L’eucharistie et le temps de nos vies
Comment l’eucharistie opère aujourd’hui en nos existences
Ces pages sur l’eucharistie et l’espérance furent écrites alors que se préparait un congrès eucharistique à Lourdes (1981). Elles constituent le second chapitre d’un livre sur le sujet : Plus loin que demain.. Le chrétien se définit souvent comme allant à la messe. L’auteur plaide pour un meilleur équilibre de la vie chrétienne et pour que l’eucharistie ne soit pas isolée des autres sacrements, en particulier du baptême et de ce qu’il signifie. Sans le baptême et ce qu’il signifie d’évangile et de chemin personnel, l’eucharistie risque bien de demeurer fermée.
Ce chapitre n’est pas le tout du livre et on lira avec fruit le chapitre précédent : méditation sur le jeudi saint « Ce soir-là », ainsi que les deux autres chapitres sur les expériences du temps qui vient, et la contribution de l’eucharistie à l’espérance et au changement. (AHB)
"Ce soir-là, le pain et le vin étaient sur la table. Venant de Jésus, bénis et élevés vers Dieu, ils étaient pour les disciples. Depuis ce temps-là, ils sont toujours sur la table. Toujours prêts et disponibles pour nous.
Si nous les recevons en communion, c’est parce que nous reconnaissons un rapport entre le Jeudi Saint et les jours ordinaires et sanctifiables de nos vies. Nous croyons que le Jeudi Saint a fait ses preuves.
En Jésus, d’abord : l’homme qui faisait face à sa morte est devenu l’homme de la résurrection.
Dans les disciples, ensuite : ils ont reçu une vocation ecclésiale, leur foi évangélique a été plongée dans le mystère pascal et la manifestation épiphanique de Pentecôte. Dans la foi, nous comprenons que cet élan n’est pas achevé et que le Jeudi Saint, porté par le mystère pascal et la sacramentalité ecclésiale, peut encore faire ses preuves en nous.
Je voudrais donc essayer de percevoir comment l’eucharistie opère aujourd’hui en nos existences. En m’en tenant expressément à un aspect particulier, celui que j’ai mis en relief en faisant mémoire du Jeudi Saint, c’est-à-dire l’espérance.
La question est celle-ci : comment l’eucharistie est-elle pratiquement en mesure d’orienter notre espérance, en ce siècle ?
I. Pas d’action isolée
La première réponse à apporter, me semble-t-il, c’est de souligner que l’eucharistie n’opère jamais toute seule. On aurait bien tort de l’isoler comme un en-soi détaché de tout contexte. Elle ne supporte pas d’être mise à part.
En ce sens, le fait même d’un Congrès eucharistique comme celui de Lourdes doit être soigneusement situé dans l’ensemble de la pratique chrétienne. Légitime moment de célébration et de réflexion, il ne saurait donner à penser que l’eucharistie exprime le tout du christianisme. Un théologien protestant, André Dumas, l’a noté et son point de vue ne peut qu’être entériné par les catholiques : « Les catholiques se réunissent pour des congrès « eucharistiques ». Les protestants se réuniraient plutôt pour des congrès qu’ils ne centreraient sur la Parole de Dieu ou sur Jésus Christ ou sur la Bible. » Et il ajoute : « Je pense que le culte est une ellipse à deux foyers : la prédication et le sacrement. Je rêve d’une Eglise réunie autour de ces deux foyers vivifiants. » (Réforme, 8 août 1981).
Effectivement, tout chrétien le sait bien, l’eucharistie n’est pas dans le temps le premier aliment de la foi. Celle-ci naît et se constitue à partir de l’évangile et du témoignage reçu de certains croyants. Cela entraîne bien des conséquences. Non seulement en ce qui concerne la célébration eucharistique où la Parole intervient toujours en premier lieu. Mais également pour ce qui a des effets que l’on reconnaît à l’eucharistie.
En me plaçant à ce second point de vue, je dirai que l’eucharistie ne peut agir sans que d’abord l’évangile n’ait agi en nous. C’est la Parole de Dieu qui ouvre la passage et le sacrement suit. Dès que l’on y réfléchit, cela se comprend bien d’ailleurs.
S’il en allait autrement, si le sacrement n’était pas précédé par l’évangile, nous risquerions de prendre le pain et le vin d’eucharistie sans une foi suffisante et de mettre notre assurance en ces signes sans la mettre d’abord dans l’engagement et la promesse de Dieu.
