LA PAROISSE, UNE MANIÈRE DE VIVRE L’ÉVANGILE
Henri Bourgeois, dans : Que devient la paroisse ? Mort annoncée ou nouveau visage ?, ch. II.
La paroisse catholique est en question permanente. On la dit décevante, elle est toujours incontournable pour qui désire vivre sa foi avec un peu de réalisme. Plus que des groupes spécifiques, peut-être plus toniques, mais toujours menacés de s’enclore dans leur autosatisfaction, plus que des rassemblements, toujours magnifiques, mais dont les lendemains ne sont pas toujours assurés, la paroisse est un lieu où les réalités, les nôtres, celles d’une société et celle du temps, inscrivent en nous un espace où l’évangile résonne.
L’analyse qu’en fait Henri Bourgeois, à partir de son expérience de prédication et de celle de bien des chrétiens, trace les grandes lignes de cette expérience, trop méconnue aujourd’hui et en difficulté.
Les photos proposées ici sont empruntées au patrimoine lyonnais : église St Vincent de Paul, au passé prestigieux, église de Balmont-La Duchère, en forme de tente voyagère (aujourd’hui désaffectée), couverture « Chercheurs de Dieu », revue du courant catéchuménal pour lequel Henri Bourgeois se dépensa beaucoup, fonts baptismaux d’un artiste lyonnais, Sainte-Marie Perrin (AHB).
Plan :
I- UN PEUPLE ET UNE EXPÉRIENCE
a. Le peuple paroissial
b. L’expérience paroissienne : se sentir membre -garder un lien - « un peu intéressé ».
c. La paroisse est-elle une communauté ?
II- LES ATTITUDES SPIRITUELLES QUE PEUVENT DÉVELOPPER LES PAROISSES
a. La paroisse éveille au sens de la foi : faire et être - un espace pour croire - un style de foi.
b. La paroisse éveille au charme de la rencontre et au courage de la solidarité : le ternaire habituel - différences socio-culturelles - spirituelles - entre les peuples - d’âge - entre hommes et femmes - de responsabilités -œcuménique.
Conclusion : Paroisse, une réalité de foi. Quelques traits.
On dit que c’est une organisation, on la relie à des conseils ou à des commissions, on la réfère à un prêtre, on la rattache à des bâtiments (église, maison paroissiale).
Mais il ne faudrait pas oublier que la paroisse est avant tout une réalité de foi, une communauté fondée sur la foi. Selon les mots de Jean Paul Il en son exhortation apostolique sur Les fidèles laïcs du Christ (1988), c’est une « communauté de foi et une communauté organique ».
I- UN PEUPLE ET UNE EXPÉRIENCE
Pour préciser ce que recouvre cette identité spirituelle et croyante, nous voudrions examiner brièvement ce que vivent des personnes que la paroisse implique, à un titre ou à un autre.
1. Le peuple paroissial
S’il y a foi, c’est donc que la paroisse n’est pas d’abord une structure ou des murs ou des problèmes, mais des personnes. Comme toute forme d’Église, c’est une mise en relations d’êtres humains à cause de l’évangile. Autrement dit, c’est un peuple.
Les Bretons de jadis employaient au Xe siècle le mot ploe, ou ploue, dérivé du latin plebs (=peuple). On trouve ce terme dans des noms de lieux comme Pleumer ou Ploermel (cf. B. Tanguy, « Les paroisses bretonnes primitives », in Histoire de la Paroisse, 11e rencontre de Fontevraud, oct. 1987, Université d’Angers, 1988, p. 11-12).
Ce peuple n’est toutefois pas uniforme.
Vatican Il l’appelle « le peuple de Dieu », étant entendu que cette expression désigne les baptisés. Par conséquent une paroisse est un peuple baptismal avant même d’être un peuple eucharistique.
Elle n’est évidemment pas constituée seulement des chrétiens du dimanche, de ceux qui viennent « à la messe ». Elle est aussi en rapport avec les baptisés non pratiquants et ces chrétiens, bien loin d’être des gens du dehors, ont en fait une place dans la paroisse, dans ses soucis, même s’ils ne la prennent pas pratiquement.
Que peut être cette responsabilité ? Pas de « récupérer » ces baptisés qui sont loin. Mais plutôt de les nommer réellement, spirituellement, dans la prière commune, de prévoir pour ceux d’entre eux qui le souhaitent quelques possibilités de découverte évangélique, enfin de tenir compte parfois de leurs propos ou de leurs réactions (courrier des lecteurs du bulletin paroissial, paroles de personnes participant à une célébration épisodique, attentes de parents non pratiquants dont les enfants sont en catéchèse, demandes de recommencements).
Cependant la paroisse n’est pas seulement pour les baptisés. Elle a une vocation plus large, elle est référée au peuple du quartier ou de la commune. C’est à ce titre aussi qu’elle est populaire. Elle ne prétend pas englober toute la population, mais elle ne serait pas elle-même si elle ne tenait pas compte de l’ensemble des gens qui vivent ou même simplement passent sur son territoire. Comme l’affirme Vatican II, « le soin des âmes doit s’étendre de manière adaptée à tous ceux qui habitent la paroisse » (décret sur les évêques, n°30). Et encore : « la communauté locale doit [ … ] frayer à tous les hommes la route vers le Christ » (décret sur le ministère et la vie des prêtres, n°6).
A nouveau, cela peut prendre bien des formes. Il y a la prière : la paroisse prie Dieu en solidarité avec le peuple local, chrétien ou non chrétien, intéressé par elle ou indifférent à ce qu’elle est. Par ailleurs bien des propositions sont possibles : évangélisation explicite, accueil spirituel, entraide… Et puis la paroisse peut participer à des actions de quartier.
Faut-il cependant que le responsable de la paroisse se dise le curé du quartier ? Oui et non. Oui car la paroisse ne peut pas se séparer de la population locale et ne peut se désintéresser de ses problèmes ou de ses joies. Non car le rapport de la paroisse aux non-baptisés n’est pas identique à celui qu’elle a avec ses membres baptisés.
