L’énigme de la vie et le divin
Conférence-débat, 15 octobre 1992
Vous êtes les bienvenus ce soir pour une réflexion sur un thème qui a pu paraître un peu étonnant : l’énigme de la vie et le divin. Le titre en question a été choisi parce que, me semble-t-il, il fait écho à une certaine sensibilité actuelle, pas celle de tout le monde, bien sûr, sensibilité qui est répandue probablement plus en dehors des milieux chrétiens que chez les chrétiens proprement dits. Et je voudrais donc me placer, ce soir, dans le contexte de cette sensibilité
De quoi allons-nous parler ?
L’énigme de la vie
Je commence par là. D’une certaine façon, ce mot énigme - je ne sais si vous l’employez couramment - est relativement simple à comprendre : il indique ce qu’on ne peut pas comprendre. Est énigme ce qui échappe à la connaissance claire. Et on a l’impression, aujourd’hui, dans un monde de science, où beaucoup de choses sont en graphiques, en articles de journaux, en reportages ou à la télévision, qu’un certain nombre de choses ne sont pas totalement compréhensibles dans notre vie la plus habituelle.
Par exemple : à quoi ça sert de vivre ?
On peut toujours répondre :
ça sert à avoir de temps en temps de bons moments – heureusement !
ça sert à avoir une famille
– ça sert à faire un peu de joie autour de soi, -
et puis ça sert à accueillir en soi le bonheur.
Mais ces questions, malgré tout, renaissent tout le temps :
pourquoi est-on au monde ?
Où va-t-on ? Parfois, on ne sait pas très bien d’où l’on vient. Quant à savoir exactement où l’on va, ce n’est pas toujours simple.
Je suis par exemple très frappé de voir l’intérêt qu’un certain nombre de nos contemporains prennent à des expériences de la « mort approchée ». Vous savez ? Quand quelqu’un est dans un coma prolongé, il n’est pas rare, et tout récemment une émission qui s’appelait Mystères l’a encore rappelé, que cette personne qui se trouve dans la banlieue de la mort, fasse des expériences qui commencent à être un peu connues. On sent qu’il y a un tunnel et puis, au bout du tunnel,il y a une lumière. Et les personnes qui vivent de telles expériences sont un peu rassurées par rapport à la mort.
Mais enfin, la mort, ça reste quand même un peu mystérieux. Si bien que ces questions, de tous les âges, sont aujourd’hui quelquefois relancées par la morosité de notre situation économique, politique, peut-être même religieuse. On a le sentiment que les grandes idéologies, les grands systèmes de pensée, y compris le christianisme, sont, sinon épuisés, du moins un peu fatigués, qu’il y a une incertitude à l’égard de bien des questions éthiques, comme on dit, des questions morales – ou bien à l’égard des questions qu’on appelait aussi philosophiques. C’est un peu tout cela que le mot « énigme » peut désigner.
* L’autre élément qui sert de titre à cette conférence, c’est « le divin ». Je dis bien : le divin, et pas tout de suite Dieu.
Il se trouve en effet que notre époque voit se maintenir et parfois même se renouveler la croyance en Dieu. Bien sûr, il y a toujours l’athéisme qui refuse ou qui critique les croyances religieuses, mais on dirait que, en cette fin de siècle, l’athéisme n’a pas l’influence ou la force qu’il a eues. Ce qui a l’air de se répandre plus, c’est un sentiment un peu vague, et le mot divin va assez bien avec ce sentiment flou.
Un certain nombre de gens aujourd’hui ont le désir de parler de Dieu autrement que ce qui peut habituellement être dit. Dieu en d’autres termes. Pas le dieu tout fait que l’on a appris au catéchisme, pas le dieu un peu ennuyeux dont on parle quelquefois dans les églises. Un dieu qui tienne compte d’autres sensibilités que celle de la tradition.
C’est ce que suggère, par exemple, ce que l’on appelle le Nouvel Age, ou bien encore l’intérêt d’un certain nombre de chrétiens pour la mystique, c’est-à-dire une forme de christianisme qui préfère un certain clair-obscur aux grandes affirmations étincelantes des prédicateurs. Ou même ce que signifie le renouveau charismatique, puisque sous ce titre se groupent un certain nombre de chrétiens qui cherchent des formes d’expression de leur foi un peu plus joyeuses, ou un peu plus enjouées que celles qui sont le lot commun des chrétiens. Nouvel âge, intérêt pour la mystique, renouveau charismatique, je sais bien que ces trois faits actuels sont très différents. Je sais bien qu’ils ne sont pas à confondre, mais je les envisage comme des indices ou des symptômes d’une certaine tendance à vouloir parler de Dieu aujourd’hui d’une autre façon. Et je propose de dénommer cette tendance, qui est complexe, qui n’est pas homogène, avec ce terme qui se répand aujourd’hui : le divin.
L’an passé, par exemple, j’ai réfléchi toute une journée, à Paris, rue de Vaugirard, avec un groupe de gens dont les uns sont intéressés par le bouddhisme et par la Chine, d’autres par les danses sacrées, d’autres par le taï-chi-chuan (je ne vous dirai pas ce que c’est tout de suite), ou bien encore par le re-birth, c’est-à-dire la nouvelle naissance, importé d’Amérique. Et ces gens très divers qui avaient eu une certaine formation chrétienne au départ, voulaient aller un peu plus loin. Le christianisme leur semblait étriqué, et ils avaient envie de parler de Dieu autrement. Ils craignaient de s’en faire trop vite une image personnalisée, ils préféraient rester en deçà d’une notion de Dieu trop déterminée. Et c’est pourquoi certains d’entre eux préféraient parler du divin ou de la divinité plutôt que de dieu. Alors je voudrais ce soir faire écho à cette sensibilité, comme je l’ai déjà dit, donc à l’énigme de la vie, celle d’aujourd’hui comme celle de toujours, et puis à ce mystère du divin, de dieu, dans notre vie. Je vais le faire comme chrétien, mais en tenant compte de ce qui se passe aujourd’hui. Je le ferai simplement, aussi simplement que possible, sans trop compliquer.
Et je voudrais le faire dans un double but.
D’abord répondre, peut-être, à quelque attente possible de la part de certaines personnes qui sont là et de bien d’autres que vous pourriez connaître – personnes qui sont un peu extérieures au christianisme et qui ne sont pas étrangères à la question de Dieu ou du divin.
