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La confession de foi

Comment la foi chrétienne peut-elle se dire sous forme de confession ?

Comment la foi chrétienne peut-elle se dire

sous forme de confession ?

En ce temps pascal, et dans la lumière dont témoignent les catholiques - et sans doute plus que les catholiques - réunis à Rome pour la béatification de Jean-Paul II, il n’est pas inopportun de s’étonner de ce que la foi puisse se dire en forme de confession de foi, et une confession de foi commune ? et comment ? Les événements signifient et révèlent toujours ce qui se poursuit en l’obscur des vie, et dans l’humilité des groupes croyants. Comment les Credo anciens, en particulier, que nous redisons dans la liturgie, y ont-ils leur place dans la confession de foi actuelle ? Que signifie les actualiser ? etc.

Les relations entre chrétiens de différente confession, comme on dit, conduisent à réfléchir à ces question. Un chrétien ne peut pas se désintéresser de la recherche d’unité, même dans sa façon de parler de la foi dans la vie courante.

La revue Unité chrétienne posait ces questions, en 1983 n°69, dans la ligne de l’assemblée œcuménique de Nairobi (1975) et selon le souhait de la Conférence « Foi et Constitution » de Lima 1982. L’article d’Henri Bourgeois y tient une place centrale. Il demande que l’on s’y arrête. Nous le transcrivons intégralement. (AHB)

Plan de l’article

I- La confession de foi, pour quoi faire ?

- Un ensemble exprimé comme un tout organique.
- Une formulation objective.
- Eviter des impasses.
- Faire acte de communion entre Eglises et entre croyants.
- Pour que le monde croie ?

II- La confession de foi et son usage.

- Un certain nombre d’enjeux.
- Le rapport à l’Ecriture biblique.
- La confession de foi médiatrice de la Parole de Dieu.
- Ce qui peut rendre inactuelle la confession de foi.

Deux points débattus aujourd’hui.


"De multiples côtés, dans les milieux œcuméniques tout comme dans la vie courante des diverses Eglises, la confession de foi se trouve à l’ordre du jour. Ses formes se multiplient et s’usent vite. La pertinence des formulations anciennes est parfois discutée. Enfin, ici ou là, c’est le principe même d’une confession de foi qui est réexaminé.

Dans un monde souvent bien indifférent au christianisme et à ses problèmes internes, il est bien clair que ces questions ne sont pour les Eglises ni les seules ni même les plus importantes. Avant de se formuler sous forme de confession, l’expérience de beaucoup aujourd’hui a autre chose à faire. Elle cherche à balbutier les tout premiers mots de l’adhésion chrétienne.

Mais, cela dit, comment ne pas pressentir que l’intérêt actuel pour les confessions de foi s’inscrit dans un tel contexte précisément ? Il ne s’explique totalement ni par le prurit de nouveauté qui pousse certains chrétiens à moduler leur foi selon les airs du temps ou les urgences du moment présent ni par la nostalgie unitaire et le besoin de vérification qui animent les responsables d’Eglises. Et si par hasard les débats autour de la confession croisaient les efforts pour présenter l’évangile à nos contemporains « afin que le monde croie » ?

Dans cette perspective, je voudrais commencer par dire brièvement, à ma manière, ce que l’on attend habituellement de la confession de foi. Puis j’essaierai de préciser quel rapport elle entretien avec l’Ecriture : cela me conduira à repérer quelques données qui me semblent communément admises aujourd’hui et à soulever deux problèmes encore incertains.

I- La confession de foi, pour quoi faire ?

D’autres articles de ce numéro abordent cette question. Je vais donc me contenter de rassembler quelques éléments indispensables pour mon propos. La confession de foi, au sens le plus large, c’est un acte. Et pas seulement une formule. Le formulaire est là pour donner forme et contenu à l’engagement de communautés et de personnes à l’égard du mystère chrétien. Peut-être a-t-on parfois tendance à valoriser tellement les textes ou le langage que l’on minimise ce cadre actif et essentiel dans lequel ils s’insèrent.

En tant qu’acte et aussi en tant que formule, la confession de foi a une forme convenue, reçue, autorisée. Elle opère quelque chose. Elle exprime l’identité chrétienne et l’appartenance ecclésiale. Aurement dit, ce qu’elle énonce vaut non seulement par ce qui est dit mais aussi par ce qui en résulte. « Si tes lèvres confessent que Jésus est Seigneur, si ton cœur croit que Dieu l’a ressuscité des morts, tu seras sauvé » (Rom. 10,9). Par conséquent, la confession de foi n’est pas autorisée simplement de manière juridique et administrative. Elle fait autorité parce que, en elle, l’autorité de la Parole de Dieu et l’acte de l’Esprit s’investissent, pour faire œuvre ecclésiale. Pourquoi donner une telle importance à ce qui n’est, après tout, que mots d’hommes ? Je répondrai en énumérant ce que les Eglises me semblent attendre de la confession de foi.

