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La confirmation et l’Esprit

La Confirmation et l’Esprit Saint

Pour mieux vivre la vie baptismale

Dans le processus qui « fait le chrétien » et le rend participant et témoin de la foi que porte l’Eglise, il existe un sacrement de confirmation. Fait de gestes simples : imposition de la main, onction d’huile, signe de la Croix, et de paroles de confiance et d’appel de la part de l’Eglise, il est classiquement défini par un lien à l’Esprit Saint. Il est signe de l’Esprit Saint communiqué. C’est une tradition chrétienne diversement vécue, mais constante.

Or, au siècle dernier, alors que certains proclamaient la « mort de Dieu », l’Esprit a pris soudain un relief nouveau en catholicisme, au point que certains parlaient d’un « retour » de l’Esprit. Henri Bourgeois, toujours attentif aux signes, signes des temps et signes chrétiens, habité aussi lui-même par le zèle d’un ministère du devenir chrétien, s’attacha dès ses premiers écrits à réfléchir sur le sujet. Et il ne cessa d’œuvrer pour la mise en lumière de ses enjeux. La liste de ses écrits sur la confirmation est impressionnante. On se limite ici à quelques pages significatives, tirées de son livre : L’avenir de la confirmation, dont on précisera les liens avec ses autres écrits sur la question.

Le texte qui suit est tiré de son livre : L’avenir de la confirmation, où, après avoir examiné la signification des rites, il creuse la question du lien entre la confirmation et l’Esprit Saint. Cette partie (VI) est intitulée : Pour une Eglise spirituelle. Après quelques rappels des textes qui fondent cette réflexion, il en développe la signification en des pages - celles qui sont proposées ici - qui révèlent à la fois l’homme spirituel, le théologien et le ministre humble et fraternel qui passa parmi nous. (AHB)

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« Envisager Dieu comme Esprit, cela semble permettre de le reconnaître de façon plus souple et plus savoureuse, en deçà des durcissements que lui a infligés le langage courant, à l’écart des polémiques trop bien programmées et trop à la mode, au seul niveau qui soit de mise et qui est celui de l’expérience spirituelle.

Les résultats de ce « retour » de l’Esprit sont encore trop récents pour pouvoir être évalués clairement. Il n’est pas étonnant qu’ils apparaissent parfois un peu mélangés. A côté d’un renouveau de la prière et d’un approfondissement du sens de Dieu qui permettront probablement de mettre à leur vraie place les questions « inflationnistes » qui se posent aujourd’hui à propos des Eglises, on constate parfois que l’accent mis sur l’Esprit reste encore très verbal : on en parle, on le mentionne, mais parfois d’une façon assez « extérieure », comme une sorte d’antidote ou de recette miracle et sans que soit assez vécue une suffisante expérience spirituelle.

C’est dans ce contexte que la confirmation peut aujourd’hui nous éclairer. Elle présente l’Esprit d’une manière qui n’est pas banale. Pour plus de clarté, nous allons analyser ce qu’elle nous dit de l’Esprit en plusieurs points successifs.


I. L’Esprit de la confirmation,

c’est à la fois l’Esprit de l’Eglise et l’Esprit de chaque chrétien

Voici une première donnée bien établie par la tradition, puisque la confirmation constitue en quelque sorte la réfraction dans l’initiation baptismale des soucis et responsabilités de l’Eglise qui baptise. Autrement dit, la confirmation intègre dans l’initiation de chaque baptisé, dans le devenir spirituel de chaque nouveau chrétien, les convictions et problèmes d’une Eglise elle-mêrne en croissance. Si donc référence est faite à l’Esprit, ce ne peut être que dans cette optique. Chaque confirmé reçoit et fait sien un Esprit qui est celui donné à l’Eglise. Chaque confirmé est initié à un Esprit qui est celui communiqué à l’Eglise pour la rendre initiatrice. De même qu’à la Pentecôte l’Esprit est donné à tous donc à chacun, de même à la confirmation l’Esprit qui est donné à l’Eglise est transmis à chacun des confirmés.

Il nous semble que cette première façon de comprendre l’Esprit de la confirmation entraîne plusieurs conséquences :

1. Certes l’Esprit communiqué à la confirmation est le même que celui donné au baptême. Mais la qualification ecclésiale de l’Esprit n’est pas la même dans les deux cas et, par conséquent, le don de l’Esprit ne se présente pas de la même manière dans la vie personnelle des chrétiens, selon qu’il s’agit de l’un ou l’autre sacrement.

Dans le cas du baptême, l’Eglise qui donne le sacrement reçoit et transmet un Esprit des débuts, un souffle de commencement, une énergie de nouveauté.

Dans le cas de la confirmation, l’Eglise qui est à I’œuvre expérimente et communique un Esprit déjà investi dans sa fidélité et dans ses responsabilités au service du Christ. C’est le même Esprit qui intervient dans les deux situations, mais il s’y donne avec un style différent.

2. L’acte même de la confirmation traduit une conviction essentielle, selon laquelle la croissance personnelle du chrétien est du même type ou du même ordre que la croissance de l’Eglise comme corps social.

Cela est nécessaire pour que la question de la croissance ecclésiale puisse intervenir utilement dans le développement spirituel et sacramentel de chaque chrétien. Et cela implique que la croissance personnelle en christianisme ne soit pas définie seulement par des points de repère individuels ou par les besoins des individus, mais aussi et d’abord par les exigences et les expériences de l’Eglise.

Autrement dit, l’Eglise qui confirme croit porter en elle, dans sa vie concrète, son expérience, ses soucis et sa mission, de quoi comprendre et, mieux encore, de quoi stimuler ou approfondir, la croissance de chacun de ses membres.

Elle ose l’affirmer à cause de l’Esprit Saint : car il n’y a qu’un Esprit et l’Esprit qui la fait croître est le même que celui qui anime chacun des chrétiens, nouveaux ou anciens baptisés, en cours d’initiation ou déjà initiés.

Certes, en fait, l’Esprit Saint semble parfois plus vigoureux et plus novateur en la vie de tel ou tel chrétien qu’en l’existence de telle ou telle communauté chrétienne. Il serait vain de le nier. Mais, dans la vie chrétienne, ecclésiale ou personnelle, la présence de l’Esprit n’est pas vérifiée seulement par les réalisations qu’on peut lui imputer. Elle est aussi liée à certains points de repère objectifs proposés par la foi. C’est pourquoi, même infidèle à ce qu’elle devrait et pourrait être, l’Eglise ose maintenir sa confession de foi : quand il anime un processus ecclésial, quelle qu’en soit la forme, l’Esprit prend une signification éclairante pour chaque chrétien et trouve une attestation dont aucune vie personnelle ne peut, à elle seule, fournir l’équivalent.

Evidemment, si l’on dit sans autre précision que l’Eglise prétend avoir les clés de la croissance personnelle des chrétiens, si l’on affirme que le chrétien est l’homme qui reconnaît ne pouvoir définir sa progression spirituelle sans des critères qu’il reçoit de l’extérieur, inévitablement notre sensibilité contemporaine se crispe. De tels propos ne sont-ils pas exorbitants ? Ne conduisent-ils pas à la plus pure aliénation, le chrétien initié dans l’Eglise apparaissant dépossédé de son identité personnelle ?

