dieu, sur la base de cette relation, peut se résumer à deux affirmations :

■ La première, c’est que Dieu n’est pas cet être monolithique qu’on a peut-être appris, une sorte de perfection statique, une sorte de grand tout, sans dynamisme interne. On nous a appris aussi qu’il était Trinité. Seulement, le mot n’a plus beaucoup de goût pour nous. Et c’est très dommage.

Il me semble que la rencontre avec les autres : lui, moi, eux, nous, devrait nous permettre de redécouvrir un Dieu qui est, bien sûr, Père, mais un Dieu qui est vivant, donc orienté et porteur d’un dynamisme – tel est l’Esprit – et un Dieu qui a pratiqué lui-même comme usager la rencontre des hommes. Tel est Jésus-Christ. Alors, parlons de ce Dieu-là.

Nous pourrions d’ailleurs préciser, mais ce n’est pas le lieu de le faire, la relation réciproque qu’ont entre eux ces trois noms de Dieu, ces trois réalités en Dieu. Ce qui, me semble-t-il, est la Bonne Nouvelle des chrétiens, c’est que ce Dieu-là fait vivre et libère, parce qu’il n’est pas étranger à ce que nous vivons. Nous trouvons en lui des consonances avec notre propre expérience. En lui aussi, en lui, comme en nous, il y a une vitalité profonde. En lui aussi, il y a cette connaissance expérimentale, par l’intérieur, de ce qu’est la vie et, en l’occurrence, la rencontre entre les hommes. Je crois que l’expérience de la rencontre, avec toutes ses facettes, peut beaucoup rénover notre sens de Dieu.

■ Une seconde donnée, c’est que Dieu est bien autre que nous. D’une certaine manière, on peut bien le penser comme un autre, mais alors pensons-le comme le Tout-Autre. Je m’explique. Dieu, il est difficile de parler de lui, il est difficile de le comprendre, il est difficile de s’en faire une représentation. On a quelquefois de la peine à le prier. Jésus-Christ maintient que, de toutes manières, il faut dire que Dieu est autre. Donc c’est quelqu’un, et quelqu’un qui n’est pas nous. Et de ce point de vue, je crois que nous pourrions reprendre la petite esquisse que je dressais tout à fait en début, en analysant nos relations selon une série de tensions. Ce qui me frappe, c’est que les différentes variations de notre expérience d’autrui qualifient aussi notre rencontre de Dieu.

Il y a des moments où Dieu se présente plutôt sous l’angle de la solidarité (Emmanuel : Dieu avec nous), et au contraire, des moments où il est plutôt à distance et inconnaissable.

Il y a des moments où nous comprenons Dieu plutôt dans une relation inter-personnelle, dans une relation « Je et Tu », et d’autres moments où Dieu se discerne ou se pressent plutôt dans la ligne des relations collectives, à travers l’Eglise, à travers le vaste monde, sans qu’on sache exactement comment le rejoindre immédiatement.

Il y a des moments où la relation avec Dieu est plutôt marquée par la pression. Dieu nous pèse un peu. Mais il y a des moments aussi où Dieu se présente comme un autre qui nous attire, nous libère, etc.

Et ainsi de suite. Il suffirait de reprendre la rapide énumération que j’ai proposée tout à l’heure.

Toutefois, Dieu n’est pas n’importe quel autre. Il est le « Tout Autre ». La formule cristallise une impression fondamentale de tous les chrétiens, quels qu’ils soient : Dieu qui est autre, qui est à comprendre comme un autre, comme quelqu’un d’autre que nous, est trois fois saint. On ne le découvre jamais sans une conversion, car il est un fondement pour nous et non un être sur le même plan que nous.

Son Esprit est l’Esprit « Saint ». Autrement dit, je ne saurai jamais qui il est, exactement. Parler de cet Esprit, l’appeler et le reconnaître dans les relations entre hommes, c’est absolument indispensable ; nous pouvons même essayer de le comprendre comme un autre, comme un « tiers » dans la relation entre nous. Mais cet autre, ce tiers, ce troisième, cet être est mystérieux, « seul en son genre » ; je suis obligé sans cesse d’arranger mon cœur et ensuite mon langage, pour que mes formules à son sujet ne soient pas trop maladroites ; et je n’ai jamais assez de toute ma vie pour essayer d’approfondir pratiquement ce que signifie cette réalité de Dieu, pour nous.


Concluons, d’une manière un peu catéchétique.

Je crois qu’on aurait peut-être à tirer de cette réflexion comme trois conclusions pratiques.

1. Reconnaître l’autre, quel qu’il soit, que ce soit l’autre que j’aime ou l’autre que je combats, que ce soit le groupe ou un tel.