1. Un ensemble exprimé comme un tout organique

Tout d’abord, la foi, quand elle est confessée, s’unifie : elle se dit comme un tout, elle présente un corps d’expressions. Ce premier rôle est bien connu. Formule brève, la confession de comporte un certain développement, d’ailleurs variable, pour dire l’essentiel ou le plus fondamental de la foi, tel que le perçoit la vie ecclésiale.

Cette tâche de la confession me paraît appeler aujourd’hui deux précisions.

La première, c’est que toutes les formules, quelles qu’elles soient, ne peuvent jamais être exhaustives. Il est de la nature de la confession de foi de n’être pas complète. Mais en même temps, c’est l’essentiel qui est affirmé ou du moins que l’on veut exprimer. En l’occurrence, l’essentiel, c’est ce qui organise comme un principe fondamental la vie chrétienne et c’est équivalemment ce sans quoi il n’y aurait plus de profession chrétienne. Bref, la confession de foi ne dit pas tout, ne veut pas tout dire et d’ailleurs ne le peut pas, mais elle dit assez pour que la foi soit mise en mots de façon cohérente et suffisante.

D’’autre part, si la confession de foi fait œuvre d’unification, elle n’a pas toute la charge de l’unité dans l’Eglise. Il y a dans la vie chrétienne bien d’autres occasions et bien d’autres modes de rassemblement et de cohérence : écouter la Parole, la risquer ensemble dans le monde, en témoigner, la célébrer, souffrir à cause d’elle, etc. L’unification par l’acte de la confession de foi intervient donc comme un élément dans un ensemble multiple. Elle a pour originalité de servir l’unité ecclésiale en faisant confiance aux articulations internes du mystère et, concrètement, à des affirmations, des images et des mots qui disent brièvement ce qui fait corps dans ce mystère étonnant qu’aucune formule ne peut enfermer.


2. Quand la foi chrétienne prend une formulation objective

Un autre rôle de la confession de foi, lui aussi bien connu, c’est de donner à la foi une forme objective.

Quelqu’un hésite, ne sait pas bien où il en est. Voici qu’il est invité à faire le point, à se décider en se confrontant à une provocation analogue à celle que Jésus adressa jadis à Pierre aux disciples : : « pour vous, qui suis-je ? » (Mt 16, 15).

Il y a là une première « objectivation », celle qui fait passer de l’indicible du sentiment ou de l’incertitude à l’audace des mots. Vient alors une autre forme d’objectivité : ce que quelqu’un vient de dire avec ses mots à lui, comment cela se rapporte-t-il à ce que d’autres o nt dit avant lui et disent autour de lui ? Second mouvement, où se jouent aujourd’hui, on le sait, bien des difficultés.

Je voudrais à nouveau préciser cette forme d’objectivité qu’est la confession de foi en fonction de notre époque.

Tout d’abord, nous sommes à un moment historique, notamment en Occident, où la subjectivité prime, particulièrement dans le domaine religieux. Inutile de multiplier les indices pour appuyer une telle affirmation qui me paraît presque évidente. Cela étant, tout ce qui peut faire œuvre d’objectivité est évidemment utile. Mais, là où le problème se complique, c’est que les moyens d’objectivité qui ont cours habituellement dans la société comme dans les Eglises semblent à beaucoup fort discutables. Car l’objectivité en question, cela semble être celle d’un temps passé (par exemple celle des premiers siècles de l’ Eglise) ou celle d’un groupe particulier, même s’il est dominant ou s’il est socialement autorisé (les responsables d’Eglise et les formes de culture ou de sensibilité sur lesquelles ils s’appuient habituellement).

Je crois qu’il y a là une question fort délicate. Comment les formules « canoniques » de confession de foi peuvent-elles être reconnues comme « non subjectives », c’est-à-dire comme n’imposant pas une particularité sous couvert d’universalité ?

J’aperçois, quant à moi, deux réponses à une telle question.

- La première consiste à vérifier comment une confession de foi qui, dans une Eglise, sert de référence renvoie effectivement à l’Ecriture qui la juge et, en fin de compte, l’autorise. Car c’est la Parole de Dieu qui, en dernier ressort, a pouvoir d’objectivation en christianisme. Ce genre de vérification pose évidemment quelques difficultés pratiques sur lesquelles je reviendrai.

