La conscience chrétienne
Au chapitre 2 de son livre : Identité chrétienne, Henri Bourgeois, constatant que la conscience chrétienne est à la fois en crise et en renouveau, analyse attentivement les débats qui se poursuivent en elle, en ce passage du 20e au 21e siècle. Nous proposons ici de larges extraits de ces analyses, en ce qui concerne cinq traits majeurs :
un proverbial souci d’autrui
la joie de croire
la repentance chrétienne
une certaine liberté de parole
un certain désarroi devant la conjoncture
"… Je voudrais parler maintenant de la conscience chrétienne en tant que forme globale et commune.
La conscience que les chrétiens ont d’eux-mêmes et de ce qui les caractérise est évidemment multipolaire. Voici, par exemple, un schéma qui a plus ou moins cours aujourd’hui. C’est une analyse binaire : on dit que le christianisme est simultanément en crise et en renouveau.
En crise, et c’est souvent le plus visible, parce qu’il n’est plus ce qu’il était, parce que ses adhérents deviennent minoritaires et que son influence s’amenuise, parce qu’il semble hésitant devant les nouveautés et manquer d’axes pour affronter les problèmes que l’époque présente lui pose.
En renouveau, parce que la vie ecclésiale est généralement devenue plus participante, parce que la prière et l’expérience communautaire se sont faites plus manifestes et plus attirantes, parce que certaines actions des Eglises en faveur de la paix, de la justice et des pauvres sont marquantes, parce que la jeunesse porte parfois des signes d’un retour inattendu du religieux.
Ce schéma est quelque peu réducteur. Je proposerai donc une analyse à plusieurs termes qui a chance d’être plus fine. On peut dire que le christianisme de ce siècle est tout à la fois souci des autres, expérience d’une joyeuse lumière, lente et difficile repentance, possible liberté de pensée, étonnement parfois douloureux devant l’incompréhension, enfin souci plus ou moins prononcé de l’unité.
1. Un proverbial souci des autres
Si l’on demande à des gens qui passent dans la rue ce que c’est qu’être chrétien, il n’est pas rare que, parmi les réponses enregistrées, figure l’attention à autrui, ce que l’on nomme parfois la charité fraternelle. Pour bien des chrétiens, il y a là effectivement un point fort de leur identité. La foi est d’abord une pratique vis-à-vis des autres et c’est ainsi qu’elle se manifeste de manière plus pratique. Bien sûr, comptent aussi la prière, parfois la pratique dominicale, parfois la lecture de la Bible ou de certains magazines religieux. Mais, dans l’ensemble, c’est la charité qui tient le devant de la scène. C’est sur ce terrain que les chrétiens sont attendus par le grand public et c’est également en ce domaine que les chrétiens ont l’impression d’être le plus en accord avec l’Evangile.
Cela se comprend « Celui qui n’aime pas son frère qu’il voit ne saurait aimer le Dieu qu’il ne voit pas » (I Jean, 4, 20). Le christianisme n’est pas une théorie sur le sens de la vie, c’est une manière de vivre en élargissant sans cesse le cercle de son attention et la qualité de ses relations. En conclusion de la parabole du samaritain, Jésus posait d’ailleurs une question décisive : « Lequel s’est montré le prochain de l’homme tombé aux mains des brigands ? » (Luc, 10, 36). Et dans une autre parabole, celle du Jugement final, il ajoute : « Ce que vous avez fait à l’un de ces tout petits parmi mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. » (Matthieu 25, 40). Voilà qui est clair : croire, ce n’est pas un sentiment ou une manière de voir, c’est une solidarité pratique et concrète avec celui ou celle qui est dans le besoin ou dans l’épreuve.
