LA FOI, C’EST AUSSI DE LA PENSÉE
"Vous connaissez ce vieux débat dans l’Eglise de France : les uns ont le souci du concret, de la vie, et redoutent l’abstraction, tandis que les autres tiennent aux connaissances religieuses et redoutent le flou sentimental.
Dieu merci, ce débat est en train de s’effacer : on sent bien qu’il n’y a pas à choisir entre les deux accentuations que je viens de schématiser. La foi, c’est de la vie et de la pensée tout ensemble.
Mais le problème actuel, c’est de mieux percevoir la teneur en pensée qu’a la foi. L’expérience des catéchumènes est précieuse pour y parvenir.
Voici quelques ponts de repère très simples :
1. Il y a de la pensée dans la foi quand on est en mesure de prendre du recul par rapport aux émotions religieuses ou aux formules toutes faites, mais un peu slogans.
De ce point de vue, dire : « c’était bien » ou « ça me plaît » ne suffit donc pas. De même, si quelqu’un déclare que « Jésus, ça ne lui dit rien », il est évidemment souhaitable d’aller plus loin. De même encore, si l’on est « pris » par la foi, motivé par elle, il faut pouvoir s’en expliquer un peu, au moins avec ses proches.
Comment cela se peut-il ? Pas en se faisant la morale ou en disant : « il faut… ». Le plus simple, c’est d’essayer de dire avec des mots ce que l’on ressent : parler met souvent (pas toujours !) sur le chemin de la pensée. Ensuite, il est bien utile d’écouter comment d’autres expriment ce qu’est pour eux la foi. Recueillir les mots d’autrui, les laisser résonner en soi, ce peut être aliénant, si l’on n’a pas la possibilité de parler à son tour avec ses mots à soi. Mais ce peut être précieux si, par là, on prend le goût de dire à sa manière propre ce que l’on ressent, ce que l’on vit, ce que l’on veut et ce que l’on croit.
2. Il y a de la pensée dans la foi quand on a un « volant » suffisant d’informations et d’expériences.
Bien sûr, les connaissances religieuses et les occasions que l’on a d’expérimenter la foi peuvent constituer un archipel sans liens. Mais si l’on a trop peu de connaissances et trop peu d’expériences, on est très fragile. Car la foi manque alors d’espace. Elle est bloquée sur des éléments trop restreints.
Dans cette optique, le manque de connaissances sur l’histoire chrétienne est évidemment une lacune. Malgré les efforts entrepris, il n’est pas très simple de la combler, même si c’est en principe l’une des tâches de la préparation à la confirmation.
3. Il y a de la pensée dans la foi quand on est à même d’accueillir une expérience ou un propos, venant d’autrui, sans forcément que cela ait du répondant en soi.
L’idée, ici, c’est que l’on peut comprendre ce que l’on n’éprouve pas tout de suite. Comment cela se peut-il ? En écoutant autrui, en essayant de percevoir l’effet qu’a sur lui ou en lui ce qu’il dit. Ce n’est pas toujours simple ! Et pourtant, si on ne le fait pas, on reste rivé à son expérience propre, sans en sortir. N’est-ce pas dommage ? Je fais donc l’hypothèse que la pensée est, ici, une forme de la confiance et du respect pour les autres et qu’elle peut parfois tenir debout sans s’appuyer sur une expérience personnelle.
4. Il y a de la pensée dans la foi quand on est capable d’être critiqué sans se laisser démonter.
Etre critiqué : c’est ce que redoutent bien des catéchumènes qui sont sensibles aux réactions de leur famille, de leur entourage. Cela n’est pas agréable, mais c’est inévitable dans bien des cas.
Comment réagir ? Il n’y a pas de « truc », bien sûr. Le pire, ce serait en tout cas de se raidir ou de devenir agressif… ou de s’obstiner sans rien entendre. Ici encore, la pensée peut être de grand secours. Au-delà de la passion qui souvent se loge dans la critique, qu’est-ce qui est réellement en jeu ? En d’autres termes, de quoi s’agit-il ?
5. Il y a de la pensée dans la foi quand on est en mesure de changer d’avis sans avoir honte.
Les choses changent vite aujourd’hui. Si bien que l’on peut être amené à avoir des opinions et même des convictions différentes sur certains points, parfois essentiels, de la vie. La conversion est un exemple caractéristique de tels changements.
Est-il honteux de changer d’avis ? Oui, si c’est le signe que l’on est une girouette. Non, si c’est l’indice que les choses changent. Non, si l’on s’explique à soi-même pourquoi on évolue et dans quelles conditions : alors le changement va de pair avec une fidélité plus profonde à ce que l’on est soi-même et à sa vocation.
Accueil et Liberté, N° 53, octobre 1987,
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