- D’autre part, il me semble indispensable de reconnaître que les formulaires de foi qui font autorité en christianisme, par exemple celui de Nicée-Constantinople, ne sont pas absolus. Leur « statut épistémologique » n’a pas une telle prétention. Ils incorporent forcément du culturel emprunté à l’époque, au contexte et au groupe ecclésial qui les a constitués. Mais, et c’est là l’important, ils ne sont pas disqualifiés pour autant. J’aurais presque tendance à ajouter : au contraire. Car on comprend mieux, dans cette perspective, quelle est l’opération réalisée par un groupe ou une personne qui confesse la foi. L’acte qui est accompli aujourd’hui accepte de se confronter à d’autres actes antérieurs ou contemporains, d’autres confessions de foi, sans jamais s’aligner dans une soumission aveugle qui serait, à la limité, idolâtrique. Et quand bien même, aujourd’hui, c’est un formulaire ancien qui est actualisé, tel quel, et qui devient donc confession de foi ici et maintenant, il y a encore un écart et par conséquent une confrontation, sous l’identité des formules, entre la confession aujourd’hui accomplie et celle d’autrefois.

Il me semble en effet évident que la confession de foi n’est pas pour la contrainte ou la domination, mais bien pour la libération. Comme toute réalité chrétienne, en principe ! Il y a sans doute quelque paradoxe à l’affirmer. Et pourtant n’est-ce pas ce que se propose un acte qui veut échapper aux pièges de la subjectivité individuelle ou groupale sans tomber pour autant dans la sacralisation d’un formulaire, même vénérable ?

Voilà qui permet de mieux comprendre à quelle objectivité peut aspirer la foi chrétienne. Elle ne cherche ni des garanties automatiques qui porteraient atteinte en elle à la confiance dont elle se nourrit ni une formulation qui prétendrait être totalement adéquate au mystère qu’elle accueille. Elle essaie plutôt de se tenir à l’écoute de la Parole en tenant compte de ceux et de celles qui, au long de la tradition, ont cru humblement à cette même Parole. En ce sens, confesser la foi, c’est faire acte historique et ecclésial. Et c’est être libre.


3. Eviter des impasses

Un troisième rôle de la confession de foi, c’est ce qu’on pourrait appeler une fonction « économique ».

Ce rôle consiste à éviter de retraverser sans cesse des débats anciens, surtout quand ces discussions continuent à être actuelles. Je pense par exemple à la christologie arienne que le Credo de Nicée critique en affirmant la divinité du Fils égal au Père. Crise de jadis, certes. Mais l’enjeu reste contemporain et l’on sait que certains chrétiens actuels ont parfois quelque hésitation à reconnaître le Christ comme « vrai Dieu né du vrai Dieu ». Faut-il aujourd’hui s’exprimer comme l’ont fait les évêques réunis à Nicée ? La question est réelle, bien sûr. Mais c’est une autre question que celle que je pose ici. Je me contente, pour l’instant, de noter que la tradition chrétienne, à travers les confessions de foi qui font référence, invite chaque génération à faire l’économie de certaines incertitudes.

Mais, ici encore, il faut préciser. Economiser le temps et la recherche, cela ne signifie pas que le problème jadis soulevé soit devenu désormais tabou, qu’on ne puisse plus en reparler, que le dossier soit clos. S’il en était ainsi, nous serions aujourd’hui placés dans une situation intenable. Beaucoup auraient l’impression qu’on leur cache quelque chose ou encore, comme le disait quelqu’un, qu’on a réglé « sans eux » des points majeurs de la foi.

En fait, la référence à des confessions de foi canoniques indique que tel problème qui se pose aujourd’hui a déjà été soulevé, qu’il n’est donc ni une nouveauté troublante ni une banalité sans importance et qu’une solution a déjà été mise au point, correspondant à la façon dont le problème était formulé jadis. Par conséquent, tout n’est pas joué. Mais la confession de foi reçue du passé plaide pour la mémoire et aussi une certaine culture. Il n’est pas souhaitable, suggère la tradition, que nous soyons des analphabètes de la foi et que nous fassions commencer l’histoire avec nous. Autrement dit, la question que nous posons aujourd’hui, nous avons à la porter. Mais nous serions bien légers de vouloir la porter seuls. Nous avons à « travailler » ce qui a été dit avant nous pour pouvoir réagir comme avant ou – pourquoi pas ? – un peu autrement. La confession de foi formulée jadis ne nous enferme donc pas dans le cercle de ses préoccupations et de son langage. Mais elle intervient comme un élément de référence que l’on ne peut contourner.

A vrai dire, on ne peut s’attendre à ce que tous les chrétiens d’une époque soient en mesure de faire ce travail sur le passé. C’est clair. Beaucoup n’en ont pas les moyens.