Et puis d’autre part, je voudrais m’adresser aux chrétiens et chrétiennes qui sont là, et leur dire que la renaissance actuelle du christianisme, qui n’est pas facile, passe sans doute par la nouvelle évangélisation, comme dit le Pape, par l’amélioration des formes institutionnelles de l’Eglise, bien sûr – il y a un synode à Lyon - , par une plus grande formation des baptisés, évidemment, par l’approfondissement de notre espérance dans une époque fatiguée, mais que la renaissance du christianisme passe aussi par un approfondissement, un re-approfondissement de notre sens de Dieu.
Bien sûr les chrétiens croient en Dieu. De toute façon cela va de soi ! Mais parfois, dans la conscience chrétienne, ce mystère primordial est un peu enfoui. On s’intéresse, et c’est bien légitime, à la vie, à l’histoire, au travail, à la famille, à l’éthique, on prie, on chante, on témoigne, mais parfois, je l’entends, je le sens, et vous le voyez peut-être et vous l’observez quelquefois en vous, parfois les bases de la foi s’estompent.
Pourquoi croire ? pourquoi croire ainsi ? Qui est-il ce Dieu vers lequel on se tourne ? Nous avons probablement - une occasion nous en est peut-être donnée ce soir- à redécouvrir l’énigme de Dieu dans l’énigme de la vie.
2- Que veut-on dire quand on ne se contente pas de parler du divin, mais quand on ose dire le nom de Dieu. Question que j’ai posée à ces gens dont j’ai parlé tout à l’heure.
3 – Et puis enfin, que veulent dire les chrétiens, quand ils disent que dans leur vie, non seulement il y a le divin, non seulement il y a dieu, mais il y a le Père, le Fils et l’Esprit-Saint, c’est-à-dire la Trinité.
Je vais essayer d’être clair, mais j’aimerais quand même vous proposer un petit effort de réflexion ce soir, car ces questions, qui ne sont pas tout-à-fait simples, sont tout à fait importantes, même si on n’y fait pas grande attention en général.
Rassurez-vous donc, je voudrais être simple, aussi précis que possible, et en même temps, je vous invite à me suivre dans un peu de réflexion.
I - L’EXPÉRIENCE SPIRITUELLE
Que se passe-t-il quand quelqu’un, quelqu’une, quelques-uns, quelques-unes, sentent que dans leur vie, il n’y a pas simplement ce que tout le monde voit et sait, c’est-à-dire du bonheur, c’est-à-dire du travail, c’est-à-dire de la fatigue, mais aussi quelque chose – peut-être quelqu’un – en tout cas une énergie, une présence, un arrière-fond, une densité.
On peut dire que dans la conscience de celui ou de celle qui croit au divin existe une expérience assez typique, que je vais un instant décrire, et que l’on peut appeler l’expérience spirituelle. Je voudrais parler de l’expérience spirituelle ou encore de l’attitude spirituelle. Je ne sais pas quel effet vous fait ce mot, qui est tout à fait intéressant, et je voudrais un instant le décrire, car s’il n’y a pas expérience spirituelle, vous pouvez avoir toutes les connaissances religieuses que vous voudrez, elles portent à faux, et elles n’embrayent pas sur votre vie.
* Qu’est-ce que l’expérience spirituelle ?
1 - Assez spontanément on pense que c’est un sentiment, ou du sentiment. Et le mot n’est pas péjoratif. Parfois ce mot de sentiment inquiète un peu. Il donne l’impression d’être un peu trop affectif, de privilégier la sensibilité, de réduire l’expérience à l’émotion. Et aujourd’hui, en même temps qu’il y a des chrétiens qui sont très emballés par la sensibilité, il y en a d’autres qui sont tout à fait allergiques à ces émotions, à ces sentiments. Un certain nombre sont en garde par rapport à une sentimentalité qui leur paraît « dégouliner » un peu partout, dans notre vie comme dans l’Eglise, à la télévision comme dans le quotidien. Eh bien, je voudrais malgré tout plaider un peu pour le sentiment dans l’ordre religieux. On peut faire valoir que les excès du sentiment ne suffisent pas à invalider ce sentiment.
J’entends par sentiment une expérience qui n’est pas d’abord faite de connaissances, de mots, de notions, mais qui est de l’ordre du senti plus que de l’ordre du pensé. Vous avez un sentiment, cela veut dire que vous êtes, au fond de vous, touché par une ambiance, par une impression. Quelque chose en vous bouge, vibre. Et vous n’êtes pas seulement intéressé par M. un Tel, Mme une Telle, un petit enfant ou tel spectacle que vous voyez, pas seulement intéressé mais concerné, comme on dit. Il y a quelque chose qui frappe à votre porte. Vous avez l’impression qu’un événement, une circonstance de la vie, une parole entendue, une solidarité que vous vivez, une action que vous faites, ont en vous de la résonance… Cela veut dire que quelque chose vibre en vous, que vous êtes sur la même longueur d’onde que ce qui se présente, quelqu’un qui se présente. Il y a là au fond comme une poésie de la vie.
Ne croyez pas que cet accent mis sur la sensibilité spirituelle soit un « tic » actuel. En fait, c’est une vue très classique, très traditionnelle. Les anciens y étaient très attentifs.
Ils aimaient par exemple beaucoup une petite phrase d’un psaume de la Bible, le psaume 33,je la cite – peut-être que certains la connaissent - : « Goûtez et voyez comme est bon le Seigneur ». Goûtez. Pas simplement : sachez. Pas simplement : voyez, mais : savourez que le Seigneur est bon.
Un ancien Chrétien, Origène (il vivait en Orient, au III° siècle) disait que nous avons en nous une « sensibilité pour Dieu ».
Et un autre oriental, qui vivait lui au XIV° siècle, Nicolas Cabasilas, écrivait que l’expérience spirituelle est analogue à celle d’une femme enceinte. Je le cite :
Ce Nicolas Cabasilas parle de Jésus. C’est un chrétien. Mais je crois que ce qu’il dit pourrait être étendu à des personnes qui ne voudraient pas trop vite aller à Jésus, qui se contentent simplement d’une impression de divine. Tout croyant en est là. Croire, c’est sentir quelque chose. Et pour une part le déclic se produit quand les idées que l’on a aboutissent à un certain effet en nous.
Ne pensez pas que cette sorte d’impression soit réservée à des gens qui ont un tempérament très émotif, très émotionnel, aux dames par exemple, ou à des gens qui ont des extases, des expériences très fortes. Bien sûr des questions de tempérament interviennent, mais l’expérience montre que chacun trouve ou peut trouver, un jour, quelquefois très tôt, quelquefois très tard, sa longueur d’onde spirituelle et sa sensibilité.