Dans les faits, les chrétiens ne se flattent pas d’accomplir toujours l’entraide et la bienfaisance. Mais il me semble qu’ils ont assez souvent un tel souci. Sinon, disent-ils, « ce n’est pas la peine ». Et les non-chrétiens ne se font pas faute d’observer les écarts : « A quoi cela sert d’être chrétien si c’est pour vivre en égoïste ? » Quelqu’un qui voulait se faire baptiser m’a dit un jour : « J’ai l’impression que les chrétiens ont bon cœur. »
Cette attitude prend, me semble-t-il, deux formes.
La première, la plus fréquente, est celle qui fait cas de la vie quotidienne, sans chercher midi à quatorze heures. La charité chrétienne se joue alors dans la famille, avec les voisins et dans la participation à des quêtes et des collectes (journées des lépreux, cannes blanches, Téléthon, etc.). Bien des chrétiens qui sont très généreux précisent d’ailleurs que « c’est normal », et qu’il « n’y a pas besoin d’être chrétien pour aider les autres, si on peut ». Il n’empêche que cette attitude est reliée en eux avec la foi religieuse et, s’ils vivaient en étant repliés sur eux-mêmes, ils auraient l’impression de ne pas être chrétiens.
L’autre forme du souci des autres, en christianisme, est plus réfléchie. Elle passe par des analyses, elle a le sens des relations et des solidarités longues (les pauvres, les étrangers, les jeunes, les gens sans travail, les personnes seules, etc.), elle implique une interprétation globale de la société et de ses mécanismes d’injustice. Ici, la charité n’est pas forcément plus forte que dans le cas précédent et, bien entendu, elle ne l’exclut pas. Simplement elle est autre, plus pensée ou plus militante. C’est cette forme de relation aux autres que présentent souvent les sermons ; c’est d’elle qu’il est question dans les synodes diocésains qui ont cours actuellement en France. Sans doute ne faudrait-il pas qu’elle fasse oublier la première, la charité de tous les jours, celle qui part du cœur et qui réagit immédiatement. Bien des chrétiens qui ne « font rien de spécial » sont cependant « engagés » par là, même si leur comportement ne fait pas de bruit et n’est pas habituellement repérable.
2. La joie de croire
Aimer est évidemment essentiel. Mais ce n’est pas tout. Ou plutôt, pour bien aimer, il faut autre chose que l’amour, une autre attitude qui en affine la portée et en fasse percevoir la force mystérieuse. Cette « autre chose », c’est la foi et l’espérance. Autrement dit, des croyances puisées dans l’Evangile, dans le témoignage de Jésus et qui orientent la vie dans sa totalité. Si aimer allait de soi ou si l’amour était par lui-même transparent, on ne voit pas bien en effet pourquoi Jésus aurait tenu à annoncer l’Evangile, c’est-à-dire à manifester que l’amour est bonne nouvelle, une nouvelle qui vient de Dieu.
Pratiquement, ce message porte avec lui une certaine jouissance. Il me semble que, pour bien des chrétiens, le christianisme auquel ils se rattachent a, au moins par moments, valeur de plaisir. Blessés par le caractère anonyme et froid de nos sociétés, nombre d’entre eux attendent d’une religion la possibilité d’être reconnus et de compter pour autrui.
Plus fondamentalement, la foi chrétienne se présente comme une spiritualité et c’est ce qu’expérimentent par exemple les convertis qui découvrent, un jour, ce message dont ils n’avaient guère connaissance auparavant. Quelque chose se réveille ou se recrée dans leur vie qui entraîne dans leur conscience le sentiment d’avoir trouvé ce qu’ils cherchaient et d’être entrés dans une certaine lumière, avec des effets de paix et de meilleure estime de soi-même. D’où la jubilation qui les habite d’ordinaire et qui consonne avec ces « béatitudes » dont parle l’Evangile (Matthieu 5, 1-12).
