L’Esprit et le discernement
Pourquoi et comment discerner ?
La question conduit à soi-même. Difficile de faire un choix parmi les Visages des hommes selon l’Esprit présentés dans la deuxième partie du dossier précédemment ouvert [1] : L’Esprit et le corps - L’Esprit et le réalisme - L’Esprit et l’Eglise - L’Esprit et le discernement. Ce sont tous des concentrés de sagesse et ils se présentent tous dans le style familier d’un enseignement spirituel.
Le choix de présenter les pages sur le discernement dans l’Esprit Saint a été inspiré, non seulement par le thème et le ton, mais aussi par la finesse des analyses proposées. On y perçoit l’art du pasteur et du frère qu’était l’auteur, sans cesser jamais d’être théologien. Et ce regard renouvelle pensées et pratiques. Nous avons gardé « l’élévation » finale qui tient lieu de conclusion. (AHB)
Deux catégories de questions orientent les réflexions : - Qu’est-ce que discerner ? Pourquoi ?
- Comment discerner ? Dérapages possibles et repères ?
Voici un dernier trait distinguant les hommes qui sont « dans l’Esprit » : ils se sentent portés au discernement.
Discernement : ce mot, qui a une ancienneté respectable dans 1e vocabulaire chrétien (saint Paul, Ignace de Loyola), n’est pas très facile à comprendre ni non plus à définir. Et pourtant il désigne l’une des composantes de l’expérience spirituelle ou de la vie en Esprit.
I - Qu’est-ce que discerner ?
En principe, la méthode du discernement est simple.
Ces paroles ou ces signes, ce sont d’abord et avant tout l’Evangile : les mots, les comportements de Jésus-Christ, y compris la forme ecclésiale que prend l’Evangile (les sacrements, la foi des autres chrétiens présents ou passés, etc.).
En fait, le sens du discernement et sa méthode ne vont pas sans problèmes.
Quelques mises au point.
Tout d’abord, disons notre conviction : si le problème du discernement est important, il ne faudrait pas qu’il occupe tout notre champ de conscience.
Discerner n’est pas tout. Il faut oser, vivre, espérer, risquer, etc. La vie dans l’Esprit ne se réduit pas à l’art ou à la capacité de discerner.
La tendance critique de notre époque pourrait bien, parfois, majorer cette question. Nous sommes devenus hypersensibles du point de vue du « soupçon », de l’analyse, etc. Au point que, parfois, à force de critiquer, on en vient à oublier que la vie est toujours antérieure et supérieure aux meilleures analyses. Pour discerner, il faut avoir quelque chose à discerner.
En second lieu, nous avons besoin aujourd’hui de nous redire que le discernement est un acte de l’Esprit. Discerner l’Esprit, c’est laisser l’Esprit se discerner lui-même et nous discerner nous-mêmes.
« L’Esprit scrute tout, jusqu’aux profondeurs de Dieu. Qui donc chez les hommes connaît les secrets humains, sinon l’esprit de l’homme qui est en l’homme ? De même, nul ne connaît les secrets de Dieu sinon l’Esprit de Dieu. Or nous n’avons pas reçu, nous, l’esprit du monde, mais l’Esprit de Dieu, afin de connaître les dons que Dieu nous a faits » (Paul, 1 Co 2,10-12).
« Quand il viendra, (l’Esprit) confondra le monde en matière de péché, de justice et de jugement » (Jn 16,8).
Discerner ? Ce qui compte d’abord, c’est de nous laisser discerner nous-mêmes par l’Esprit de Dieu. De même que l’Esprit « se joint à notre esprit pour attester que nous sommes enfants de Dieu » (Rm 8,16), de même c’est lui qui se joint à notre expérience spirituelle humaine pour s’attester lui-même en nous. Cela à travers des actes, des gestes et des paroles dont l’inspiration et la visée nous semblent « attester » sa présence ou son action.