Quelques faits concrets illustreront ce que nous voulons dire :
Si une personne adulte se présente pour demander le baptême, faut-il aussitôt considérer qu’elle est « de-la-paroisse » et qu’elle relève donc de la vie paroissiale courante (et de l’autorité du curé) ?
Si telle ou telle paroisse est portée à s’identifier trop au quartier ou au village, n’est-ce pas subtilement pour corriger l’impression parfois éprouvée de ne rassembler plus qu’un tout petit nombre de pratiquants ?
Si la solidarité avec le quartier ou le village est en effet normale et même indispensable, les chrétiens de la localité n’ont-ils pas à se demander quelle est leur vocation et le rôle que Dieu attend d’eux ?
2. L’expérience paroissienne
Il est parfois intéressant de demander à des amis ou des relations quelle est leur expérience « paroissienne ». Les réponses varient, certes. Mais elles ont en général quelques traits communs.
La formule « expérience paroissienne » - et non paroissiale - ne voudrait pas être subtile ni pédante. Nous l’employons ici pour indiquer ce que vivent plus ou moins explicitement des personnes qui sont en relation avec une paroisse. Expérience « paroissienne » : un peu comme on dit aujourd’hui « conscience citoyenne » ou « expérience historienne ».
Quand on se sent membre de la paroisse
Ce qui, le plus souvent, est tenu pour marquant par des pratiquants, c’est l’événement ou la circonstance qui ont enclenché le sentiment d’appartenir à la communauté chrétienne de telle commune ou de tel quartier.
« Avec ma femme, j’ai été intégré à une équipe de préparation au baptême. [ … ]. Un jour, il y a eu un débat, en soirée. J’y étais. Et cela m’a beaucoup intéressée. J’ai écouté des gens que je voyais à la messe mais dont je ne savais pas ce qu’ils pensaient au fond d’eux-mêmes. [ … ]. Tant que j’ai vécu à X., je n’avais pas le sentiment d’avoir une paroisse : je ne connaissais pratiquement personne. »
Puis entrent en ligne de compte d’autres événements qui ont des effets très variables : un changement de paroisse, un affrontement avec le curé ou un paroissien, l’arrivée sur le quartier d’une ou deux personnes qui ont l’art de relancer les énergies, une inquiétude pour l’avenir à cause du départ du prêtre ou d’un regroupement inter-paroissial qui a quelque chose de troublant, etc.
Ajoutons que cette expérience peut parfois s’arrêter : on devient alors chrétien sans paroisse, soit que l’on entre dans un groupe ou une communauté, soit que l’on opte pour une vie évangélique de type individuel. Mais l’expérience paroissienne peut également reprendre, après un temps de pause ou de jachère : nous connaissons un certain nombre de recommençants pour qui cela a été le cas.
Quand on garde un lien avec la paroisse
L’expérience de la paroisse peut encore être celle de chrétiens non pratiquants.
Pour eux, semble-t-il, cette expérience n’a pas de commencement repérable ; elle est plutôt une donnée latente qui accompagne leur vie. Mais des événements surviennent de temps en temps, à l’occasion d’une célébration familiale, d’un contact fortuit avec la paroisse ou encore de la catéchèse des enfants. Et les avis varient évidemment.
• J’ai été bien accueilli, mais je me suis senti un peu étranger. » • Le curé était un peu rigide ; cela m’a gêné. » • J’ai été touchée par la simplicité de la rencontre. » • Je voulais trouver quelqu’un pour m’aider à redécouvrir la foi. Mais j’ai eu l’impression que je dérangeais la personne qui faisait l’accueil. Résultat : je n’ai pas donné suite. »
Quand on est (un peu) intéressé par la paroisse
Enfin on peut parler du rapport à la paroisse qu’ont des non-chrétiens. Ce rapport n’est pas nul, en bien des cas. Souvent il est vécu en termes de respect, de cordialité, de solidarité.
Un jeune musulman : « A la paroisse, il y a des gens très sympathiques. On peut leur demander un service et ils le rendent. »
Un animateur d’association : « Pour les SDF, le comité local comporte la participation de la paroisse. C’est bien que l’on soit tous unis pour lutter contre la pauvreté. »
Dans un quartier de banlieue, Aïcha, une musulmane, membre d’un groupe réunissant des croyants de différentes religions, vient à la cure avec une jeune femme africaine, sa voisine et amie, car, dit-elle, « elle n’ose pas venir faire sa demande de baptême ». Sans être elle-même directement concernée, Aïcha se sent touchée par la vie des chrétiens du quartier et en sympathie avec eux.
Une femme, dans une petite ville : « Je n’ai pas de religion, je ne suis pas baptisée, mais de temps en temps j’aimerais réfléchir à des questions de la vie. Est-ce que la paroisse ne peut pas aider pour cela ? »
3. La paroisse est-elle une communauté ?
Cela se dit. Jadis, le P. Michonneau parlait de « la paroisse, communauté missionnaire », à partir de ce qu’il vivait au Petit-Colombes. Le code de droit canonique catholique de 1983 use volontiers du terme communauté (c. 515 § 1) comme le faisait déjà Vatican Il (décret sur les évêques, n’ 30 - décret sur l’apostolat des laïcs, n°10 ; 18 et 37). Jean-Paul reprend ce vocabulaire (exhortation apostolique Les fidèles laïcs du Christ, 1988, n°26-27).
Aujourd’hui le mot est moins prisé car il apparaît bien qu’une paroisse est un peuple, un ensemble humain, plus qu’une communauté proprement dite, ce dernier mot impliquant des relations fortes et courtes qui ne sont guère possibles quand la paroisse est un peu nombreuse.
Donc, qu’il y ait des paroisses-communautés, c’est sûr. Mais ce sont des paroisses assez petites. Ou alors le « noyau » actif des paroissiens parle de lui et de lui seul, quand il parle de communauté, oubliant tous les autres qui ne sont pas membres de ce petit groupe et qui, pourtant, ont quelque rapport avec la paroisse.