Cette joie n’est pas satisfaction ou jouissance quelconque. Elle est spirituelle, elle correspond au désir profond de l’être, elle s’articule avec la liberté. A sa racine, il y a la conviction que l’on est aimé non seulement par ces autres avec qui l’on entre en relations mais, plus radicalement, par Dieu lui-même. Les chrétiens qui ont la possibilité d’expérimenter cette vérité de la foi en témoignent souvent. Ils ne sont pas meilleurs que les autres, leur vie garde son poids de problèmes et de souffrances, mais s’inscrit en eux la certitude que Dieu est là, discrètement présent, proposant son amour comme un don et une lumineuse énergie. En ce sens, les chrétiens sont des êtres qui se sentent appelés par leur prénom, comme le veut la liturgie du baptême. Dans les bruits et les turbulences de l’existence, voici que leur identité est dite par quelqu’un qui peut seul en avoir le secret, c’est-à-dire Dieu, cette mystérieuse présence qui vient à l’homme pour le reconnaître, le nommer et l’aimer.
Sur cette base, la foi chrétienne se laisse percevoir comme une dynamique nouvelle, une réorientation de la vie, une espérance qui renouvelle l’acquis ou le convenu. Et cette recréation a toujours quelque chose de joyeux. De temps en temps du moins, l’horizon se rapproche et l’impossible advient un peu, si bien que la vie change. Modification parfois légère, presque imperceptible, mais suffisante pour être perçue par la conscience et y produire une marque de joie. La confiance est relancée, alors que la méfiance ou la défiance étaient trop souvent aux commandes de la vie. L’horizon s’éclaire, la peur recule, on ose dire que la vie a du goût et on se sent effectivement témoin de sa force. Bien entendu, le passif n’est pas chassé par enchantement, les difficultés demeurent, la tristesse dépressive ou la culpabilité habitent parfois les psychismes, le tragique hante régulièrement nos entreprises. Mais, en tout cela, se glisse et s’insinue la force recréatrice de la foi. Les résistances et les obstacles ne sont alors plus tout à fait ce qu’ils étaient précédemment.
Utopie ? Peut-être. La foi n’a pas de réponse imparable à cette question. Simplement, elle n’entend pas le terme d’utopie d’une manière péjorative, comme s’il désignait un pur rêve et un alibi. Si la foi chrétienne englobe quelque utopie, elle n’en affirme pas moins que ce genre d’utopie peut se réaliser en partie. A cause de Dieu et du divin en nous.
Il est alors possible d’énumérer quelques signes heureux du christianisme contemporain. Ils n’ont tout à fait leur sens qu’en fonction de l’expérience de foi dont je viens de parler. Et ils ne doivent soulever aucune gloriole, simplement il témoignent de ce que peut réaliser l’Evangile. C’est vrai, malgré les compromissions et les ambiguïtés, les chrétiens d’Europe de l’Est ont tenu bon devant les persécutions infligées par les régimes marxistes. C’est exact, les Eglises et notamment l’Eglise catholique réalisent un gros effort de formation et de conscientisation de leurs membres. C’est impressionnant, bien des chrétiens d’Amérique du Sud ont assez de cœur et de courage pour prendre leur destin en mains et travailler à leur libération et à celle de leur sous-continent. C’est sûr, les Eglises de la Réforme témoignent d’une grande liberté spirituelle et Taizé a l’art de rejoindre les jeunes en les appelant à une espérance réaliste et quotidienne. Tout cela et beaucoup d’autres signes parlent positivement des ressources qu’a la foi en notre siècle.
3. La repentance chrétienne

La conscience chrétienne de l’époque présente n’est cependant pas seulement sous le signe de la joie. La morosité n’est jamais très loin d’elle ! Est-ce cette fameuse culpabilité dont on accuse classiquement le christianisme ? Est-ce une déception, étant donné que l’influence et l’emprise chrétiennes sur la société ne sont plus ce qu’elles furent ? Est-ce inquiétude devant l’avenir incertain ? Il peut y avoir tout cela à la fois.