Que se passe-il alors ? Il me semble qu’en ce cas les formulaires anciens jouent un rôle de « volant », au sens presque mécanique du terme. Ce sont des accumulateurs d’énergie et celle-ci demeure disponible pour le cas où tel ou tel point serait réactualisable, à un moment ou à un autre. De plus, même si bien des chrétiens ne sont pas à même de donner un sens historique à certaines formules du Credo parce qu’ils ne perçoivent pas à quel contexte elles se rapportent et à quelle difficulté elles répondent, il me paraît que la tradition de la confession de foi entretient dans la conscience chrétienne l’idée que la la foi est non seulement adhésion mais aussi refus, contestation. Aujourd’hui, dans les formules de confession de foi produites ici ou là, cet aspect polémique n’est d’ailleurs pas absent. Mais curieusement, il porte plutôt sur ce que l’on ne veut pas dire de Dieu et que l’on récuse (un Dieu tout-puissant, dominant de haut les hommes) que sur ce que l’on refuse à propos du Christ ou de l’Esprit. Signe sans doute de l’évolution des sensibilités. Signe aussi de ce que la figure du Christ et la présence de l’Esprit demeurent parfois dans l’ambiguïté de l’imprécision.

En tout cas, il est intéressant de relever pourquoi les Credo traditionnels ont pris parti contre certaines formules de foi, à propos de la Trinité, du Christ, de l’Esprit et de l’Eglise. Ces formules avaient précédemment suscité des débats théologiques. Les Credo les redressent ou les récusent. Et ils le font moins pour des motifs de technique théologique que pour des raisons de confession de foi. Par exemple, si je dis que Jésus et un homme divinisé, si je ne dis pas qu’il est Dieu, alors le premier rôle de la confession de foi, celui qui la fait unifier et rendre cohérente l’affirmation chrétienne, n’est plus rempli. Le christianisme est disséminé, il n’est plus là où il est dit.

4. La communion entre les Eglises et entre les croyants

Confesser la foi, c’est encore faire acte de communion. Cet autre rôle de la confession de foi apparaît, lui aussi, très manifeste. Celui ou celle qui dit sa foi cherche à dire la foi de l’Eglise. En principe, la confession de foi a un caractère public ou communautaire. Elle est souvent liturgique. A tous ces titres, elle fait, à sa manière, l’Eglise.

Il faut aller plus loin. Comme le montre l’expérience chrétienne, la confession de foi a une fonction de communion entre les Eglises. La diversité des formulaires, leur différence sur tel ou tel point, expriment ce qui sépare les confessions chrétiennes. Mais leur ressemblance, leur identité substantielle traduisent ce qui unit entre eux et en Dieu les chrétiens difficilement appelés à l’unité.

Je ne veux pas m’arrêter sur cette fonction d’unité, car elle est souvent évoquée quand on parle de la confession de foi et de ses rôles. Mais je voudrais en souligner certaines implications qui me semblent avoir quelque importance aujourd’hui.

- Tout d’abord, la confession de foi fait l’unité aujourd’hui entre les membres d’une Eglise locale ou d’une confession chrétienne et entre les Eglises en se référant aux Eglises d’hier. Il n’est de communion entre nous aujourd’hui que s’il y a en même temps communion avec nos devanciers dans la foi. On sait, du point de vue œcuménique, combien cette structure est exigeante. C’est la fidélité à la Parole de Dieu et à ses manifestations successives dans l’histoire qui juge la qualité de nos solidarités dans le monde où nous vivons.

- D’autre part, la confession de foi fait ou cherche à faire l’unité entre les chrétiens en rassemblant dans une unification organique les éléments et les affirmations du mystère de foi. Et à nouveau le trait s’avère aujourd’hui fort précieux. Il indique en effet que l’unité entre chrétiens ne résulte pas d’une structuration administrative ni d’un compromis entre autorités ecclésiales mais vient de Dieu en sa révélation bienveillante. Il ne peut y avoir de corps chrétien que si la vérité de la foi fait corps. Nous ne sommes en mesure de nous rapprocher réellement les uns des autres que si nous nous rapprochons de Dieu en rapprochant entre eux, dans la simplicité unifiante de la contemplation spirituelle, les articles de notre foi.

- Enfin, l’unité entre les chrétiens que cherche à réaliser pour sa part la confession de foi me paraît pouvoir s’éclairer si l’on mesure comment s’opère en elle l’unification des affirmations de foi. L’articulation du Credo traditionnel, en son triple mouvement, est référée au Dieu mystérieux qui est Père, Fils et Esprit. Autrement dit, c’est Dieu qui unifie ce qui, perçu par nous, se présente comme linéaire, analytique et successif. Nous croyons qu’il y a dans notre confession de foi plus de clarté et donc plus d’unité qu’il n’en est apparemment dans nos mots et dans leur agencement. Nous ne comprenons pas tout, nous ne cherchons pas à tout dire. Mais nous voudrions exprimer l’essentiel qui nous fait vivre. En nous confiant à la présence unifiante de Dieu. Cela n’aurait-il pas quelque force de suggestion pour cette autre forme d’unité qu’est la communion entre les chrétiens et les Eglises ? Cette unité doit-elle en effet, pour être réelle, s’expliciter en tous domaines ou suffit-il qu’elle soit reconnue par nous et reçue de Dieu pour l’essentiel ?