En outre, il ne faudrait pas que le mot communauté amène à assimiler la paroisse avec l’assemblée liturgique qui, elle, en effet, peut présenter des traits communautaires. Une telle assimilation serait regrettable car tous les paroissiens ne sont pas pratiquants (la majorité de la paroisse serait donc extra-paroissiale, dans cette optique) et surtout la paroisse n’est pas seulement liturgique (elle existe aussi comme diaspora répandue dans le village ou le quartier).
Enfin, même si la formule de Jean Paul II sur la paroisse « communauté de foi » (exhortation Les fidèles laïcs du Christ, n°26) a pour elle une certaine autorité, il nous semble qu’elle risque de masquer l’un des enjeux actuels de la réalité paroissiale, qui est de susciter et de laisser se développer des communautés de foi, plus petites qu’elle.
Est-ce pour cette dernière raison que certains aujourd’hui envisagent la paroisse comme une « communauté de communautés » ? En tout cas, même si elle a quelque succès, cette formule nous paraît ambiguë. D’une part, la paroisse n’est pas seulement constituée de « communautés » : elle rassemble bien des gens qui, légitimement (au moins à leurs yeux), ne font pas partie d’un groupe. D’une part, même en se définissant par rapport à des communautés, l’ensemble paroissial est-il pour cela même automatiquement communautaire ? Rien n’impose de le dire et bien des indices ne vont pas dans ce sens.
Bref, la paroisse n’est peut-être pas exactement une communauté. Cependant, comme l’a dit fortement l’un des membres de notre groupe : « Le mot communauté est fascinant, il est aussi gênant. Mais quel autre mot employer ? »
En effet ! Nous voudrions cependant avancer, malgré tout.
Pour cela, commençons par dire que le mot « public » ne nous semble pas adapté. La paroisse n’est pas un public de spectateurs ou de consommateurs, ni dans l’assemblée liturgique ni dans sa présence au milieu de la population locale. Il se pourrait d’ailleurs que le mot « public » soit plus ou moins lié au point de vue unilatéral du prêtre, célébrant avec des personnes qu’il ne connaît pas toutes, ou ayant une responsabilité d’ensemble sur une réalité humaine dont la composition lui échappe, au moins en partie. Dans ce cas, parler de public est maladroit. Le mot est trop anonyme pour rendre compte de ce qui est en jeu et il évoque trop des rapports de spectacle ou de commerce pour dire la réalité de foi que vit et exprime la paroisse.
Dès lors, pourquoi ne pas parler simplement de « peuple », de peuple paroissial. Si l’expression, qui est biblique et conciliaire, paraît grandiloquente, parlons de communauté ! Mais alors sans trop d’illusions !
II- LES ATTITUDES SPIRITUELLES
QUE PEUVENT DÉVELOPPER LES PAROISSES
La paroisse, c’est donc un espace fondé sur l’évangile et ouvert à des êtres dont les uns sont impliqués dans et par leur foi et dont les autres sont ou peuvent être reliés à elle, sans lui appartenir à proprement parler, mais en entrant dans certaines de ses perspectives.
Après avoir identifié ce peuple multiple et ces consciences diverses, nous voudrions maintenant examiner comment la paroisse évangélise. Autrement dit : comment elle éduque et développe un certain nombre d’attitudes spirituelles.
1. La paroisse éveille en principe au sens de la f oi
Elle a pour cela des moyens divers : la liturgie dominicale et l’homélie, la préparation des sacrements (notamment baptême et mariage), certaines célébrations annuelles (messes de la nuit de Noël et de Pâques), certaines célébrations d’ordre familial (baptême, mariages et funérailles), les groupes de prière, les communautés diverses (nouvelles ou déjà classiques), les bulletins et feuilles d’information, etc.
Cet ensemble, à des degrés variés, s’adresse non seulement aux pratiquants mais aussi aux baptisés non pratiquants, voire à certains non-chrétiens. Quel est l’effet de ce dispositif ? On a parfois quelque peine à l’apprécier avec précision. Mais on peut au moins indiquer quelques exigences pratiques à son sujet.
Ce que l’on fait et ce que l’on est
En premier lieu, si la paroisse est un lieu de foi, elle doit éviter de se réduire à des questions d’organisation de calendrier et d’actions à mener. Tout cela importe, certes. Mais tout cela n’a de sens que dans un certain esprit, avec une intériorité spirituelle et dans la dynamique de l’évangile.
Il est compréhensible et même indispensable que les responsables pastoraux fassent « appel » à tel ou tel membre de la paroisse pour Ia catéchèse des enfants, l’équipe liturgique, la préparation au baptême, etc. Mais un discernement s’impose : est-ce que cette action va convenir à cette personne ? N’est-ce pas lui imposer un fardeau trop lourd ? n’est-ce pas l’utiliser sans assez tenir compte de ce qu’elle est ?
Une fois ou l’autre, nous avons été témoins de certains appels intempestifs où le légitime souci de « trouver quelqu’un » pour faire quelque chose l’emportait sur le respect de la personne en question.
La paroisse est sûrement l’un des lieux d’Église où le rapport entre ce qui est à faire et ce que l’on est se découvre et s’expérimente de façon très concrète.
Il n’y a sans doute pas de formule passe-partout en ce domaine. Mais il est souhaitable que la question soit au moins envisagée régulièrement. Sans cela, la paroisse « tourne » mais elle n’est pas assez un lieu de foi, c’est-à-dire un lieu d’appel largement exprimé et de respect fidèlement entretenu.
Une question, encore. Parmi beaucoup d’autres.
Dans certaines paroisses, les responsables demandent aux parents d’assurer la catéchèse des enfants pendant les premières années du parcours. On voit bien pourquoi : les parents sont les premiers responsables de leurs enfants et, par ailleurs, avoir à transmettre le message de foi peut être pour eux une bonne occasion de redécouvrir le christianisme. Tout cela se comprend.