Autrement dit, discerner c’est une manière de croire en l’Esprit. Non pas pour le supposer impliqué en toute action ou en tout événement. Une telle « inflation », même bien intentionnée, n’aurait pas grand rapport avec la foi chrétienne. Mais pour mettre en relation ce qui nous arrive, ce que nous faisons et ce que nous sommes, avec ce qu’est et ce que fait l’Esprit dans le monde, c’est-à-dire le Royaume.
Par conséquent, en rigueur de termes, nous ne discernons pas l’Esprit Saint : bien plutôt nous croyons en lui. Ce que nous discernons, ce que nous essayons de discerner, c’est notre vie, pour reconnaître si elle va en direction de l’Esprit, si elle s’inspire de si elle est spirituelle. Et cela, non seulement à cause de nous, aussi à cause de lui. Il s’agit de savoir si nous sommes spirituels notre expérience spirituelle fait place à l’Esprit de Dieu. Et celui qui, au fond, peut nous permettre de le dire.
Le discernement, ce n’est donc pas une affaire de psychologie, d’analyse théologique ou sociologique (encore que tout cela soit utile. C’est une façon de chercher et de reconnaître, dans l’action de grâce, dans la disponibilité de l’accueil, la présence divine.
« Que votre charité croissant de plus en plus se développe en vraie connaissance et ce tact affiné qui vous donneront de discerner le meilleur et de vous rendre purs et sans reproche pour le Jour du Seigneur. » (Paul, Ph. 1,9-10).
Pourquoi vouloir discerner ? Pas par curiosité, comme s’il fallait soupeser ou jauger sans cesse la signification de notre vie. Mais pour pouvoir mieux accueillir les dons spirituels de Dieu. Et pour pouvoir en parler à Dieu dans la prière et aux autres dans l’échange.
« Que le renouvellement de votre jugement vous transforme et vous fasse discerner quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, ce lui plaît, ce qui est parfait » (Paul, Rm 12,2).
On remarquera que l’Esprit divin n’est pas exactement identique à volonté de Dieu. L’Esprit, c’est Dieu lui-même comme inspiration comme vie. La volonté de Dieu, c’est ce que nous essayons de reconnaître comme appels ou signes de l’Esprit. Si bien que la vie dans l’Esprit ne se réduit pas à « faire la volonté de Dieu ». Elle consiste aussi à faire, si l’on ose dire, la « joie de Dieu » (« ce qui lui plaît »).
II- Comment discerner ?
Des points de repères.
Le discernement est un mode de la vie dans l’Esprit qui n’est réservé à quelques-uns, maîtres spirituels ou évêques. C’est une opération accessible à tous. Et un acte qui a toujours un aspect collectif. Car on ne discerne bien qu’ensemble, à plusieurs, en Eglise, en peuple.
Mais comment faire, en pratique ?
Comment chacun de nous est-il en mesure de vivre dans l’Esprit en état de discernement ?
Ce genre de questions a été posé très souvent en milieu chrétien. Les réponses varient selon les groupes, les époques, même si elles s’accordent à peu près sur l’essentiel.
Voici, à notre avis, quelques points de repère utiles pour aujourd’hui :
1. Redécouvrir la raison d’être du discernement.
Que l’on adopte le mot discernement ou que l’on s’exprime autrement, peu importe. Ce qui compte, c’est de réaliser que l’opération dont il s’agit fait partie intégrante de l’expérience spirituelle ou de la vie dans l’Esprit.
a- Discerner n’est pas un luxe : c’est un mouvement vital. Effectivement nous découvrons vite que tout n’est pas spirituel en nous, qu’il est en nous diverses inspirations ou diverses animations :
« N’éteignez pas l’Esprit… mais vérifiez tout, ce qui est bon, retenez-le » (Paul, 1 Th 5,19-21).
« Ne vous fiez pas à tout esprit, mais éprouvez les esprits pour voir s’ils viennent de Dieu » (1 Jean 4,1).
Il y a dans l’expérience humaine un conflit des esprits : rien n’est totalement clair, rien n’a qu’un seul sens. Et le discernement ne consiste pas à réduire ces tensions constitutives de ce que nous sommes. Le voudrait-on d’ailleurs, qu’on serait bien dans l’embarras ! Discerner, c’est seulement manifester le pour et le contre, les diverses orientations effectivement présentes. Et c’est se décider à partir de cet examen.