Bien sûr il ne faut pas abuser de ce sentiment ou de cette sensibilité spirituelle. Il peut y avoir un risque, c’est vrai. Mais, inversement, aujourd’hui, il ne faudrait pas être anesthésié. Or nous le sommes quelquefois, anesthésiés, parce que nous sommes bombardés d’émissions, de messages, de provocations qui atténuent notre sensibilité. « On en a vu d’autres ! » dans la religion comme ailleurs. Nous avons une vie très occupée. Nous sommes pris par l’immédiat, par le « matériel », comme on dit. Et au fond, on n’a pas bien le temps, ni beaucoup le goût de laisser s’exercer la sensibilité. Autrement dit, de laisser l’existence résonner en nous. Au fond on est peu cultivé en ce domaine.
Mais vous constatez comme moi que des gens sont très sensibles, sentent les choses, aiment la vie, sont touchés par des témoignages, par des gens qu’ils rencontrent, par de beaux gestes, et pourtant qu’ils ne croient pas. C’est vrai. On peut vibrer, on peut sentir, on peut ressentir, on peut percevoir les pulsations de la vie, et puis ne pas croire. Ne pas croire au divin ou en Dieu. Ne pas avoir de goût pour cela. On croit, bien sûr, mais on croit dans la vie, on croit en l’homme, on croit en la nature, on croit peut-être à l’avenir. On perçoit qu’il y a dans l’existence plus que ce que l’on perçoit couramment, que la vie n’est pas plate, qu’elle est plus grande que notre vie individuelle, familiale, nationale, et on n’a pas idée, on n’a pas tendance à parler de dieu ou du divin.
Alors, pour que cela soit possible – et là-dessus, il faut être bien clair – pour que cela soit possible, neuf fois sur dix et, je le repète, hors cas exceptionnel, il faut que l’expérience spirituelle que je viens de décrire ne soit pas seulement faite de sensibilité, mais qu’elle ait un autre ingrédient, un autre élément : une connaissance. Dieu, on ne l’invente pas. Et il n’est pas tout à fait au bout de notre sentiment. On a besoin d’entendre parler de lui. Dans l’expérience spirituelle que j’essaie d’analyser, il y a une part de connaissance.
2 - une connaissance. Vous savez comme moi que, aujourd’hui ce terme de connaissance est un peu mal vu, au moins autant que le terme de sentiment. Quand on entend parler de connaissances religieuses, de culture religieuse, de formation religieuse, certains se sentent un peu agacés. Ils ont l’impression que la religion devient trop abstraite, trop notionnelle. La connaissance apparaît comme des raisonnements, alors qu’il faudrait parler de pensée, de compréhension, et non pas tellement de raisonnements. Une Russe, âgée maintenant, qui a été élevée pendant l’âge marxiste et qui s’est convertie il y a 7 ou 8 ans, Tatiana Goritcheva, raconte que, arrivant en Occident, elle avait vu une émission religieuse, et qu’elle avait été très étonnée de voir le prédicateur faire de grandes considérations abstraites. D’après elle, il n’y avait pas assez de vibrato dans son langage. Je ne sais si elle avait raison ou tort, je prends cela comme une constatation.
Un certain nombre de gens ont été un peu vaccinés contre tout cela, dans leur catéchisme. On leur a expliqué des mystères à peu près incompréhensibles. Ou bien encore, on leur a dit qu’il y avait des preuves de Dieu. Et jusqu’à preuve du contraire, le mot-preuve veut dire une explication qui est un peu vérifiable, un peu contrôlable. Allez donc chercher des preuves de Dieu ! Bien sûr, on peut dire que le monde, la vie, l’univers, n’ont pas en eux-mêmes leur raison d’être, que, par lui-même, le monde ne se justifie pas, qu’il n’est pas, ce monde, auto-explicable. Il faut donc que ce monde ait une source autre que lui, un principe qui le fasse exister, parce que, rassemblant toutes les énergies, il ne peut pas se fonder lui-même. Pourquoi il y a la vie ? Tout cela, on peut le dire. Vous le dites, vous le pensez. C’est bien du raisonnement. Mais, en disant cela, on ne dit pas exactement des preuves.
On dit même, au fond, quelque chose qui est de l’ordre de la connaissance, que ce n’est pas idiot de réfléchir, mais qui est assez simple, presque immédiat. C’est presque une pensée de bon sens, même si tout le monde ne partage pas un tel bon sens. Une pensée qui monte du cœur. Une pensée qui se greffe sur le sentiment pour donner au sentiment sa chance d’être intelligent. Cette pensée, encore une fois, ne s’impose pas à quiconque, elle n’est pas démontrable, mais elle est là. Elle compte. Elle intervient.
Voici ce que disait l’Oriental chrétien que j’ai déjà cité : Nicolas Cabasilas : « La soif spirituelle a besoin d’une eau sans limite ». Elle a besoin de boire un liquide illimité. Notre cœur est insatiable".
Et il ajoute : « Comment ce monde fini - l’argent, le pouvoir, la sexualité- comment ce monde fini pourrait-il suffire ? »
Voilà, dit par un oriental, des choses que tout occidental peut dire.
Vous remarquez qu’il n’y a pas là de raisonnement complexe. C’est plutôt une remarque d’intelligence. Il y a dans la vie plus que la vie. Il faut donc que cette vie débouche sur un horizon. Encore une fois, tout le monde ne se sent pas porté à faire un tel chemin. Certains ne sont pas intéressés par une telle recherche d’horizon, par une porte qui va s’ouvrir, mais certains font ce chemin, et c’est bien une connaissance qui est en eux. Par conséquent, l’expérience spirituelle est sentiment mais elle est aussi connaissance. Et la place de cette connaissance, en nous, est peut-être aujourd’hui minimisée. Les anciens chrétiens y tenaient beaucoup. C’est heureux qu’aujourd’hui on redécouvre, par exemple, l’intérêt d’une formation chrétienne. Et vous savez comme moi que ce ne sont pas les sermons du dimanche qui y suffisent. Parce que chaque sermon est un peu limité. Par conséquent, il faut bien que de temps en temps, on prenne un peu de temps pour réfléchir. Et d’ailleurs, en prenant un peu de temps pour réfléchir, chacun et chacune à sa manière, on comprend mieux le témoignage d’autrui. Nicolas Cabasilas (je viens de le lire) disait :
« L’enseignement d’autrui ne me fait pas toucher l’objet spirituel (cela me fait toucher le mystère, mais cela ne suffit pas), tandis que la connaissance par expérience (il dit exactement : une connaissance qui est grosse d’expérience) – fait atteindre la réalité ».
