L’IDENTITÉ DES LAÏCS
Dimensions pratiques et théologiques
d’après Henri BOURGEOIS
par Gérard Reynal
La partie plus constructive du livre d’H. Bourgeois : Ces chrétiens qu’on appelle laïcs, les six derniers chapitres, se résume difficilement. Gérard Reynal Directeur à l’IERP (Institut d’études religieuses et pastorales) de Toulouse, familier des questions de théologie pastorale, nous aide à en saisir les lignes principales et le bien-fondé. Le chapitre 12, sur la question des femmes, sera repris ultérieurement. Entre parenthèses, les n° de pages du livre.
Pour la partie qui nous occupe, H. Bourgeois présente quatre éléments pour une identité laïque. Cette manière d’être chrétien se perçoit par rapport à quatre réalités (et non plus deux !) : le monde, le clergé, l’Église (et plus concrètement les communautés ecclésiales), et la foi baptismale. Le rapport au monde est connu, c’est la manière habituelle et presque officielle de déterminer la « spécificité » laïque. Le rapport au clergé est la manière quasi traditionnelle de définir les laïcs : on les reconnaît par ce qu’ils ne sont pas, à savoir des clercs.
La nouveauté introduite par H. Bourgeois consiste à relire et critiquer (au sens théologique et scientifique du terme) ces deux premières approches. Mais surtout à ajouter deux réalités… tellement évidentes que l’on avait fini par oublier qu’elles faisaient partie intégrante de l’identité laïque. Voici donc deux données que H. Bourgeois nous invite à « sortir de l’ombre« (121). Et plus encore »deux significations du laïcat qu’il faut redéployer dans le catholicisme de cette fin du XXe siècle." (175).
I- La « nouvelle donne » de la question laïque :
une lecture théologique des textes… et des pratiques (ch. 7 à 9)
Les matériaux disponibles en 1987 utilisés par H. Bourgeois
(l’Exhortation post-synodale de Jean-Paul II, Christifideles Laici, n’a pas encore paru)
Textes :
Concile de Vatican II et principalement LG, GS et AA ;
Droit Canonique, de 1983 ;
Lineamenta et Instrumentum laboris (textes préparatoires au Synode des évêques) ;
Informations diverses (notamment du secrétariat de l’épiscopat sur les débats internes du synode et ses propositions) ;
Expériences :
les problématiques en France, en Europe (Allemagne) et en Amérique Latine ;
l’expérience française ;
en particulier les expériences et réflexions : diocèse de Lyon et de la région Centre-Est.
1. La responsabilité laïque dans l’Église et de l’Église
L’affirmation centrale s’exprime avec d’autant plus de force que tous n’en sont pas convaincus : « Les laïcs sont aussi responsables de l’Église » (ch. 7). On a tellement insisté sur la responsabilité des laïcs vis-à-vis du monde qu’on a oublié que tous les laïcs sont aussi responsables de l’Église. H. Bourgeois nous invite à relire dans ce sens le ch. 2 de Lumen Gentium (LG) et le n°10 du décret sur l’apostolat des laïcs (AA).
De cette lecture conciliaire il ressort (quoique non systématisés) trois rôles laïcs :
d’abord un rôle dans la communauté (H. ourgeois insiste sur la primeur de ce rôle) ;
un deuxième rôle de mission dans le monde ;
un troisième rôle (à ne pas négliger), celui de fonctions particulières que, selon le concile, peuvent remplir certains laïcs.
On sent que H. Bourgeois se plaît à pouvoir placer « le monde » entre deux autres responsabilités importantes. De plus, le troisième rôle mis en valeur est au service des deux responsabilités précédentes. Ainsi apparaît une cohérence qui ne devrait être nouvelle que dans sa théorisation.
• Les diverses fonctions particulières. Certes ce troisième rôle est assez peu mentionné dans les textes conciliaires, mais on le trouve dans LG, n°33, dans le décret sur l’apostolat des laïcs, n°22 et 24, et dans le décret sur l’activité missionnaire de l’Église, n°15. Ce schéma ternaire de Vatican II se retrouve dans le Code de droit canonique de 1983 (125). Et sur ce troisième rôle, le Code apporte d’intéressantes précisions. H. Bourgeois souligne que, si « ces diverses fonctions prennent forme repérable et reconnue dans certains cas », il ne faut pas oublier qu’elles ont une forme plus commune, que tous les laïcs peuvent exercer à un degré ou un autre.