Dans les vieux textes bibliques, on a parfois l’impression que l’Esprit de Dieu est curieusement susceptible d’inspirer le mal comme le bien. Par exemple : 1 Rois, 22,19-23 ; 1 Samuel, 16,14 et 19,9.
A tout le moins, l’Esprit a parfois des rôles étonnants (Isaïe, 19,14 et 29,10), voire inadaptés à la situation (Actes, 21,4).
Certes, peu à peu, la tradition biblique a soigneusement distingué entre l’Esprit du Mal (le diable, Satan) et l’Esprit Saint. Cela se comprend bien, dans la ligne d’une révélation qui nous permet de discerner les esprits en fonction des paroles éclairantes sur l’Alliance ou le Royaume.
b- Mais on peut aller trop loin dans ce souci de discerner. Par exemple en instituant un dualisme ou un parallélisme entre les deux Esprits opposés. Ou bien encore en tombant dans ce que nous avons appelé le « clivage », qui départage de manière claire, mais trop claire, le domaine des deux Esprits.
En fait, au témoignage de l’Ecriture elle-même, les choses sont plus complexes. Il y a le poème de Job qui met en scène un dialogue entre Dieu et l’Esprit tentateur. Il y a aussi ce fait que l’Esprit satanique ou possessif prend parfois les signes de l’Esprit Saint : « Satan lui-même se déguise en ange de lumière » (2 Co 11, 14). Inversement, on peut bien penser que, parfois, des actes ou des paroles qu’inspire l’Esprit divin sont jugés par les autorités ou par l’opinion comme semant le trouble et donc comme mal inspirés.
Par conséquent, le discernement des esprits n’est pas si simple qu’on le dit parfois. Nos vies sont marquées de mouvements contradictoires ou opposés, mais entrelacés. Jésus lui-même a mené son existence comme un combat contre l’Esprit du Mal et comme une disponibilité active à l’Esprit de Sainteté.
2. Tenir à un discernement spirituel.
On parle souvent aujourd’hui du discernement. Mais le mot semble parfois fort ambigu. On le met à bien des sauces. Repérer les dérapages du discernement :
a- Un dérapage moral : on réduit le discernement spirituel à un discernement moral. Exemples : cela va dans le sens de l’Esprit parce que cela est moralement bon ; cela est spirituel parce que cela est moralement mauvais.
Mais discernement moral et discernement spirituel ne sont pas équivalents. Et cela pour deux raisons :
D’abord, parce que, évangéliquement parlant, les gens qui si objectivement en dehors des normes morales peuvent être porteurs d’expérience spirituelle et donc peuvent, en principe accueillir en quelque part d’eux-mêmes la présence (même limitée) de l’Esprit. « Les prostituées vous précéderont dans le Royaume des cieux. » Traduisons : le manque de moralité n’est pas synonyme de manque de sens spirituel. Ou encore : le péché lui-même peut être (notamment quand il est pris dans la dynamique des paroles de pardon) occasion paradoxale de s’ouvrir à l’Esprit.
Ensuite, parce que, toujours selon l’Evangile, la rectitude morale n’est pas forcément synonyme d’ouverture à l’Esprit. C’est le problème du pharisaïsme. On peut être très apte à un discernement moral sans, pour autant, discerner les signes de l’Esprit.
b- Un dérapage intellectuel, dans l’ordre du savoir : on tend à faire du discernement une connaissance, une vérification.
Par exemple, on prétend obtenir, par l’usage de « critères de discernement », le sens spirituel de sa vie ou de celle des autres. Cette attitude, fréquente, dénature le caractère spirituel du discernement. Et cela de plusieurs manières :
° On oublie que le discernement est un acte de foi. Ce n’est pas un constat ou un jugement quelconque :
« Comme Pierre était toujours à réfléchir sur sa vision l’Esprit lui dit… » (Actes, 10, 19-20).
« La tentation par excellence : celle qui consiste à faire l’économie de la foi, en prenant le raccourci de la vue. » (G. Appia).