En disant cela, je pensais à ce que la Samaritaine a entendu de ses voisins du village de Sichar :
« Ce n’est pas sur tes dires simplement que nous croyons en Jésus, nous l’avons senti, perçu, vu. » (évangile de Jean, ch. 4).
Il faut donc une connaissance qui assimile. Et cette connaissance est présente dans l’expérience du divin. Elle nous permet, de temps en temps au moins, de faire la part de critiques inévitables que nous rencontrons aujourd’hui, quand on nous demande s’il n’y a pas un peu d’illusion dans notre foi : « Tout ça, c’est bien beau ; n’est-ce pas un peu trop beau ? trop beau pour être vrai ? » Qu’est-ce qui garantit que la foi est vraie ?" Ce sont les questions que l’on entend, et ici, à l’Espace Sainte Marie… beaucoup de gens se posent une telle question. Quelle est la part d’illusion dans notre croyance, et est-ce que cette part d’illusion laisse subsister une bonne part, une part suffisante de vérité, de solidité ?
3 - l’esprit. Sentiment spirituel. Connaissance spirituelle. Il faut un troisième élément. Il est difficile de le nommer, mais on l’appelle très souvent l’esprit, pas le saint Esprit, l’esprit humain. Donc : la sensibilité ou sentiment, la connaissance, et un troisième élément, l’esprit. Alors qu’est-ce que l’esprit ? Voilà un mot assez difficile à comprendre parce que c’est un mot qui est tiré du côté de l’intelligence. On croit que l’esprit signifie : faculté de connaissance. « Avoir de l’esprit », c’est être malin, c’est-à-dire capable de bien penser. Or l’esprit, ce n’est pas directement cela. L’esprit, et la Bible, là-dessus, est assez intéressante, mais il n’y a pas que la Bible, d’autres livres religieux, dans l’humanité, nous disent des choses comme cela : l’esprit, c’est un souffle. Ce n’est pas simplement la connaissance. C’est le point vif de notre être où il y a du souffle. Si vous voulez, c’est notre base arrière. C’est notre fond, là où on n’est pas usé, fatigué, épuisé, là où il y a un peu d’énergie.
Alors, pourquoi ce fond de nous, ce point-source de nous est-il tout à fait important pour croire ? C’est parce que là – et pas ailleurs – là, dans l’esprit – pas uniquement dans la tête et dans les connaissances, pas uniquement dans la sensibilité à fleur de peau – là, dans l’esprit, il s’agit d’accueillir, de recevoir, ce que nul ne peut se donner, le mystère de la vie. Comme un don, comme une grâce, comme une illumination. La sensibilité spirituelle, le sentiment, alors, se purifie, s’épure. La connaissance spirituelle, alors, trouve une vérité, une densité, qui lui fait renoncer à la prétention de tout savoir ou de toute connaissance. On est donc là à un niveau qui est assez essentiel, c’est celui de la source. On est au point de jailissement de notre être. Avoir de l’esprit, ce n’est pas faire défiler des astuces. Avoir de l’esprit, c’est avoir du souffle. Et un souffle, ce n’est pas seulement celui de la bouche ou des poumons, c’est celui qui est notre respiration profonde.
Je résume ce premier moment. Il y a en nous la possibilité de faire l’expérience du divin. Ce n’est pas nécessaire. Ce n’est pas automatique. C’est pourtant plus fréquent qu’on ne le dit, même aujourd’hui. Ce n’est pas réservé à des gens exceptionnels. Et cette expérience du divin a trois aspects : du sentiment, de la connaissance et de l’esprit qui accueille.
C’était mon premier point. Je me suis appliqué à faire apparaître ce type d’expérience que l’on appelle spirituelle, sans laquelle la foi risque bien d’être creuse.
II - L’EXPÉRIENCE DU DIVIN
J’en viens au deuxième moment. Pourquoi certains aujourd’hui ne veulent pas, n’acceptent pas de rester à l’affirmation du divin, et parlent de Dieu, les chrétiens par exemple. Dans ce deuxième moment, je n’indique pas forcément une seconde étape dans le déroulement du processus ou l’expérience de chacune ou de chacun, mais c’est plus facile, pour être clair, de faire de cela un deuxième moment.
Il y a encore cinquante ans, une certain nombre de personnes qui, aujourd’hui, n’osent pas bien parler de Dieu, l’auraient fait sans trop de problème. Elles auraient parlé de Dieu, tout court, sans trop de difficulté. En tout cas, elles n’auraient pas parlé du divin. Ce mot était peu employé. Il était flou. Il était suspect de ce qu’on appelait à l’époque, d’un grand mot, le panthéisme, c’est-à-dire une idée selon laquelle Dieu n’est pas autre que la totalité du monde. Un peu comme du sucre ou du sel qui est dissout dans de l’eau. Par conséquent, aujourd’hui, un certain nombre de gens ont une réticence pour parler de Dieu, et c’est pourquoi, semble-t-il, ils préfèrent parler du divin.
1- Cette réticence a plusieurs causes.
Elle peut signifier qu’on n’a pas envie de trop préciser les choses. Je comprends qu’un certain nombre de gens n’aient pas beaucoup envie de « penser à tout cela », comme ils disent. On se contente, au fond, d’une foi qui est plus une sensibilité à une ambiance religieuse. Ils se sentent immergés dans le divin, et cela leur suffit. D’autres ont une réticence pour parler de Dieu parce qu’ils sont gênés par le discours chrétien habituel qui parle de Dieu d’une façon trop familière, trop répétitive, peut-être sans expérience réelle. Au fond, le divin serait une façon pudique de parler de Dieu et ce serait peut-être l’indice d’une spiritualité respectueuse.
Seulement, vous le savez peut-être, ou même sûrement, la Bible n’est pas d’accord avec cette réticence, et estime que cette pudeur, encore une fois tout à fait respectable, n’est pourtant pas le dernier mot. L’idée de la Bible, c’est-à-dire d’Abraham, de Moïse, des prophètes, de Jésus, de ses disciples, c’est qu’il y a une différence entre Dieu et nous. Et cette différence n’apparaît pas, si je me contente de parler, d’une façon un peu vague, du divin de notre vie.