De fait, la parole du Jeudi Saint n’est pas le premier mot de Jésus. Elle conclut sa vie, et ce qu’elle signifie présuppose ce qui s’est dit et passé auparavant.
Si Jésus n’avait pas parlé et agi pendant les mois de sa vie partagée avec les disciples, il n’aurait rien pu dire et faire, ce soir-là, au moment de sa vie arrêtée et arrachée à la fraternité évangélique.
Evidences, dira-t-on. Sans doute. Mais ce bon sens pourrait bien nous faire défaut parfois aujourd’hui. Non pas tellement, comme c’était le cas jadis, parce que nos célébrations eucharistiques ne feraient pas assez de place à la Parole. Mais plutôt parce que l’équilibre global du catholicisme européen actuel s’établit trop unilatéralement autour de l’eucharistie et pas assez autour de ce qui précède ce sacrement, je veux dire la conversion à l’évangile et aussi le baptême.
Chrétiens de l’eucharistie
Nous sommes en effet les héritiers d’un christianisme de chrétienté où l’évangile pouvait être presque présupposé a priori, où le baptême allait de soi et où l’identité chrétienne se définissait surtout par la pratique eucharistique dominicale.
En outre, nous sommes les bénéficiaires d’un renouveau biblique et liturgique qui nous a rendus attentifs aux textes du Jeudi saint et au geste sacramental de l’assemblée communiante.
Pour ces deux raisons, nous sommes des chrétiens de l’eucharistie.
Tant mieux, en un sens : nous avons la chance d’aller jusqu’au bout des possibilités et des expressions de la foi, sans nous tenir à des aspects partiels ou limités.
Mais, d’un autre point de vue, cela est inquiétant : car nous allons de suite et sans cesse à l’aliment complet, sans prendre le temps de laisser mûrir notre faim et grandir notre sens de l’eucharistie.
Je n’entends pas minimiser par là la force indispensable de l’eucharistie. Je ne voudrais pas non plus donner l’impression que nous devrions mériter de la recevoir en constituant totalement sans elle une foi qui lui soit adaptée.
Mais je mets simplement l’accent sur une affirmation bien connue : faire l’eucharistie, c’est célébrer un sacrement et donc célébrer la foi. Or on ne croit pas d’abord à l’eucharistie, mais au Christ de l’évangile. De même que les disciples l’ont accompagné sur les chemins risqués et difficiles de sa mission évangélique, avant de le suivre obscurément en son acte eucharistique.
A mon avis, l’une des questions qui nous est posée aujourd’hui, lorsque nous regardons la pratique catholique en son ensemble, c’est de savoir si nous n’avons pas trop d’eucharistie et pas assez de foi évangélique ou de sens baptismal.
Avant de communier au pain et au vin, avons-nous assez communié à l’évangile et à ce qu’il signifie concrètement aujourd’hui ? Avant de célébrer l’eucharistie, avons-nous suffisamment vive en nous la foi de notre baptême ?
Une foi évangélique et baptismale
Cette sorte de déséquilibre n’atteint évidemment pas chaque chrétien ni même chaque communauté ecclésiale. Mais il me semble une menace si l’on envisage l’ensemble de l’Eglise actuelle. Et il appelle pour cela une pastorale réaliste, que je souhaiterai moins eucharistique et plus évangélique en même temps que plus baptismale.
De telles perspectives s’imposent d’ailleurs à plus d’un aujourd’hui parmi les chrétiens qui regardent la situation en face. Mais les efforts entrepris sont inégaux.
Ils sont réels et déjà constatables en ce qui touche l’évangile. Dès avant la dernière guerre, notre époque a retrouvé courageusement le goût évangélique et l’exigence de la conversion à laquelle appelle l’évangile. Bien des groupes sont rassemblés actuellement dans cette optique. Et, il n’y a pas si longtemps, on a vu fleurir les professions de foi ou les analyses bibliques, signe d’une volonté d’actualiser les mots des Credo anciens et les langages de la Bible.
Mais il faut bien avouer que le renouveau baptismal demeure, lui, très hypothétique.
Dans la mesure où il se heurte à des habitudes sociologiques et à une opinion publique qui ne relient guère le baptême à l’évangile.
Dans la mesure aussi où, pour l’ensemble des chrétiens conscients et communiants, le baptême jadis reçu ne tient guère de place en leur expérience de foi. Il est derrière eux, il ne les fait pas vivre.