C’est sur de telles questions que se joue au fond le vrai sens de l’initiation sacramentelle. Un certain scandale demeure inévitable, s’il est vrai que la signification de l’Eglise ne va pas de soi et risque toujours d’apparaître abusive.

Deux remarques peuvent toutefois permettre d’approfondir la réflexion.

D’abord, il y a lieu de rappeler que l’Eglise, au moins pour ceux qui essaient de vivre personnellement l’expérience ecclésiale, n’est pas une société auto-suffisante visant à modeler de façon autoritaire et oppressive les libertés individuelles. Si les baptisés et les confirmés sont des gens qui déclarent tenir du groupe ecclésial les points de repère de leur identité personnelle et de leur progression dans la foi, ce ne peut être par une sorte de sujétion lâche et inhumaine qui les dépersonnaliserait. Car, malgré bien des bavures dans la pratique, le groupe ecclésial n’est pas un tout sociétaire soucieux d’emprise et de domination. Du moins, s’il veut être évangélique, il ne peut être tel. Il n’est pas à son compte, il est décentré de lui-même et appuyé sur le Christ pascal qui est le seul centre de référence définitif. Si bien que recevoir de la croissance ecclésiale les balises de sa propre croissance personnelle, ce n’est pas pour un homme se soumettre à d’autres hommes, c’est adhérer au Christ et reconnaître que le Christ se manifeste non seulement dans l’intimité de la relation interpersonnelle avec lui mais aussi dans la constitution et l’évolution de groupes chrétiens.

En second lieu, la référence de chaque chrétien à l’expérience ecclésiale est une référence spirituelle. Autrement dit, il ne s’agit pas de servilité, d’alignement mécanique, d’abandon de la liberté personnelle. Ce que suppose l’initiation sacramentelle, c’est une opération de l’Esprit. Etre baptisé puis confirmé, ce n’est pas appliquer automatiquement des critères, c’est accueillir dans son esprit humain l’Esprit Saint de Dieu et c’est découvrir progressivement comment l’Esprit divin est en chacun un Esprit d’Eglise. Il y a là une expérience spirituelle très personnelle qui fait découvrir de l’intérieur ce qu’est l’Esprit de Dieu.


3. En célébrant la confirmation, les confirmés réalisent donc grâce à l’Eglise, dans l’Eglise, ce qu’est la présence de l’Esprit divin chez les hommes. Mais il y a plus : c’est aussi l’Eglise qui est invitée à approfondir le sens de l’Esprit qu’elle communique et manifeste.

Certes, les chrétiens ont d’autres occasions pour approfondir ce sens de l’Esprit : la rencontre missionnaire, le respect des charismes, la prière d’action de grâce sont des moments privilégiés de cette éducation permanente. Mais la confirmation pourrait bien n’être pas du tout négligeable de ce point de vue. En effet, s’ils essaient de discerner quel est l’Esprit qui conduit les baptisés à la confirmation, s’ils veulent ne pas faire uniquement attention à l’Esprit dont ils essaient eux-mêmes de vivre et que l’Eglise transmet aux baptisés puis aux confirmés, les chrétiens déjà baptisés et déjà confirmés doivent être amenés à mieux découvrir le rôle et l’action de l’Esprit.

Pour le comprendre, il faut nous redire la portée élargie que les sacrements, et notamment la confirmation, prennent dans l’Eglise. Leur effet n’est pas limité à ceux qui les « reçoivent » à proprement parler. Nous avons rappelé plus haut qu’un sacrement apparemment célébré par et pour quelques chrétiens déterminés - un mariage, une ordination, un baptême - atteint aussi ceux et celles qui sont présents et prennent part à la célébration, sans pour autant « recevoir » le sacrement en question.

Par exemple, « aller à un mariage », c’est plus qu’être spectateur, c’est plus que faire un geste d’amitié, ce n’est pas seulement prier pour ceux qui se marient. C’est participer réellement à ce que Dieu fait pour ceux qui scellent leur union devant lui. L’entourage et les témoins des nouveaux époux reçoivent donc dans leur vie, en fonction de la situation propre de chacun, quelque chose du signe d’Alliance que les nouveaux époux constituent.

On peut dire quelque chose d’analogue à propos de la confirmation. En même temps que les confirmés, la confirmation devrait marquer les anciens confirmés qui prennent part à ce qui arrive à leurs frères et sœurs en cours d’initiation. A la faveur du don nouveau fait à certains, elle devrait raviver le don fait autrefois aux autres. On peut donc considérer, dans cette perspective, qu’à chaque confirmation, l’Eglise est confirmée en même temps qu’elle confirme.

Essayons alors d’envisager tout cela du point de vue de l’Esprit. On dira que la confirmation qui est communication de l’Esprit aux initiés chrétiens est aussi nouveau don de ce même Esprit à ceux qui, déjà initiés, entourent les confirmés.

Comment cela peut-il se faire ?

D’abord s’exerce fondamentalement la solidarité des baptisés. Tout sacrement, à la suite du baptême, tend à affiner et à approfondir cette solidarité. Tout sacrement structure l’Eglise en même temps qu’il donne forme à la vie et à la situation personnelle de ceux qui le reçoivent. Tout don de l’Esprit reçu en Eglise atteint l’Eglise en même temps que telle ou telle personne déterminée, à travers ce qu’elle vit.

Mais il y a plus. A l’occasion d’une confirmation, les chrétiens anciens confirmés devraient mieux percevoir qui est l’Esprit dans la mesure où ils le reconnaissent un peu dans leurs frères et sœurs nouveaux confirmés. En effet, au moment de la demande du sacrement, les prêtres, les catéchistes et les laïcs responsables ne sont pas chargés d’une sélection qu’inspirerait une sorte de malthusianisme sociétaire ou que conseillerait la dangereuse utopie d’une foi « chimiquement pure » dont les futurs confirmés devraient produire l’attestation. Ils essaient plutôt de discerner l’Esprit en ces enfants et leurs familles ou en ces adultes qui envisagent la confirmation. Non pas, certes, pour juger et sonder le fond des cœurs. Mais pour essayer de découvrir avec les intéressés ce que l’Esprit attend d’eux.

La foi des candidats à la confirmation, leur manière de vivre en Eglise, tout cela, qui est forcément imparfait, est-il du moins objectivement suffisant pour que l’Esprit Saint du baptême puisse devenir en eux Esprit de confirmation, c’est-à-dire intervenir désormais en leurs existences en fonction de l’expérience ecclésiale que suppose la confirmation ? Sinon, ce serait « contrister » l’Esprit que de confirmer indiscrètement. Si oui, si les futurs confirmés ont déjà une vie dans l’Esprit et en Eglise relativement solide, ils peuvent être alors très significatifs pour les autres chrétiens : à cause de leur chemin spirituel, s’il s’agit d’adultes ; à cause de leur témoignage, adapté à leur âge, s’il s’agit d’enfants. Etant donné que les dons de l’Esprit ne sont jamais « standard », on peut bien penser que parfois des confirmés, adultes et même enfants, apportent à certains chrétiens qui y font attention des signes nouveaux de l’Esprit Saint.