Mais certains membres de notre groupe ont rencontré des parents, surtout des mères, qui avaient accepté « pour faire plaisir » ou « pour rendre service », et qui étaient très vite dépassés par ce qui leur était demandé, et même qui se trouvaient « gênés ». Ces mamans estimaient n’avoir pas assez de foi pour « faire le catéchisme ». N’y a-t-il pas parfois pour elles une sorte de clause de conscience à faire valoir ?
Aujourd’hui le binôme « faire » et « être » est devenu classique, au point d’être parfois légèrement usé. Nous allons pourtant l’utiliser car il désigne un jeu majeur de foi aujourd’hui. D’une part en effet, être croyant appelle un minimum d’action, quelle qu’en soit la forme. Et inversement, ce que l’on fait comme chrétien doit découler de ce que l’on est personnellement à cause de l’évangile.
Quelqu’un nous a raconté le petit fait que voici. Une femme proposait au curé de sa paroisse de « lancer » une « activité, en l’occurrence un groupe de prière. Réponse du responsable : « Il ne suffit pas de faire, il faut être. » Évidemment ! Mais avouez que certaines actions sont bien proches de l’être !
Il reste que « trouver des gens » pour remplir certaines tâches paroissiales a quelque chose d’un peu lancinant dans une époque comme la nôtre où peu de personnes ont du temps ou du goût pour de tels services. Comment faire ?
Nous nous permettrons deux suggestions simples.
La première, c’est qu’une « chose à faire » soit toujours présentée avec une perspective ou une visée. Aujourd’hui nous dépérissons tous, faute d’orientations qui donnent de l’élan et du champ à notre action. Il est donc utile de faire paraître non pas seulement « à quoi sert » ce qui est à faire mais aussi « le sens » qui oriente ce que l’on veut faire. C’est l’histoire bien connue des bâtisseurs de cathédrales au Moyen Age. L’un dit : « je fais un mur », l’autre dit : « je bâtis une cathédrale ».
Seconde proposition : faut-il tout faire de ce qui est souhaitable ? Ce n’est pas sûr ! Et, de toute manière, ce n’est pas possible ! Pratiquement, deux questions se posent. Tout d’abord, commençons par là : qu’est-ce qui serait à faire, que l’on ne fait pas encore, mais qui est appelé par l’évangile et par les besoins des gens ? Autrement dit, et sans paradoxe : qu’est-ce qu’il faut ajouter au programme habituel ? Alors, et seulement en second lieu, on peut en venir à se demander ce que l’on ne peut plus continuer à faire. Parce que cela ne correspond plus à la situation présente, parce que plus personne ne se passionne pour ce genre d’action, parce que d’autres organismes s’en chargent sur le quartier ou dans la commune. Ne plus assumer une tâche qui était jusqu’ici habituelle n’est pas un drame si l’on a réfléchi en temps voulu à ce qu’elle représente et aux possibilités que l’on a, et si cet « abandon » n’est pas vécu comme un échec ou une désertion honteuse parce qu’il s’inscrit dans une redéfinition réaliste et évangéliquement orientée du rôle qu’a la paroisse.
La paroisse, espace pour croire
La paroisse n’est pas seulement éducatrice de la foi par le dosage évangélique qu’elle réussit à établir entre ce qui est à faire et ce qui est à être. A notre avis, ce premier élément de son cahier des charges débouche sur une seconde exigence, plus radicale : comment susciter une foi compétente qui puisse être pertinente dans le monde actuel ?
Trop souvent, dans le passé, on a eu tendance à considérer le milieu paroissial comme un espace intra-ecclésial, voué à la prière, à la célébration et à la transmission aux enfants de la foi des adultes. Dans cette optique, évidemment, l’évangélisation ne pouvait qu’apparaître extérieure et relever de mouvements ou de groupes expressément impliqués dans la société et ses enjeux.
Il semble qu’aujourd’hui les paroisses soient en train de redécouvrir leur « potentiel évangélisateur ». Certes, elles ne sont pas à même d’exercer toutes les possibilités d’évangélisation. Leur forme institutionnelle ne les qualifie pas pour tous les types de témoignage, de dialogue ou de collaboration. En certains domaines de la vie sociale, les petites communautés ou l’existence personnelle au quotidien sont plus à même d’annoncer l’évangile. Mais, cela dit, la paroisse a un rôle non négligeable dans l’évangélisation.
Elle donne un signe qui est certes toujours ambigu mais qui manifeste, plus qu’on ne le pense parfois, que les chrétiens vivent une certaine fraternité et ont quelque sens de l’accueil.
Elle répond, en tant que service public, aux demandes et attentes d’une population qui n’est plus toujours pratiquante. A ce titre, elle a sa part dans le sens du spirituel que la vie quotidienne peut porter et, si elle en a le souci, elle est en mesure de susciter des catéchumènes et de donner à des personnes loin de la foi évangélique le goût et les moyens de recommencer.
Elle contribue aussi à entretenir des germes et des signes d’espérance locale, tant chez les pratiquants que chez les baptisés non pratiquants et même, en quelque mesure, chez les non-chrétiens.
Elle manifeste, par sa vie concrète, que l’évangile est simultanément adhésion à l’invisible (d’où : la prière et les célébrations) et souci concret des autres (d’où : l’entraide, les services de proximité, la présence aux malades et aux gens en difficultés de toutes sortes).
Elle indique à la population locale que la foi est, certes, une aventure personnelle mais qu’elle demande aussi à être partagée, de manière assez large, et que cette mise en commun demande un minimum d’institution, de visibilité (et d’argent par conséquent !). La foi évangélique se vit dans les conditions effectives de la condition humaine.
Finalement, et ce n’est pas la moindre de ses responsabilités, la paroisse est à même, pour sa part, d’aider les chrétiens pratiquants et, dans une autre mesure, les chrétiens non pratiquants, à vivre quelque chose de l’évangile dans l’existence quotidienne, le travail, les épreuves et les joies, les solidarités et les tensions.
