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L’apport d’H. Bourgeois à la théologie des sacrements (B. S.)

L’apport d’Henri Bourgeois à la Théologie des sacrements

Je voudrais évoquer la théologie sacramentaire de Henri Bourgeois à partir de deux de ses contributions majeures : le Bulletin de théologie sacramentaire qu’il a tenu dans les Recherches de Science Religieuse de 1984 à sa mort ; et la section sur les sacrements qu’il a bien voulu écrire pour le tome III de l’Histoire des Dogmes, à ma demande.

Le Bulletin de théologie sacramentaire :

H. Bourgeois a inauguré en 1984 dans cette revue un nouveau bulletin, portant explicitement sur la théologie sacramentaire. C’était pour lui le signe d’une sortie de cette théologie de son statut subalterne : « La sacramentaire actuelle réalise qu’elle n’est pas un simple dérivé de la dogmatique ou de la systématique et qu’elle a voix au chapitre quand il est question de théologie fondamentale, de christologie ou d’ecclésiologie. Le présent bulletin voudrait tenter un tour d’horizon pour repérer quelques signes de ce déplacement dans les dernières années » (RSR, 72, 1984, p. 201).

Henri se montrait parfaitement conscient de l’originalité de la théologie des sacrements dans le cadre de la théologie en général. Car les sacrements ne sont pas seulement l’objet d’une parole : ils mettent en œuvre une pratique. « Une parole s’ajoute à un élément, disait saint Augustin, et cela fait un sacrement ». « La parole et le geste », dit-on aujourd’hui. Les sacrements constituent la part essentielle de la vie liturgique de l’Église. Pour reprendre une expression chère au P. Yves de Montcheuil, ils sont « le dogme vécu ». C’est pourquoi ils touchent de particulièrement près les fidèles qui sont appelés à les recevoir et à en vivre.

Pour cette raison Henri prit une option majeure dans son bulletin : l’option pastorale et liturgique, donc non seulement tout ce qui concerne la théologie et la catéchèse des sacrements, mais aussi leur pratique concrète, leur administration, l’accompagnement en amont et en aval qu’ils requièrent, leur pédagogie et la dynamique de foi vivante dans laquelle ils s’inscrivent. Il savait jalonner ses recensions de petites gloses dans lesquelles il donnait son sentiment sur l’évolution de la problématique et des orientations de ce domaine.

Henri honorait d’abord dans son Bulletin « le fait sacramentaire » ou la « sacramentaire fondamentale » ou « générale », c’est-à-dire la théologie de l’économie sacramentelle chrétienne, de la symbolique profonde des sacrements jusqu’aux rituels. Il entendait inscrire ses recensions dans les grands mouvements de ce siècle : la redécouverte de l’histoire liturgique qui a permis la réforme de Vatican II, les recherches sur l’anthropologie de la ritualité (la « ritologie »), la théologie du symbole, tout autant que la dynamique du dialogue œcuménique en cours, qui apporte une stimulation ecclésiale et théologique considérable et sur laquelle une théologie sacramentaire ne peut faire l’impasse.

À cette sacramentaire fondamentale appartenait à ses yeux les sacrements de l’initiation ou de l’« identité » chrétienne. On sait son intérêt pour le catéchuménat d’adultes comme pour tout ce qui concernait les « recommençants ». Dans le même cadre il recensait avec précision les grands traités des sacrements, notant l’évolution des orientations au cours des ans. Son Bulletin, très international et qui n’oubliait pas l’Orient, faisait évidemment place, pour autant que la production le demandait, à chacun des sacrements : l’eucharistie sur laquelle il notait au départ « un certain tassement de la recherche », mais qui demeurait toujours stimulée par le dialogue oecuménique et la recherche liturgique ; la pénitence-réconciliation, à propos de laquelle il notait deux lignes de recherche : son rapport au baptême et la longue anamnèse historique qui se poursuit sur le péché et la culpabilité dans l’histoire occidentale ; le mariage, avec la question toujours difficile – non sans enjeu pastoral – du rapport entre contrat et sacrement et le problème non résolu des divorcés-remariés ; les ministères et l’ordination, presbytérat et diaconat, qui étaient l’objet dans ces années d’un grand intérêt, étant donné les diverses recherches et expérimentations sur certaines figures nouvelles de ministères et la part qu’y prenaient désormais les laïcs. Il note avec plaisir : « La sacramentaire a donc plus d’avenir que l’on ne pensait ».

II - Pour l’Histoire des dogmes,

…son option de base, très cohérente avec celle de son bulletin, fut globale, prenant en compte au départ l’économie sacramentelle comme telle dans le témoignage de l’Église ancienne et médiévale. Il tenait compte du fait que les sacrements ont été vécus bien avant d’être réfléchis, puisque la détermination du septénaire est assez tardive.

Il proposait donc une réflexion d’ensemble sur l’économie sacramentelle telle qu’elle se présente dans le Nouveau Testament et l’Église ancienne, où ils sont vécus à la fois comme des mystères et comme des sacrements. C’est dans cette matrice qu’émerge progressivement la ritualité des différents sacrements, en particulier du baptême et de l’eucharistie et que s’individualise la théologie de chaque sacrement. Descendant les siècles, Henri, partant toujours des institutions sacramentelles, analyse la constitution de la théologie sacramentaire du XIIe au XVIe siècle. Il n’était pas très porté sur le concile de Trente, dont il n’avait retenu que la perspective des « sacrements en général ». Mais nous nous complétions bien et il fut tout à fait d’accord pour que je développe les diverses sessions du concile consacrées à chacun des sept sacrements. Il reprit la plume pour évoquer de manière toujours synthétique l’évolution pastorale et doctrinale des sacrements entre le XVIe et le XXe siècle. Son cœur était proche de Vatican II : il analyse la Constitution sur la liturgie et toute la part sacramentaire de l’ecclésiologie du concile, ainsi que les évolutions post-conciliaires.

Un chapitre final revient sur la « teneur dogmatique » des sacrements. Ses options se manifestent bien dans la structuration de son travail : le point de départ est pris dans la vie, le témoignage de l’Église et la gestion liturgique des sacrements. C’est cette pratique qui donne périodiquement lieu à l’analyse doctrinale, en particulier au XIIe siècle, à Trente et à Vatican II.

Tel fut, me semble-t-il, l’apport significatif de Henri Bourgeois à la théologie des sacrements à la fin du XXe siècle. Cette réflexion était profondément solidaire de ses engagements pastoraux et du souci qu’il avait de la transmission de la foi vive aux générations nouvelles. Son discours et son agir étaient inséparables. Nous devons lui en exprimer toute notre reconnaissance.

[/Bernard Sesboüé, dans : Henri Bourgeois.. Théologien de la nouveauté chrétienne, éd. Lyon, Profac, n° 91, décembre 2006]