Voilà qui est important. En effet, si l’Eglise place quelque chose de ses convictions et soucis et quelque chose de son sens de l’Esprit sur le chemin de l’initiation sacramentelle des nouveaux chrétiens, ces derniers lui apportent en retour quelque chose de leur propre expérience de l’Esprit. La confirmation se passe donc selon un certain échange entre les anciens confirmés et les nouveaux confirmés.


4. La responsabilité de l’Eglise dans la confirmation apparaît alors assez nettement.

Confirmer, c’est d’abord pour elle se saisir en croissance. Cette croissance n’est pas seulement numérique. C’est aussi une croissance dans l’Esprit grâce au témoignage que portent d’une manière ou d’une autre les baptisés devenant confirmés.

En deuxième lieu, la célébration de la confirmation est pour l’Eglise un moment où tout à la fois elle discerne l’Esprit et se laisse discerner par lui. Elle le discerne en ceux qui demandent la confirmation : et un tel point de vue, sans dissiper toutes les difficultés pratiques, devrait bien inspirer en profondeur une véritable attitude d’accueil et de dialogue entre les responsables ecclésiaux et les candidats au sacrement.

Elle se laisse discerner par lui, dans la mesure où les communautés chrétiennes qui présentent certains de leurs membres à la confirmation sont invitées à reconnaître le décalage entre ce qu’elles vivent et le geste sacramentel : en transmettant l’Esprit aux confirmés, l’Eglise ne peut pas ne pas réaliser que ce même Esprit ne lui est pas encore assez transmis à elle-même et qu’elle ne l’accueille pas suffisamment.

En troisième lieu, l’Eglise de la confirmation se sent poussée à proposer le sacrement aux baptisés, quand c’est possible et moyennant le discernement nécessaire. La proposition de la confirmation par les chrétiens responsables aux baptisés non encore confirmés n’est pas un luxe facultatif.

Ce n’est pas plus une mission lancinante qu’il faudrait réaliser à tout prix : à sa façon, le Code de Droit canonique de 1917 le soulignait en déclarant que la confirmation n’était pas « nécessité de moyen pour le salut » (can 787).

C’est bien plutôt un acte sérieux dont l’Eglise a besoin pour réaliser sa croissance et la présence de l’Esprit.

C’est encore un service à rendre aux baptisés pour qu’ils puissent mieux découvrir en fonction de l’Esprit ecclésial la manière propre dont ce même Esprit les habite ou encore pour qu’ils puissent mieux reconnaître à partir de la croissance de l’Eglise les chemins de leur propre avenir spirituel.


5. La confirmation « caractérise » les baptisés. Selon la théologie classique, elle marque ceux qui la vivent d’un « caractère ».

Peut-être voit-on mieux maintenant ce que cela veut dire. La confirmation marque les baptisés en profondeur, au niveau de l’Esprit Saint qui les habite, dans leur expérience spirituelle baptîsmale, dans cette vitalité dynamique et sainte que Dieu leur a communiquée par le baptême en référence au mystère pascal de son Fils. Le fameux « caractère » dont parle la théologie sacramentaire n’est ni une chose ni un simple pouvoir. C’est la manière décisive et « eschatologique » dont l’Esprit Saint manifeste sa présence active en un membre de l’Eglise.

Par la confirmation, l’Esprit du baptême prend donc une nouvelle « définition ».

Le confirmé, c’est un baptisé qui, sur la base du baptême, réalise dans l’Esprit comment l’Eglise est la forme de sa vie et de son lien à Dieu. C’est un baptisé à qui il est donné de comprendre activement comment l’Esprit Saint de Dieu est aussi l’Esprit de l’Eglise et comment l’expérience ecclésiale est un lieu décisif d’expérience spirituelle.

C’est un baptisé qui saisit de l’intérieur, dans l’Esprit, ce qu’est l’Eglise : non plus, comme au moment du baptême, en entrant en elle comme en un lieu de conversion et de bonne nouvelle, mais, à l’intérieur de la vie baptismale, en découvrant peu à peu en elle un champ d’expérience quotidienne, malgré les difficultés et les infidélités.

Le confirmé découvre qu’il porte en lui l’Esprit même dont vit l’Eglise, qu’il accueille en sa propre vie personnelle l’Esprit dont en permanence vivent les groupes chrétiens. Si bien que l’Eglise lui est intérieure. Bref, par la confirmation, l’Esprit « enracine » l’Eglise dans le cœur des baptisés. Alors, autant qu’il est possible, l’Eglise ne saurait être simplement perçue comme une organisation sociologique. Elle doit pouvoir être saisie comme un mouvement spirituel que Dieu lui-même fait lever au sein du monde.


II. L’Esprit de la confirmation

approfondit l’expérience spirituelle chrétienne

1. Parler de l’expérience spirituelle, c’est courir le risque du malentendu.

Cette expression suggère en effet assez souvent l’idée d’un repli sur soi plus ou moins individualiste et inefficace, à l’écart des combats et des bruits de la rue, dans le paradis introuvable de l’introspection et des illusions. Pourtant, il vaut la peine de la maintenir, quitte à la décaper. Car parler de « spirituel », c’est parler d’Esprit et on ne voit pas bien comment passer ce dernier sous silence. Il s’agit donc de bien comprendre ce qu’est l’expérience spirituelle.

Mais un autre écueil nous guette. Celui de parler de l’expérience spirituelle en termes abstraits, alors que bien des gens et chacun de nous pourraient évoquer certains « moments » forts, plus nombreux qu’on ne le pense d’abord, qui marquent nos existences et nos journées.

Par exemple, une rencontre où l’on a eu la sensation d’une certaine qualité d’échange entre nous et notre vis-à-vis, si bien qu’après nous ne sommes plus tout à fait comme avant.

Les débuts d’un amour, avec l’impression vive du nouveau et du mystérieux.

Une réussite personnelle ou collective qui enthousiasme et laisse presque déconcertés ceux qui en bénéficient.

Une longue fidélité conjugale qui a approfondi et décanté les valeurs de l’amour en les enracinant profondément dans le cœur.

Une épreuve ou un deuil qui fait chanceler le sol sous nos pieds et le paysage à nos yeux, puis qui s’ouvre sur une nouvelle décision de continuer malgré tout, quoi qu’il en soit.

Une naissance qui comble les parents et qui les entraîne sur de nouveaux chemins de découverte et d’accueil.

Un engagement politique, animé du refus d’une société jugée injuste et tendu vers la constr-uction d’un nouveau monde.

Un concert de musique où, d’une manière imprévue, une part de nous-mêmes, jusque-là enfouie, se met à vibrer.

Une lecture marquante, celle de Gandhi ou de l’Evangile, de Luther King ou des Vedas, qui nous révèle à nous-même et nous modifie.

Ces quelques exemples suffisent à indiquer ce que recouvre l’expression « expérience spirituelle ».