5. Confesser la foi pour que le monde croie ?

Je voudrais terminer cette analyse des rôles de la confession de foi en faisant état d’une fonction qui lui est souvent donnée aujourd’hui, alors qu’elle était beaucoup moins mentionnée dans l’Antiquité. Il s’agit de sa portée évangélisatrice, en direction des non chrétiens.

Traditionnellement, la confession de foi apparaît comme intra-chrétienne. Jadis elle fut pendant un temps soumise à la loi de l’arcane, ce qui indique assez qu’elle était réservée aux initiés. Assez spontanément d’ailleurs, on la distingue des témoignages ou des annonces « kérygmatiques » qui présentent le christianisme à ceux et celles qui ne le connaissent pas.

Or voici qu’aujourd’hui les confessions de foi circulent dans le grand public et sont partiellement formulées en fonction de lui. Les journaux ou les rassemblements leur donnent une audience élargie. Aussi bien se centrent-elles par priorité sur des enjeux communs à tout le monde, la libération ou la justice. Elles sont moins portées à détailler le mystère de Dieu.

Cette situation, sur laquelle on peut sans doute avoir des avis variables, me semble à tout le moins significative. Elle indique probablement que certains chrétiens se sentent solidaires de tous les humains avant d’être solidaires des autres chrétiens. Elle signifie aussi, à mon sens, que la foi chrétienne a besoin d’un minimum de cohérence si elle veut se présenter aujourd’hui. Il ne suffit pas d’un témoignage partiel ou d’un engagement déterminé. On souhaite que le christianisme puisse dire ce qu’il veut, ce qu’il est capable de faire. Quitte à avouer ce qui le gêne ou ce qu’il n’a pas su réaliser jusqu’ici. Enfin, cette ouverture de la confession de foi au monde non chrétien exprime comment certains chrétiens perçoivent ce qui fait l’essentiel de leur foi. Ou plus exactement son début, c’est-à-dire ce qui est éventuellement perceptible par tout le monde. Ce début n’est pas le premier article du Credo traditionnel mais l’annonce d’une transformation du monde au nom et selon la manière de Jésus-Christ.

Ce déplacement de la confession de foi, qui n’est d’ailleurs pas général, mérite d’être noté. Il me semble symptomatique de deux données actuelles. Tout d’abord, une prise de conscience : même lorsque les chrétiens expriment leur foi en ce qu’elle a de plus précis, par conséquent dans leurs assemblées, ils ne peuvent et ne veulent oublier que le monde où ils vivent entre en ligne de compte dans leur expérience. Ensuite, la redécouverte d’une pratique ancienne : la confession de foi n’est pas unique, elle peut être plus globale dans une perspective baptismale (le Credo « court ») ou plus précise sans un contexte de type eucharistique et conciliaire (le Credo de Nicée-Constantinople). Aujourd’hui, bien des formules de confession de foi sont plus du premier type que du second.


II- La confession de foi et son usage

Je viens d’énumérer ce qui me semble constituer les rôles majeurs de la confession de foi aujourd’hui. Elle exprime l’engagement chrétien par un corps unifié d’affirmations. Elle donne à la foi une formulation objective. Elle marque des écueils à éviter. Elle assure la communion, entre les chrétiens et entre les Eglises. Enfin elle implique, particulièrement ces dernières années, la conscience évangélisatrice de l’Eglise.

1. Les enjeux de ce repérage.

Chemin faisant, ce repérage a permis de mettre en lumière un certain nombre d’enjeux.

Je les résumerai ainsi :

- La confession de foi n’est pas seulement une formule, elle est d’abord un acte. On ne peut donc l’aborder seulement du point de vue des formules et du vocabulaire.

- elle ne prétend pas être exhaustive. Ce serait d’ailleurs impossible. Il s’ensuit que l’unité qu’elle opère entre les affirmations qu’elle rassemble demeure ouverte, tout en étant organique. Autrement dit, des précisions sont toujours possibles, pourvu que soit honorée la forme d’unité requise par la foi quand elle se dit « en confession ».

- la confession de foi n’est qu’un élément dans un ensemble d’actes, de gestes et de propos. On aurait donc tort de trop lui faire porter. On serait mal venu de se crisper sur son usage et sur son contenu, comme si tout le langage de la foi et toutes les formes d’unité ecclésiale se concentraient en elle.