• Ministères de laïcs : Le Code de droit canonique indique que ces fonctions particulières ne sont pas toutes du même ordre (127). Parmi elles, des « ministères institués » et le « ministère de la parole » et même, la participation « à l’exercice de la charge pastorale d’une paroisse » (can. 517 §2) Mais H. Bourgeois relève et regrette que pour désigner des fonctions stables et importantes de laïcs dans l’Église, le Code préfère le terme d’« offices » à celui de « ministères ». Cela manifeste une prudence qu’il ne trouve pas dans le concile, dont on doit relire ce passage :
« Les pasteurs sacrés savent bien l’importance de la contribution des laïcs au bien de l’Église entière. Ils savent qu’ils n’ont pas été eux-mêmes institués par le Christ pour assumer à eux seuls tout l’ensemble de la mission salutaire de l’Église à l’égard du monde, leur tâche magnifique consistant à comprendre leur mission de pasteurs à l’égard des fidèles et à reconnaître les ministères et les grâces propres à ceux-ci, de telle sorte que tout le monde à sa façon et dans l’unité apporte son concours à l’œuvre commune. » (LG, n°30)
Dans sa lettre Ministeria Quaedam (1972) et dans son exhortation apostolique Evangelii Nuntiandi (1975), Paul VI avait élargi la perspective. Qu’en sera-t-il du Synode sur les laïcs ? H. Bourgeois y est très attentif et ne cache pas sa déception. Que ce soit dans les Lineamenta, ou dans l’Instrumentum laboris, ou dans les travaux mêmes du Synode, il retrouve la prudence du Code plus que les perspectives ouvertes du concile. Il ne trouve rien cependant qui permette de récuser le terme de « ministère » dans son usage laïc (132). Mais il voit dans le seul souci de clarifier la différence entre clercs et laïcs, la raison de réserver le vocabulaire ministériel aux premiers ! Or cela ne lui semble pas s’imposer. C’est même, selon lui, une occasion manquée :celle de « faire bénéficier la question laïque de la dynamique attachée aujourd’hui au terme de ministère. » (128)
• Mais il y a les pratiques… H. Bourgeois propose de contourner les prudences officielles par l’appel aux expériences qui ont cours dans diverses Églises du monde. Ce sera l’objet d’un nouveau chapitre : ch. 9.
• Il y a aussi le débat. H. Bourgeois s’engage ici à discuter les arguments que l’on oppose régulièrement à la possibilité d’appeler « ministère » certains fonctions de laïcs. Il en relève deux qu’il démonte : danger de voir les laïcs négliger leur rôle dans le monde. Et danger de « cléricalisation » des laïcs qui auraient un rôle ministériel.
Et il y a place pour… l’initiative et l’imagination ! Sous cette rubrique qu’il encourage de toutes ses forces, H. Bourgeois place un certain nombre de services que se rendent mutuellement les laïcs. Car la coresponsabilité se vit aussi entre laïcs ! Ainsi, la responsabilité laïque dans l’Église ne se réduit pas à celle des ministères exercés par des laïcs. (134)
• Six propositions originales à évaluer
H. Bourgeois ressaisit ainsi, de façon magistrale, en six propositions tout l’apport de sa réflexion (135-136) :
- 1- La responsabilité laïque (qui vient d’être développée) n’est pas séparable de celle des clercs. Mais elle n’est pas une participation à celle des clercs. Ce sont deux façons différentes d’exercer une responsabilité, qui est référée au commun mystère ecclésial.
- Dès lors, il y a une spécificité du ministère des clercs à valoriser : celui d’un service des laïcs pour qu’ils participent à leur manière propre au service de l’Église.
- 2- Trois raisons pour expliquer (sans l’excuser !) un constat : celui de la minimisation de la responsabilité laïque dans les communautés chrétiennes (135 ) :
- 3- « Le moment est donc venu de dire la responsabilité laïque dans le monde en même temps que la responsabilité qu’ont les laïcs dans les communautés. » (135) De même que l’on parle de la « mission » des laïcs dans le monde, nous devons parler de leur « mission » dans l’Église !
- 4- « Le mot ministère est un acquis de la théologie à venir du laïcat. » (136) Proposition que nous pourrions vérifier théologiquement et pratiquement !
