L’amour de Dieu est gratuit
Le texte que voici, extrait du petit livre : Revoir nos idées sur Dieu, fait suite à celui qui a été présenté la semaine dernière sur l’intelligence de l’amour de Dieu. Il est aussi la conclusion de ce livre, reprise d’une série d’articles parus dans la revue Croire aujourd’hui.
Cet ensemble illustre trois convictions chrétiennes :
le langage sur Dieu est un langage sur l’homme….
le langage religieux habituel gagne à se confronter avec celui de la Bible…
et que nos idées sur Dieu trouvent dans la façon trinitaire de parler de lui une vérification et une christianisation permanente.
« Il ne suffit pas, dit Henri Bourgeois, de recentrer le christianisme sur Jésus…. Il faut aussi redécouvrir en Dieu la signification effective de l’Esprit Saint. Or l’Esprit est réalisateur…. C’est à ce réalisme que conduit cette réflexion. » (AHB)
"Quelle réaction avez-vous en lisant ce titre ? La formule utilisée est-elle, pour vous, claire ? Ou bien le mot gratuit est-il obscur, ambigu, discutable ?
I – La révélation de la gratuité
Le témoin qu’est Jésus
Quand Dieu veut nous faire découvrir au maximum ce qu’il est, il a recours à une méthode unique : il nous manifeste concrètement, à travers la vie et l’histoire de Jésus, ce que devient notre existence à nous quand elle s’accorde à la sienne. Ce qui revient à nous faire saisir ce qu’est son existence à lui. Et particulièrement sa manière d’aimer. Ce qui se passe dans l’histoire de Jésus traduit du point de vue humain ce qui se passe en Dieu. L’évangile est la projection sur plan humain de l’amour qui est en Dieu. Jésus, c’est la passion divine sous mode humain.
Or, c’est la passion du gratuit.
Admiration et action de grâces.
Il y a d’abord chez Jésus une sorte d’attitude fondamentale, de conviction permanente. Cette vibration constante, c’est l’action de grâces ou encore l’admiration. Jésus est en état d’admiration, malgré le mal et les duretés de la vie : toujours devant Dieu et, chaque fois que c’est possible, devant les hommes.
Voici par exemple comment Jésus rend grâces des dons de Dieu : « Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux habiles et de l’avoir révélé aux tout petits » (Lc 10, 21). Cette prière a pour contexte une joie communicative : les disciples sont joyeux parce que leur mission a relativement réussi et Jésus, lui-même frémissant de joie « sous l’action de l’Esprit Saint », prolonge les mots qu’il adresse au Père par une béatitude destinée aux disciples : « Heureux les yeux qui voient ce que vous voyez » (10, 23).
Cette joie n’est donc pas celle de l’auto-satisfaction. Ce n’est pas le contentement de gens que le succès rend infatués d’eux-mêmes. Ils sont des petits que Dieu comble et qui ne sont nullement propriétaires de ce qui leur arrive. La joie qu’ils partagent est une joie reçue. C’est pour cela qu’elle rebondit en action de grâces. Comme l’a bien compris saint Paul, l’attitude chrétienne c’est un acte humain en réponse à un acte de Dieu : « Béni soit Dieu qui nous a bénis. » (Eph 1, 3).
Devant Lazare mort
Un autre texte de l’évangile manifeste encore l’action de grâces admirative de Jésus devant son Père. C’est sa prière en face de Lazare mort. Avant même d’intervenir et d’arracher son ami à la mort, Jésus s’adresse au Père et le remercie pour ce qui n’est pas encore réalisé mais qui ne peut manquer de se produire : « Père, je te rends grâce de m’avoir exaucé ». Paradoxalement, le remerciement précède le don. Sûr de l’amour du Père, Jésus sait que son amour pour Lazare ne sera pas inefficace. Il commande à la mort non pas comme un maître qui ne tiendrait que de lui-même sa puissance, mais comme un Fils aimé et aimant. L’amour qu’il reçoit de son Père et qu’il lui rend se traduit humainement par un amour agissant qui fait ressusciter.