Mais ce qui me semble plus caractéristique, c’est une sorte de lent et difficile travail pour avouer ce qui, hier et aujourd’hui, n’est pas compatible avec le message évangélique. Il se peut que la culpabilité d’antan, jadis liée plutôt à la vie personnelle, se déplace et qu’elle porte surtout désormais sur la vie ecclésiale. Toujours est-il que le christianisme contemporain sent le besoin de revenir sur ses pas, par moments, pour assainir sa mémoire. Et si d’ailleurs il ne le faisait pas assez, de multiples voix, notamment celles d’historiens, le pousseraient d’urgence en ce sens.
On vient de le constater à propos du cinquième centenaire de la découverte de l’Amérique et de la première évangélisation de ce continent. La violence qui a accompagné ce processus, politique, économique et religieux, est un fait dont le christianisme ne peut barrer magiquement les traces. De même, toujours en 1992, Jean-Paul II a demandé pardon, au nom des chrétiens, pour l’esclavage que des Européens baptisés ont imposé aux Africains en en faisant commerce et en les déportant en Amérique.
Il ne s’agit pas, certes, de battre sa coulpe sur la poitrine des devanciers. Il n’est pas question non plus de juger le passé avec des catégories du présent. Enfin, il serait bien naïf de critiquer les anciens en oubliant que nous sommes aujourd’hui compromis de bien des manières analogues, sans en avoir toujours vive conscience, sans avoir assez le courage de rompre avec des pratiques injustifiables. Ce qui s’impose, c’est le réalisme de la repentance. Non une mauvaise conscience, mais une conscience qui se veut honnête et qui assume les réalités d’hier et d’aujourd’hui. Je reconnaîtrai volontiers que cette conscience est encore faible et qu’elle se met en place fort lentement dans les groupes chrétiens. Il est tant de prétextes ou de pseudo-bonnes raisons que l’on peut avancer pour se disculper, qu’il s’agisse de l’antisémitisme ou d’une incapacité à reconnaître le positif de la culture moderne, de la démocratie et de la laïcité.
Pour essayer du moins d’identifier des grandes lignes de cette possible repentance chrétienne, j’indiquerai
deux domaines qui aujourd’hui requièrent l’attention des chrétiens.
En premier lieu, le christianisme contemporain est invité à confesser les rapports de violence qu’il a adoptés à l’égard d’autres réalités de la vie sociale et qu’il continue parfois de pratiquer.
Je viens de parler de l’antisémitisme. Depuis l’Antiquité jusqu’aux prudences dérisoires à l’égard du nazisme exterminateur des juifs, en passant par les conversions brutalement imposées au Moyen Age à un judaïsme qui devait se soumettre ou se démettre, la litanie des exactions chrétiennes est longue. On dira que ce qui est en cause dans ces abus était plus culturel que proprement religieux. Il se peut. Il n’empêche que des chrétiens n’ont pas su aller en direction du respect et de l’honneur et que leur foi a cautionné et parfois persiste à appuyer le racisme ethnico-religieux. Sans aller si loin, certains propos chrétiens sur la nouvelle alliance surclassant l’ancienne disposition biblique ou sur la spiritualité de la foi chrétienne dont le judaïsme n’aurait pas eu l’intuition, semblent bien impliquer au moins inconsciemment une auto-satisfaction et une dévaluation de l’autre que l’Evangile n’encourage guère.
Le contentieux chrétien à l’égard du judaïsme est lentement en voie d’extinction, mais il n’est pas encore éliminé et il est sans cesse susceptible de resurgir. C’est donc par lui que doit en permanence commencer la repentance chrétienne. Etant entendu qu’il n’est pas simple d’exprimer en vérité l’identité chrétienne par rapport à la foi juive, en marquant l’originalité de la première et en ne minimisant pas pour autant la valeur de la seconde.