Assez facilement, on admettra que l’expérience spirituelle est une expérience non superficielle. La Bible la situe dans le « cœur », autrement dit dans le fond de l’homme, là où se tiennent nos puissances d’étonnement, d’admiration, de courage et de fidélité. Elle se trouve donc à un niveau plus profond que le savoir, les habitudes, les comportements qui ne sont pas pris en charge personnellement.

Cette expérience spirituelle apparaît alors très paradoxale.

- Elle est très personnelle, sans rien de standard. Chacun la vit à sa manière propre et il n’est pas possible d’emprunter celle d’un autre ou d’entrer en elle par procuration. En même temps, elle rend possible une relation très dense entre nous, comme si le fait de s’approfondir nous rapprochait les uns des autres et nous rendait plus disponibles et plus intuitifs. En ce sens, l’expérience spirituelle, quoique fortement personnalisée, est assez souvent vécue en commun dans des groupes divers.

- De même, l’expérience spirituelle se développe à un plan plus profond que celui des mots, des phrases et des discours. Pourtant, elle n’est pas allergique à l’expression. Elle tend même à se dire, elle cherche ses mots, elle inspire certaines paroles dont la densité ne trompe pas celui qui les entend, elle réactive des formules qu’en d’autres temps on jugeait banales ou usées.

- Ajoutons que l’expérience spirituelle est un dynamisme. Elle opère peu à peu dans la vie des personnes comme dans l’existence des groupes. Le discernement et l’approfondissement qu’elle favorise se font lentement, à travers un certain nombre de seuils décisifs ou de points de passage caractéristiques. Mais elle n’en a jamais fini. Rien n’est jamais définitivement fixé en elle, même si elle se constitue progressivement des axes fondamentaux qui lui donnent une structure.


2. Comment, en christianisme, l’expérience spirituelle se propose-t-elle ? Elle n’a pas d’autre style que celui que nous venons de décrire et qui vaut probablement pour tous les hommes. Mais elle a deux particularités qui la rendent très originale.

- La première, commune d’ailleurs à bien des religions, c’est la référence à une expérience spirituelle hors-série, inouïe, celle même de Dieu : Dieu, affirment les chrétiens, communique aux hommes son Esprit. Et, comme notre esprit d’hommes n’est pas spontanément accordé à celui de Dieu, il s’ensuit pour nous, dans la mesure où nous voulons répondre à la sollicitation divine, une opération assez bouleversante qu’on appelle la conversion.

- En second lieu, l’expérience spirituelle chrétienne adopte un point de repère historique précis, où, croyons-nous, l’Esprit de Dieu est particulièrement significatif : la vie même de Jésus-Christ et, plus largement, ce corps social et historique issu de l’expérience spirituelle de Jésus et qu’on appelle l’Eglise.

Ces deux caractéristiques ne sont pas du même ordre.

La première, selon la foi chrétienne la plus traditionnelle, ne vaut pas seulement pour les chrétiens : elle qualifie l’expérience spirituelle de tous les hommes. Autrement dit, si les chrétiens confessent que Dieu nous donne son Esprit, ils ne sont pas les seuls à le faire (bien des religions ont une telle intuition, si floue qu’elle soit, et bien que le plus souvent la présence de l’Esprît divin chez les hommes ne soit pas reconnue clairement comme un don gratuit, comme une grâce).

En outre, qu’ils parlent ou non de l’Esprit de Dieu, qu’ils reconnaissent ou non Dieu, qu’ils soient ou non « croyants » au sens usuel de ce mot, le christianisme tient que tous les hommes se voient offrir l’Esprit Saint de Dieu et qu’ils sont donc tous invités à la conversion et, par là, au salut (voir, par exemple, en Vatican 11, la constitution sur l’Eglise dans le monde de ce temps, nos 38 § 1, 41 § 1 et surtout le lumineux no 22 § 5).

Cela ne préjuge en rien de la réponse faite au don de l’Esprit. Mais cela traduit la bonté de Dieu qui s’étend à tous les hommes, sans exception. Ainsi, pour tous, chrétiens ou non-chrétiens, l’expérience spirituelle consiste à passer de la vie banale, égoïste et sans liberté à une vie donnée, libre et personnelle, ce qu’on appelle l’esprit (avec un petit « e »), et à accueillir par là l’Esprit Saint de Dieu, qui est autre que notre esprit et qui intervient en notre esprit pour nous inviter à la conversion et pour nous en donner l’énergie.

Mais la vocation humaine ne consiste pas seulement à vivre selon l’Esprit Saint, elle tend encore à la reconnaissance de cet Esprit. Nous sommes invités non seulement à la conversion, mais encore à la compréhension et au témoignage.

Cette reconnaissance peut avoir plusieurs aspects.

Les hommes peuvent d’abord reconnaître que cet Esprit dont ils vivent mystérieusement est l’Esprit de Dieu : tels sont ceux qui croient en Dieu.

Ils peuvent encore réaliser que cet Esprit qui est en eux et qu’ils confessent comme Esprit de Dieu est aussi l’Esprit de Jésus, l’Esprit du Fils-témoin du Père : tels sont les chrétiens.

De la sorte, le dynamisme de l’expérience spirituelle apparaît variable selon les êtres. Au minimum, il s’agit de vivre en esprit, c’est-à-dire en hommes conscients ouverts aux autres et libres, autant qu’il est possible. A travers cette première conversion se joue à l’égard de Dieu la conversion dont dépend le salut, celle qui nous fait accueillir ou refuser pratiquement l’Esprit Saint. Enfin, en fonction de circonstances multiples, culturelles, familiales, géographiques, historiques, est offerte la reconnaissance de Dieu et de son Esprit soit dans le cadre d’une croyance ou d’une religion, soit en fonction de Jésus-Christ, dans la foi chrétienne.


3. Ces préalables rappelés, il devient plus facile de comprendre comment la confirmation peut donner un tour original à l’expérience spirituelle chrétienne.

- Commençons par la situation que caractérise le baptême. Dans cette situation, telle qu’elle existe par exemple chez un adulte baptisé, quelqu’un qui est porteur d’une expérience spirituelle, qui est ouvert à l’Esprit Saint de Dieu, qui a appris à nommer cet Esprit, réalise concrètement que la vie dans l’Esprit Saint est une vie dans le Christ et dans l’Eglise. Il le peut parce que Dieu lui donne de le comprendre : à travers des circonstances diverses, l’Esprit Saint s’est manifesté et se manifeste à lui comme Esprit du Christ et de l’Eglise.

Si bien que, fort de cette initiative divine, le baptisé opère un mouvement décisif. Son expérience spirituelle est désormais liée aux points de repère que fournit l’expérience ecclésiale : la Parole de Dieu (qui parle du Christ et où le Christ parle), les sacrements, l’histoire ecclésiale, la vie commune (on apprend à reconnaître l’Esprit grâce aux frères et sœurs en Jésus-Christ), l’effort d’évangélisation et de témoignage, l’espérance bien fondée du Règne de Dieu, le ministère apostolique.