Bref, il est indispensable de le souligner, l’eucharistie ne saurait opérer à l’état isolé.
Pour résumer ce qu’est son environnement, je mentionnerai les trois éléments que nous venons de reconnaître à l’œuvre dans l’existence chrétienne :
la Parole de Dieu, c’est-à-dire l’évangile, la bonne nouvelle de la conversion ;
les autres sacrements, et particulièrement cet autre pôle sacramentel qu’implique toujours en christianisme l’eucharistie et qui est le baptême ;
enfin, le témoignage ecclésial dans on ensemble, qui passe aussi bien par les gestes et les mots des chrétiens que par leur manière de vivre en Eglise et, en l’occurrence, leur façon de veiller à l’équilibre de leur foi et de leur eucharistie.
Je voudrais prolonger un instant ces réflexions en m’interrogeant sur leur incidence dans le champ de l’espérance. Puisque nous nous demandons ici comment l’eucharistie peut nous aider à espérer, il vaut la peine de voir comment une « remise en place » de ce sacrement dans son contexte peut faciliter un tel rôle.
Pour cela, le mieux est d’évoquer tour à tour les trois éléments que je viens de mettre en lumière. Il s’agit de saisir comment chacun d’eux qualifie l’eucharistie pour sa tâche d’espérance.
II. Comment l’eucharistie est-elle qualifiée pour sa tâche d’espérance ?
1. Eucharistie selon l’évangile
En premier lieu donc, il y a la Parole de Dieu.
C’est une parole d’avenir puisque c’est une parole d’Alliance.
Elle ouvre, institue et garantit un avenir commun pour Dieu et son peuple, assuré étant donné la promesse et la présence divine, problématique étant constatées la fragilité et l’instabilité des hommes.
Elle n’agit pas en annonçant simplement ce qui vient, mais en s’inscrivant en permanence dans l’histoire, en y faisant sa place et en gardant sur elle les traces ou les marques de ces engagements.
Autrement dit, la Parole de Dieu, telle que les deux testaments la présentent, est lestée d’événements où elle est à la fois victorieuse et battue, efficace à cause de Dieu, souvent désavouée et contredite par les hommes.
C’est donc une Parole d’avenir en même temps que de tradition. Elle annonce ce qui vient en redisant ce qui fut. Elle manifeste ce que peut être l’avenir en montrant ce qu’il aurait pu être, ce qu’il n’a été que partiellement dans l’histoire.
Elle ne nous ouvre à demain qu’en nous mettant en face d’hier.
Le mouvement d’espérance qu’elle porte nous parvient donc comme une vague de fond qui vient de loin, du fond du temps, ou comme une onde de choc qui parcourt les âges.
Cette situation historique de la Parole divine et biblique me paraît décisive. Elle nous empêche de rêver en l’écoutant ou de nous perdre à cause d’elle dans une fuite en avant sans ancrage. Quelle que soit la page de la Bible que nous lisions, nous sentons que la pulsation de l’avenir essaie de soulever le temps. Si bien que l’avenir d’Alliance n’est pas simplement au bout du temps, comme un point à l’horizon et peut-être comme un mirage toujours dissipé au fur et à mesure que l’on avance. Il est là, déjà là, insinué dans la durée, aux prises avec le temps.
On peut bien l’attendre : et comment faire autrement quand on est homme et que l’on calcule sa vie selon les repères de la chronologie ? Mais, en fait, il s’agit de lui faire place, de le laisser opérer. Au fond, l’avenir, c’est la figure temporelle que prend la présence de Dieu dans l’histoire. Sa promesse, c’est la forme temporalisée, adaptée à nous, de son actualité permanente en notre inactualité constante.
L’avenir déjà présent
Que vit-on ?
On a bien l’impression, en lisant l’évangile, que Jésus fut très marqué, au début de son action publique, par le courant apocalyptique. Sous ce terme, on désigne une sensibilité croyante qui naquit vers la fin de l’Ancien Testament et qui, déçue par les lenteurs et les sombres répétitions de l’histoire, voulut en finir et se porter directement au terme du temps. Ce monde-ci devait s’ouvrir sur le Jugement de Dieu, le Jugement dernier. Mais, fidèle à l’Alliance, à lui-même et à nous, Dieu pardonnerait à qui voudrait bien accueillir ce pardon. Les cercles baptistes que Jésus fréquenta un moment étaient sensibles à de telles perspectives.