Le style de la foi paroissiale
En tout cela, l’essentiel est dans le ton ou le style de la vie paroissiale. Il serait en effet naïf de penser que le renouveau des paroisses, auquel beaucoup sont attentifs aujourd’hui, passe automatiquement par un groupe de prière, une amélioration des homélies ou la constitution de petites commautés. En tout cela, ce qui compte en priorité, c’est pour ainsi dire l’inspiration, cette sorte de dynamique spirituelle qui est liée à la foi, au respect de chacun et au discernement des signes des temps.
Pratiquement, comment cela se peut-il ? Contentons-nous, ici encore, de quelques indications.
Un ton évangélique est spirituel. Ce qui ne veut pas du tout dire pieux et coupé du réel. Le spirituel, c’est la pulsation de la vie humaine accordée à celle de la vie divine ; c’est notre souffle humain habité par le souffle de Dieu. Ce niveau de notre être est donc plus profond que les habitudes, les propos tout faits, la morale figée en codes, les répétitions de consignes, les culpabilisations essoufflantes, les appels incantatoires mais sans portée à l’engagement. Le spirituel donne le goût d’être et c’est à partir de cette respiration que le reste de notre vie s’engendre avec souplesse, fidélité et imagination.
D’autre part, pour qu’une paroisse éduque la foi, il ne suffit pas que l’évangile soit annoncé, présenté et assimilé. Il faut aussi que ce message du Christ rejoigne l’expérience concrète des gens. Et c’est là souvent que le mouvement se bloque, soit que l’on s’en tienne aux mots de Jésus sans que l’on suive leur course dans notre actualité, soit que l’on veuille au contraire entrer dans trop de précisions et de détails, au risque de verser dans le moralisme et de gêner la liberté spirituelle.
Pour éviter ces deux dangers symétriques, la paroisse a une chance : que la diversité qui est en elle puisse s’exprimer dans des rencontres d’ensemble, des débats et des mises en commun. Alors il devient possible de voir comment d’autres vivent pratiquement l’évangile et d’écouter comment ils « incarnent » dans leur propre vie les paroles instauratrices auxquelles ils croient.
Par ailleurs, si la paroisse veut être éducatrice de la foi, en constituant un milieu évangélique porteur, il est également clair qu’elle doit tenir compte des diverses catégories de personnes qui sont en rapport avec elle. Nous avons plus haut utilisé l’une des catégorisations possibles en distinguant les baptisés pratiquants, les baptisés non pratiquants et les personnes du village ou du quartier qui ne sont pas chrétiennes. Le schéma a beau être global, il peut être utile ici, dès lors qu’on ne le durcit pas trop. En effet, la paroisse doit, autant que possible, moduler l’évangile avec et aussi pour les uns et les autres.
Cela est vécu en bien des paroisses. Par exemple pour les célébrations familiales (baptême, mariage, enterrement) auxquelles prennent part des personnes très différentes qui ne sont pas toutes forcément croyantes. Dans de tels cas, les homélies cherchent souvent à tenir compte des uns et des autres : « Pour les chrétiens qui sont ici pour les personnes qui ne partagent pas la foi chrétienne… »
Mais sans doute faudrait-il étendre ce genre de réactions à toutes les actions et prises de parole de la paroisse. Il n’est pas sûr que, le dimanche matin, tout le monde soit forcément croyant : au fond, près de la porte de l’église, se tient peut-être un futur catéchumène ou une éventuelle recommençante. De même, le bulletin paroissial, s’il est largement distribué, ne touche pas seulement le noyau des pratiquants et cela doit se sentir dans son ton. Non pour écarter a priori les questions religieuses, mais pour en parier d’une certaine façon, avec un certain esprit.
Cela conduit probablement à essayer d’exprimer toujours la foi de plusieurs manières pour que les uns et les autres, en leur diversité, puissent entendre « dans leur langue » le commun message évangélique. Cela ne veut pas dire que l’on tient un double langage (en l’occurrence, d’ailleurs, il s’agirait plutôt d’un triple langage). Mais cela atteste que l’on ne perd pas son temps à répéter les choses, à les redire, si du moins on les formule à chaque fois d’une manière susceptible de rejoindre les diverses catégories de l’ensemble paroissial.
Finalement, la paroisse peut former la foi en ayant une sorte d’ambition humble, au nom du Christ. Humilité, tout d’abord : aucune réalité ecclésiale n’est en mesure de se croire suffisante pour signifier le mystère de l’évangile. La paroisse, même si elle a un rôle public et global, ne peut donc penser et vouloir « tout faire » pour aider les personnes qui se relient à elle dans leur expérience spirituelle. Mais, en même temps, une espérance ambitieuse peut habiter le groupe paroissial. Celle qui mise sur ce que l’on appelle en christianisme le « sens de la foi », c’est-à-dire une capacité de comprendre l’évangile et de le mettre en pratique, une compétence pour apprécier et oser au nom de l’évangile. La paroisse, de ce point de vue, n’est pas seulement appelée à éduquer la foi. Elle peut avoir une perspective plus précise et se sentir chargée de faire mûrir le sens de la foi à partir des dons de Dieu et grâce au ton spirituel qu’elle essaie d’entretenir.
Lumen Gentium, n°2 : une capacité de « ne pas se tromper dans la foi », un « consentement » à la vérité évangélique, une aptitude à en « pénétrer » le sens et à la « mettre en pratique ».
Lumen Gentium, n°35 : une participation à la fonction prophétique du Christ, à la grâce de sa parole et de son témoignage « pour que brille dans la vie familiale et sociale de tous les jours la force de l’évangile ».
Gaudium et Spes, n°52 § 3 : le sens chrétien des fidèles va de pair avec « la conscience morale » des gens de bonne volonté et avec la réflexion théologique.
2. La paroisse éveille en principe au charme de la rencontre et au courage de la solidarité
Le moins que l’on puisse dire, c’est que la réalité paroissiale est souvent assez bigarrée. Comme le dit Vatican II, « elle rassemble dans l’unité toutes les diversités humaines qui se trouvent en elle et elle les insère dans l’universalité de l’Église » (Apostolat des laïcs, n°10). Elle n’est pas toujours faite de « toutes tribus, langues et nations », elle est cependant lieu de connivence ou de corrélation entre bien des sensibilités, des traditions, des spiritualités et des nationalités. Elle se constitue dans la proximité, le voisinage, les événements locaux, avec la convivialité que tout cela permet.