- la confession de foi, comme acte ecclésial, met en jeu un processus de confrontation. Autrement dit, toute confession de foi renvoie à une autre confession de foi. On aurait tort d’isoler l’une d’entre elles, soit pour la sacraliser à l’excès soit pour la décrier inconsidérément. Confesser la foi, c’est toujours s’inscrire – au moins en principe – dans une structure de régulation.

- ces « autres » confessons de foi qu’implique tout acte exprimant l’adhésion chrétienne sont de deux sortes : il y a les confessions de foi contemporaines, celles qui font entendre des voix d’Eglise actuelle, et il y a les confessions de foi antérieures ou traditionnelles, celles qui portent le témoignage des chrétiens de jadis. Synchronie et diachronie sont ici complémentaires.

- par ailleurs, ces autres confessions de foi que met en perspective toute confession actuelle ne se trouvent pas toutes du même poids. Certaines font autorité. Elles se présentent comme des références normales et même indispensables. Parmi les confessions de foi contemporaines, on peut citer de ce point de vue celles en lesquelles se reconnaissent une Eglise, une fédération d’Eglises ou encore le Conseil Œcuménique. Parmi les confessions de foi anciennes, on pense évidemment à certains formulaires des débuts de la Réforme et, bien entendu, au Credo de Nicée-Constantinople qui est le Credo de l’Eglise indivise.

- la confession de foi peut prendre des formes diverses, à une époque donnée, selon que l’on se tient du côté des débuts de la foi et de sa nouveauté originaire (le Credo baptismal) ou selon que l’on cherche à préciser les affirmations chrétiennes en fonction de difficultés et de débats dans l’Eglise (le Credo eucharistique).

- en toute hypothèse, confesser la foi suppose non seulement une adhésion formulée de manière affirmative, mais encore des refus, des négations, c’est-à-dire des prises de position excluant des interprétations de la foi qui ne sont pas compatibles avec ce qui fait l’essentiel organique du mystère. En cela, la confession de foi porte la marque de la liturgie baptismale de bien des Eglises, puisque la liturgie rapproche une renonciation et une affirmation.


2. La confession de foi chrétienne et l’Ecriture biblique

L’un des points souvent mis en relief aujourd’hui à propos de la confession de foi, c’est son rapport à l’Ecriture. Habituellement, la question est posée à partir du vocabulaire utilisé par les premières confessions, en particulier celle de Nicée-Constantinople. On se demande notamment si le « homoousios » utilisé pour qualifier l’identité du Christ est légitime, étant donné que ce n’est pas un terme biblique et qu’il véhicule avec lui la culture héllénistique.

Il me semble que cette manière d’aborder le problème est trop restreinte. Le rapport des confessions de foi chrétienne à l’Ecriture est à envisager de manière beaucoup plus large.

- Je commencerai par noter que la Bible présente déjà à l’œuvre le principe de la confession de foi. Entre autres exemples, que l’on pense à Rom 10, 9. Dans l’Ecriture, déjà, s’exprime donc le besoin de dire de manière brève et synthétique la foi au Dieu de l’Alliance. La tradition chrétienne post-scripturaire n’innove donc pas.

- D’autre part, l’Ecriture atteste déjà le jeu indispensable des cultures et des vocabulaires. Les textes de sagesse, marqués par l’hellénisme, sont autres que les textes prophétiques. Et l’apocalyptique parle autrement que ne le fait le prophétisme. Par conséquent, de soi, l’introduction d’un vocabulaire non biblique dans le discours chrétien se trouve paradoxalement légitimée par la Bible ! Car l’Ecriture opère déjà ainsi, dans son ordre. On remarquera simplement que les nouveautés verbales n’annulent pas le vocabulaire plus ancien. Elles le prolongent, elles ne le dévaluent pas.

- Il faut souligner de ce point de vue ce que les exégètes appellent les « relectures ». Dans le corps biblique, les mêmes thèmes – par exemple l’Exode ou l’espérance messianique – sont modulés de diverses manières, selon les époques et les circonstances. Il me semble que cette pratique n’est pas sans analogie avec ces reprises permanentes auxquelles donnent lieu les confessions de foi en christianisme. C’est toujours la même foi que l’on veut proclamer. Et on l’exprime en prenant appui sur les textes fondateurs. Mais on la dit autrement qu’on ne l’a dite autrefois. Certains d’ailleurs, le fait est plein de sens, continuent à la dire comme on l’a formulée naguère, estimant que ce langage d’hier demeure actuel.

J’ajouterai à ces traits deux autres données qui me semblent indiquer également ce que l’acte de confession de foi chrétienne a de biblique. C’est d’abord l’importance du récit, dans bien des formulaires chrétiens. Voilà qui consonne avec le ton habituel de l’Ecriture, même si les précisions ou la dialectique peuvent intervenir sur cette trame narrative. D’autre part, la structure trinitaire des Credo traditionnels a clairement une référence scripturaire. Saint Paul s’est servi du schéma ternaire pour organiser certaines bénédictions. A sa suite, l’Eglise l’a utilisé pour structurer l’expression de sa foi.