J’ai entendu plusieurs fois, ces derniers mois, des personnes dire : « Mais, enfin, nous sommes bien divins, nous ». « On est bien une étincelle du divin ». Il y a d’ailleurs un psaume de la Bible qui dit, entre autres termes : « Vous êtes des dieux » (psaume 82). Et ce petit texte a un succès fou dans certains groupes d’aujourd’hui. D’ailleurs saint Jean reprend cette même phrase, au chapitre 10, verset 34 : « N’est-il pas écrit dans votre loi : j’ai dit, vous êtes des dieux ? » C’est-à-dire : vous êtes divins, vous êtes divinisés. Et les premiers chrétiens disaient cela : nous sommes divinisés.
Un ancien évêque de Lyon, saint Irénée, au II°siècle, disait : « Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu ». Et il commentait : « Le Verbe de Dieu, Jésus, s’est fait cela même que nous sommes, afin que nous devenions – nous les hommes - cela même qu’Il est. »
2 - Comment comprendre cette divinisation ?
Tout est là d’une certaine façon. Et peut-être que certains d’entre vous, ne se sont jamais posé cette question, mais quand on parle du salut, c’est bien de cela qu’il s’agit. Quand on parle de la grâce de Dieu, c’est bien de cela qu’il s’agit. Eh bien, la divinisation dont parle le christianisme nous laisse humains. La divinisation ne nous embarque pas pour une planète bizarre qui serait la planète : Dieu. Etre divinisé, ce n’est pas cesser d’être humain, ce n’est pas décrocher du réel, ce n’est pas être déshumanisé, car Dieu est présent en nous, mais il est présent en nous sans se laisser absorber par nous.
S’il vous plaît, ne pensez pas que c’est compliqué, vous allez voir que c’est tout à fait important. Après tout, dans les couples, parfois, on doit pouvoir se poser des questions comme cela et, dans les familles, c’est un peu de cela qu’il s’agit. Dieu a l’art d’être en nous sans être indiscret. Il nous donne des moyens d’être qui vont plus loin que ceux que nous avons comme idéal ou comme vocation. Par conséquent, si Dieu nous divinise, ce n’est pas pour nous enrober, pour nous absorber, c’est pour nous laisser être différents de lui. Notre chance, c’est que Dieu soit en nous, mais que Dieu soit en nous un peu comme le bébé qui est dans la femme enceinte, un peu comme deux êtres qui s’aiment bien sont présents l’un en l’autre.
Il y a bien sûr beaucoup de façons de comprendre que Dieu et nous, cela fait deux. Si cela signifie que, entre Dieu et nous, il y a beaucoup, beaucoup de distance, que nous sommes étrangers, alors nous nous tromperions. Dieu est vraiment en nous, où voulez-vous qu’il soit ? Il n’est pas seulement dans nous, il est dans les autres, bien sûr, il est dans le monde, d’accord. Il est en nous, mais il y est comme autre que nous, parce que Dieu est quelqu’un. Il est non seulement une énergie, ou une force, mais il est personnel. Bien sûr pas une personne exactement comme nous, mais il est quelqu’un qui est présent sans être exactement nous. Il est quelqu’un qui se tient en nous mais qui, pour ainsi dire, est aussi devant nous.
Un ancien que j’ai déjà cité, Origène, disait : « Le Verbe de Dieu – Jésus, la parole de Dieu – écarte la terre qui encombre notre cœur pour faire jaillir notre source - ce que j’appelais tout à l’heure, notre esprit, le fond du fond- et, disait-il, ainsi Dieu s’introduit en nous ».
Et il a l’idée, lui, non point de comparer cette expérience à celle de la femme enceinte, mais de parler d’une autre femme – c’est assez intéressant que des femmes soient quelquefois des figures significatives de ce don mystérieux de l’existence que Dieu met en nous – il parle de la femme qui a perdu une pièce, dont parle l’évangéliste Luc, au chapitre 9.
Grand émoi en elle. Et voici ce que dit Origène : « Ce n’est pas au dehors, mais chez elle, que la femme qui avait perdu sa pièce d’argent la retrouve ».
Elle a dû allumer sa lampe, balayer sa maison, et elle a trouvé la pièce. Elle a trouvé Dieu, mais Dieu était en elle, dans sa pièce. Quant à vous, si vous allumez votre lampe, si (très belle formule), si vous voyez « la lumière dans la lumière de Dieu », vous trouverez la pièce d’argent, Dieu, en vous. Et la pièce d’argent, ce n’est pas vous. C’est en vous, mais ce n’est pas vous.
Au fond, ce Dieu qui est autre que nous, manifeste qu’il est différent de nous parce qu’il nous parle. Et au fond, il n’y a peut-être pas de manière plus forte d’indiquer cette différence mystérieuse et tout à fait importante entre Dieu et nous. Dieu nous parle, il cherche à nous rejoindre et il dit quelque chose de lui. Il nous dit son secret, son énigme, son mystère, et il nous propose de nous dire quelque chose sur nous. Cela explique qu’on puisse lui parler, comme à quelqu’un, et c’est bien ce qu’on appelle la prière, où on s’adresse à lui. C’est lui qui a commencé en nous parlant, lui, Dieu, et nous nous continuons en lui répondant. Parfois à mots couverts, parfois avec des silences, mais parfois aussi avec des mots.
Ainsi donc, oser dire le nom de Dieu, sans en rester au divin, peut-être un peu flou, c’est attester que l’on n’est pas Dieu par soi-même, que l’on n’est même pas Dieu soi-même. Bien sûr, on est divinisés, c’est-à-dire que Dieu est en nous, mais c’est Dieu qui nous donne d’être divinisés. Nous ne sommes pas mélangés avec Dieu, nous ne sommes pas confondus avec Dieu, ce qui ne nous empêche pas d’avoir un rapport très étroit avec lui.
Peut-être que vous vous direz que tout cela, qui est bien intéressant parce que cela ouvre des avenues sur notre fréquentation de Dieu, peut-être vous vous direz que cela n’a pas beaucoup de rapport avec la vie quotidienne. Vous ne le répèterez pas, mais je connais des chrétiens qui décrochent vite, quand on parle de ces choses, en disant : « Dans la vie quotidienne, il faut aimer les autres, c’est quand même cela l’important, et c’est vrai. » C’est vrai, si vous pensez que c’est facile d’aimer les autres, en effet vous n’avez pas besoin de tout cela. C’est dire que vous avez compris, que vous savez faire, que vous avez compris le mystère de l’amour des autres. C’est bien, allez-y, on verra bien. Etre chrétien, c’est donc croire qu’aimer les autres, c’est si grand que nous n’avons pas trop de Dieu comme instituteur, pour nous apprendre de l’intérieur, ce que c’est que d’aimer les autres.