- 5- Les documents récents de l’Église catholique disent « les préoccupations des clercs à l’égard des ministères de laïcs. » H. Bourgeois en prend acte mais propose que la préoccupation soit réciproque. Qu’en est-il de la réalité et de la pertinence de cette mutuelle préoccupation ?
- 6- S’agissant des ministères laïcs, H. Bourgeois se demande pourquoi ils « seraient toujours et uniquement orientés vers l’animation des communautés. » À son avis « ils peuvent aussi être tournés prioritairement vers le monde » ! Où en est-on de ce souhait ?
2. La manière de croire fait partie intégrante de l’identité laïque
On ne s’étonnera pas que H. Bourgeois soit particulièrement attentif à la réalité de la foi chrétienne. Il constate d’abord que cela n’est pas assez souligné dans la définition du laïcat (sans doute parce que la foi était supposée) et il fait de la remise en valeur de cet aspect une tâche pratique et théologique pour l’avenir. Il lui semble en effet que l’on est plus attentif aujourd’hui à la manière concrète dont nous pouvons adhérer à l’Église et au Christ.
Toute sa réflexion peut s’appuyer sur une définition conciliaire qui fait référence :
« Sous le nom de laïcs, on entend […] les chrétiens qui, étant incorporés au Christ par le baptême, intégrés au peuple de Dieu, faits participants à leur manière de la fonction sacerdotale, prophétique et royale du Christ, exercent pour leur part, dans l’Église et dans le monde, la mission qui est celle de tout le peuple chrétien. » (LG., n° 31 §1)
• Aller à l’essentiel. H. Bourgeois explicite la foi chrétienne en ce qu’elle a d’essentiel et de commun à tous chrétiens. Elle est vocation et réponse. À l’appel de Dieu il faut lier la réponse de l’homme. Une réponse qui se réalise de trois manières principales : perception de paroles et de signes, nouveauté de conversion, appartenance élargie et redéfinie (178) Ce schéma ternaire lui semble d’autant plus valable qu’il permet de relier des aspects fondamentaux de la foi : l’adhésion qui est réponse à la parole entendue, le renouvellement qui s’ensuit sous forme de dépossession et d’offrande, la relation à autrui. Il lui semble dès lors que la formulation des travaux du synode Vocation et mission des laïcs est trop restrictive en ce qu’elle relie trop vite appel de Dieu et action humaine. Il lui préfère celle à trois termes « Vocation – Réponse – Mission » qui a l’avantage de s’attarder sur l’effet produit dans notre existence par la parole divine. Dans cet effet s’inscrit la responsabilité chrétienne.
Car les « répondants » sont aussi des « responsables ». Sous forme de slogan et en jouant sur les mots, H. Bourgeois montre bien que la responsabilité dont on parle est la conséquence de la réponse de foi :
« Agir, pour les laïcs et plus largement pour tous les chrétiens, c’est prolonger ou continuer le mouvement de la parole de Dieu qui les a transformés personnellement, cela pour qu’ils soient aptes à être eux-mêmes agents de transformation dans l’Église et dans le monde. » (178)
Voilà un solide fondement théologique de la responsabilité laïque :« Les croyants sont en mesure d’agir dans la foi parce que cela leur est donné. »
Sur cette base, il va « faire valoir la liberté à laquelle la foi conduit et le désir de comprendre qui s’ensuit ». Enfin, pour nouer l’ensemble de ces significations, il déploie la dimension baptismale de la foi chrétienne.
• Découvrir que la foi est chemin de liberté. « La foi évangélique est en forme de liberté » (181). Il n’est pas difficile d’en trouver des affirmations dans les textes de Vatican II (LG. n°36 §1 et n°37 § 3), et surtout, pour ce qui est de la liberté chrétienne des laïcs, dans le décret sur l’apostolat des laïcs (180). Toutefois les documents de l’Église catholique (celui du Synode de 1887 compris) insistent plus sur la liberté religieuse et politique que sur la libération qu’opère en nous la foi évangélique.
• Chercher à comprendre. Pour mieux comprendre la foi, H. Bourgeois propose d’en relever les structures essentielles. Cela devrait permettre de mieux éclairer ce qu’est un laïc : La forme trinitaire de la foi ; l’attitude positive à l’égard du réel (action de grâce et collaboration aux dynamismes du monde et de l’Église), et aussi attitude contestatrice qui détecte et affronte le mal en ses diverses formes (183) ; tenir ensemble les opérations qui font advenir la foi : Écriture, sacrement, communion dans le peuple, tradition.