La vie, elle aussi, est parfois admirable
L’évangile nous présente également le Christ en train d’admirer des gens qu’il croise ou rencontre : le centurion romain (Lc 7, 10), la veuve qui met deux pièces dans le tronc du Temple (Lc 21, 1-4), des enfants (Mt 19, 13-14), le jeune homme riche (Mc 10, 7-22). Ce qui est caractéristique, c’est que cette attitude de Jésus débouche en direction de Dieu. Il ne se contente pas d’admirer, il saisit la source de ce qu’il admire : la foi, l’inspiration, la vocation de ceux dont il apprécie la qualité profonde. Si bien que son admiration se tourne en action de grâces. Pour lui, rien n’est banal, beaucoup de choses sont étonnantes, parce que Dieu multiplie ses dons : « Si tu savais le don de Dieu… » (Jn 4, 10). La vie concrète chante la gratuité de l’amour divin.
Aimer c’est respecter
L’expérience de Jésus nous ouvre encore à cette gratuité par son sens du respect. La façon dont Jésus vit ses relations témoigne, en effet, contre la volonté de puissance et le souci de rentabilité qui nous sont chers. Cela apparaît de manière typique dans la fameuse phrase adressée au jeune homme plein d’argent : « Si tu veux… » (Mt 19, 17). Effectivement, Jésus propose et n’impose pas. Le langage des paraboles est d’ailleurs le signe de cette offre : les auditeurs ont à réagir, ils ont un chemin à faire pour comprendre puis pour réaliser.
Mais cette gratuité de l’évangile n’est pas synonyme de fadeur ou de mollesse. Elle est liée à la gravité de l’heure : « Le Royaume de Dieu est proche ». L’évangile est gratuit tout en étant urgent et d’ailleurs parce qu’il est urgent. La bonne nouvelle dont Jésus est le témoin, cette nouvelle qui ne peut plus attendre pour être annoncée, c’est que Dieu s’approche. Non comme une puissance mais comme un don. C’est pour cette raison que le comportement de Jésus se veut pressant tout en étant respectueux. Il parle avec autorité, il agit avec vigueur, mais il en appelle toujours à la liberté, cette liberté qui est l’un des noms de la foi.
L’amour en service actif
Concrètement, ce respect prend la forme du service. Jésus est venu non pour être servi, mais pour servir. Et il invite à faire de même (Mc 10, 41-45). C’est que le service est signe de gratuité. Certes, servir, c’est agir efficacement. Et parfois on ne choisit pas son service : il s’impose. Mais servir, c’est aimer en agissant si l’on a cette conviction (Mt 23, 11) : « Le plus grand parmi vous se fera votre serviteur ») et, si l’on ne tire pas vanité de ce que l’on fait (Lc 17, 10) : « Nous sommes de pauvres serviteurs ; nous n’avons fait que ce que nous devions »), alors on expérimente le gratuit : on n’est jamais tenu d’aimer, l’amour est étonnant. Et voici que le service s’ouvre sur l’inattendu : « Je ne vous appelle plus serviteurs, mais amis » (Jn 15,15).
Pardonner c’est expérimenter le gratuit
Il faut encore mettre dans la ligne de l’amour gratuit ce que Jésus dit et fait à propos du pardon. A Pierre qui demande combien de fois il faut pardonner, Jésus répond par une boutade qui suggère l’indéfini : le pardon ne se compte pas, il se donne (Mt 18, 21-22). Il va chez Zachée dont l’honnêteté est problématique (Lc 19, 1-10), il se révèle à la Samaritaine, la femme aux cinq hommes (Jn 4, 18) et il dit à celle qu’on voulait lapider pour adultère : « Je ne te condamne pas. Va et désormais ne pèche plus » (Jn 8, 11). Il se risque à affirmer : « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent » (Lc 6, 27).