Le plus immédiat, ici, c’est de se faire une idée des diversités qui sont appelées à faire Église ensemble.
Le ternaire habituel
Nous avons distingué déjà trois ensembles : pratiquants, baptisés non pratiquants ayant quelque lien épisodique avec la paroisse, non-chrétiens (ou assimilés, certains baptisés étant en fait devenus non chrétiens). Ce schéma, dont nous avons dit qu’il était commode pour vérifier et stimuler la modulation de l’évangile, a évidemment l’avantage d’éviter l’oubli des non-pratiquants et des non-chrétiens, et la majoration des seuls pratiquants. Mais ce n’est pas le seul permettant l’analyse du peuple paroissial.
Les différences d’ordre socio-culturel
Il y a aussi les distinctions d’ordre social sur lesquelles la fiche 9 de la série diffusée par le secrétariat français de l’épiscopat met l’accent. Depuis des décennies, les mouvements d’action catholique ont eu un souci analogue : la paroisse peut être une unité artificielle si elle méconnaît les différences de sensibilité, de culture, de mode de vie et de statut dans la société.
On l’a dit déjà, à propos de la fiche signée par des prêtres engagés en pastorale ouvrière, le respect de ces différences n’est pas simple. Car, s’il est des paroisses bourgeoises, il se trouve aussi des paroisses dont la dominante est ouvrière et où les personnes ayant une autre culture ne sont pas à l’aise.
Que faire ? Nous avons déjà souhaité que la paroisse, quelles que soient les conditions sociologiques locales, ne renonce pas à sa vocation. L’universalité, c’est-à-dire à un souci de mettre en commun et en communication les cultures des uns et des autres. A condition, bien entendu, que les différences soient reconnues et assumées dans la clarté.
Nous pouvons maintenant aller plus loin. Ce que nous venons de souligner la modulation de l’évangile en fonction des pratiquants, des non-pratiquants et des non-chrétiens vaut évidemment ici. Par conséquent, si la paroisse veut être honnête avec ses diversités internes, il faut que ces diversités s’expriment autant que possible pour que l’évangile soit annoncé et reçu selon les voix et les sensibilités du peuple de la paroisse, du quartier, de la commune.
Les différences d’ordre spirituel
Une autre distinction à opérer parmi les « gens de la paroisse » est sans doute plus difficile à réaliser que les deux précédentes mais n’est pas moins importante. Il s’agit des différences d’ordre spirituel.
Ces différences tiennent d’abord au tempérament : il y a les actifs et les timides ou les contemplatifs, les personnes qui gardent en elles le passé et celles qui regardent du côté de l’avenir, les paroissiens à peu près satisfaits de la paroisse et ceux qui regimbent et disent leur désaccord (à tel ou tel moment, d’une façon ou d’une autre). Il n’est pas toujours très commode d’unifier ces écarts, l’expérience le montre assez, même si on ne leur prête pas généralement une grande attention.
Les premiers peuvent être des habitués ou des décidés, des alignés sur les responsables et sur la tendance dominante, ou au contraire des chrétiens critiques qui entendent exercer leur libre jugement et exprimer leur libre parole.
De même les personnes que l’on appelle non-pratiquantes peuvent être dans des positions très différentes à l’égard de la foi chrétienne et de l’Église. Il en est qui ont pris de la distance faute de temps ou de goût, parfois sans s’en apercevoir, et il en est qui ont rompu avec l’Église, voire avec l’évangile, à cause d’une épreuve familiale, d’un contentieux avec l’école chrétienne de leur enfance ou d’une incompréhension survenue entre eux et un prêtre.
De même, certains non-pratiquants demeurent proches de l’évangile, prient seuls, s’intéressent aux informations sur l’Église alors que d’autres, quoique baptisés, sont dans une situation spirituelle très voisine de celle de non-chrétiens, non pas une absence de souffle, mais une inspiration qui n’a plus grand rapport explicite avec l’évangile et ses choix propres.
Ces remarques obligent donc à nuancer le schéma binaire : pratiquants et non-pratiquants.
Contentons-nous de préciser l’ambiguïté du terme « non-pratiquant ». Cette formule qualifie des baptisés. Mais le baptême ne suffit pas à rendre chrétien ; il faut aussi qu’intervienne la confession de foi. On peut donc être non pratiquant et croyant ou bien être non pratiquant et, en fait, non croyant.
Dès lors le regard spirituel porté sur les gens d’une paroisse ne peut s’en remettre au seul critère eucharistique (« ils ne viennent pas à la messe mais ils sont chrétiens ») ni non plus au seul critère baptismal (« ils sont, certes, baptisés, mais quelle est leur confession de foi ? »). C’est la foi, le type de foi, qui fonde en définitive le statut « paroissien » de quelqu’un.
Les différences entre les peuples
Autre distinction : celle qui a une base nationale ou ethnique.
Heureuses les paroisses où se manifeste de la sorte la catholicité de lÉglise ! Il n’y a pas besoin d’aller très loin pour s’en convaincre concrètement. Ici, des Portugais sont membres d’un conseil pastoral, là, des Vietnamiens font des lectures liturgiques, là encore une chorale zaïroise anime une célébration colorée, ou bien des Libanais, des Arméniens, des Polonais ou des Ukrainiens prennent part tout naturellement certaines activités paroissiales, au coude à coude avec des Français.
Dans notre pays, certaines agglomérations ont des paroisses linguistiques, même si le terme n’est pas toujours employé. Certains étrangers aiment garder des liens de ce genre qui leur permettent de maintenir leurs traditions et leur identité.
On relève, par exemple, des « paroisses » (ou communautés) anglaise ou américaine, vietnamienne, cambodgienne, camerounaise, croate, etc.