• Retrouver la joie de croire. C’est pour H. Bourgeois un constat : bien des chrétiens de ce temps retrouvent une certaine joie (184). C’est dans cette joie qu’ils peuvent puiser un nouveau dynamisme pour des initiatives.
• Redécouvrir la dimension baptismale de la foi… C’est l’hypothèse de H. Bourgeois : « les laïcs de ce temps (et probablement aussi les clercs d’ailleurs) ont à redécouvrir qu’ils sont des baptisés » (185). Autrement dit, la question laïque passe aujourd’hui par un renouveau du sens baptismal. Certes les textes officiels mettent le baptême en rapport avec l’identité chrétienne mais ils le font de manière assez « plate » sans expliciter ce que la vie chrétienne a de concrètement baptismal. C’est évidemment à cela que H. Bourgeois veut remédier en proposant deux chemins :
un premier chemin d’approfondissement spirituel, catéchétique et théologique (cf. Pascal Thomas, Baptiser. Diverses manières de baptiser aujourd’hui, (1986).
un deuxième chemin consiste à montrer « comment le baptême propose une manière d’aborder les questions actuelles, dans le monde et dans l’Église. » (188) Et il énumère sept aspects de l’expérience humaine et chrétienne où cela peut être perçu.
3. « L’expérience laïque de l’Église » (ch. 8)
Voici un titre original et parlant. Il indique d’emblée la volonté de prendre en compte l’expérience des laïcs qui sont de plus en plus nombreux à prendre des responsabilités dans l’Église. Parmi les multiples problèmes, réalisations et espoirs, H. Bourgeois retient une question qui lui semble représenter un grand enjeu : « la manière [des laïcs] de vivre les divergences ou encore leur façon de comprendre concrètement ce qu’est la communauté chrétienne » (138). Cela aura évidemment des conséquences sur la manière de comprendre et de vivre une responsabilité ecclésiale ! La tâche assignée aux laïcs est d’apprendre à vivre ensemble malgré les différences.
• Mentionnons les cinq formes d’écart que H. Bourgeois relève et nous nous attarderons sur l’une de ces formes dont le traitement nous a particulièrement intéressé : 1. Conciliaires et traditionnels – 2. Action catholique et nouvelles communautés – 3. Service public et privatisation – 4. Chrétiens partie prenante et chrétiens à distance de l’Église – 5. Église démocratique et Église populaire. (138-149)
• « Église démocratique et Église populaire » (146-149). Il s’agit là d’une façon de comprendre l’Église qui mobilise les uns et irrite les autres. On connaît les slogans qui permettent à certains d’écarter d’un revers de main une telle vision des choses : « l’Église n’est pas une démocratie » ou encore « l’Église est hiérarchique, ce qu’occulte ou nie l’expression ‘populaire’. » H. Bourgeois indique une voie de dépassement de ces arguments trop rapides à son sens. Pour lui, il ne s’agit pas de se demander si l’Église est une démocratie ou pas, mais d’écouter « ce qui est souhaité par les chrétiens parlant d’une démocratisation de l’Église, c’est-à-dire la mise au clair de formules plus transparentes de gouvernement et de communication. » (146). Cela comprend la consultation des chrétiens, le refus de pouvoirs exercés de manière « monarchique », la discussion des orientations, les mandats à terme, la diminution de la politique du secret, etc.
Pour que soient entendus ces souhaits de certains laïcs (de plus en plus nombreux ? ou de plus en plus absents ?), H. Bourgeois propose quelques données positives à mettre en place : la pratique du débat, la constitution d’une opinion publique et d’une réelle liberté d’expression, l’existence de tendances reconnues et s’exprimant librement, le respect des minorités, le changement régulier des responsables… (147). Notre attention est attirée sur le fait que « la démocratie est une forme sociale et ‘politique’ que le monde propose à l’Église. » (147). Autre question à se poser : « Qu’est-ce qui vaut le mieux ? », autrement dit quel modèle favorise-t-on si l’on refuse le modèle démocratique : le modèle sacral et clérical, le modèle autoritaire, le modèle de la spontanéité ? Il lui semble que le mystère de l’Église-communion pourrait très bien se manifester dans un processus de démocratisation !