N’est-il pas clair que le pardon signifie la gratuité ? Il brise le cercle infernal de l’offense et de la punition, l’alternance interminable de la transgression et de la répression. Au fond, pardonner, c’est faire acte révolutionnaire. C’est rompre avec une certaine moralité, celle du bon droit et du bon ordre, celle d’une justice de compensation, selon le principe « œil pour œil, dent pour dent ». Celui qui est pardonné n’a pas droit au pardon. Celui qui demande le pardon est étonné d’avoir osé le faire, tant sa démarche est risquée. Celui qui pardonne est parfois surpris d’être en cette disposition et se demande d’où vient cette énergie qui le pousse à faire l’incroyable. Pardonner, c’est bien inscrire le gratuit dans le quotidien.
Un amour non encombrant
Jésus ne rencontre pas les gens au nom du droit ou de l’ordre, mais au nom de l’amour. C’est pourquoi il pardonne. C’est pourquoi aussi il fait attention à ceux que la société marginalise, parce qu’ils ne sont pas rentables ou parce qu’ils font peur : les publicains, les lépreux, les pauvres, ceux qui ne comprenaient rien aux observances complexes du pharisaïsme. Ce qu’il leur donne, gratuitement, c’est une chance, un avenir : de la considération d’abord, la possibilité de se refaire une vie ensuite.
Ses dons ne sont pas accablants car ils laissent place à l’action humaine. Les lépreux guéris oublient de remercier : ils ont à inventer désormais leur existence ! Les foules, mal à l’aise entre le haut clergé plus ou moins collaborateur avec les Romains, les Pharisiens aux exigences puristes et les Zélotes aux visées révolutionnaires, se voient appelés par l’évangile à la conversion du cœur. A chacun, ensuite, de mener chaque jour une vie évangélique, sans recette a priori, mais en fidélité à l’Esprit. Bref la gratuité dont Jésus est le témoin n’est pas encombrante. Elle suscite la liberté, elle fructifie en décisions humaines.
Une gratuité qui libère
C’est probablement pour cela que Jésus ne veut pas, en fin de compte, tenir le rôle de Messie. S’il avait accepté de jouer ce rôle et, par exemple, d’avoir une action politique comme certains l’attendaient, il aurait pesé sur la liberté et les responsabilités de ses concitoyens. Cela ne se peut. A eux d’organiser la cité et de voir ce qu’il fallait faire, face à l’occupant romain. Quant à lui, sans du tout se désintéresser de cette situation, il présente le don de Dieu à un autre plan, celui où le courage d’inventer et de choisir nous est proposé, à cause du Royaume qui vient. La gratuité n’est pas indiscrète. Et c’est pourquoi elle est stimulante. Elle appelle ce qui doit la compléter, notre action. Dieu ne nous donne rien qui nous rende passifs. Il ne nous donne rien que nous n’ayons à transformer et à réaliser. Et l’on ne réalise ce qu’est le gratuit que dans l’action, la tâche menée, la présence attentive, la disponibilité inventive.
II- La gratuité qui est en Dieu
Sur cette base évangélique, comment comprendre que Dieu aime gratuitement ?
Une gratuité dans les relations
Remarquons d’abord que la gratuité présentée par Jésus ne se réalise que dans des relations. Ce ne sont pas les choses qui sont gratuites. « Servez-vous, c’est gratuit » : cette formule n’est pas évangélique. Pour Jésus, on ne se sert pas, on est servi. On ne s’approprie pas des biens, des faveurs, des miracles, mais on reçoit ce qui nous est donné par quelqu’un. La gratuité est donc une qualité de l’amour. Elle n’a pas de sens en dehors d’un lien entre des personnes, qu’il s’agisse du rapport entre nous les hommes ou de l’échange entre nous et Dieu. La gratuité a toujours visage personnel. Aussi bien Dieu est-il gratuit dans la mesure où il existe pour nous comme quelqu’un avec qui nous sommes en relation. Réciproquement, il vit la gratuité en se rapportant à nous comme à des personnes ayant, devant lui, un nom propre et une liberté qu’il respecte.