Mais Jésus, tout en retenant beaucoup de ces conceptions, n’abonda pas totalement dans le sens apocalyptique. Certes, la fin des temps était proche, certes le don de Dieu pour quiconque était assuré. Mais le temps continuait, l’histoire demeurait. Jésus était trop incarné pour être apocalyptique. Il était trop attaché à la condition humaine pour laisser se transir l’histoire dans l’irruption brutale d’une fin du monde. Pour lui, il n’était pas contradictoire de parler simultanément du Royaume eschatologique, figure de l’avenir promis par Dieu, et d’inviter à l’attention due à la vie et au temps.
Cela, au fond, était très biblique. L’apocalyptique voulait radicaliser la foi en l’avenir en le temporalisant ou encore en détemporalisant la vie. Jésus voulait témoigner de ce même avenir, en attestant qu’il était déjà là, dans le temps, et que le temps s’en trouvait non pas figé ou annulé mais transformé et renouvelé.
Que vit-on ?
Dans les actes et les paroles de Jésus, on découvrit – un peu – que l’avenir était manifestement à l’œuvre. Les miracles en étaient un signe. Plus encore, l’appel adressé aux exclus et aux malcroyants indiquait que tout demeurait possible, que tout pouvait changer. La force de l’avenir bousculait les lenteurs et les durcissements du temps.
Le pain et le vin d’eucharistie sont symboles trop forts si l’on n’a pas d’abord pris le chemin des gestes et des symboliques évangéliques : « ce langage-là est trop fort. Qui peut l’écouter ? » disaient les disciples, selon saint Jean. Ils étaient alors en cours d’évangile, et l’anticipation de l’évangéliste qui fait retentir ici une annonce du Jeudi Saint ne pouvait effectivement que les laisser dans l’incompréhension car le moment n’était pas encore venu pour eux d’aller plus loin que les signes déjà obscurs auxquels ils étaient confrontés.
L’espérance devant le Jeudi Saint
Qu’apporte à l’eucharistie et à son œuvre d’espérance la mémoire évangélique de Jésus et de son action de prophète ?
Je ne veux pas détailler tout ce que l’expérience de Jésus exprime de l’espérance. Mais, pour lester suffisamment l’eucharistie de cette expérience, il me semble utile de repérer dans l’évangile quelques aspects majeurs.
a- Tout d’abord, l’avenir que porte la Parole de Dieu, même présenté par le Verbe de Dieu, n’opère pas magiquement. Il n’a pas des effets automatiques. Il n’a pas de résultats complets. L’évangile de Jésus est refusé par beaucoup, mal compris par plusieurs, ignoré par l’ensemble. C’est dire que, même dans la situation unique qui est celle de Jésus, la Parole de Dieu reste soumise à la décision humaine. Elle n’échappe pas à l’histoire et à ses obscurités.
b-Deuxième trait : Jésus a connu une sorte de tentation à l’égard de l’avenir.
On en trouve la trace dans la scène évangélique dite des tentations : le tentateur lui suggère soit un avenir conçu de manière égocentrique, au profit de celui qui l’annonce, soit un avenir merveilleux, séducteur mais aussi corrupteur des libertés et des durées historiques. Jésus refuse cette double possibilité. Cette scène symbolique peut sans doute être rattachée à ce que l’on pourrait appeler la tentation apocalyptique, cette tentation que l’évangile n’ignore pas.
Ainsi, Jésus même a dû faire de la clarté en lui et autour de lui pour ne pas se méprendre sur le témoignage qu’il devait rendre à l’avenir. Voilà qui a de quoi nous rassurer quelque peu, quand nous nous sentons nous-mêmes dans l’hésitation.
c- Troisième indication : dans l’évangile, Jésus fait opérer l’avenir parce qu’il le porte en lui et qu’il en vit.
En cela, il n’est pas au service d’une cause extérieure à lui et il n’est pas le spectateur curieux d’une situation placée devant lui. L’avenir l’habite. Certes, il le reçoit. Mais le don qui fonde sa vie est intérieur à lui.
A nouveau, il y a sans doute ici une indication pour nous : si nous vivons assez de l’avenir en vivant de la Parole de Dieu, peut-être saurons-nous mieux trouver l’attitude souhaitable à l’égard du temps qui vient.
d-L’évangile nous propose encore une autre donnée. L’expérience de Jésus semble s’établir dans un mouvement spirituel entre ce qui ne va pas et qu’il dénonce et ce qui vient et qu’il considère comme un renouvellement.
