La dignité humaine. Vigilances.
…. Quelques propos d’ensemble pour attirer l’attention sur des attitudes assez fondamentales que suscite la question de la dignité humaine.
1- En premier lieu, j’aimerais faire état d’une conviction qui me semble être assez partagée. Notre dignité va de pair avec notre faillibilité, c’est-à-dire notre fragilité. Ce n’est pas un bien dont nous nous honorerions ni un caractère tout à fait constitué qui nous marquerait une fois pour toutes, c’est un travail indissolublement lié pour nous au fait d’exister. Il nous faut quotidiennement devenir ce que nous sommes, les uns avec les autres, les uns grâce aux autres.
S’il en est ainsi, nous ne pouvons nous enfermer dans des systèmes qui répondraient à notre place et qui réaliseraient notre dignité sans nous. Nulle part nous ne trouvons quelque prêt à porter qui rendrait notre conscience automatique et qui exprimerait sans hésitation nos devoirs et nos droits. Notre dignité, c’est d’être confiés à nous-mêmes et le chrétien que je suis sait d’expérience que la foi religieuse ne dispense pas de cette responsabilité humble et laborieuse, chercheuse et imaginative. La dignité s’invente au jour le jour.
2- Si nous sommes fragiles et faillibles et si là est notre dignité, il nous faut avoir de la mémoire pour pouvoir bénéficier de ce que les anciens ont acquis en ce domaine : plus nous sommes fragiles, plus nous avons besoin de tradition. Mais celle-ci est plus exigeante et plus novatrice que nous ne pensons souvent. Elle ne consiste pas à visiter des salles du trésor ou à jalonner nos démarches de quelques références sacrales. Je crois qu’il nous faut acquérir peu à peu non seulement un sens des droits humains mais ce que les bouddhistes appellent un esprit juste et qui est, au fond, un amour de nous-mêmes et des autres.
Comment, en effet, ne pas humilier celle ou celui que nous aidons ? Comment marquer notre désaccord sans blesser la personne dont nous ne partageons pas les manières de faire ou de penser ? Comment nous accepter nous-mêmes tels que nous sommes sans pour autant succomber à la torpeur et sans sacraliser nos limites ? Comment ne pas réduire autrui à son statut social, son compte en banque ou sa notoriété ? Tout cela, aucune liste des droits de la personne ne nous le dira. L’amour en est l’inspiration.
3. Cela dit, nous avons besoin de réfléchir. Dès qu’il y a amour, il faut de la réflexion : sinon, l’amour se corrompt. La dignité que nous voulons servir en nous-mêmes et en autrui demande donc de la pensée. Et tout particulièrement une pensée qui ne se chagrine pas de l’ambiguïté. En effet, la recherche de la dignité passe souvent par ce que les anciens nommaient des conflits de valeurs ou de devoirs.
(H.B. donne des exemples : respect de la vie, du couple, de la liberté individuelle.)
Ce ne sont pas des principes qui s’affrontent, ce sont des êtres concrets qui cherchent à exister, dans l’honneur, la vérité et la liberté. Il faut donc discerner quel est le mieux, le préférable, ici et maintenant. Cela, humblement et en laissant mûrir le jugement. Sans donner une valeur absolue ou idéologique au choix qui s’esquisse et qui porte tout à la fois des motifs et des risques et des insuffisances. En tenant compte aussi de la réflexion disponible autour de nous. Sans minimiser celle des deux exigences qui nous parle le moins ou qui est le moins à la mode. Et finalement, en prenant une décision qui, autant que possible, implique la conscience. Si ces conditions sont remplies. (…). La dignité ainsi vécue ne se confond ni avec la prétention ni avec le solipsisme.
4. Je voudrais encore noter que nous avons sans doute à veiller sur l’équilibre de nos attentions en ce domaine. Le fait est bien connu : nous sommes portés à estimer que la dignité de l’être humain se joue prioritairement en tel ou tel domaine, du fait de notre expérience, des événements de notre histoire ou de notre tempérament. Du coup, le subjectivisme risque bien d’intervenir sans que l’on y prenne garde.
(H.B. évoque la tendance à retenir soit l’aspect social, politique, économique de l’existence - ou inversement la dimension privée- ou la sexualité plus que la justice sociale)
5- Autre orientation d’ensemble : une vigilance par rapport au langage utilisé quand il est question de la dignité de l’être humain. Sur ce terrain deux instances se font entendre. La première est celle de nations non occidentales, notamment africaines. Un certain nombre d’intellectuels de ces pays considèrent que les propos diffusés par l’Occident au sujet des droits de l’homme, en particulier dans l’ordre politique, sont marqués par leur contexte et ne peuvent, sans nuances, être universalisables (…) En second lieu, Amnesty international a entrepris, il y a quelque temps, une compagne de sensibilisation mettant en cause l’expression, pourtant presque canonique, de « droits de l’homme ». Pourquoi, en effet, même si le terme français homme se prétend inter-genres et non strictement synonyme de masculin, ne pas parler comme on le fait dans les pays de langue anglaise de « droits humains » ?
6- (Enfin), je voudrais suggérer que la reconnaissance de la dignité humaine a un caractère spirituel.
Je risque ce terme sans lui donner un sens religieux. On aura remarqué en effet que, dans ce que j’ai dit, le facteur religieux n’est pas intervenu expressément. Cela n’est évidemment pas dû à quelque oubli ou à quelque prudence astucieuse. Tout simplement, je pense que la question de la dignité humaine n’est pas d’abord religieuse et qu’elle se négocie entre humains de bonne volonté, au titre de l’appartenance à la communauté humaine. En l’occurrence la religion n’a ni discours propre ni valeurs spécifiques, surtout quand il s’agit du travail pratique qu’implique cette question.
Cela dit, il y a place en chacune et chacun de nous pour des convictions et des adhésions qui débordent le strict plan des pratiques et des analyses psychologiques, sociologiques ou politiques. C’est ce que j’entends par « spirituel ». J’y ai fait allusion en parlant de l’amour de soi-même et de l’amour des autres ou encore en évoquant le travail sur soi que la conscience demande pour échapper aux prétentions et illusions de l’ego. De fait, l’aventure de la dignité requiert la mobilisation de nos diverses énergies, y compris celles qui sont liées à nos options les plus profondes et qui doivent pouvoir nous éveiller à la profondeur du quotidien.
Dans Église et Franc-maçonnerie, 1998, III, p. 73-76.