° On ne préserve pas assez le sens du relatif. Les choses humaines sont toujours ambiguës. Nous ne pouvons donc prétendre « juger », en donnant à ce mot sa signification précise. Dieu seul sonde les reins et les cœurs. Lui seul peut apprécier évaluer nos gestes et nos vies. Par conséquent, ne faut-il pas se garder d’une illusion de l’immédiat, comme si l’Esprit Saint était expressément discernable (alors que nous ne discernons jamais que ses signes) ?
Dans bien des cas, nous pouvons estimer que tel acte est évangélique ou spirituel, que tel autre ne l’est pas. Mais cela demeure une sorte d’intuition, normalement fragile et humble. Discerner, ce n’est pas se mettre à la place de Dieu.
° On a parfois recours à ce qu’on appelle les « critères de discernement » d’une manière peu spirituelle, autrement dit, automatique ou idéologique.
Par exemple, on dira que ce qui dans le sens de la paix est « fruit de l’Esprit ». Et effectivement c’est possible. Mais ce n’est pas sûr. Car l’Esprit est aussi celui qui met debout, qui pousse à dénoncer les peurs ou les conformismes, etc.
Par conséquent, les critères de discernement ne sont pas des outils d’analyse, applicables de façon purement objective. Ils constituent eux-mêmes des données spirituelles. Et l’on ne peut honnêtement les mettre en œuvre que si l’on entre spirituellement dans leur sens et dans leurs rapports réciproques. On fait du discernement un acte complexe, demandant délais, détours et minutie. Alors que c’est fondamentalement un acte simple. Simple comme la vie, comme la respiration. S’il n’est pas assez simple pour nous, c’est que nous ne sommes pas assez simples pour lui. Le discernement déraperait, s’il devait stériliser la créativité ou compliquer maladroitement l’expérience.
c- Un dérapage piétiste. Nous voulons parler d’une tendance à faire du discernement une opération de prière ou de réflexion religieuse, sans mener en même temps les analyses, enquêtes ou actions qu’appelle la situation à discerner. Dieu, dit-on, fait signe immédiatement !
Assurément, le discernement est affaire de foi. Mais il ne court-circuite pas tout ce qui, dans la vie, nous permet de comprendre et de changer ce qui se passe. Car la foi ne met jamais hors circuit les données profanes de l’existence. Alors à quoi bon vouloir discerner ce que l’on ne veut pas étudier - ou simplement regarder en face - à l’aide de l’information possible, des analyses politiques disponibles, des données psychologiques ou sociologiques utilisables ?
Nous nous demandons si l’inflation que connaît parfois dans l’Eglise catholique occidentale le discernement ne recouvre pas la pente bien connue vers l’idéalisme : comme si la foi pouvait rejoindre immédiatement le Royaume, sans prendre le temps et le chemin de l’existence et de ses exigences.
Après tout, il y a bien des cas où il faudrait discerner un peu moins et agir ou réfléchir un peu plus…
d- Un dérapage individualiste. Le discernement est un acte de foi. Cela implique qu’il soit aussi un acte ecclésial (quelles que soient les formes de l’Eglise en question), c’est-à-dire communautaire, communicable, partagé. Discerner implique une ouverture à d’autres. Il est impossible que ce soit une opération purement privée.
Et certes, on voit bien les dangers d’une incapacité à prendre personnellement ses responsabilités et ses décisions. On sait les risques dépersonnalisants d’une appartenance « fusionnelle » à un groupe, à une équipe.
Mais ces difficultés n’empêchent pas, nous semble-t-il, d’être attentif au dérapage individualiste du discernement. Car c’est à plusieurs, ensemble, que l’on peut en principe « correspondre » à l’Esprit, un Esprit donné à tous pour que tous fassent corps et peuple.