A certains moments, on a l’impression que Jésus fait état du Royaume qui approche, à cause de l’injustice ou de la fermeture qu’il constate. Il en appelle alors au Royaume contre le manque de foi qu’il rencontre.
Mais, à d’autres moments, tout se passe comme si l’avenir qui l’habite le rendait lucide et perspicace et l’amenait à des audaces critiques et à des remises en cause que d’autres ne sentaient pas nécessaires.
Il me semble que ce va-et-vient a valeur pour nous. En particulier, la passion de l’avenir n’aboutit pas, évangéliquement parlant, à une cécité désengagée mais conduit à un discernement plus aigu. Avec le risque personnel qui s’en suit et qui est assez normal dès lors que l’on porte humblement mais courageusement l’avenir en soi.
Quand on cherche à découvrir comment l’avenir s’instaure dans l’action évangélique de Jésus, il est également clair qu’il n’a jamais fini de venir.
Toujours à la tâche, il est en débat permanent avec le temps. Mais il ne se laisse jamais fixer comme un objet dont nous pourrions disposer.
Le Royaume, dit Jésus, est là mais il ne se laisse pas plus saisir que la Parole qui le porte ou l’Esprit qui l’inspire. Jésus lui-même échappe aux prises de nos pouvoirs et de nos curiosités : « il vous est bon que je m’en aille ».
L’avenir relève aussi bien du régime des signes. Il n’a d’attestation que sacramentelle. En certaines circonstances, à certains moments, il prend une figure éclairante, mais il ne s’enclôt pas en elle. Il va de signe en signe. Et si nous voulons aller à sa suite, nous sommes amenés nous aussi à une sorte de progression par bonds, sans arrêt définitif.
N’y a-t-il pas, en cette course interminable, quelques constantes ? Certes, oui. Sinon il ne s’agirait pas du mouvement de la foi.
Ce qui fait l’unité de l’avenir en son dynamisme toujours relancé, c’est bien entendu la Parole de Dieu, c’est-à-dire la fidélité parlante de Dieu. Mais c’est aussi, de notre point de vue humain, l’affrontement à la mort.
Dans l’évangile, dès qu’il est question de l’avenir, il est en effet très vite question de la mort. Et cela de plusieurs façons. « So quelqu’un garde ma parole, il ne verra jamais la mort. » Cette phrase du chapitre 8 de saint Jean situe bien les enjeux. La fragilité de notre vie semble, à vue humaine, contradictoire avec l’avenir puisqu’elle met en cause à terme notre avenir.
Dans l’expérience de Jésus, cette fragilité se trouve sans cesse soulignée. Elle lui est objectée à travers le chantage et les menaces : l’avenir du Royaume qu’il annonce ne tiendra pas contre l’immédiat de la mort qui va l’atteindre. Lucidement, Jésus affronte sa mort. L’avenir dont il est le témoin n’omplique donc pas de nier ou de masquer la condition humaine en ce qu’elle a de mortel. Il regarde en face ce qui l’attend. Et c’est en cette mort acceptée que Dieu, le Dieu fidèle, inscrit cette victoire de l’avenir qu’est la résurrection.
Ainsi la résurrection pascale donne-t-elle à l’avenir sa portée radicale. A Pâques, l’avenir déploie dans le temps sa force. Mais, nous le savons bien, il n’échappe pas par là aux obscurités de l’histoire et à l’ordre sacramentel dans lequel il se déploie. La résurrection de Jésus ne nous autorise pas à quitter l’espérance pour entrer dans la possession. Nous ne sommes pas dispensés de l’attente. Et nous sommes toujours en quête de signes.
Nous croyons qu’à Pâques l’avenir est allé le plus loin qu’il est possible dans sa pression sur le temps. Nous croyons qu’un seuil a été franchi en Jésus ressuscité, car la mort, qui faisait figure d’anti-avenir, a été transformée et est devenue geste d’avenir. Mais tout cela reste pour nous obscur. Le travail de la résurrection n’est pas achevé. Ni en Jésus qui est en train de constituer son corps d’humanité mondiale. Ni en nous qui essayons de nous accorder au souffle pascal. C’est dire que l’événement de Pâques n’annule pas l’espérance d’avant le Jeudi Saint. Il ne lui donne pas non plus une forme sans aucun rapport avec ce qu’elle était. Il en manifeste plutot et en authentifie l’étonnante audace.