Reconnaître l’autre assez profondément pour voir en lui, pour discerner en lui son esprit. Il n’y a pas de recette pour cela. On ne peut pas trouver de formule standard. Simplement, il y a un certain nombre de conditions nous permettant un bon discernement.

■ Une de ces conditions serait d’avoir le sens de l’histoire, le sens de l’évolution de quelqu’un ou d’un groupe. Il y a ce qu’est l’autre et puis il y a ce qu’il sera. Je ne peux pas le figer dans aujourd’hui, dans le visage qu’il me donne, pas plus que moi je ne suis seulement ce que j’expose de moi. Il y a ce que je suis aujourd’hui , puis il y a ce que je serai : je ne suis pas assez aujourd’hui, je serai peut-être mieux ou moins bien demain, toujours est-il que je serai en marche.

■ Seconde condition : on ne peut reconnaître l’autre qui si on se reconnaît soi-même. Si je n’ai pas d’avenir, si je n’ai pas un peu vivement de l’esprit en moi, si je ne vis pas, il me sera probablement assez difficile de rejoindre l’autre à ce niveau profond. Certes, il se pourrait que l’autre me stimule, me provoque et ravive en moi cette vitalité qui s’était assoupie. De toute façon, la rencontre entre moi et lui, entre eux et nous, est une rencontre qui nous interpelle sur l’essentiel, à savoir notre esprit. Dis-moi quel est ton esprit et je te dirai quelle est ta rencontre.

2. Reconnaître Dieu.

De nos propos pourrait se dégager l’affirmation que reconnaître Dieu ne va pas de soi. On n’a le droit de parler de Dieu que dans une question ouverte. Si ma vie est totalement satisfaite, totalement bouclée, s’il n’y a pas de point d’interrogation en elle, je pourrai peut-être parler de Dieu, mais parlerai-je du vrai Dieu, celui qui m’interdit de fermer ma porte et celui qui m’ouvre un chemin toujours nouveau chaque matin.

Il ne faudrait pas tomber dans une nouvelle scolastique, aujourd’hui, qui consisterait à parler de Dieu d’une manière un peu précipitée pour s’aligner sur le langage courant. Parler de Dieu, c’est toujours faire un acte de foi. Et cet acte de foi, pour une part, nous le tenons des autres. L’Eglise, les frères et leur témoignage, la Parole de Dieu qui nous porte le témoignage de Jésus-Christ, nous éduquent. Mais dans ces repères extérieurs, dans ces révélations qui nous viennent ainsi, il n’y a jamais de solution-miracle. Et nous ne sommes jamais déchargés de notre responsabilité, de notre propre esprit, de notre propre liberté.

3. Bonne nouvelle et travail.

Enfin dernière orientation, il me semble que reconnaître Dieu dans la relation avec les autres, c’est à la fois une bonne nouvelle et un travail. Une bonne nouvelle, un évangile : cela est bon pour nous, nous réjouit, nous émerveille. Toute expérience spirituelle doit bien avoir cette note d’une bonne nouvelle. Je me plais à découvrir Dieu à travers les multiples témoignages de lui que je discerne ici ou là, quand ma route croise la route de tel ou telle. Je me plais à discerner quelque chose du visage de Dieu à travers telle ou telle époque, loin de moi.

Mais en même temps il y a un travail, un apprentissage pratique. Il ne s’agit pas de tenir une comptabilité de mes rencontres avec Dieu. L’important, c’est moins chaque rencontre que l’ensemble.

Ajoutons que ce travail de la foi est extrêmement divers. Parmi nous, certainement, il en est qui vont de Dieu aux autres, et puis d’autres qui vont des autres à Dieu. Mais il est peut-être des cas difficile où la relation à Dieu ouvre la relation avec l’autre. Si cet autre me paraît sans grands signes positifs, marqué par le mal, ou si je n’arrive pas à discerner son esprit, cela peut venir de moi, bien sûr. Il se peut quelquefois qu’objectivement ma rencontre soit inhumaine ou presque. Alors la référence à Dieu peut m’éclairer sur cette dimension humaine qui m’échappe.

Enfin ce travail de la foi, au cœur de cette bonne nouvelle de l’Evangile, pourrait connaître ici ou là une forme expressive, une forme de communication. Autrement dit, il ne suffit pas de vivre la relation à l’autre comme une relation à Dieu. Quelquefois nous avons à le dire. Il me semble qui si nous avons vraiment le sens de la liberté, si nous pensons que ce qui se joue dans les rencontres d’hommes, c’est l’Esprit de Dieu, nous avons de quoi vraiment poser la question de la communication et du témoignage. Ou de la parole de foi. Ce ne sera pas une parole toute faite, une parole standard, ce sera une parole qui montera du fond de nous et qui, chaque fois que l’occasion s’en présente, sera une parole vraie, une parole de confidence, une parole de partage.

Henri Bourgeois, Théologien


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