3. La confession de foi médiatrice de la Parole de Dieu

On le voit sans doute, la confession de foi a manifestement une légitimité biblique. Le problème du vocabulaire et en particulier celui, symbolique, de l’homoousios s’inscrivent dans un cadre d’ensemble où ils perdent le caractère agaçant et inflationniste qu’ils ont lorsqu’on les pose hors contexte.

En fait, à mon sens, la question majeure est ailleurs. Elle n’est pas dans le fondamentalisme biblique du vocabulaire des confessions de foi mais bien plutôt dans la capacité des confessions à porter et actualiser la Parole de Dieu. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Confesser la foi, c’est croire en la Parole, l’accueillir et lui faire confiance.

Comment cela se peut-il ? Pou le comprendre, il me semble utile de relever que l’Ecriture constitue un corpus clos. Elle n’a pas tout dit, elle n’est pas exhaustive : le 4e évangile le note expressément (Jn 20, 30-31 et 21,25). Et pourtant elle est achevée. Cela veut dire qu’elle comporte assez de témoignages sur Jésus et sur la première Eglise pour en manifester le mystère organique et pour établir la nouveauté chrétienne par rapport au premier testament. La clôture de l’Ecriture ressemble donc, sur un autre plan, à celle de la confession de foi en christianisme : il n’est pas question de tout dire, mais on en dit assez pour que l’essentiel soit exprimé et pour que ce qui est affirmé se tienne en un tout organique.

Cela dit, il faut ajouter que les confessions de foi énoncées au-delà de la Bible n’ont pas la même fonction que la Bible. L’Ecriture a en effet valeur fondatrice unique. Elle est la référence native. Elle constitue l’espace de langage dans lequel les croyants reconnaissent non seulement les débuts de leur adhésion mais aussi un engagement particulier de Dieu qui parle à travers des événements humains et des mots d’hommes. En ce sens, l’Ecriture est unique parce que la Parole y prend une forme et une présence uniques.

Mais l’Ecriture ne suffit pas. Il est étrange de le dire. Et pourtant, il faut le dire. Elle ne suffit pas dans sa forme concrète de paroles humaines, dans son corps expressif qui est particulier et daté, inscrit dans des cultures déterminées et des mentalités particulières. Honorer la Parole de Dieu dans son lieu scripturaire, c’est donc continuer à parler quand l’Ecriture a pris la parole, prolonger le langage de foi quand s’est clos le langage scripturaire. Cet acte de parole,plus large que la confession de foi, consiste à actualiser l’Ecriture, c’est-à-dire à la laisser agir spirituellement dans notre propre espace culturel et historique.

De fait, qu’est-ce donc qu’actualiser l’Ecriture ? Ce n’est pas s’actualiser soi-même, en se mettant au goût du jour ou en exprimant ses sentiments et ses convictions selon les dominantes du moment. C’est bien plutôt laisser opérer la Parole à travers soi, lui donner lieu en soi de telle manière que l’on puisse habiter en elle dans la jeunesse de la bonne Nouvelle. Confesser la foi, autrement dit, cela ne signifie pas parler de soi, voire de sa foi : il s’agirait alors d’un témoignage. Cela veut dire que l’on s’ouvre au mystère qui est plus grand que notre cœur,la présence et l’action de Dieu. Cela implique que l’on soit décentré par rapport à soi-même.

Par conséquent, l’acte de confession de foi se réalise toujours avec la foi d’aujourd’hui et souvent avec les mots de ce jour. Mais c’est la Parole de Dieu qui se donne cette actualité, c’est elle qui prend place en notre quotidien, sur la base de l’Ecriture, par la médiation de telle ou telle autre confession de foi antérieure ou contemporaine, dans l’Eglise que Dieu fait chaque jour vivre dans le monde. En rigueur de termes, nous n’actualisons pas l’Ecriture, mais c’est la Parole biblique qui s’actualise en nous actualisant nous-mêmes.


4. Ce qui peut rendre inactuelle la foi

Souvent des chrétiens se demandent si les anciens Credo sont réellement actuels, c’est-à-dire aptes à donner lieu et forme d’actualité à la Parole divine. La question est pertinente. Mais elle ne prend pas appui seulement sur tel ou tel terme devenu opaque : cette difficulté sémantique n’est qu’un élément du problème. Un problème qui, d’ailleurs, se pose aussi pour les confessions de foi formulées avec la théologie contemporaine.