Ou bien encore, certaines personnes pensent que ce que je suis en train de dire, c’est un peu pédagogique, ce sont des mots évocateurs, suggestifs, des manières de dire. Si la Bible personnalise Dieu, c’est peut-être parce que c’est plus commode, pour prier, par exemple. C’est plus facile de dire quelque chose à quelqu’un que de se tenir comme cela, devant le mystère. Peut-être qu’une fois ou l’autre vous vous faites cette idée : dans tout ce qu’on dit de la foi, il y a peut-être des façons adaptées à nous, plus qu’expressives de ce que Dieu est. Mais je pense qu’il faudrait de temps en temps se poser ce genre de questions. La Bible pense que ce que Dieu nous dit, ce n’est pas seulement pour notre facilité, c’est pour notre vérité. Autrement dit, ce n’est pas seulement pour nous faciliter les choses, c’est aussi pour nous faire percevoir quelque chose qui existe en Dieu, et c’est pourquoi nous sommes unis, en Alliance, pour le meilleur et pour le pire, par le baptême notamment.
III - LES TROIS NOMS DE DIEU
J’en viens ainsi au troisième moment annoncé, après avoir médité sur le divin, avec les trois brins de l’expérience spirituelle, après avoir essayé de dire qelque chose de Dieu autre, qui est autre que vous, tout en étant en vous, je voudrais dire maintenant quelque chose sur les trois noms de Dieu, que les chrétiens emploient, peut-être d’une manière quelquefois routinière : Au nom du Père, du Fils et de l’Esprit. Le mystère de Dieu, ce n’est pas simplement de dire que Dieu est quelqu’un. C’est de dire qu’il est trintaire, qu’il faut trois noms pour parler un peu – un peu ! – du grand mystère qui est au fond de notre vie.
Alors, s’il vous plaît, ne mettez pas votre attention au point mort maintenant. Ne débrayez pas en vous disant que cette affaire de Trinité, c’est un peu compliqué. J’ai un ami prêtre qui me dit : chaque fois que je dois faire un sermon pour le dimanche de la Trinité, je suis un peu ennuyé parce que je me trouve court. Je ne critique pas du tout ce collègue. Mais ce que je crois, c’est que nous avons probablement tous, vous comme moi, à tout faire pour que ces trois noms de Dieu, le nom du Père, le nom du Fils et le nom de l’Esprit, ne restent pas comme une énigme, un rébus, bien loin de votre vie. Je crois que ces trois noms ont quelque chose de savoureux et même de lumineux, au moins par moments.
1. Je commence par le nom du Père. Dire que Dieu est Père, comme le fait la Bible, ce n’est pas une idée totalement originale. Dans l’humanité, il y a bien des religions qui disent des choses comme cela. Le tout est de savoir ce que l’on veut dire exactement quand on dit que Dieu est Père. Tout dépend de ce que ce nom de Père évoque pour nous.
Le Père, quel que soit le père que nous ayons eu les uns et les autres, dans notre famille, ou bien quel que soit le père que nous sommes ou qu’est notre conjoint, le père, c’est celui qui est forcément avant soi. Il a vécu avant nous, il a commencé avant nous. Et donc, à l’égard de notre père, nous sommes forcément redevables, redevables d’être. Dire que Dieu est Père, c’est donc le reconnaître comme étant notre source.
Alors, certains, aujourd’hui se disent : c’est peut-être bien dit, mais pourquoi ne dirait-on pas que Dieu est mère ? Certaines femmes posent cette question, aux Etats-Unis et quelquefois en France, et certains hommes sont parfois intéressés par ce genre de propos. Pourquoi ne dirait-on pas que Dieu a un cœur de mère ? D’ailleurs la Bible le suggère, ici ou là, discrètement c’est vrai. Si on dit que Dieu a un cœur de mère, on veut donc dire qu’il nous donne la vie, non seulement à la manière d’un père, mais aussi avec la tendresse enveloppante d’une mère. Alors, je sais bien que les mots humains sont maladroits pour dire le mystère divin. Je sais bien que dire de Dieu qu’il est à la fois père et mère est quelque chose d’un peu étonnant pour nous, car cela n’est pas possible d’être les deux en même temps dans notre expérience. Et pourtant, c’est bien de cela qu’il s’agit. Dieu, bibliquement parlant, chrétiennement parlant, n’est pas trop mal dit, n’est pas trop mal exprimé, quand on essaye de le percevoir avec nos expériences de paternité et de maternité.
Pendant longtemps, c’est vrai, on a surtout dit, dans l’Eglise, que Dieu était père. Notre Père qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié, que ta volonté soit faite. Etait-ce parce que la religion est proverbialement faite et pensée par des messieurs, c’est possible. Toujours est-il qu’aujourd’hui, certains au moins s’intéressent à la maternité divine et même que, par réaction, on aurait tendance parfois à oublier que Dieu, s’il a pour nous une tendresse maternelle, a aussi un visage de Père.
J’aimerais ce soir que nous ne mettions pas trop vite entre parenthèses ce nom de Père, quand bien même il est légitime de dire que Dieu est aussi maternel. Pourquoi ? Parce que, dans notre expérience, la paternité divine exprime autre chose que ce que peut exprimer la maternité de Dieu. Si Dieu est Père, il est autre que nous, tout en étant plein d’amour, d’une autre manière que celle qui appartient à une mère.
Pour le comprendre, regardez ce qui se passe dans la vie courante. Le père aime bien ses enfants, mais, si j’ose dire, il les aime plus à distance que la mère. La mère est proche, elle est là. Le père, lui, même s’il est là, est perçu comme un peu différent : avec sa grosse voix. Il rentre le soir. Et c’est peut-être des choses comme cela que la Bible veut dire quand elle parle de la paternité divine. Dieu, s’il est père, il faut apprendre à le découvrir. D’une certaine manière, la mère, on sait bien qui c’est, il n’y a pas à la découvrir. Mais si Dieu est père, il faut se faire à lui, il faut rentrer dans son secret, et vous savez que les hommes sont pudiques, et que les pères ne disent pas beaucoup leurs problèmes. Nous avons à découvrir le secret de notre Père céleste, à entrer dans l’intimité du Dieu Père. C’est cela être fils ou filles de Dieu. Cela nous aide peut-être à réaliser que Dieu n’est pas nous. Au fond si Dieu était seulement mère, nous aurions peut-être tendance à nous fondre un peu en Dieu, et finalement à le confondre avec nous. Mais il nous est dit que Dieu est Père et que sa paternité est une chance pour nous.