Finalement, il me semble donc que l’eucharistie ne peut faire œuvre d’espérance sans se laisser instruire par l’évangile d’avant le Jeudi Saint. Ce que Jésus a vécu et perçu au long des mois de son action prophétique nous apprend de manière indispensable ce qu’est l’avenir du Royaume et comment nous pouvons l’accueillir. Nous nous trouvons mis en garde de la sorte contre des naïvetés qui parfois nous hantent. De fait, le soir du Jeudi Saint, Jésus n’a rien de naïf. Il porte en lui l’expérience lentement constituée de ce qu’est l’espérance, attitude humaine fondée sur une attitude de Dieu.
2. L’avenir selon le baptême
L’effort que j’entreprends ici pour comprendre comment l’eucharistie opère par rapport au temps qui vient conduit à souligner le rôle de la Parole dans le sacrement. Et aussi à donner à cette Parole le caractère historique et concret qui est celui de la Bible en son ensemble et très particulièrement celui de l’Evangile.
Je voudrais continuer dans le même sens en évoquant maintenant deux autres éléments sans lesquels, je l’ai dit plus haut, l’eucharisite ne tiendrait pas en son rôle d’avenir : la référence à un autre pôle sacramentel privilégié, le baptême, et très particulièrement celui de l’évangile.
Les harmoniques baptismales de l’eucharisite ne risquent vraiment pas d’être encombrantes, dans l’expérience de foi qui est aujourd’hui la nôtre ! Par conséquent, il faut « se forcer » un peu pour réorienter l’acte d’eucharistie vers le geste du baptême. Et, dans l’immédiat, il faut bien constater que l’eucharistie agit de fait indépendamment du baptême.
Est-ce normal ? Je ne le pense pas. La situation n’entraîne-t-elle pas des carences eucharistiques ? Il me semble bien.
Plutôt que de gémir sur un état de choses qui ne va pas changer brutalement – l’eucharistie nous alerterait, si besoin était, contre cette illusion – je voudrais simplement indiquer comment le baptême pourrait nous initier à l’avenir et donc à l’espérance, ouvrant ainsi la voie à l’action eucharistique.
Ce qui est, sous cet angle, le plus significatif dans l’acte baptismal, c’est le « une fois pour toutes » qu’il inscrit en nos vies.
Autrement dit, le Royaume de résurrection, tel que Jésus l’a historiquement et pascalement porté, a lieu à l’intérieur de nous. L’avenir ne scintille pas devant nous comme un futur indécis, il est à l’action en nous comme un présent de mystère et d’action. Et, quoi qu’il arrive, il n’est pas de régression possible On ne peut revenir en arrière Désormais notre vie est marquée ainsi. Elle est constituée comme lieu et signe de l’avenir-Royaume.
Pourtant, nous sommes et restons fragiles, mortels, pécheurs. Nous manquons souvent de foi et de souffle. Inutile de le masquer. Mais l’étonnant c’est que cela est prévisible et même d’une certaine manière prévu par le baptême.
Notre incapacité y a sa place en même temps que la capacité de Dieu. Notre instabilité y est reconnue dès lors que l’avenir qui nous vient de Dieu s’y trouve présent.
Cela, très précisément parce que l’avenir ne va jamais seul. Il ne va jamais sans se rapporter à ce qui n’est pas lui et qu’il cherche à transformer, je veux dire notre difficulté et notre maladresse par rapport au temps. Il est impossible que l’avenir soit en nosu indépendamment de ces futurs incertains vers lesquels nous sommes tendus. Sinon, ce serait une mystification, ce ne serait plus un don réaliste d’Alliance.
L’avenir affronté au présent
Cela est d’ailleurs inscrit dans le geste baptismal lui-même. Le baptême, qui est antérieur à Jésus, signifiait en certains milieux juifs la proche fin des temps mais aussi la conversion à laquelle le proche pardon de Dieu appelait les croyants. En christianisme, redéfini par la Pâque de Jésus, il garde la même structure de sens.
C’est d’une part le baptême de l’Esprit, le sacrement qui établit les derniers temps en nous et qui nous fait par grâce porteurs de l’avenir.
Et c’est d’autre part le baptême d’eau, le sacrement qui détecte sous la conversion et le pardon la présence du péché, c’est-à-dire du manque de foi, du repli sur le passé, de la suffisance du présent, bref de l’inaptitude à l’avenir.