Ce qui rend éventuellement inactuelle une confession de foi, c’est d’abord qu’elle ne tire pas à conséquence. Elle n’opère pas. On dit ceci ou cela. Mais, au fond, peu importe. Elle ne nous insère pas réellement dans un courant d’adhésion et d’action. Nous disons et rien ne se fait. La confession de foi tourne à vide. A la limite, les termes employés ou les symboliques utilisées peuvent avoir de la pertinence et être compréhensibles, mais l’acte qui les met en œuvre n’actualise rien. Il indique sans doute que l’on a quelque appartenance à la tradition ecclésiale ou à la vie d’Eglise. Il marque souvent que l’on appartient à l’époque où l’on parle. Mais il ne permet pas à la Parole de Dieu d’agir.

Un deuxième motif d’inactualité, pour la confession de foi, c’est l’envers de ce qu’elle est positivement. Je l’ai présentée comme une formulation brève, cohérente et organique. Mais ce caractère ne laisse pas facilement apparaître la genèse qui a conduit aux expressions retenues. La confession de foi est alors un résultat que l’on a de la peine à comprendre ou à assumer, car il est coupé du mouvement qui l’a constitué. Cela vaut non seulement pour l’ usage contemporain de formulaires anciens, mais également pour l’emploi de textes de confessions de foi contemporains et même pour certaines « créations » plus personnelles où s’inscrivent certaines convictions reçues que l’on n’est pas toujours à même de prendre en compte.

Je vois un troisième motif d’inactualité dans le fait que certains chrétiens, aujourd’hui, ne sont pas très au clair sur la légitimité de principe ou encore sur la raison d’être des confessions de foi.Cela leur semble un héritage qui dépasse nos moyens actuels. Ils estiment pouvoir vivre évangéliquement et partager la foi chrétienne sans avoir forcément à la déclarer sous la forme convenue de la confession de foi. Quel que soit le langage utilisé, qu’il soit actuel ou daté, l’opération leur semble inactuelle parce qu’inutile. Je n’entends pas faire le procès rapide de cette opinion. J’aurais simplement tendance à penser que notre époque connaît effectivement des chrétiens qui ne découvrent pas ou n’ont pas encore découvert ce que signifie ce qu’ils déclarent sans intérêt. Cette situation, jadis moins fréquente, atteste quelque chose de ce que vit aujourd’hui le christianisme occidental.


Deux points débattus aujourd’hui et encore incertains

Je voudrais terminer ces réflexions par deux questions qui me paraissent assez importantes. Plus que ne le sont les débats sur le vocabulaire ou même la légitimité de la confession de foi.

- La première de ces questions porte sur le rôle de la confession de foi à notre époque. Jadis on a fortement souligné ce rôle. Les Conciles l’ont mis en évidence. L’œcuménisme contemporain continue à y être très attaché. Mais on peut se demander si la fonction de la confession de foi n’a pas été majorée. Non qu’il faille envisager je ne sais quelle solidarité ecclésiale ambiguë et imprécise ou estimer que la foi n’est plus mise en demeure de se proclamer. Mais est-il possible d’envisager désormais, dans le monde actuel, une confession de foi commune, quant à son texte ou, en tout cas, quant à ses points majeurs ? La question se pose. Peut-être, à l’avenir, les Eglises chercheront-elles par priorité à dégager les conditions d’une communion entre les diverses confessions de foi, en référence à la même et unique Ecriture et au Credo de l’Eglise indivise.

- D’autre part, ici ou là aujourd’hui, on se demande si les confessions de foi qui ont connu, surtout dans l’Antiquité, un mouvement d’explicitation de plus en plus ample, ne seraient pas amenées à entrer de nos jours dans un mouvement inverse. Il ne s’agirait pas de soustraire aux textes autorisés tel ou tel terme, encore que la question ait été posée explicitement à propos du « Filioque ». Il serait plutôt question de formuler la foi avec les accents prioritaires pour aujourd’hui, sans être tenu de redire toujours les précisions formulées jadis. Etant entendu que ces précisions ne seraient pas périmées pour autant mais qu’elles seraient jugées moins parlantes ou moins immédiates pour nous.

On le voit, les deux questions que je pose en terminant restent encore assez obscures. Et cette situation est symptomatique. Tant il est vrai que la confession de foi est un acte de liberté en même temps que de fidélité, de changement en même temps que d’obéissance à la Parole.

Henri Bourgeois, Unité chrétienne, n° 69, février 1983, p. 19-34


On peut lire, à propos de cette cohérence de la foi, outre les derniers articles publiés avant Pâques :
- une expression simple : Questions sur la foi. Des réponses pour s’y retrouver  ;
- une méditation sur la dimension ecclésiale de la foi La foi chrétienne et sa dimension ecclésiale ;
- une réflexion sur le contenu de la foi Foi et contenu … et bien des articles d’Henri BourgeoisListe par revues

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