En lisant : La mort. Sa signification chrétienne.
En ce mois de novembre où la liturgie de l’Eglise nous invite à renouveler notre foi dans le salut offert à tous et notre espérance dans la communion des saints, ce beau livre de Henri Bourgeois peut nous aider notre méditation et notre réflexion.
1. Présentation
Il est construit, de façon assez originale, sous forme d’un échange avec des poètes dont les textes lui ont été proposés par son frère Louis ; si bien que, de plusieurs façons, on peut dire que ce livre est une œuvre à plusieurs voix : une œuvre de collaboration avec son frère, d’une part, et un ouvrage dans lequel la parole est donnée à d’autres, multiples, qui, de façon symbolique, sont capables de nous faire approcher de l’indicible.
En Europe, aujourd’hui plus qu’hier sans doute, la mort fait peur et on n’ose pas en parler ouvertement. Pourtant, elle fascine. Aussi « le livre que voici ne prétend pas lever l’ambiguïté où nous nous trouvons. Il voudrait simplement "faire le point et inviter à écouter des paroles de sagesse et de foi que nous avons parfois de la peine aujourd’hui à percevoir » comme il est écrit dans l’introduction.
Pour chaque chapitre, le lecteur trouvera tout d’abord l’énoncé de la question qu’il traite, puis ce que le christianisme a à en dire et une conclusion qui rassemble les résultats de la recherche.
Les lignes qui suivent ne cherchent pas à faire un résumé de l’ouvrage, à proprement parler, mais à souligner un certain nombre d’éléments de réflexion que le lecteur trouvera dans ces pages et la logique de leur présentation.
Tout d’abord (chapitre 1) une méditation sur l’expérience de la mort en ce qu’elle a de commun et d’universel et en ce qu’elle a d’évangélique : la mort des autres et l’expérience qu’elle fait vivre aux survivants ; la nôtre propre à venir, et ce que cette perspective apporte à la vie ; -celle du Christ, enfin, notamment comment il l’a vu arriver et comment il l’a vécue. Cette dernière mort a pour les chrétiens une portée fondamentale. Aussi l’auteur peut-il souligner que « nous n’avons pas simplement à donner sens à sa mort, pour ce qui relève de nous. Nous avons plutôt à le laisser donner sens à notre propre mort. » (p. 34).
Puis, Henri Bourgeois aborde la question : comment parler de la mort ? (chapitre 2) et comment en parler plus particulièrement à une époque comme la nôtre où elle est largement tabou ? Essentiellement souligner cette vérité qui éclaire irradie toute foi chrétienne : on ne meurt pas seul, mais avec d’autres … cet événement, la foi le réfère à la mort du Christ … et à cause de cet engagement de Dieu envers toute l’humanité en son Fils, la mort est à combattre, d’un combat qui constitue l’honneur de l’homme. En même temps, elle est à reconnaître comme celle qui accompagne nos vies depuis le commencement et qui l’emportera à la fin.
Dans la logique de ces réflexions, l’auteur peut alors souligner que la mort se célèbre (chapitre 3). Belle affirmation ! L’action liturgique véhicule dans sa tradition plusieurs façons d’y entrer. Mais elle n’est honnête que si elle se conjugue avec un engagement éthique pour faire reculer partout les morts injustes.
Puis vient le moment d’observer ce que la Bible dit de la mort (chapitre 4). La célébration de la mort trouve dans la Bible sa source et sa référence. C’est donc vers elle que se tourne maintenant l’auteur.
D’une façon générale, il retient que la Bible n’est pas hantée par la question de la mort. Cette dernière est seconde par rapport à celle de la foi et lui est subordonnée. La mort d’Adam atteste son manque de foi, celle d’Abel la rupture enracinée dans la jalousie et la violence. Ces réalités peuvent être lues comme des paradigmes de la mort.
Dans le Nouveau Testament, la mort est le contrepoint nécessaire à l’annonce du Royaume. Le Fils de l’homme est mis à mort, mais Dieu lui donne un avenir, au-delà de la mort, de même qu’il pardonne le péché dont elle est le signe depuis Adam. La Cène, en particulier, est la célébration par le Christ de sa mort anticipée et c’est, pour Henri Bourgeois, le plus original dans le message du Christ. On trouvera également dans les pages de ce chapitre des éléments pour mieux cerner le surgissement progressif de la foi en la résurrection.
L’auteur aborde ensuite (chapitre 5) la question de la mort et son histoire. On a ici un bref mais suggestif développement du rapport à la mort dans l’expérience croyante au cours des siècles, depuis la mort des martyrs, aux premiers siècles de l’Eglise, jusqu’à l’espérance de « la bonne mort », c’est-à-dire la mort lucide, au Moyen Age, son occultation et sa marginalisation progressive à l’époque moderne et le retour des questions qu’elle pose à la conscience contemporaine.
Vient alors le moment d’une réflexion théologique sur la mort (chapitre 6). L’auteur part de la constatation que le christianisme a des difficultés à se situer par rapport à la mort, il les énumère et les éclaire.