Le christianisme a toujours tenu à affirmer ensemble les deux aspects. Cela entraîne des formules où de brutales oppositions s’affichent.
Par exemple, l’Ecriture déclare que nous sommes dans les derniers temps et pourtant indique assez que nous restons dans la succession historique. Ou bien elle dit des chrétiens qu’ils sont saints tout en les nommant également pécheurs. Paradoxes insurmontables et précieux car ils expriment par leur résistance au savoir trop clair ce que nous sommes. Mais il n’y a aucune banalité en ces affirmations. Car le baptême, loin de nous moraliser à l’égard du temps en nous munissant d’axiomes de sagesse et de prudence, nous met au cœur de ce que Dieu opère.
Notre existence, en référence au baptême, relève non des tâtonnements expérimentés de l’expérience humaine mais de la passion décidée de Dieu lui-même. Elle s’inscrit dans la ligne de la résurrection de Jésus. Elle est prise dans l’action sans fin que mène l’avenir en nos durées. Ainsi nous est porté l’irréversible des dons divins. Nos manques de foi et notre péché ne remettent pas en cause ce qui nous est arrivé. Ils ne font au mieux que confirmer le réalisme de Dieu qui n’ignore pas ce que nous sommes.
3. L’Eglise au service de l’avenir
C’est en Eglise que l’on peut pratiquement expérimenter cette conditon baptismale, avec ce qu’elle a de définitif et de perpétuellement en cours d’instauration.
Encore faut-il que les groupes d’Eglise vivent dans le paradoxe du baptême. Leur rôle ne consiste ni à masquer l’énergie de l’avenir sous prétexte que le péché et la faiblesse sont les plus manifestes ni à mettre entre parenthèses le travail difficile de la foi sur nos insuffisances dans l’idée que tout est réglé immédiatement par Dieu. La vocation ecclésiale, c’est d’expérimenter l’avenir dans la limite de nos futurs instables et d’avouer la fragilité de nos manques de foi dans l’assurance du Royaume qui est déjà là.
Il me semble que c’est une telle Eglise qui peut le plus efficacement et aussi le plus honnêtement prendre le pain et le vin d’eucharistie. Ce qu’elle est conditionne ce qu’elle fait et ce qu’elle reçoit en faisant mémoire du Jeudi Saint.
Mais il y a pourtant un préalable à l’eucharistie.
Comme il y en eut pour le Jeudi Saint. Ce n’est pas par l’eucharistie que commence l’expérience chrétienne, si l’on en croit du moins la tradition immémoriale de l’initiation sacramentelle. On est fait chrétien par le baptême. Et c’est une vie baptismale, déjà porteuse de la vie du Christ pascal, qui devient eucharistiée.
Il signifie que l’Eglise fait le baptême et que le baptême fait l’Eglise.
Il indique, si l’on veut, que le baptême fait l’eucharistie, c’est-à-dire y introduit et permet d’en vivre.
D’ailleurs, on ne peut se le dissimuler, l’Eglise qui eucharistie se projette inévitablement dans ce pain et ce vin où elle reconnaît par priorité son Seigneur. En communiant au Christ, elle reçoit ce qu’elle est. Par lui, elle communie à elle-même. En lui, elle réalise ce qu’elle a déjà reçu et dont elle a déjà vécu. L’eucharistie n’est pas un point de départ absolu. Elle assume toujours une expérience ecclésiale déjà réalisée.
Ce déjà-là ecclésial fait donc partie intégrante du contexte de l’eucharistie. Tout comme la Parole de Dieu. Tout comme le baptême.
Il faut donc souhaiter que l’Eglise qui va à l’eucharistie pour y recevoir son avenir et pour y accueillir l’avenir du monde ait déjà appris par l’évangile et par la vie baptismale ce qu’elle peut attendre du geste eucharistique. Celui-ci est toujours déconcertant. Ses effets ne sont pas programmables. Mais il est sans doute souhaitable que l’on ne se méprenne pas trop à son sujet. Que le baptême nous apprenne donc à communier et à trouver dans l’eucharistie l’espérance qu’elle propose !
Un avenir original
Comment résumer ces réflexions sur l’effet « temporel » de l’eucharistie ? Je propose de le faire autour de trois indications.