L’expression « Église populaire » nous vient des communautés de base latino-américaines. Rome leur en a fait grief, estimant qu’elle ne faisait pas droit à la « structure hiérarchique » de l’Église. H. Bourgeois pense pourtant que ce terme présente plus d’avantages que d’inconvénients, surtout s’il permet d’exprimer ces deux affirmations croyantes : le peuple de Dieu est responsable en son ensemble ; les pauvres sont chez eux dans l’Église (ils ne sont pas « objets » de sollicitude !). N’est-ce pas cela que veut tenir l’expression officielle : « l’option préférentielle pour les pauvres » ? (149)
• La formation des laïcs. Retenons, pour terminer, les objectifs que H. Bourgeois assigne à une formation qui tient compte de cette vision des laïcs :
« Elle peut permettre aux laïcs de comprendre la raison de leurs différences, de percevoir les possibilités de leur unité, d’éviter les pseudo-recettes miracles [il en relève trois : la prière qui règle tout ; le recours au droit qui dit tout ; la doctrine qui explique tout !], de relier leur foi et leur expérience du monde, de mieux percevoir leur autonomie par rapport aux clercs, d’élargir leur imagination de croyants » (p.150).
On pourra se demander ce qu’il en est en ce début de XXIe siècle : qui fait la formation des laïcs ? quels seraient les contours d’une formation qui répond aux objectifs désignés ?
4 - « Les ministères de laïcs » (ch. 9)
Il s’agit à nouveau et d’abord « d’écouter ce qui se dit et de constater ce qui s’expérimente ». Pour H. Bourgeois, il est « normal et urgent » d’examiner les situations concrètes. Les documents émanant de divers groupes du diocèse de Lyon lui permettent de relever deux faits : l’expérience effective de ces ministères et la diversité des rôles tenus par des laïcs.
• Une expérience effective. De cette expérience des laïcs en ministère, il retient deux aspects : la vocation au ministère, en réponse à la question « Comment a-t-on l’idée et le désir de souhaiter un ministère ou de l’accepter quand il est proposé ? » (152) ce qu’il résume sous forme de slogan « Ministères de laïcs : une foi, une passion, une vocation, un discernement » (154). L’autre aspect souligné, c’est l’existence pratique de ces ministères et les questions que cela soulève. Il en relève deux sortes : celles qui concernent la compatibilité et l’harmonie entre ministère et vie laïque (155), et celles qui se demandent : « Comment assurer la qualité évangélique du ministère ? » (157)
• La diversité des rôles. H. Bourgeois considère cette diversité de deux façons : selon la manière d’exercer un ministère (dont il souligne cinq variables : permanents/non permanents ; à long terme/à durée limitée ; rémunéré ou non ; fonctions d’ensemble/fonctions spécialisées…), et la diversité des domaines (il considère deux plans : plan local/plan de synthèse (où l’action n’est plus immédiate mais prend forme de réflexion d’ensemble, de révision et de prospective…). Une question surgit au détour : « et les hommes dans le service ecclésial ? » (168). Le constat est qu’ils ne sont pas nombreux ; la question est : pourquoi ? H. Bourgeois en plus de l’interprétation qu’il donne considère que cela fait partie d’une réflexion actuelle sur le ministère des laïcs.
• Repères théologiques pour les ministères de laïcs. Écouter et constater ne doit pas dispenser de théoriser ! H. Bourgeois va dégager sept principes majeurs de compréhension qui surgissent de l’expérience elle-même mais qui doivent servir de critères de discernement de cette expérience. Nous en retiendrons deux :
1. les ministères des laïcs sont des services (comme tout ministère) et c’est là un important critère de vérification de ce qui se dit et de ce qui se fait
2. « Les données théologiques élaborées à propos du ministère des clercs sont, partiellement et en respectant les différences, applicables aux ministères des laïcs. » (172) Cette dernière affirmation peut choquer mais il faut bien rendre aux laïcs la part qui leur revient de cette immense réflexion ministérielle dans l’Église ! La conclusion est que cette question des ministères de laïcs est devenu un lieu de réflexion théologique.(173)
II – Une méthode de théologie pratique
À travers l’étude de cette réflexion, nous avons déjà souligné quelques points de méthode. Qu’il nous suffise de ressaisir ses principaux éléments et leur cohérence.