- La confirmation caractérise l’expérience spirituelle chrétienne d’une façon un peu différente. En effet, la situation qu’elle définit se distingue de celle du baptêhie. Le baptême, c’est le passage décisif qui conduit quelqu’un à adopter les points de repère de l’Eglise pour vivre du Christ et de son Esprit en allant vers le Père. La confirmation souligne un autre aspect de l’expérience spirituelle, son caractère progressif. Elle l’approfondit, alors que le baptême lui fait prendre un tournant fondamental. Elle la précise dans son exercice et son dynamisme, alors que le baptême lui donne un champ et des axes essentiels.

Mais, en se complétant de la sorte, baptême et confirmation mettent bien au jour ce qu’est l’expérience spirituelle dans sa totalité. Il y a effectivement en elle et des seuils et des reprises ou des maturations. C’est peut-être d’ailleurs ce que signifie déjà le vocabulaire biblique relatif à l’Esprit Saint. Il parle de « don » plus ou moins soudain et d’« habitation » permanente dont les manifestations continues sont moins repérables.

Est-il pour autant indiqué de rapprocher baptême et confirmation comme relevant de deux niveaux de l’expérience spirituelle, le baptême correspondant à « l’être », c’est-à-dire à la réalité constitutive du chrétien, et la confirmation correspondant au « faire », c’est-à-dire à l’agir et au comportement ? Nous ne le pensons pas. Toute expérience spirituelle implique les deux niveaux. Quel qu’en soit le contenu, elle se donne toujours comme un événement survenant au plan de l’activité, du savoir, des gestes, de la rencontre et atteignant par là le plan fondamental du « cœur ». Par conséquent, il semble requis que le baptême et la confirmation constituent l’un et l’autre des expériences spirituelles plénières.

Cela n’empêche pas de les distinguer.

Le baptême, qui communique l’Esprit en fonction du Christ et de l’Eglise, caractérise quelqu’un en son être profond et redéfinit son activité. Le baptisé est ainsi doté d’un cœur nouveau et d’un Esprit nouveau : sa vie, sa responsabilité, ses actes de chrétien ont donc de quoi éviter le superficiel et l’égocentrisme. Alors s’ouvre la vie baptismale.

Et voici que survient la confirmation, à l’intérieur de ce cadre baptismal, comme un second geste d’initiation, comme pour souligner une seconde fois, mais cette fois à partir d’une expérience ecclésiale commençante, que, s’il faut agir, il s’agit d’abord d’être et d’être grâce à Dieu. Alors on peut vivre, mettre en pratique, témoigner, découvrir de nouvelles formes d’expérience ecclésiale, entrer avec les autres chrétiens dans la mission commune et le partage fraternel.

Ainsi que l’a rappelé Vatican II, si les confirmés sont « tenus plus strictement de répandre et défendre la foi », c’est parce qu’ils sont situés en Eglise et qu’ils sont doués « d’une force spéciale de l’Esprit Saint >, (Const. sur l’Eglise, no 11).

On voit par là comment la confirmation exprime la progression de l’expérience spirituelle baptismale et son dynamisme pratique. Elle intervient comme un sacrement, et comme un sacrement donné une fois pour toutes : deux manières d’indiquer l’initiative radicale de Dieu dans le développement de l’initiation chrétienne, y compris quand cette initiation prend un style d’approfondissement.


III. L’Esprit de la confirmation

se présente sous un triple aspect.

Nous venons de dégager la forme de l’expérience spirituelle chrétienne. Nous voudrions maintenant en saisir globalement le contenu. Le point de vue va donc changer. Il ne s’agira plus de dire ce qu’est l’expérience spirituelle, mais de découvrir ce qui est en elle, ce dont il est question en elle. Cela devrait nous permettre de préciser d’une nouvelle manière le sens de la confirmation.

Immédiatement un tel projet nous met dans l’embarras. Comment, en effet, analyser le contenu de l’expérience spirituelle de confirmation, en évitant l’éparpillement et en dégageant quelques grands aspects essentiels ? Si l’on interroge les rituels sur les effets de la confirmation et si l’on pose la même question à la tradition théologique, les réponses que l’on obtient semblent assez peu satisfaisantes.

Dès le IVe siècle, la liturgie romaine de la confirmation énumère les sept dons du Saint-Esprit, à partir du texte biblique d’Isaïe 11, 2 sur les qualités du messie. Ce texte qui avait déjà été utilisé par Justin et Irénée pour qualifier le Christ était lu à travers la traduction latine de l’Ancien Testament (Vulgate), et celle-ci, comme déjà la traduction grecque (Septante), ajoutait à la liste originale des six qualifications de l’Esprit un trait supplémentaire, ce qui permettait d’atteindre le chiffre sept, symbolique de la plénitude spirituelle.

Le rituel romain actuel conserve cette énumération. L’Esprit de la confirmation, c’est l’Esprit de sagesse, autrement dit de l’expérience spirituelle en ce qu’elle a de plus global. C’est aussi l’Esprit d’intelligence, qui fait saisir dans la foi la présence de Dieu. C’est l’Esprit de conseil ou, pour mieux dire, de jugement, qui permet d’apprécier les situations. C’est l’Esprit de force ou de courage, qui anime la fidélité quotidienne. C’est l’Esprit de science ou encore de connaissance, que l’on peut à la rigueur distinguer de l’intelligence dans la mesure où la connaissance spécialise cette dernière et la met en œuvre de façon déterminée. C’est l’Esprit de piété, c’est-à-dire d’affection filiale à l’égard de Dieu, dans une relation confiante et joyeuse. C’est enfin l’Esprit de crainte, ce mot français rendant de façon fort ambiguë un terme biblique qu’il faut comprendre comme un sens de l’adoration et du respect de Dieu.

Telle est cette liste classique. Mais, pour symbolique qu’il soit, le chiffre sept a paru et paraît encore un peu élevé pour permettre de dégager clairement les lignes de force qu’offre la présence en nous de l’Esprit Saint. Les théologiens du Moyen Age en avaient conscience. Ils essayèrent d’organiser les sept dons en fonction de grands pôles et notamment par rapport aux « facultés » humaines, c’est-à-dire à une anthropologie. Mais cet effort resta incertain : on a relevé chez saint Thomas quatre schémas de regroupement différents. Du moins une accentuation assez ferme se fit jour : la confirmation fut très tôt centrée sur le don de force. L’un des textes déterminants de la réflexion théologique occidentale, l’homélie de Fauste de Riez (ve siècle), est là-dessus très net :

« Toute notre vie doit être une continuelle victoire, en ce monde où il faut avancer au milieu des périls qui suscitent d’invisibles ennemis. Aussi, au baptême nous sommes régénérés pour vivre, et ensuite nous sommes confirmés pour la lutte. Au baptême, nous sommes lavés ; après le baptême, nous sommes fortifiés, Si nous devions mourir sur le champ, la grâce de la nouvelle naissance suffirait. Mais, pour vaincre par la suite. nous avons besoin du secours de la confirmation. A elle seule, la nouvelle naissance sauve ceux qui, tout de suite après, entrent dans la paix du monde bienheureux. Mais la confirmation arme et équipe ceux qui ont à affronter les combats et les luttes de ce monde. »

Cette dominante de force ne constituait sans doute pas une nouveauté dans la réflexîon sur la confirmation : on trouve par exemple le même trait chez Cyrille de Jérusalem au IVe siècle. Mais en Occident elle devait devenir vite prédominante.