Dans cette perspective, la référence aux autres (ceux d’aujourd’hui comme ceux d’hier et peut-être ceux de demain, ceux qui viendront après nous) n’est pas seulement une affaire psychologique, comme s’il s’agissait simplement de mettre en commun des lueurs individuelles. Il y a plus. S’il s’agit de discerner en Eglise, c’est parce que ce qui arrive à chacun « regarde » les autres, les concerne, comme on dit. La vie privée est aussi vie publique. La vie personnelle est une vie entrelacée avec celle de la communauté.
Un dérapage institutionnel, dans l’ordre ecclésial. Ici, le danger est double :
° Ou bien le discernement que l’on opère est hâtif et routinier.
On discerne comme on a toujours discerné. Autrement dit, on reprend, sans examen nouveau et humble, les façons de voir ou de comprendre qui sont celles de la majorité des chrétiens ou celles des siècles passés. Cela n’est-il pas dangereux ? Certes, le discernement est bien un acte de tradition. Nous sommes toujours précédés ou sollicités par les discernements des autres, frères et sœurs dans la foi, hommes et femmes dans la vie quotidienne. Mais cela ne nous dispense pas d’un acte effectif, donc risqué, pour aujourd’hui. Car la foi, dont le discernement est une forme, est un don « de chaque jour ».
° Ou bien le discernement que l’on envisage consiste à s’en remettre à l’avis d’autres, notamment de ceux qui ont autorité dans l’Eglise : prêtres, évêques, religieux experts dans la direction des consciences, congrégations romaines, etc.
Assurément, le discernement est un acte ecclésial, qui suppose donc la relation avec les autres chrétiens, compte tenu des divers niveaux de responsabilité (cf. Vatican 11, Constitution sur l’Eglise, n°12). Mais personne ne peut discerner à la place des autres, pour les autres. L’autorité peut donner des précisions légales ou administratives. Elle peut aussi dire son propre discernement, étant donné son charisme et son statut. Mais elle ne peut monopoliser le discernement. Il est possible (et parfois évangélique) d’obéir tout en gardant humblement et jusqu’à plus ample informé sa propre perception des choses.
3. Tenir que le discernement a plusieurs niveaux.
Le discernement se module selon les aspects de notre vie que sont à éclairer. Il n’a pas toujours le même style ou le même cahier des charges !
Les variables sont de deux types, selon qu’elles concernent l’ampleur de la situation à discerner et selon qu’elles touchent au rapport temporel entre l’acte de discernement et ce qui est à discerner :
A-Ampleur de la situation. Elle n’est pas toujours la même. Il y a le discernement de tel acte (à faire ou déjà posé), de tel événement, (dans une révision de vie), de telle situation globale (où plusieurs personnes voire plusieurs groupes sont impliqués), de telle époque, (quels sont les « signe-spirituels de notre temps ?). Discerner ce qu’il faut faire en telle circonstance et discerner quelle est sa vocation, ce n’est évidemment pas la même chose.
Le discernement varie donc selon ce qui est à discerner.
Si l’on envisage un fait déterminé ou encore une situation isolée de son contexte, il est assez difficile d’en discerner la signification spirituelle. A moins d’appeler discernement un discours vaguement moralisateur ou pieusement général !… Quand il s’agit de tranches d’existences trop petites, il est déjà difficile de saisir leurs composantes psychologiques, sociologiques, culturelles, etc. A plus forte raison est-il délicat de dire leur rapport à l’Esprit Saint. Peut-être d’ailleurs est-il illusoire de vouloir le faire, car nous ne sommes pas appelés à tenir la comptabilité spirituelle de notre vie ou de la vie des autres.
Mais, si l’on se place à un niveau plus global, si l’on envisage un ensemble - une séquence historique un peu étendue, une situation relativement large - il devient plus plausible de tenter un discernement. Même si cela demeure risqué. E y a en nous un certain « tact », un « sens de la foi », une situation spirituelle qui nous permet de sentir et de dire ce qui a chance d’être en accord avec l’Esprit ou en opposition avec lui.
B- Temps du discernement. Il y a, dans la vie, des urgences qui demandent une décision rapide. Et il y a des maturations lentes. E y a aussi un discernement après coup, une fois l’événement accompli ou la décision prise. Et il y a un discernement avant de choisir ou pendant le déroulement de certaines situations. Bien évidemment ces divers rapports temporels entre l’acte de discerner et ce qui est à discerner modifient les perspectives.