En premier lieu, je l’ai dit tout au long de ces pages, l’eucharistie n’agit pas seule. S’interroger sur elle, c’est forcément envisager l’expérience chrétienne en son ensemble. On s’aperçoit alors que le sacrement eucharistique est loin d’être seul à nous parler d’avenir.
J’ai regroupé ces aspects pré-eucharistiques ou para-eucharistiques de la foi en trois données majeures : - la Parole de Dieu et notamment l’évangile, - les autres sacrements et notamment le baptême,- l’appartenance ecclésiale et notamment la conversion évangélique et le sens baptismal.
On dira peut-être que les chrétiens trouvent également dans leur vie quotidienne, cette vie que l’on nomme « profane », de quoi expérimenter l’espérance du Royaume. Sans doute. Mais cela n’est pas possible sans que soit immédiatement impliqué l’un ou l’autre des éléments structurant la foi : la Parole, le Sacrement, l’Eglise. Car ce ne sont pas la chair et le sang qui apprennent à espérer, au sens fort de ce terme, mais bien la révélation et l’Esprit du Père. Par conséquent, si certains moments ou certaines expériences de la vie au monde peuvent être lieux et même source d’espérance, ce n’est pas par eux-mêmes ni à eux seuls.
Sur ce point, évidemment important si l’on veut éviter les ambiguïtés, l’eucharistie s’exprime d’ailleurs sans équivoque. Dans sa célébration nous « apportons » ce que nous avons vécu au milieu de tous afin que cela nous soit rendu marqué de l’avenir de Dieu. Cette pratique se retrouve de façon analogue à propos du baptême ou de l’Eglise. A chaque fois, ces réalités sont lieux d’accueil pour l’ensemble de notre vie et en même temps marquent le monde et l’existence des signes du Royaume qui vient.
Ensuite, je voudrais relever l’effet que l’eucharistie, ainsi mise en son contexte, cherche à avoir sur notre attitude par rapport au temps. On pourrait dire que cet effet est perturbateur. Il bouscule nos habitudes et nos points de repère.
Spontanément nous pensons ou plutôt nous imaginons la durée selon le schéma convenu et d’ailleurs pratique du présent, du passé et du futur. Schéma linéaire, susceptible de s’organiser en constellations variables selon les urgences ou les cultures, mais qui garde toujours une structure ternaire. Or l’eucharistie et plus largement l’ensemble de la foi nous parlent sans doute du temps de cette façon. Mais ce n’est pas d’abord cela qui est le plus important et le plus décisif dans leur langage. Elles nous entretiennent de l’avenir.
Rapporté au schéma linéaire et ternaire du temps, l’avenir ne se laisse pas assigner facilement une place. Il n’est pas solidaire du futur. Il n’est pas étranger au passé puisque les croyants affirment qu’il est déjà à l’œuvre dans le temps écoulé. Peut-être s’accorde-t-il finalement avec le présent. Mais c’est dans la mesure où celui-ci renonce à sa suffisance et accepte d’être le conflit entre ce qui voudrait être et ce qui est en place. (…)
Troisième et dernière remarque, pour caractériser l’avenir du Royaume tel qu’il nous est apparu dans les pages qui précèdent :
Cet avenir est d’abord envisagé comme un don de Dieu. Sa transcendance par rapport au temps de la chronologie répercute donc celle de Dieu par rapport au monde.
D’autre part, c’est de façon polémique qu’il intervient dans l’expérience humaine. Cette humeur combative lui vient de la situation qui lui est faite. Nous ne l’acceptons pas facilement et il lui faut se faire une place en nous.
Enfin, s’il ne se donne jamais comme un objet à posséder, il se présente toujours à travers des signes, c’est-à-dire des moments historiques où ils se trouve manifestement à l’œuvre. On ne le voit que de dos, mais on l’entrevoit pourtant. Le christianisme tient que l’expérience de Jésus constitue le signe majeur de cette présence mystérieuse. Dans cette ligne, les symboliques de la vie ecclésiale et plus largement les événements significatifs de la vie peuvent témoigner d’un avenir discrètement mais efficacement actuel.
Plus loin que demain. Le changement et l’eucharistie.
Ed. Salvator, Mulhouse, 1982, chapitre II, p. 27 à 45.
Voir la présentation du livre : Plus loin que demain
On peut lire aussi sur le devenir chrétien et la conversion : Ce que c’est qu’être chrétien et La conversion selon le christianisme
Pour consulter les textes précédents : La foi baptismale ; La vie baptismale ; La confirmation et l’Esprit.
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