Analogues sont les réactions chrétiennes trop fréquentes à l’égard de l’islam, des sectes ou des nouveaux mouvements religieux (mormons, témoins de Jehovah, scientologie, etc.) ou encore des traditions et sensibilités de la religion populaire. Ces confrontations sont évidemment très différentes. Je les rapproche cependant car elles ont en commun d’amener le christianisme à s’affirmer en ce qu’il a de propre sans pour autant juger autrui de manière injuste ou mal informée. J’avoue que l’enjeu est exigeant et que les chrétiens ont besoin d’une véritable culture et d’un sens affiné de la vérité pour ne pas se méprendre en de telles circonstances. Peut-être l’effort actuel de l’oecuménisme intra-chrétien, lui aussi lieu de repentance, a-t-il aussi quelque effet positif dans ce difficile domaine.
En deuxième lieu, la repentance chrétienne me semble devoir porter aujourd’hui sur le service insuffisant que le christianisme a rendu et rend à l’humanité. On a souvent le sentiment que le message évangélique est ensablé, dissimulé sous les querelles ou les pouvoirs des Eglises.
Par exemple, depuis le XVIe siècle, on peut dire que le christianisme d’Occident a une difficulté chronique à reconnaître à temps les nouveautés qui surgissent dans la culture et dans les sociétés. Il a dénoncé successivement l’esprit de liberté du siècle des lumières, le modernisme de la pensée scientifique et démocratique. Bien sûr, à la longue, des ralliements s’opèrent forcément. Mais n’est-ce pas dommage de donner toujours l’impression de méconnaître ce qui se passe ? Evidemment, tout n’est pas sans problèmes dans les mutations auxquelles je fais allusion. Est-il cependant nécessaire d’être d’accord avec tout pour saluer positivement ce qui se cherche parfois avec difficulté et travailler à l’émergence d’une humanité plus libre et plus solidaire ?
Au fond, les Eglises ont aujourd’hui à confesser leur péché.
- Celui de la prudence excessive qui survalorise ce qui est expérimenté au détriment de ce qui pointe à l’horizon.
- Celui d’un dogmatisme trop unilatéral qui minimise sans cesse le besoin d’intériorité et les attentes de bien des gens dont la foi simple et mal initiée n’entend rien aux subtilités des doctes.
- Celui d’une difficulté permanente à reconnaître aux femmes non seulement un rôle mais une parole et une capacité de décider.
- Celui d’une maladresse pour annoncer le pardon de Dieu et pas seulement la rectitude ou l’idéal d’une vie moralement en ordre.
- Celui qui consiste à laisser monter en graine l’institution religieuse en cédant à ses tendances uniformisatrices et bureaucratiques ou à son prurit pour les polémiques et les rivalités internes.
On dira peut-être que c’est trop facile d’énumérer une telle litanie. Je ne le crois pas du tout. Si c’était si facile, cela se ferait plus souvent et aux plus hauts niveaux des Eglises. D’ailleurs la repentance est tout sauf une accusation d’autrui. C’est l’humble reconnaissance que « nos pères et nous, nous avons péché », comme dit le rituel d’Israël.

4. Une plus ou moins grande liberté de parole
Les chrétiens sont-ils libres ou sont-ils aliénés et soumis ? Vus de l’extérieur, ils semblent aller tantôt dans un sens et tantôt dans l’autre. Qu’en est-il dans leur conscience commune ?
Retentit en eux, d’une manière ou d’une autre, un appel à être libre. « C’est pour que nous restions libres que le Christ nous a libérés » (Galates, 5, 1).Et l’Evangile de Jean affirme : « La vérité vous libèrera » (8, 32). Mais, en même temps, il faut bien avouer que, souvent, la liberté effraie. On a peur de ne pas savoir en user ou de ne pas pouvoir en porter la responsabilité. De là, soit une vie sans problème car elle se déroule dans le cadre des règles reçues, soit une demande adressée plus ou moins explicitement aux responsables ou aux experts pour qu’ils disent ce qu’il faut faire.