Grâce, un mot délicat
Il s’ensuit que le mot « grâce » est à bien comprendre. Ce terme, que saint Paul introduisit dans le christianisme et qui eut une grande faveur dans la tradition théologique et spirituelle de l’Eglise, risque parfois de désigner une sorte de « bien », de don objectif, distinct de Dieu, voire séparé de son origine divine. On dit par exemple que nous avons des grâces, que Dieu ne refuse pas sa grâce, que les sacrements procurent une grâce. Un tel langage peut être dangereux dans la mesure où l’on « chosifie » le don de Dieu. Car Dieu ne donne que lui-même. Il ne donne rien, si l’on pense à un « avoir » qui le dispenserait de s’engager personnellement. La grâce, c’est Dieu lui-même en tant que gratuit. Parler de la grâce de Dieu, c’est parler de Dieu et de son amour. C’est souligner la gratuité de cet amour. Ce n’est donc pas supposer que Dieu nous donnerait « autre chose » que lui-même, comme c’est parfois le cas dans les relations humaines. Dieu donne ce qu’il est. Il est don.
Le gratuit est réciproque
Cela entraîne une conséquence. Dieu manifeste son amour gratuit dans une relation d’Alliance. Il faut donc qu’il s’insère dans une sorte de réciprocité : « Je serai votre Dieu, vous serez mon peuple ». Certes, un amour à sens unique peut bien être gratuit : « Dieu ne cesse pas de nous aimer gratuitement quand nous ne répondons pas à sa prévenance. Pourtant il attend de nous que nous correspondions à sa manière d’aimer, que nous l’aimions en retour.
Pourquoi ? On pensera peut-être que la gratuité sans retour, sans réciprocité, va plus loin que celle qui appelle une réponse. Donner sans attendre de remerciement vaudrait mieux que donner en attendant un geste ou un signe de reconnaissance. Cela n’est pas faux. Et d’ailleurs c’est bien ce que Dieu vit souvent avec les gens distraits ou suffisants que nous sommes. Mais, semble-t-il, l’amour gratuit tend à mieux. S’il souhaite la réciprocité, ce n’est pas pour être récompensé, ce n’est pas au nom du « donnant-donnant ». Tout cela tuerait la gratuité. Mais c’est pour être plus respectueux, pour échapper à toute condescendance. Aimer gratuitement,c ‘est aimer dans un échange conscient. Nous aimons d’autant plus gratuitement que celui ou celle que nous aimons vit aussi, de son côté, un amour gratuit.
Dieu attend notre gratuité
Tel est le cas de Dieu. Il ne nous aime pas pour être payé de retour, comme l’on dit parfois. Mais Dieu souhaite que nous l’aimions parce qu’il nous aime. Il désire que nous vivions nous-mêmes la gratuité qu’il expérimente : que nous l’aimions sans arrière-pensée, sans calcul, simplement parce que c’est lui. Ce qui, bien sûr, suppose que nous renoncions à toute prétention, à toute revendication de mérite. Aimés gratuitement, nous sommes appelés à aimer gratuitement.
Nous pouvons comprendre dans cette perspective comment, en Dieu comme en nous, le gratuit a partie liée avec le réciproque. Au fond, pour Dieu comme pour nous, aimer c’est non seulement donner mais aussi recevoir. En Jésus Christ, Dieu nous a tout donné de ce qu’il est. Il attend de recevoir ce que nous sommes : non seulement notre condition humaine qu’il assume en Jésus, mais encore notre foi, qui est la gratuité humaine répondant à la gratuité divine.