1- Entre théorie et pratique.
Nous l’avons vu, H. Bourgeois base sa réflexion sur une expérience, sur ce que vivent et disent des laïcs diversement engagés dans la vie ministérielle de l’Église : « les laïcs en ministère existent, ils agissent, ils pensent leur pratique et ils s’en expliquent dans l’Église. » (151) ; ou encore : « Il est donc normal et urgent d’écouter ce que vivent les laïcs dont il s’agit pour comprendre à la fois comment ils envisagent leur vocation et comment ils agissent jour après jour. » (160) La première leçon à retenir est qu’il faut toujours tenir unies l’action et son interprétation. Celle-ci n’est pas la compréhension objective de l’action, mais elle fait partie du matériau à analyser : « Ce constat et ces essais d’interprétation font partie d’une réflexion actuelle sur les ministères des laïcs. » (169)
« C’est très consciemment que nous avons conduit ce chapitre en examinant les situations concrètes […]. Il fallait donc écouter ce qui se dit et constater ce qui s’expérimente avant de théoriser l’expérience en cours. » (169) Il termine le chapitre 9 par un encadré : « Ministères de laïcs : un lieu de réflexion théologique. » (173) Dans un tel ouvrage, destiné à un large public, H. Bourgeois ne veut pas effrayer son lecteur par des expressions trop savantes, mais il ne nous est pas difficile de retrouver derrière ces mots un des principes de base de la théologie pratique : l’action des chrétiens dans l’Église et dans le monde est un « lieu théologique ».
Un autre aspect à souligner est son pointage des « silences » dans la réflexion. Plusieurs fois il désigne ces zones de silence et ne s’en satisfait pas. Il veut en rendre raison. Pourquoi donc cette discrétion par rapport à la foi comme partie intégrante de l’identité des chrétiens et donc des laïcs ? (175). Ces silences indiquent des lieux pas assez explorés et qui manquent à la réflexion. « Nous voudrions avancer […] en faisant apparaître des significations du laïcat qui sont souvent masquées ou tenues plus ou moins pour allant de soi. » (121). En théologie pratique, on tient que les pratiques portent en elles-mêmes des significations qu’il faut dégager.
D’autres dimensions ne posent pas de problèmes théoriques. Ainsi le rapport entre l’identité chrétienne et le baptême. Mais c’est dans la pratique que les choses se compliquent. À force de faire comme si les choses allaient de soi, on perd un espace de compréhension que H. Bourgeois s’efforce de dégager en se demandant « ce que la vie chrétienne a de concrètement baptismal » (186)
On retrouve chez H. Bourgeois le souci d’établir une « critériologie », ce qui est une des caractéristiques de la théologie pratique. Il s’agit d’établir des critères de discernement de la pratique.
2 – « La manière Bourgeois »
Relevons dans cet ouvrage une brassée de conseils en forme de slogans qui résument bien « la méthode Bourgeois » :
• « La réalité précède la théologie officielle. » (132) C’est prendre à contre-pied le sens commun, celui qui laisse penser que la pratique se déduit de la théorie.
• « Le mot ‘ministère’ est un acquis de la théologie à venir du laïcat. » (136) On pourrait croire que cette conviction infirme la première, en mettant en avant une certaine théorisation. Mais il n’en est rien dans la mesure où le mot ‘ministère’ précisément est ici porteur et enrichi d’une expérience effective.
• « La pratique du débat au lieu du combat. » (147) Pour qui connaît un tant soit peu H. Bourgeois, cela n’est pas étonnant. Ce fut, si l’on ose dire, un de ses grands combats : fonder, encourager et mettre en œuvre le débat dans l’Église. Démocratiser l’Église, en ce sens, ce n’est pas amoindrir sa spécificité." (147)
• « Qu’est-ce qui vaut le mieux ? » (148). Cette question en forme de critère de discernement, était appliquée au modèle démocratique. Devant l’incertitude, elle rappelle et en quelque sorte met au jour les autres modèles cachés que l’on justifie plus ou moins consciemment en rejetant le premier.
• « Pas de solutions miracles ! » (149) Ce slogan s’en prend aux pseudo-recettes qui régleraient par enchantement le problème. Or certains dans l’Église n’échappent pas toujours à ce risque quand ils font appel, dans cette logique, à la prière, au droit ecclésial ou à la doctrine.