Faut-il entrer dans quelques détails ?
Il est apparemment plus facile de discerner après coup que de discerner qu’à chaud » ou « avant l’événement ». La preuve en est, dans l’Eglise comme dans l’ensemble de la vie, la « réévaluation » de certains moments du passé. Que l’on songe aux mouvements spirituels médiévaux. Ou encore à la signification de Luther (ce que les catholiques disent de lui aujourd’hui n’a que de lointains rapports avec ce qu’ils en ont dit au siècle précédent). Ou encore à la lutte des classes. Et pourtant… L’Esprit qui nous aide à relire le passé n’est-il pas d’abord celui qui nous pousse à aborder prophétiquement l’avenir ?
4. Lier le discernement à certaines tensions-clés.
Habituellement, le discernement spirituel est indexé sur des données-tests qui permettent d’apprécier le cas envisagé.
Par exemple, on adopte la « tactique Gamaliel » : wait and see.
« Si leur entreprise ou leur œuvre vient des hommes, elle se détruira d’elle-même. Mais si vraiment elle vient de Dieu, vous n’arriverez pas à les détruire. Ne risquez pas de vous trouver en guerre contre Dieu. » (Actes, 5,38-39).
Ou bien, autre méthode, on vérifie si, dans la situation à discerner, immédiatement ou à terme, se manifestent les « dons de l’Esprit » dont parle la tradition chrétienne, à commencer par Paul (Ga 1, 22-23 ; Rm 8) : paix, joie, liberté, respect des autres, etc.
Ou bien, enfin, on se demande si ce que l’on examine rend possible, ou non l’existence de l’Eglise et donc, dans le monde, l’existence de rapports fraternels réels :
« A chacun la manifestation de l’Esprit « est donnée en vue du bien commun. » (1 Co 12,7).
Et pourtant, ces diverses approches posent une question. Ce qui dure est-il forcément spirituel ? Nous n’oserions le dire inconditionnellement. De même, les divers « dons » de l’Esprit aident-ils toujours à discerner ce qu’il en est dans telle situation ou telle conjoncture ? Oui, mais à condition d’établir une hiérarchie dans ces multiples « signes » de l’Esprit : c’est ce que fait saint Paul en présent la charité comme l’indice spirituel n° 1.
Aussi proposerions-nous volontiers une double recherche au sujet des « dons », « effets », « fruits », « critères » de l’Esprit.
En premier lieu, il nous semble que ces signes spirituels sont organiser pratiquement selon des tensions : ils vont concrètement par « couples » dont les termes sont opposés, au moins en apparence.
Tensions structurant les dons de l’Esprit
charité - liberté ou autonomie personnelle ;
joie - courage dans l’épreuve, dans la souffrance ;
paix - refus des torpeurs ou des malentendus ;
courage - patience et persévérance, sérénité ;
unité - respect des différences ;
fidélité, tradition ;
accueil de l’inattendu ou du nouveau tendance à affirmer, à dire oui - courage pour refuser et dire non (cf. rituel du baptême) ;
sens de l’institution - relativisation de l’institution ;
parole - silence ;
action - contemplation ;
sens de l’Esprit dans le monde - sens de l’Esprit dans l’Eglise ;
sens de l’Esprit dans la vie humaine - sens de l’Esprit dans le cosmos ;
auto-interprétation (discernement personnel) - hétéro-interprétation (les autres nous disent, pour une part, et parfois mieux que nous ne le faisons nous-mêmes, qui nous sommes) sens de l’individuel - sens du collectif, etc.
La liste ci-dessus n’a rien de limitatif. Telle qu’elle est, elle a peut-être l’intérêt d’indiquer comment, en fait, s’opère le discernement : non pas en fonction de dons pris isolément, mais en fonction de dons ou de signes pris dans leurs relations réciproques.