Pratiquement, bien des positions sont possibles au sein des diverses Eglises, les différences confessionnelles n’ayant pas ici une énorme importance. Parmi les chrétiens, il en est qui se sentent libres intérieurement et qui ne voient pas quelles difficultés peut rencontrer la liberté chrétienne. Leur insatisfaction éventuelle n’est pas à chercher de ce côté-là. D’autres s’intéressent à ce qui se débat dans les Eglises au point de vue éthique ou à propos de la liturgie ou en ce qui concerne la confession de foi et l’évangélisation. Mais ils se tiennent pour libres de penser selon leur conscience, en dernier ressort. D’autres enfin supportent mal que les responsables en disent ou en fassent trop, ils craignent que ce zèle ne limite la responsabilité de chacun et ils protestent plus ou moins explicitement.
Tout dépend des circonstances, des tempéraments, sans doute aussi de la manière dont on comprend la liberté qui va de pair avec l’Evangile. Mais il est possible de mettre en relief quelques points de repère.
- Le premier, c’est que la liberté reste toujours un acte spirituel qui n’a ni recettes toutes faites ni formules définies une fois pour toutes.
- Ensuite, il est clair, selon l’éthique la plus classique, que chacun a le droit et le devoir de décider en conscience, là où personne d’autre ne peut se substituer à lui, étant entendu que la conscience doit être formée.
- Il est également clair que la liberté est personnelle mais qu’elle a aussi des aspects communautaires et qu’elle doit tenir compte d’autrui et de ses réactions (I Corinthiens 10,23).
- Enfin on comprend que les responsables (personnes ou assemblées) aient leur mot à dire et éventuellement leur geste à manifester. Mais, entre l’inflation des règles ou des « garde-fous » et une discrétion extrême qui pourrait être proche du laxisme, ne faudrait-il pas se souvenir régulièrement que les responsables ont pour charge d’aider les gens à être libres, ce qui parfois peut les amener à encourager l’imagination et l’audace ?

5. Un certain désarroi devant la conjoncture
La conscience chrétienne actuelle a beau être tournée vers autrui et habitée par la joie de la foi, elle n’en a pas moins quelque obscurité. J’ai dit quelque chose de ce pôle sombre à propos de la repentance. J’ai encore quelque chose à exprimer qui habite en cette même région et qui se présente comme une surprise douloureuse devant la situation actuelle du christianisme. Tout se passe en effet comme si la foi n’était plus ce qu’elle était. Ou, pour le dire autrement, les chrétiens ont le sentiment que ce qui les intéresse, eux, n’intéresse pas grand monde. Je veux parler de leur foi en ce qu’elle a de plus typé et de plus original.
Il fut un temps, et ce n’est pas si loin, où le christianisme a dû traverser l’épreuve de la critique. Les savoirs contemporains, psychologique ou sociologique, ont mis à jour les conditions et conditionnements de son existence et de son contenu, conditions dont les croyants n’ont pas forcément conscience. On a alors examiné le sentiment religieux en en cherchant l’origine dans l’insatisfaction de catégories sociales ou le malaise d’être avec lequel chacun doit négocier. La foi envisagée ainsi au risque d’une interprétation venant du dehors ne se reconnaissait pas toujours dans le portrait-robot que l’on faisait d’elle mais l’esquisse était assez ressemblante pour que les croyants puissent bénéficier de quelques éclairages accrus sur certains aspects de leur adhésion. Il y a effectivement des mécanismes sociaux et psychologiques dont le fonctionnement rend possible la foi. Encore ne faut-il pas en majorer la portée. Les conditions dont il s’agit sont nécessaires mais non suffisantes. Car la foi est aussi et d’abord acte de liberté, aventure spirituelle, réponse à une proposition divine.
Nous ne sommes pas au-delà de ces « critiques » de la religion (Nietzsche, Marx, Freud). Mais une portion au moins de ce que ces éclairages apportaient a été intégrée, y compris par des chrétiens qui ne sont guère au fait des analyses savantes. Bien entendu, l’opération est loin d’être achevée. Le sera-t-elle jamais, d’ailleurs ? Nous sommes encore en débat avec les analyses critiques de l’expérience chrétienne pour écouter ce qu’elles ont à dire et pour veiller à ce qu’elles ne soient pas abusivement réductrices de ce que la foi a d’original. Mais j’ai le sentiment que le problème majeur de la conscience chrétienne n’est plus là. Il s’est déplacé.