2- Dieu Père, mais aussi Dieu Fils, Dieu Jésus, Dieu Fils de l’homme, Dieu homme. Et voilà bien un autre visage de Dieu. Et cet autre visage de Dieu ne s’oppose pas à son visage paternel. Il est différent. Jésus, c’est Dieu qui se fait fraternel. Non pas paternel, mais fraternel, qui se naturalise parmi les humains, qui se manifeste dans et par une vie d’homme limité. Il est masculin, il n’est pas féminin. Il est l’un de nous. Et c’est en étant l’un de nous qu’il laisse apparaître une manière d’être, de vivre, d’agir, de parler, tout à fait exceptionnelle. Jésus, c’est Dieu approché de nous, de telle façon qu’en lui, qui est comme nous, soit apparente une autre façon d’exister que celle qui nous est habituelle.
Alors, certains chrétiens, aujourd’hui, se disent : eh bien, voilà, Jésus, c’est le Dieu qu’il nous faut. C’est notre Dieu. Il est largement suffisant. C’est un Dieu humain, concret, alors que le Père, on ne le voit pas. Peut-être avez-vous eu une fois ou l’autre ce genre de pensée ou de réaction. J’en entends et peut-être en avez-vous entendues. On dirait parfois que Jésus a comme rôle, comme vocation, de nous dispenser du Père. Un peu comme si le Fils prenait la place du Père ou le bousculait et le remplaçait. Je comprends un peu cette réaction, mais rien qu’un peu.
Car, semble-t-il, le christianisme tient à ce qu’on continue à fréquenter le Dieu Père. Regardez ce qui se passe à la messe : on prie le Père. Par Jésus, avec Jésus, en Jésus, tout ce que vous voulez, mais on va vers le Père. Pourquoi ? Parce que Jésus lui-même se réfère à Dieu Père. Autrement dit, il est Fils et sa filiation suppose, en lui Jésus, la présence aimante de son Père. Jésus n’a pas pris la place du Père. Il a parlé au Père. Il a tenu compte du Père et il s’est senti envoyé par le Père.
3 – L’Esprit Saint
Il y a le Père, il y a le Fils, et il y a un troisième nom, un troisième visage de Dieu, l’Esprit saint. Pendant longtemps, ce troisième nom de Dieu était plus ou moins sans emploi. On le citait bien, par exemple en faisant le signe de la croix, ou bien en pensant de temps en temps au mystère de la Trinité. Mais ce troisième visage de Dieu était, pour ainsi dire, un peu surnuméraire. Il était disponible mais sans signification. Et voici qu’aujourd’hui, par un certain retour de balancier, un certain nombre de chrétiens sont devenus très attentifs à ce Dieu Esprit. Ils le louent, ils l’acclament, ils le nomment. Et il leur semble que ce visage de Dieu exprime au mieux ce mystère de vie, d’amour, d’intériorité, de profusion, qu’est Dieu.
Je crois que, dans les temps où nous sommes, il nous est bon de redécouvrir l’Esprit, mais comme toujours, il ne faudrait pas que nous devenions des sectaires de l’Esprit, oubliant qu’il y a aussi le Père et le Fils. La foi chrétienne est convaincue d’un fait, c’est que l’Esprit Saint n’a pas le monopole de Dieu, ou encore que l’Esprit Saint n’a pas le monopole de l’amour ou de la lumière et de la force et de la grâce de Dieu. Si c’était le cas, s’il fallait nommer et prier l’Esprit Saint pour se sentir habité par le don de Dieu, cela signifierait que le Père ne serait pas en nous, ou qu’il serait en nous d’une façon statique, froide, figée. Et cela voudrait dire aussi que le Fils serait en nous sans doute, puisqu’il est ressuscité, mais qu’il y serait sans grande énergie puisque ce serait l’Esprit saint qui agirait, et lui seul. Eh bien, il me semble qu’une telle façon de comprendre le christianisme serait un peu appauvrissante. Il nous est dit, dans la foi chrétienne, que là où le Père est présent, c’est-à-dire en nous, en même temps que dans le monde, le Père est présent avec le concours de l’Esprit. Et il nous est dit aussi que, là où le Fils est présent, en nous, dans notre esprit humain, dans le monde, il est présent, ce Fils, avec pour ainsi dire la co-présence, le concours de l’Esprit. Ils sont donc trois en Dieu, trois en nous aussi. Non pas trois dieux, certes, mais trois manières que Dieu a d’exister, trois réalités en Dieu, fondées en Dieu et qui sont pour notre bien et pour notre foi.
Conclusions
J’ai donc voulu ce soir, et je conclus, en accord avec l’un des soucis de l’Espace Sainte Marie, parler de l’essentiel, mais un essentiel discret. Nous avons bien d’autres préoccupations, c’est vrai, la vie, le chômage, la santé, les enfants, mais en ne parlant que de cela, nous laissons en friche l’expérience spirituelle qui est en nous. Et c’est dommage, car nous vivons sur un capital qui se dévalue, ou sur un acquis qui ne se renouvelle pas toujours.
Aux personnes qui sont ici ce soir et qui ne se reconnaissent pas bien dans le christianisme, mais qui se sentent plutôt orientées vers le divin, et le divin tout court, je dirai de continuer leur recherche. Peut-être en faisant quelque place à ce que le message biblique peut leur apporter.
Et aux personnes chrétiennes qui sont ici ce soir et qui, peut-être, ne se sont jamais posé certaines des questions que j’ai abordées, je dirai d’abord que cela est simple. Les mots peuvent paraître compliqués, mais c’est très simple, car c’est spirituel. Et je souhaiterais à ces personnes de renouveler de temps en temps leur foi dans ces profondeurs, pour le cas où elles auraient quelques points à éclaircir ou à voir présenter un peu autrement.
Extraits du débat avec les participants
Q. – Il est difficile de parler de Dieu Père avec des enfants qui ont une expérience négative à travers leur père.
H.B. : Chacun de nous a deux pères : le père réel, qui est ce qu’il est, et on a tous en nous une image d’un père qui est celui qui nous convient. Quelquefois les deux se rapprochent… Mais il n’empêche qu’on a toujours, en nous, deux pères enfouis. C’est très important, cela. Si vous disiez qu’un enfant qui n’a pas eu la chance d’avoir un père, un vrai père, ne peut connaître Dieu Père, vous ne lui laissez pas sa chance. Il a peut-être, mystérieusement, envie d’un père. Il ne faut pas que Dieu tienne la place de son père, mais il y a déjà en lui une image disponible.