Entre le IXe et le XIIe siècle, elle s’explicita en deux directions. Pour les uns (Raban Maur, IXe siècle), la force de confirmation s’exerce dans le témoignage, dans le courage apostolique pour confesser la foi. Pour les autres (Abélard, XIIe siècle), la force de confirmation s’exerce dans le confirmé lui-même comme une puissance ascétique de sainteté.

Aux XIIe et XIIIe siècles, ces deux orientations se rapprochèrent peu à peu (Albert le Grand, Bonaventure), et saint Thomas les noua en prenant un point de vue global, celui de l’âge adulte, celui où l’homme est à la fois parvenu à une certaine maîtrise de lui-même et à une certaine vérité dans ses relations et ses échanges avec les autres :

« Le baptême est comme une génération spirituelle pour la vie chrétienne. De même, la confirmation est une sorte de croissance spirituelle conduisant l’homnie à l’âge adulte dans la vie spirituelle » (Somme théologique, question 72, art. 5, réponse).

On retrouve cette théologie de la confirmation comme sacrement de la force dans la plupart des textes ultérieurs. Vatican II y souscrit :

Par le sacrement de la confirmation, (les baptisés) sont doués d’une force spéciale de l’Esprit Saint (Constitution sur l’Eglise n°11).

Les laïcs tiennent de leur union même avec le Christ Chef le devoir et le droit d’être apôtres. Insérés qu’ils sont par le baptême dans le corps mystique du Christ, fortifiés grâce à la confirmation par la puissance du Saint-Esprit, c’est le Seigneur liii-même qui les députe à l’apostolat (Décret sur l’apostolat des laïcs n°3).

Tous les chrétiens sont tenus de manifester l’homme nouveau qu’ils ont revêtu par le baptême et la force du Saint- Esprit qui les a fortifiés par la confirmation (Décret sur l’activité missionnaire de l’Eglise n° 11).

En retouchant l’oraison finale de la célébration, la révision de 1971 du rituel romain rappelle les deux aspects de cette force :

« Garde au cœur de tes fidèles les dons du Saint-Esprit, afin qu’ils aient la fierté de professer devant le monde Jésus- Christ crucifié et qu’ils accomplissent tes commandements avec amour et générosité ».

A notre avis, cette interprétation de la confirmation a raison en ce qu’elle affirme mais tort en ce qu’elle néglige. Elle nous semble à la fois bien fondée et unilatérale.

En effet, si l’on prend comme base liturgique la liste des dons de l’Esprit, on y relève d’autres aspects qui ne sont pas identifiables à la force, en particulier tout ce qui touche à la connaissance, au jugement, au sens de Dieu.

Plus encore, si l’on envisage l’ensemble des textes anciens que nous avons précédemment cités à propos des divers rites de la confirmation, on ne peut passer sous silence des traits complémentaires de la force, par exemple une valeur d’achèvement ou de sceau de la vie chrétienne (Cyprien, Ambroise, Cyrille de Jérusalem) ou encore une perspective eschatologique (Ambroise, Constitutions apostoliques, liturgie chaldéenne, Théodore de Mopsueste). D’ailleurs, l’homélie de Fauste de Riez, tout en insistant sur la force que donne l’Esprit à la confirmation, souligne aussi qu’en ce même sacrement le même Esprit nous communique un « goût » de Dieu, « un désir enflammé de la vie glorieuse » : il « nous donne de devenir des spirituels ». Bref, réduire l’expérience spirituelle telle que la caractérise la confirmation à la seule force, au seul agir, serait maladroit.

En outre, nous avons eu bien des occasions de saisir comment l’histoire et la pratique incluaient dans la confirmation l’expérience de la croissance et de l’unité de l’Eglise. Or, les sept dons de l’Esprit n’indiquent pas immédiatement cet aspect ecclésial. De même les paroles du rituel y font peu allusion, encore que la bénédiction finale introduite par la révision de 1971 fasse par deux fois référence à l’Eglise :

Que le Fils unique du Père vous bénisse, puisqu’il a promis que lEsprit de vérité demeurerait toujours dans son Eglise… Qu’après vous avoir rassemblés en un seul Corps, il vous conduise sans encombre à la joie du Royaume de Dieu.

Mais, plus fondamentalement, la constitution même de la confirmation comme sacrement autonome témoigne assez d’un lien à l’Eglise, dont Vatican II nous dit qu’il est rendu « plus parfait » par la confirmation. Ce sacrement doit donc nous permettre d’accueillir l’Esprit Saint en tant que lien d’unité ecclésiale.

Au total, il nous semble assez indiqué d’envisager l’Esprit Saint tel que le présente la confirmation sous trois aspects : un Esprit de vérité qui fait comprendre et « savourer », un Esprit de force ou de croissance et en même temps d’avenir, un Esprit de la vie ecclésiale ou commune dans l’unification progressive.

Ce qui revient à prendre acte de l’importance donnée par la tradition théologique au don de force, à la nuancer par deux précisions que suggère l’histoire : la croissance et l’eschatologie, à l’accompagner de deux autres valeurs fondamentales : la vérité spirituelle sans laquelle la force tournerait vite à l’activisme ou à l’exubérance creuse, la vie en communion sans laquelle ni la vérité ni la force ne seraient en permanence vérifiées et ravivées.

Il se pourrait bien que ces trois « fonctions » de l’Esprit rejoignent et le témoignage du Nouveau Testament sur le Saint-Esprit et, plus largement, les grands axes du Règne de Dieu et de la prédication de Jésus, et, en fin de compte, l’expérience spirituelle chrétienne dans son ensemble.

- 1. De fait, dans l’expérience chrétienne, l’Esprit est Esprit de vérité (Jn 14,17 et 16,13).

Il se donne comme source de sens et de compréhension. Il suscite notre lucidité pour interpréter les événements et vérifier notre fidélité (Actes 5,3 et, en regard, Galates 5,19-23). Il nous donne révélation de Dieu, inspirant l’Ecriture et nous aidant à l’assimiler, animant de l’intérieur notre prière (Ephésiens 6, 18). C’est encore lui qui entretient en nous un « sens de foi » (Vatican II, Const. sur l’Eglise, n°12 § 1) et qui nous pousse à reconnaître sa présence réelle chez ceux qui ne sont pas chrétiens mais qui vivent pourtant la conversion spirituelle (Vatican II, Const. sur l’Eglise dans le monde de ce temps, n°22 § 5 ; Décret sur l’activité missionnaire de l’Eglise, n°4, dernière phrase). Enfin, il nous rend sensibles aux points de repère objectifs que l’Eglise nous propose pour nous permettre de vivre l’expérience spirituelle de manière chrétienne. Il s’ensuit que nous réalisons sous son impulsion et le caractère plénier du don divin (« la vérité tout entière » : Jean 16, 13) et le caractère dramatique du procès que le monde fait au Christ en désespoir de cause (Jean 16,8-11).