Ce qui apparaît dorénavant, c’est le fait massif que le christianisme semble être sans pertinence. On a l’impression qu’il relève d’un autre âge et annonce un salut que rien ne vérifie et dont d’ailleurs certains disent qu’il n’est pas utile à l’existence humaine. On nous invite donc à vivre sans salut, en acceptant jour après jour les limites de notre condition effective. De ce fait, bien des chrétiens ont l’impression étrange d’être solitaires : autour d’eux, pour leur entourage, ce qu’ils vivent à partir de l’Evangile est sans intérêt parce que vague, confus et sans vérification.
Or, au même moment,ici ou là, le religieux se redéploie, sous d’autres formes, avec un brin de modernisation. Le New Age et les nouveaux mouvements religieux (les « sectes », pour parler brièvement, et malgré le ton un peu agressif de ce vocable) se répandent. Voici que le religieux intéresse. Mais c’est du religieux autre, transformé. Et voici un second étonnement, lui aussi, douloureux, pour les chrétiens. Ne serait-ce pas que le christianisme est, en fait, vieilli, plus qu’on ne le pensait, plus que ne le laissaient supposer la fougue du récent concile Vatican II et la ferveur de ses défenseurs ?
Je crois qu’il faut aujourd’hui prendre en compte ce double désarroi de la conscience chrétienne. Certes le fait n’est pas perçu par tous les chrétiens. Mais il n’est pas réservé à une élite intellectuelle ou à un petit groupe d’observateurs professionnels. Bien des croyants du quotidien le discernent, même si c’est confusément.
Le problème, c’est que cette prise de conscience est douloureuse, onéreuse même. On cherche donc à la masquer. Et les stratégies ne manquent pas pour tenter une telle opération.
Certains accusent globalement l’époque, censée être indifférente et matérialiste, ce qui correspond à la première forme d’étonnement des chrétiens, ou au contraire, et en même temps d’ailleurs, envisagée comme naïvement ou grossièrement religieuse, de manière idolâtrique et impure, ce qui s’articule avec le second étonnement chrétien.
D’autres font le procès du christianisme de ces dernières années, l’accusant de bien des maux comme ceux que j’ai recensés il y a un instant à propos de la « repentance » chrétienne. Mais ce procédé tourne vite court. Car le problème, c’est de savoir quoi faire aujourd’hui, sans se contenter de se lamenter pour hier et de chercher des coupables ou des boucs émissaires.
D’autres enfin estiment détenir un remède miracle : nouvelle évangélisation, nouveau catéchisme, nouvelle réaffirmation de l’héritage traditionnel. Mais on peut se demander légitimement si ces moyens sont réellement à la hauteur des enjeux. Alors que faire ? Peut-être commencer par éprouver le double désappointement dont je parle. Le laisser toucher l’expérience chrétienne. Car c’est un signe des temps qui a sûrement quelque chose à dire. Si l’on veut trop hâtivement réagir, n’est-ce pas par angoisse devant cette réalité dure et par difficulté à supporter la situation ?
Simplement, cette attente est vigilante. La conscience chrétienne n’est en l’occurrence ni défaitiste ni pessimiste. Elle cherche plutôt à porter cette souffrance au voisinage de l’amour des autres et de la joie de croire. Elle essaie aussi de ne pas mêler trop cette prise de conscience difficile et la repentance dont il a été question plus haut. Ces deux données ont sans doute des affinités, elles appartiennent l’une et l’autre au régime nocturne de la conscience chrétienne, mais elles ne se confondent pas. "
Identité chrétienne, extraits, p. 45-60.
Voir à propos du même ouvrage : L’identité chrétienne en question ? ; R. Identité chrétienne ;A propos de l’identité chrétienne
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