◼ Retenons plus particulièrement :
une tendance à méconnaître la place de la mort, sous diverses formes.
« Une théologie de la mort a donc, à mon sens, pour premier objectif de préciser comment l’on peut se rapporter à l’acte de mourir sans l’envisager de façon trop partielle » (p. 133) notamment en oubliant sa dimension oblative : mourir « c’est aussi acquiescer et faire don de soi, transformer la nécessité en liberté et en amour. » (p. 131) …
Il s’agit aussi de clarifier notre conception du rapport de Dieu et de la mort. Dieu est un Dieu de vie qui ne veut pas la mort. De ce point de vue, la mort est la marque de notre être de créature. Dieu a une expérience de la mort en son Fils Jésus. Et il la lui fait traverses dans la résurrection et nous avec lui.
Restent encore des points à faire se rencontrer la tradition chrétienne et notre société elle-même en débat sur la mort. Le lecteur sera sans doute plus particulièrement intéressé par la réflexion toujours très actuelle sur l’euthanasie ou le sort des morts.
A la suite de ce bref parcours, nous pouvons maintenant souligner quelques points de la théologie mise en œuvre dans ces pages.
2. Quelle théologie à l’œuvre ?
Il me semble que ce petit livre est un bon lieu pour observer la conception qu’Henri Bourgeois se fait de la théologie et quelques-uns de ses points d’attention privilégiés.
2.1 La place et la fonction de la théologie :
Retenons tout d’abord une façon de faire de la théologie, en dialogue avec le lecteur. S’appuyant sur une grande pratique de l’écoute de ses contemporains, et tout particulièrement de ceux et celles qui sont questionnés par les questions du croire, l’auteur cherche toujours à répondre du point de vue du christianisme à la quête de sens chez l’autre.
Ainsi, cet écrit comme la plupart des autres s’efforce de partir de questions que se posent ses contemporains et il tente, fraternellement, d’apporter l’éclairage que peut donner le christianisme sans souci d’érudition mais en ouvrant les questions, en élargissant le plus possible leur portée, en établissant des liens entre elles.
Il s’agit ainsi d’ouvrir au lecteur l’éventail de langages possibles pour qu’il se saisisse de celui qui lui convient le mieux. Retenons seulement un exemple de cette méthode :
« Ce que je viens de noter suffit-il pour aider à « reconnaître » la mort malgré tout ce qui porte à la méconnaître ? On n’en a pas si vite fait avec la difficulté. D’autres obstacles se dressent, en effet, qui entretiennent la méconnaissance. Je relèverai d’abord … » (p. 130).
◼ En ce sens c’est une théologie pédagogique. Elle a une fonction sociale : celle d’être veilleur dans une société en mal de repères.
2.2 Le Dieu chrétien face à la mort :
Dieu voudrait-il la mort ? Non, certainement pas, bien que certains discours chrétiens le laissent parfois maladroitement penser.
Une conviction court, au contraire, tout au long de ces pages : Dieu libère de la peur de la mort. On pourrait dire qu’il humanise en aidant à accueillir la mort pour ce qu’elle est en vérité, c’est-à-dire l’expression ultime de la condition humaine dans ses limites.
◼ La théologie a fonction de le dire. Elle se doit de défendre l’honneur de Dieu souvent compromis par des interprétations qui en font un Dieu sadique (p. 145). En ce sens, elle s’efforce de rectifier les croyances vaines et fausses. Dieu aide à assumer la mort, ce qui est une tâche humaine fondamentale et chrétienne si l’on se réfère au christianisme.
2.3 Une anthropologie chrétienne :
Cette théologie s’efforce aussi de mettre constamment en lumière sa dimension anthropologique. Ainsi, pour Henri Bourgeois, parler de Dieu n’est jamais très éloigné de parler de l’homme.
Le rapport que Dieu lui-même inscrit avec la mort en son Fils ouvre à l’humanité un accès possible à notre assomption définitive comme sujets :
« Nous pouvons vivre la mort comme des sujets et inscrire jusqu’en elle quelque chose de notre action. » (p. 131).
Et cette possibilité est ouverte à tous, sous des formes souvent mystérieuses.
◼ Cette anthropologie est aussi bien une éthique. Le christianisme n’est pas vivant s’il ne s’inscrit pas dans la défense des droits de l’homme, pour que les morts dues à l’indifférence, à l’inconscience ou à la violence humaine reculent.
En conclusion, recueillons ces paroles fortes et très représentatives du livre :
« Nous avons pour charge, en étant chrétiens, de manifester au nom du Christ comment une bonne nouvelle peut être présente dans la mort. Non que la mort comme telle soit un évangile. Mais, dans la mort, à travers elle, l’Esprit de Dieu ne cesse pas d’être présent. Ce n’est pas la mort qui nous sauve devant Dieu, mais en elle comme en tous les moments de notre existence le don de Dieu nous est offert. À charge pour nous de faire honneur à Dieu en n’acceptant pas qu’il puisse être tenu pour compromis avec la mort, comme s’il en faisait un châtiment ou même un moyen de salut. » (p. 138).
Voir : La mort. Sa signification chrétienne.
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