En tout cas, la présence de baptisés non français dans une paroisse est un signe et un appel. Au-delà de l’accueil par les Français, il y a pour ces derniers quelque chose à recevoir de la part des étrangers : leur manière de croire (et pas seulement leur rite), leur conception du rôle qu’a la famille dans la transmission de la foi, les problèmes nouveaux posés à des jeunes qui se trouvent traversés par deux cultures, la compréhension du christianisme occidental par des non Occidentaux, etc.
Les différences d’âge
Dans une paroisse, il y a aussi, bien entendu, des différences d’âge.
Constat banal. Mais qui ne va pas sans problème parfois.
Ce n’est pas tant que les paroissiens les plus âgés (pratiquants ou non-pratiquants) défendent leurs souvenirs. Les « anciennes » et les « anciens » ne sont pas toujours les plus crispés sur leur passé.
Ce qui pose surtout problème, c’est que la génération des cinquante/soixante ans, celle généralement qui assume beaucoup des rôles et des responsabilités, a parfois de la peine à transmettre le flambeau et surtout attend, en bien des cas, une relève qui tarde à venir. La foi chrétienne, au moins sous sa forme paroissiale, s’est raréfiée dans les couches d’âge plus jeunes.
Au fond, il y a dans bien des paroisses deux catégories de jeunes, l’une et l’autre peu représentées, ce qui crée une sorte de malaise.
La première, ce sont les personnes de trente/quarante ans, souvent très occupées (famille, travail), parfois plus portées à agir dans la société que dans l’Église. Ces personnes sont souvent catéchistes d’enfants ou animatrices d’aumôneries scolaires. On les trouve aussi dans les groupes de prière, les équipes liturgiques, la préparation aux sacrements et l’action sociale de la paroisse. Mais elles y sont en général sous-représentées.
La seconde catégorie, dite aussi en termes de jeunesse, est constituée des adolescents, des jeunes encore célibataires et de jeunes couples. On peut dire que, sauf exception, ils sont encore moins présents dans la vie paroissiale (pratique dominicale, rôles tenus) que les baptisés de trente/quarante ans. Leur relative absence pose évidemment question. Ce n’est pas que ces jeunes soient forcément moins chrétiens qu’auparavant. Mais ils le sont autrement. Ils ont une expérience chrétienne non paroissienne, ils sont reliés à d’autres types de groupes chrétiens que la paroisse.
Que va-t-il se passer ?
Dans l’immédiat, l’inquiétude lancinante des chrétiens du « moyen âge » est probablement vaine. Ce n’est pas parce qu’on se lamente : « et les jeunes ? » que ces derniers vont venir !
Mais, en même temps, l’expérience montre que certains jeunes « viennent » à la paroisse quand ils souhaitent rencontrer des adultes et ne pas rester entre eux. N’est-ce pas un signe ? Au fond beaucoup de jeunes n’ont pas été « paroissialisés » pendant leur enfance (ils étaient, au mieux, à l’aumônerie ; et pendant la catéchèse du primaire, ils étaient souvent peu pratiquants). Rien d’étonnant qu’ils ne le soient pas par la suite. Mais la paroisse devient (parfois) l’objet de leur intérêt si elle répond à l’un de leurs besoins, la rencontre d’autres générations.
La différence entre hommes et femmes
Encore une distinction, banale pour ainsi dire, mais trop peu prise en considération pour cela même : la différence entre hommes et femmes.
Apparemment, la paroisse n’a comme telle rien qui la rende plus accordée à un sexe qu’à l’autre. En fait, les femmes sont souvent plus pratiquantes que les hommes. Et, quand elles ne sont pas pratiquantes, elles sont souvent plus en relation avec l’institution paroissiale, à cause de la catéchèse des enfants. Surtout la manière de vivre paroissialement n’est pas tout à fait la même pour les hommes et pour les femmes. Sans qu’il faille d’ailleurs durcir l’écart ou trop le systématiser, car femmes et hommes ont des expériences diversifiées qui ne répondent pas toujours aux modèles classiques du féminin et du masculin.
Tout se passe, par exemple, comme si un certain nombre d’hommes avaient un rapport complexe avec les prêtres qu’ils soupçonnent d’autoritarisme ou de manipulation. Les femmes semblent avoir moins souvent ce genre de suspicion. De même, parmi les chrétiens pratiquants qui acceptent un rôle dans la paroisse, il semble que les femmes aient, plus que les hommes en moyenne, une disponibilité pour la catéchèse, l’accompagnement catéchuménal, le conseil spirituel, la visite des malades, les groupes de prière ou les groupes de chant, tandis que les hommes sont plus prêts à prendre part à des conseils ou à des actions d’entraide sur une commune ou un quartier. Heureusement, la préparation aux sacrements (baptême, mariage) est assez souvent, en France, assurée par des hommes et des femmes, dans une sorte d’heureuse parité.
Dans cette même collection, un volume traite globalement de cette différence hommes/femmes dans l’Église : A. de Palmaert, Le sexe ignoré. La condition masculine dans lÉglise, Desclée de Brouwer, 1994. Cette étude, assez novatrice, a choisi résolument d’examiner pourquoi beaucoup d’hommes ne sont pas très à leur aise dans le milieu ecclésial et particulièrement paroissial. Elle repose sur une enquête (qualitative) auprès d’hommes la:ics qui ont bien voulu analyser leur expérience.
Il ne suffit pas de constater la place de la différence sexuelle dans la paroisse. N’est-il pas de plus en plus indispensable d’en faire une chance ?
Cela suppose plusieurs soucis. Celui de veiller à une présence équilibrée des hommes et des femmes dans les conseils et organes de décision de la paroisse. Celui de faire droit à la manière dont les femmes posent souvent les problèmes et envisagent les solutions. Celui enfin de recueillir l’opinion de certains non-pratiquants ou de certains non-chrétiens sur des questions d’intérêt commun (visite des malades, actions d’entraide, participation de la paroisse à une fête locale, etc.). Et dans ce dernier cas, les hommes ne craignent pas de s’exprimer : ils ne se sentent pas membres de la paroisse mais ils ont leur mot à dire sur tel ou tel point.