- 2. L’Esprit Saint est une force (Actes 1, 8 ; Luc 24,49).

Dans la Bible, en effet, on en parle comme d’un dynamisme ou d’une vitalité active. Pratiquement, cette énergie spirituelle se manifeste dans les deux directions retenues par la théologie occidentale de la confirmation.

D’une part, l’action missionnaire. La scène de la Pentecôte, qui lie la constitution du groupe ecclésial à une ouverture aux non-chrétiens, le souligne bien. Pour Luc, d’ailleurs, l’Esprit est avant tout Esprit de la mission (Actes 13,4 ; 16,6-7). De son côté, Paul a expérimenté que sa prédication s’opérait « avec puissance dans l’Esprit » (I Th 1, 5). De la même façon, Vatican II insiste sur le rôle de l’Esprit dans l’envoi et la rencontre missionnaire (par exemple, Constitution sur l’Eglise, n° 17, 24, etc.).

D’autre part, l’Esprit se manifeste comme force dans la vie même des chrétiens, à travers leur courage et leur progression dans la conversion (Galates 5,19-25 : « Puisque l’Esprit est notre vie, que l’Esprit nous fasse aussi agir »).

Toutefois, ces deux aspects complémentaires ne sont bien compréhensibles qu’à une double condition. D’abord, la force spirituelle renvoie à une présence de l’Esprit dans le cœur de celui qui l’exerce : c’est parce qu’il est Esprit de vérité, de conversion profonde et de lumière que l’Esprit Saint nous communique son énergie. Ensuite, la puissance de l’Esprit est orientée vers l’avenir. Elle s’exerce comme dynamisme de croissance et d’espérance. L’Esprit est « Esprit de la promesse » (Ephésiens 1, 13 ; Luc 24, 49 ; Ac 1, 4). Il nous tourne vers le futur (Galates 5,5) et entretient dans la vie chrétienne un sens eschatologique (Apocalypse 22,17 : « L’Esprit et l’Epouse disent : viens ») plein de certitude (2 Corinthiens 5,5 - Romains 8,23). Il plaque l’eschatologie sur l’histoire, ce qui rend humaine et anticipable la fin des temps et ce qui finalise l’histoire d’une manière irréversible.

- 3. L’Esprit Saint se donne à nous comme source de communion et d’unité (2 Corinthiens 13,13).

Cette troisième fonction découle des précédentes. Que serait en effet une union qui ne s’appuierait pas sur une commune reconnaissance de la vérité de Dieu et sur une participation commune au dynamisme de la vie chrétienne ? L’unité découle de la vérité et de la croissance. Aussi bien la communion que développe l’Esprit vise-t-elle à lier sans compromis la vitalité des groupes et la croissance des personnes. A la Pentecôte, l’Esprit est communiqué du même mouvement à tous et à chacun : « Tous furent remplis de l’Esprit Saint et commencèrent à parler en langues étrangères, selon que l’Esprit leur donnait de s’exprimer » (Actes 2, 4). Les fameux charismes dont parle Paul (1 Corinthiens 12-14) attestent que les dons divins sont diversifiés et que cette diversification est le gage d’une réelle et active communion. C’est encore l’Esprit qui élimine le péché et ses forces de division (Jean 20,21-23). C’est lui qui réduit les oppositions mesquines (Actes 10 ; Jn 4) en poussant à la vérité de l’affrontement et à l’action commune. C’est lui qui interdit a priori toute limite au champ de l’unité : il est Esprit universel.


IV - La confirmation présente la vie baptismale

à la fois comme chrétienne et comme spirituelle

Si l’on adopte l’analyse que nous venons de présenter, une question surgit peut-être maintenant, celle toujours renaissante qui porte sur l’originalité de la confirmation. Les trois fonctions de l’Esprit que nous venons d’évoquer marquent en effet la totalité de l’expérience spirituelle des chrétiens et même de tous les hommes qui vivent dans l’Esprit. On les trouverait présentes en bien des situations et notamment en chacun des sacrements. La confirmation les fait-elle intervenir d’une façon propre ?

A nouveau, nous devons rappeler ce que signifie ce sacrement. Il intervient dans l’initiation chrétienne. Il n’a donc pas de monopole ni de spécialité. Il communique le même Esprit que le baptême et l’eucharistie. Simplement, il opère ce don en envisageant l’initiation sous l’angle précis de la croissance et de l’unité ecclésiale et en soulignant d’une façon particulière comment l’Esprit est à I’œuvre en cela. Par conséquent, il serait artificiel de chercher des effets propres de la confirmation qui seraient totalement étrangers au baptême ou à l’eucharistie. Inversement, il serait injustifié de restreindre l’intervention de l’Esprit dans la confirmation au seul don de force ou de croissance, comme si l’Esprit Saint n’y exerçait pas aussi ses autres rôles. Bref, l’Esprit de la confirmation, c’est l’Esprit Saint, celui de Dieu, du Christ et de l’Eglise, celui du baptême, des autres sacrements et de la vie chrétienne, étant entendu qu’il trouve dans l’acte de confirmation un lieu d’action particulièrement explicite et qu’il s’y exprime en fonction des expériences ecclésiales de croissance et d’unité. C’est sur ces bases que les confirmés réalisent comment l’Esprit fait la vérité, anime l’espérance et développe la charité baptismale.

Nous voudrions aller un peu plus loin et risquer une hypothèse. Au fond, si l’on veut dire en peu de mots ce qu’est la confirmation, il semble bien qu’il faille avancer deux termes qui interviennent sans cesse dans l’histoire liturgique et dans les rituels : l’Eglise et l’Esprit. L’important, c’est que ces deux réalités sont présentées par la confirmation dans leurs rapports, dans leurs liens. L’Occident a éprouvé le besoin de maintenir l’intervention du ministère épiscopal dans l’initiation baptismale et cela a amené la constitution autonome de la confirmation. Et, quand l’évêque, responsable de l’Eglise, rencontre les nouveaux baptisés pour achever leur baptême et les ouvrir à une vie eucharistique totale, il les réfère à l’Esprit Saint. D’une autre manière, mais finalement avec la même signification, les Eglises d’Orient terminent le baptême par une confirmation qui est à la fois onction avec une huile consacrée par l’évêque et don de l’Esprit.

Que signifie ce lien entre évêque et Esprit, entre Eglise et Esprit ?

- Une première réponse a été envisagée : la confirmation nous a paru inviter efficacement les baptisés à réaliser que l’Eglise dans laquelle ils ont pris place est à découvrir en profondeur par-delà son indispensable mais insuffisante apparence extérieure.

- Il y a un deuxième aspect, également noté plus haut : dans la confirmation, l’Eglise réalise que l’Esprit qui l’anime est aussi celui qui la juge. Elle n’en est pas propriétaire, elle en est témoin. En référant les baptisés au Saint-Esprit, l’évêque atteste donc qu’il est lui-même dépendant du don de Dieu il le transmet parce qu’il l’accueille.