• « Le moment est venu de dire ». Cette expression nous enracine à nouveau dans le contexte historique. H. Bourgeois désigne par-là un kairos, « un moment opportun », ancré dans le temps qui se déroule. C’est un autre élément de théologie pratique qu’il ne faut pas oublier. Il en donne un exemple : la responsabilité laïque dans le monde est à tenir en même temps que la responsabilité qu’ont les laïcs dans les communautés. (135) Une autre expression vient renforcer cette attention : « Il est normal et urgent d’écouter ce que vivent les laïcs dont il s’agit. » (160) L’urgence s’accorde à ce que le kairos veut désigner.
• « Nous faisons état de ‘l’humus’ de notre propre Église… » (152) Le conseil vaut pourtant : chaque Église peut faire valoir ce terreau qui est le sien et qui fait surgir des fruits inattendus et originaux.
• « Le schéma que nous proposons n’est pas le seul possible. » (178) H. Bourgeois se garde bien d’imposer son analyse ou son interprétation. Il le relativise même mais non sans en dire l’intérêt sous un angle pratique ou théorique, selon les cas.
• « Les laïcs et ceux qui ne le sont pas. » En intitulant ainsi le ch. 11, H. Bourgeois fait plus qu’un jeu de mot ou un clin d’œil. Il ponctue ainsi l’avancée d’une pratique et d’une réflexion qui avaient défini le laïc par ce qu’il n’était pas. Maintenant, toujours dans un rapport dialectique, on inverse la proposition. Ce ne sont plus les laïcs qui sont désignés par ce qu’ils ne sont pas mais les clercs : ils ne sont pas laïcs !
• « L’identité laïque est une question pratique. » (112) Ce slogan désigne une tâche historique sur la base d’un malaise : les laïcs ne se satisfont pas des définitions officielles que l’on donne d’eux. Et il ne faut pas oublier de prendre en compte le point de vue laïc.
• « Il y a un écart entre les principes affirmés en Église et les pratiques. » (220) Plutôt que de fermer les yeux sur cette contradiction fondamentale ou de s’enfermer dans la culpabilité ou le relativisme, ce constat devrait ouvrir un nouvel espace à l’étude et dynamiser le débat dans l’Église. Ce constat, H. Bourgeois l’applique dans son dernier chapitre intitulé « Les femmes et ce qu’elles veulent être. » (ch. 12). Dans ce cas, la pratique, c’est-à-dire « bien des manières de faire et de dire », dément les déclarations sur l’égale dignité des baptisés, hommes ou femmes. On ne peut s’en satisfaire. Le rapport hommes-femmes est un élément à rajouter à la liste des quatre paramètres mis en avant jusqu’ici : le rapport au monde, au clergé, la responsabilité ecclésiale, l’expérience de la foi. (236).
Pour préparer l’avenir.
Concluons en reprenant deux des points que H. Bourgeois épingle dans sa propre conclusion…
« La question des laïcs est donc une question évolutive. » (p. 241) Au delà de l’apparente banalité de l’expression, on peut retenir que « plus elles [les choses] changent et plus certaines pratiques […] deviennent intenables et insupportables. » D’autre part l’évolution passe par la conversion évangélique et donc un changement de mentalité. Enfin, les appels du monde devraient retentir très fort dans la question des laïcs. Ce sont « une sensibilité plus grande à la liberté, à l’égalité, aux injustices faites aux femmes, interrogation sur la portée réelle de l’évangile, etc.« À nous de dire où l’on en est de cette interpellation du monde mais aussi de l’expérience de la responsabilité des laïcs dans l’Église et dans le monde. »Des axes d’orientations et une pratique du possible" (p.241) Tout n’est pas possible en même temps, tout n’est pas réalisable dans l’immédiat. Pour autant, cela renforce la nécessité d’avoir des axes de marche. Car cela permet d’agir particulièrement par un travail de transformation des mentalités et par un travail d’imagination et même d’expérimentation.
Terminons donc par cet appel et interrogeons-nous sur notre situation actuelle.
Voir sur ce sujet : Laïcs. Faut-il une spécificité ? ; Guide pour : Ces chrétiens que l’on appelle laïcs. ; Liste alphabétique ;
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