La différence de responsabilité
Dernière différence : celle qui s’inscrit entre le groupe responsable de la paroisse (dont le prêtre) et le peuple dans son ensemble et sa diversité.
Nous reviendrons sur cette différence, par la suite, étant donné son importance.
Pour l’instant, notons simplement que le groupe responsable, surtout s’il dure depuis quelque temps, a forcément une « micro-culture » qui le rend sensible à certaines urgences ou certains besoins mais qui aussi le met à quelque distance de l’opinion commune de la paroisse. La difficulté n’est donc pas seulement d’ordre institutionnel ou théologique, elle est surtout psychologique : comment avoir un rôle au service du peuple sans se couper de lui ? Évidemment, si l’on perd le contact avec lui, c’est probablement qu’on le sert mal. Mais inversement, si l’on s’identifie trop à lui, est-on réellement en état de le servir ?
La différence œcuménique
Ce n’est pas chaque paroisse catholique qui se trouve voisine d’une paroisse réformée, luthérienne ou orthodoxe, avec un temple ou une église repérable. Souvent les paroisses non catholiques en France sont plus étendues que les paroisses catholiques et donc moins facilement reconnaissables.
Mais il nous semble, en toute hypothèse, que la paroisse aujourd’hui doit tenir compte de la différence interconfessionnelle. Cela se manifeste pratiquement par la prière commune à certaines occasions, notamment pendant la semaine de l’unité ou pour certains mariages mixtes mais aussi pendant l’intercession dominicale. Cela se réalise aussi dans des groupes œcuméniques locaux qui animent des débats, des rencontres de catéchèse d’enfants ou des actions communes à la base. A ne pas oublier, en outre, la présence de « délégués fraternels », venant d’une autre Église, lors de journées paroissiales de rentrée ou dans telle ou telle réunion d’une équipe d’animation ou d’un conseil pastoral.
Peut-être est-il dommage que la belle encyclique Ut unum sint de Jean Paul Il (1995) envisage seulement I’œcuménisme au plan universel, au plan des nations et des diocèses et pas au plan paroissial.
Cette fraternité des baptisés veut dire que la paroisse catholique, protestante ou orthodoxe ne réalise pas, à elle seule, toute la signification qu’elle pourrait avoir localement. Dieu parle aussi aux autres Églises, il se manifeste aussi en elles, si bien que chacune, pour témoigner de lui, doit se sentir sœur des autres.
Concluons ce chapitre
Nous avons entrepris de comprendre la paroisse dans sa vocation, comme une réalité de foi.
Ce faisant, nous ne voudrions pas avoir fait un tableau idyllique risquant de décourager ceux et celles qui, lisant ces pages, ont peut-être le sentiment que « chez eux, on est loin de tout cela ».
L’important, ce n’est pas que toutes les paroisses soient des modèles ! Le tout, c’est que, dans le plus grand nombre, y compris dans les plus petites ou les plus démunies, on ait quelque perspective. C’est en ce sens que nous avons cherché à souligner quelques traits :
1. Une paroisse, c’est des personnes appartenant au peuple de Dieu et formant localement un peuple, même petit. Ce n’est ni un club d’amis ni un groupe d’anciens ni un petit reste dont le nombre diminue. C’est une réalité d’ordre populaire, au sens fort de ce mot. Peut-être plus qu’une communauté à proprement parler.
2. Les rapports des personnes à la paroisse sont variés : rapports d’appartenance ou de référence ou encore rapports de proximité et de connivence. L’important, ici, c’est que la paroisse ne se réduise pas aux seuls pratiquants.
3. Entre les personnes qui, à un titre ou à un autre, sont en relation avec la paroisse, se développe une expérience originale que nous avons nommée « paroissienne ».
4. La paroisse est un espace de foi qui nous est apparu traversé par deux dynamiques : celle de la foi et celle de la solidarité ou de la communion fraternelle. Ces deux orientations sont complémentaires. Elles valent pour toutes les personnes qui sont en relation avec la paroisse, quelle que soit cette relation. Elles sont exigeantes. La première, en effet, prend en charge le rapport toujours difficile entre ce que l’on fait et ce que l’on est, et va vers la constitution d’une vie spirituelle pour chacun et chacune, et d’un véritable sens de la foi. La seconde joue le jeu de multiples différences pour tisser en elles et grâce à elles une communion effective.
5. Dans ces deux perspectives, la paroisse nous est apparaît comme une réalité pratique. Il faut la penser, la comprendre. Mais en même temps il faut la faire et la recevoir comme exprimant l’appel du Christ et comme pouvant être une aventure menée dans l’Esprit Saint.
[(Éléments pour une réflexion à poursuivre
a) La paroisse est d’abord une manière de vivre l’évangile : Trouvez-vous cette formule adaptée à votre expérience ? Si vous avez (comme c’est probable) d’autres manières de vivre l’évangile, qu’est-ce que la paroisse vous apporte ?
b) Vous sentez-vous paroissien, paroissienne ? Autrement dit, avez-vous cette « conscience paroissienne » dont il a été question dans ce chapitre ?
c) La paroisse n’est pas seulement pour les pratiquants. Mais, à votre avis, est-ce qu’elle intéresse le grand public autour de vous ? Auriez-vous entendu des propos significatifs à ce sujet ?
d) Auriez-vous un souvenir en mémoire où, dans une assemblée paroissiale, vous avez senti des différences fortes entre les personnes présentes ? Sur quoi portait l’écart ? Et sur quoi a débouché le malentendu ?
e) Diriez-vous que la paroisse n’est pas « vécue » ou « vue » tout à fait de la même manière par les hommes et par les femmes ? Cela se sent-il vraiment ou est-ce superficiel ? Est-ce que cela se perçoit plus (ou moins) chez les pratiquants ?
f) Il y a peut-être des religieuses (et des religieux) sur votre paroisse. A votre avis, quelle signification ont-elles (ont-ils) dans la vie paroissiale locale ?