- Plus profondément, une troisième perspective nous paraît pouvoir s’ouvrir à la suite de nos réflexions sur l’Esprit Saint. Dans l’Eglise, en effet, l’Esprit n’est jamais reçu indépendamment d’une référence au Christ. C’est l’Esprit de Jésus qui nous est communiqué. Si bien que l’Eglise est à la fois chrétienne et spirituelle. Elle tient à la fois du Christ et de l’Esprit Saint. Non qu’il faille séparer l’un et l’autre comme deux divinités indépendantes ou comme deux sources étrangères. Mais la profession de foi chrétienne, à travers le dogme de la Trinité, tient que la distinction entre le Christ et l’Esprit est bien fondée et qu’elle a son fondement non pas dans les limites de notre expérience mais en Dieu même.

On voit la conséquence que cette conviction entraîne. Tout dans l’Eglise et par conséquent tout dans la vie doit être envisagé à la fois en fonction du Christ et en fonction de l’Esprit. Le Christ représente le don de Dieu sous son aspect objectif, historique, social. Il est Verbe évangélique, révélateur du Père, tête du corps ecclésial, forme permanente de l’expérience chrétienne, auteur premier des gestes sacramentels. L’Esprit, lui, représente le don de Dieu sous son aspect intérieur, indicible, au-delà des mots et des formes. C’est pourquoi le Christ considère que l’Esprit nous est indispensable si nous voulons entrer dans le mystère pascal, là où les formes éclatent et où l’histoire avoue qu’elle porte en elle une énergie de résurrection dont elle n’a pas le secret.

Pratiquement, la vie chrétienne essaie donc d’unifier dans un seul et même mouvement la référence au Christ et la référence à l’Esprit.

Cela vaut pour la Parole de Dieu, qui est langage en même temps qu’inspiration intérieure.

Cela concerne les sacrements qui sont à la fois actes qualifiés du Christ et interventions de l’Esprit.

Cela touche l’évangélisation, la vie fraternelle des chrétiens, l’attente du Règne de Dieu.

Cela s’applique également au ministère qui est service à la fois du Christ et de l’Esprit dans leur commune présence en l’Eglise et dans le monde.

On peut dire encore que notre relation à l’Esprit passe par le Christ et que notre lien au Christ est profondément spirituel.

Il ne s’agit donc pas de minimiser l’Esprit au profit du Christ, selon la tendance bien connue de l’Occident. Mais il n’est pas plus indiqué de renverser la situation et de minimiser désormais le Christ au profit de l’Esprit. Nous avons un double accès au Père et nous ne pouvons choisir l’une des deux voies en négligeant l’autre.

Sans l’Esprit, en effet, l’évangile du Christ risquerait de se durcir en souvenir, en programme ou en code.

Sans l’Esprit, la communauté ecclésiale issue du Christ serait portée à s’organiser selon les lois de la rentabilité sociale et elle se crisperait sur la défense de ses droits et structures.

Il faut donc l’Esprit pour que la vie chrétienne garde aux mots de Jésus leur pouvoir de résurrection et pour que le corps ecclésial vive d’une réelle expérience spirituelle.

C’est l’Esprit qui permet à l’objectivité historico-sociale du christianisme, celle de l’évangile et de l’Eglise, de ne pas se présenter de façon automatique ou seulement « adaptée », mais bien comme don pour la conversion.

- Inversement, sans le Christ, l’Esprit Saint serait livré aux malentendus et aux naïvetés de l’illuminisme ou de la passion. C’est Jésus qui donne à l’Esprit, dans sa vie et son propre mystère, puis d’une autre manière en son corps social, un lieu concret et unique de discernement et d’attestation. Il ne peut donc être question d’enfermer l’Esprit dans les limites des institutions ecclésiales ou des groupes chrétiens ni non plus de prétendre contrôler son action de manière prétentieuse. Simplement, la vie chrétienne est un effort passionné pour s’ouvrir à l’Esprit et reconnaître en lui l’Esprit de Jésus.

Tout cela est à la fois simple comme la vie et difficile comme la conversion.

Notre hypothèse est alors la suivante : ne pourrait-on pas considérer la confirmation comme un sacrement qui nous habilite à ce style de vie baptismale, à la fois chrétien et spirituel ?

Certes, les textes anciens et la tradition théologique n’imposent pas cette perspective. Ils ne l’interdisent pas, du moins. En outre, il n’est pas d’autre sacrement où le rapport entre Eglise et Esprit soit aussi clairement souligné. Il vaut donc la peine de le mettre en relief. Enfin, on comprend qu’une telle saisie de la vie de baptisé ne soit possible qu’à l’intérieur de l’Eglise, au-delà du baptême. Il faut en quelque sorte avoir fait le pas décisif du baptême et avoir vécu un peu l’existence ecclésiale pour être en mesure de recevoir un nouveau don de Dieu, moins immédiatement perceptible, mais qui touche au fond des choses. Telle serait la signification de la confirmation.

Face à l’évêque qui renvoie à l’Esprit, face à un ministre de l’Eglise instituée qui transmet par le sacrement l’Esprit Saint que n’enferme aucune institution, dans une Eglise en laquelle ils sont entrés et dont ils découvrent de l’intérieur les soucis de croissance et d’unité, les confirmés sont invités par le sacrement de confirmation à approfondir leur sens de l’Esprit et de l’Eglise.

Ils découvrent ainsi comment rendre effectivement chrétienne et ecclésiale leur expérience spirituelle ou encore comment vivre spirituellement leur lien au Christ et aux autres chrétiens.


Pour conclure ce chapitre sur la relation que la confirmation entretient avec l’Esprit Saint, il nous suffira d’en regrouper les principales données.

Ce que la confirmation nous fait réaliser de l’Esprit, c’est d’abord qu’il est en chacun de nous le même que dans l’Eglise. Cela ne signifierait pas grand chose si les confirmés n’étaient prêts à une expérience spirituelle et s’ils n’expérimentaient comment leur propre expérience spirituelle a trouvé dans le baptême, du fait du Christ et de l’Eglise, des points de repère nouveaux. La confirmation les oriente activement en ce sens.

Ils peuvent ainsi saisir peu à peu comment l’Esprit les éclaire en faisant la vérité de leur existence, comment il fait croître leur vie en même temps que celle de l’Eglise, comment enfin il unifie cette Eglise dont il anime la progression.

Peut-être aussi peuvent-ils trouver dans la confirmation de quoi comprendre en profondeur leur vie baptismale en découvrant comment il y faut une liberté spirituelle et des signes objectifs ou sociaux. Ce qui ne serait pas sans intérêt aujourd’hui.

Henri Bourgeois

L’avenir de la confirmation

éditions Le Chalet, 1972, p. 132-155


Voir la présentation du livre : L’avenir de la confirmation ; Confirmation, sacrement pour aujourd’hui, et divers articles sur le sujet : Liste alphabétique, et sur l’Esprit Saint L’Esprit … Est-il à l’heure ? - Où se manifeste-t-il ?

On retrouvera aussi sur ce site divers articles sur l’expérience spirituelle : Le spirituel chrétien ; Pour une vie spirituelle chrétienne, Qu’est-ce que la vie spirituelle ?


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