Q - L’énigme de la vie. Peut-on mettre en parallèle notre naissance physique et notre naissance dans la foi, notre naissance spirituelle ? Comment ?
HB : Dans les deux cas, il y a un point commun : on ne s’en rend pas très bien compte. Même pour un adulte. Comment cela commence, la foi ? on ne sait pas très bien. De plus, dans les deux cas, on vient d’une réalité qui est avant nous. Notre réalité physique vient de nos parents. Nous sommes dépendants. Par rapport à Dieu, il nous faut accepter d’être des créatures, des enfants. Il y a toujours une part de nous qui regimbe. Alors, le baptême nous signifie : si tu veux être fils et fille, regarde un peu du côté de Jésus. On essaie d’être fils et fille un peu comme lui. (…) Avoir un père, c’est toujours un problème, et c’est très bien, car c’est ce qui pousse à chercher quelque chose.
Q – Certaines personnes n’auront jamais entendu parler de Dieu de toute leur vie et auront pourtant une existence « très bien » ?
HB. : Pas si simple… Si j’essaie de dire quelque chose, d’abord il y a le secret des consciences et nul n’est en mesure de savoir exactement ce qu’il en est d’un autre. On peut au moins dire cela. Ce qu’on en dit, c’est « selon les apparences », parce que cette personne n’a pas d’identité chrétienne. Mais je pense aussi que : dire que Dieu parle aux gens ne signifie pas forcément que les gens parlent à Dieu. Dieu peut quand même parler, même si les gens ne l’écoutent pas. Et pourquoi n’écoutent-ils pas ? Ce n’est pas forcément par faute. Il y a bien des circonstances : la vie, l’éducation reçue, certaines traditions familiales qui excluent a priori la religion parce qu’elle leur paraît trop ceci ou cela. Ces gens peuvent être culturellement dans l’impossibilité d’être croyants.
Cela ne signifie pas que Dieu ne parle pas aux êtres sous une forme ou sous une autre ? Je ne sais pas. Cela ne signifie pas pour autant qu’on va dire que les gens sont des chrétiens qui s’ignorent ! Mais pourquoi Dieu ne parlerait-il pas, même si les gens à qui il parle ne se rendent pas compte que c’est Dieu qui leur parle, tout en tenant compte de ce qu’il leur a suggéré. C’est possible, cela. Au dernier jour, au jugement, il y aura peut-être des surprises, aussi…
Q - Pourquoi Dieu est si discret ?
HB – Peut-être qu’il est comme ça. Supposez qu’il ne le soit pas, qu’est-ce que cela donnerait ? On n’en voudrait pas ! Parce qu’il s’imposerait, un peu comme un invité qui est comme chez lui chez vous. Au fond, Dieu est bon : il faut tendre l’oreille du cœur, autrement ce ne serait pas lui.
Q – Est-ce qu’on ne pourrait pas dire qu’il n’est pas donné à tous de le reconnaître, peut-être … ?
HB – Et vous voyez des raisons à cela, vous ?… Est-ce qu’on pourrait dire que certaines personnes refusent Dieu et en fait l’acceptent ? Elles refusent un dieu inacceptable…c’est-à-dire un dieu qu’elles estiment en conscience, loyalement, spirituellement, n’être pas tolérable ? Un dieu d’oppression. On doit pouvoir être athée de certaines conceptions de dieu.
Q- Pour que le passage du sentiment de divin à la connaissance se fasse, qu’est-ce qui doit intervenir ? Comment se fait-il que le passage ne se fasse pas automatiquement ?
HB – Je crois que la connaissance est tout à fait indispensable. Si l’on disait que croire n’exige pas la connaissance, cela voudrait dire que c’est sans raison, insensé ; uniquement un « coup de cœur ». Il faut qu’on puisse apprendre, entendre dire, quelque chose. Le plus souvent, dans la société, c’est la tradition familiale ou locale ou religieuse, même avant l’arrivée des Chrétiens. Le Dieu de la Bible dit quelque chose qu’une tradition non chrétienne ne dit pas, mais il n’est pas sans lien. C’est toujours quelque chose qui vient à notre rencontre et qui s’inscrit en nous pour mettre en place les choses et faire qu’on ne soit pas prisonnier du sentiment. Comme dit Paul (Epitre aux Romains) :
C’est la genèse du mouvement qui fait l’Eglise, les témoins. Le témoignage, c’est deux choses : ce que je vis (et pas uniquement le sentiment) et quelques mots sur Dieu, en écoutant d’ailleurs ce que les autres en pensent.
Perspectives
"L’expérience chrétienne combine en elle trois aspects :
D’abord un aspect humain, ou, pour mieux dire, séculier, profane. Il s’agit des grandes réalités de la vie qui nous font exister de manière spirituelle. Sans elles, la recherche du Dieu de Jésus-Christ se perdrait dans l’abstraction et l’insignifiance.
Un deuxième aspect, c’est précisément de reconnaître spirituellement la présence de Dieu, en s’étonnant de ce qui arrive, en réalisant que cela n’est ni un luxe d’esthètes ni l’enregistrement d’un savoir, mais une découverte qui nous échappe toujours parce qu’elle nous est toujours donnée.
Enfin, troisième aspect, intervient la référence privilégiée et décisive à Jésus-Christ : nous n’allons pas seuls à la vérité spirituelle et religieuse de notre existence, nous y allons avec lui, sur ses pas.
On peut penser que nous avons à remettre en valeur ces perspectives … si nous voulons revitaliser notre méditation sur la Trinité."
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Pour aller plus loin :
Quelques livres d’Henri Bourgeois :
Mais il y a le dieu de Jésus- Christ (1970) : Mais il y a le dieu de Jésus-Christ ;
Dieu selon les chrétiens (1974) : Dieu selon les chrétiens ;
Revoir nos idées sur Dieu (1975) : Revoir nos idées sur Dieu ;
Revue Croire aujourd’hui (série d’articles sur Dieu, 1973-74 et 1987) : Liste par revues ;
Découvrir le Christianisme (avec le groupe Pascal Thomas, 2 vol, 1993) : Découvrir le christianisme (2 tomes) ;
Comment sait-on qu’on a la foi ? (avec le groupe Pascal Thomas (1990) : Comment sait-on qu’on a la foi ?.
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