Une gratuité dans les deux sens
De fait, la gratuité n’est tout à fait réelle que si elle est expérimentée dans les deux sens : celle dont on est l’auteur et celle dont on est le bénéficiaire. Dieu qui donne est aussi celui qui reçoit. Autrement dit, pour vivre la gratuité de l’amour, il faut tout ensemble éprouver en soi une capacité et une attente. Une énergie et une sorte de manque. Quand nous aimons, nous éprouvons en nous une activité, un mouvement : nous sortons de nous et nous nous risquons à la relation. Mais cela pourrait être, pour l’autre, oppressif et aliénant, s’il n’y avait en même temps en nous une ouverture et même une sorte de fragilité : que va-t-il se passer ? quelle sera la réponse ?
En évitant l’anthropomorphisme naïf, mais également en prenant au sérieux ce que Dieu manifeste de lui-même en Jésus-Christ, nous pouvons penser que cette double attitude est celle de Dieu à notre égard. En nous pardonnant, en nous donnant de réagir à ses sollicitations, en ébranlant nos prétentions, Dieu apparaît mystérieusement « compétent » en gratuité.
Apprendre le gratuit
Il n’empêche que, pour nous, le sens du gratuit est toujours difficile. Nous le découvrons peu à peu, en tâtonnant. A plus forte raison nous est-il onéreux de comprendre réellement comment Dieu est gratuit. Rien d’étonnant, par conséquent, à ce que l’histoire biblique puisse être envisagée comme l’apprentissage progressif de la gratuité divine.
La Pâque et la Loi
L’Ancien Testament a pour points de repère essentiels la sortie d’Egypte et le don de la Loi au Sinaï. Deux événements dont Israël ne peut s’attribuer la responsabilité ou le mérite. Ce sont des signes du don de Dieu : la Pâque manifeste que notre vie n’est jamais dans l’échec ou l’impasse définitifs et la Loi mosaïque assure que le don de Dieu se propose dans le sérieux de la vie morale et sociale de chaque jour. Mais ces tests de la gratuité divine eurent tendance à se pervertir. Les prophètes, sans cesse, en rappelaient la vérité. Mais, sans cesse, Israël avait un faible pour l’esclavage en tout genre, une confiance exagérée en sa force ou dans les alliances politiques. Cela, au fond, n’avait rien de pascal. « Si vous ne tenez à moi, dit Yahvé, vous ne tiendrez pas » (Is. 9, 9). Lui seul est libérateur parce que lui seul introduit dans la gratuité. En outre, la Loi biblique, signe de l’Alliance, tendait parfois à devenir une garantie quasi automatique de salut. A force de zèle, à coup d’observances minutieuses, on pensait plus ou moins mériter la grâce divine. Or, disaient les prophètes, c’est le cœur qui compte. Et le cœur non prétentieux, humble, étonné des dons de Dieu.
Un nouveau signe de gratuité
Alors se leva le prophète Jésus. Lui aussi se fit l’annonceur de la gratuité divine. Comme les prophètes qui l’avaient précédé, il rendit la Loi à son vrai sens, en faisant appel à la responsabilité et à la foi. Mais, finalement, la Loi ne pouvait suffire pour témoigner de l’amour de Dieu. Alors il recommença la Pâque, il se mit en deçà de la Loi, il en revint à cette opération de délivrance que Yahvé avait menée pour libérer son peuple. Mais ce ne pouvait être simple répétition. Et Jésus réalisa une nouvelle pâque, où la délivrance n’est plus politico-religieuse, mais où elle s’attaque à une contrainte de notre existence, la mort. Cette mort, à laquelle nul ne peut échapper, pas même le Verbe, pouvait devenir un signe de gratuité si on savait la prendre et l’accueillir. A travers cette loi fondamentale de la mort, une marque de totale gratuité venant de la part de Dieu pouvait être donnée : ce fut la résurrection.
Ressusciter : une gratuité radicale. Mais qui n’a de sens que si nous agissons, nous aimons, nous voulons vivre. La gratuité divine n’est jamais une consolation facile.
La résurrection se présente donc comme l’expérience majeure de l’amour gratuit. C’est parce que Dieu aime qu’il nous ressuscite. Du coup, ce signe pascal nouveau nous permet d’approfondir la gratuité divine.
L’amour gratuit de Dieu, c’est l’Esprit
Quelle est, en effet, cette énergie de résurrection qui est en Dieu ? C’est l’Esprit Saint, c’est Dieu en tant qu’amour gratuit. C’est Dieu-donné. On comprend que l’Ancien Testament et saint Jean le personnalisent. Quand Dieu se donne, il se donne en personne. Son amour gratuit, c’est vraiment lui-même. En se communiquant, il s’investit totalement lui-même. Il n’aime pas à moitié ou à distance. Il est entièrement et personnellement présent à ceux qu’il aime. Quand il ressuscite Jésus, quand il met de la résurrection en nos vies, il n’opère pas de loin. En son énergie, en son amour gratuit, il y a tout lui-même, y compris ce qui en lui est le plus personnel. L’Esprit est personnel. Autrement dit, Dieu donné est aussi personnel que Dieu donnant. L’Esprit, c’est Dieu en personne, tout comme le Père qui nous donne cet Esprit est Dieu en personne.
La gratuité pour autrui et la gratuité intérieure
En même temps, parler de l’Esprit Saint nous éclaire sur la gratuité divine d’une autre façon. La référence à l’Esprit nous permet de reconnaître que la gratuité divine n’a pas uniquement un sens pour nous les hommes. La façon dont Dieu nous aime n’est pas seulement pour lui une manière adaptée de nous rejoindre. C’est plus radicalement pour lui une manière d’être. Dieu est gratuit envers nous parce qu’il est gratuité en lui-même. Ce qu’ile st pour nous découle de ce qu’il est au plus profond de lui-même.
Qu’est-ce que cela signifie ? Cela veut dire que, pour être gratuit, l’amour d’autrui doit être fondé dans l’être même de celui qui aime. Pour nous, l’expérience le montre assez. Nous n’aimons les autres que si, d’une certaine façon, nous nous aimons nous-mêmes. Mais, bien sûr, pas n’importe comment. Cet indispensable amour de soi, dont les psychologues soulignent l’importance, n’est pas une crispation égoïste sur soi-même. Ce n’est pas une suffisance égocentrique, une complaisance naïve. C’est une certaine manière de s’accepter soi-même, de se recevoir de la vie et des circonstances. S’aimer soi-même, en ce sens, c’est être réconcilié avec soi-même, sans vouloir se construire en idole. C’est la condition nécessaire de notre amour gratuit des autres.
Dieu s’aime et nous aime en Esprit
Cela ne pourrait-il pas nous permettre de comprendre – un peu – ce que signifie en Dieu l’Esprit Saint ? Dieu est au clair avec lui-même. Il n’est pas habité par l’insatisfaction mais par une énergie d’amour. Il a confiance en lui-même, si l’on ose ainsi s’exprimer. Il est simple. Il s’aime lui-même. Celui qui se scandalise de cet amour de soi risque bien de méconnaître ce qu’est l’amour tant en l’homme qu’en Dieu. Et, si d’aventure quelqu’un avait peine à envisager cet amour divin de soi comme étant encore une forme de gratuité, dans la simplicité non crispée et dans la liberté totale, qu’il en reconnaisse l’expression dans l’amour que Dieu nous porte. La gratuité de l’amour que Dieu a pour nous témoigne de la gratuité de l’amour qu’il a pour lui-même. Ces deux amours n’en font qu’un. Le rapport que Dieu a avec nous est, en fin de compte, le même qu’il a avec lui-même. Dans l’un et l’autre cas, Dieu s’engage comme Esprit Saint.
Revoir nos idées sur Dieu, Ed. DDB/Bellarmin, 1975, p. 109-120
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