Encore faut-il souligner que les tensions dont nous parlons ne sont pas à prendre d’une façon « dialectique », comme un jeu de concepts. Car l’Esprit n’est pas dialectique. Il nous pousse seulement à prendre en compte la vie dans tous ses aspects à la fois, en les faisant réagir les uns sur les autres. Etant entendu que la vie dans l’Esprit ne peut s’établir en éliminant l’un de ces aspects. Si, par exemple, comme le dit Paul, la charité a le dernier mot, ce n’est pas au mépris de la liberté individuelle, mais en cherchant pratiquement comment être avec d’autres permet d’être soi-même, ici et maintenant.
b- En second lieu, nous nous demandons si les listes de « dons de l’Esprit » ne sont pas sans cesse à mettre à jour. Sans doute y a-t-il, en toute expérience spirituelle sérieuse, des traits constants. Néanmoins, certains signes de l’Esprit doivent probablement être soulignés à chaque époque.
Essai pour prolonger les listes pauliniennes de dons spirituels
Peut-être s’agit-il moins d’ajouter des éléments que de formuler certains d’entre eux d’une manière plus parlante pour nous.
Par exemple :
Le fruit de l’Esprit est :
vérité (c’est-à-dire solidité non crispée et capable d’écoute) ;
possibilité de prendre la parole ;
second souffle ;
reconnaissance du corps et de la vie corporelle ;
goût du beau ;
admiration pour autrui ;
volonté de ne pas récupérer les autres ;
souci de dépasser l’esprit de clocher ;
amour de la vie ;
réalisme à l’égard des structures ;
sens d’une efficacité non prétentieuse ;
disponibilité à l’imprévu ;
dissipation des fausses oppositions ;
refus des idoles en tous genres, courage pour la libération ;
allergie aux maquettes d’une société ou d’une Eglise idéales ;
sens de l’humour, etc.
5. Se fier au don de Dieu.
En définitive, quel est le critère fondamental de la vie dans l’Esprit, celui duquel les autres découlent et dépendent ?
On peut, bien sûr, dire avec saint Paul que c’est la charité. Mais la charité, comprise seulement comme amour des autres, risque encore d’être ambiguë et parfois de donner le change. C’est pourquoi nous pensons qu’il faut aller jusqu’à ce qui est le fond vif de la charité : le don de Dieu. Ce qui est spirituel, c’est ce qui est vécu comme un don. Ce qui est vie dans l’Esprit, c’est ce qui est vécu comme une gratuité reçue.
Ces formules supposent évidemment quelques précisions.
En premier lieu, il faut avouer que la gratuité fait paradoxalement difficulté dans l’expérience spirituelle. Car celle-ci, normalement, se présente comme reçue, comme une dé-crispation, comme un accueil. Mais ce genre de gratuité est-il forcément celui que constitue en nous l’Esprit Saint ?
Ce n’est pas tout à fait sûr. Car le don de Dieu est autre que notre capacité d’accueil, que notre disposition spirituelle plus ou moins habituelle. Dieu est autre que nous.
Cela, la tradition biblique et chrétienne le croit. Elle tient que Dieu n’est jamais exactement dans la ligne de ce que nous sommes. D’où son caractère déconcertant et novateur.
Mais comment comprendre cette gratuité au second degré que fait lever en nous l’Esprit de Dieu ? Il nous semble que nous avons trois moyens à notre disposition :
° D’abord, des signes typiques :
l’histoire de Jésus telle que l’Evangile nous la présente (il y a en cette histoire, croyons-nous, une présence de l’Esprit qui se manifeste d’une manière révélatrice) ;
et aussi les sacrements ecclésiaux : le baptême, l’eucharistie, etc. Soulignons au passage la confirmation qui scelle en nous une expérience ecclésiale et spirituelle du don de Dieu.
° Ensuite, des signes qu’offre la vie quotidienne.
Par exemple, l’attention portée aux pauvres - qui témoignent de la gratuité parce qu’ils n’ont sont pas grand-chose, socialement parlant. Ou bien la prière : elle est « cure de gratuité, elle pacifie sans démobiliser ni fermer les yeux. Ou encore le langage que nous tenons. Si nous sommes fermés à tout langage symbolique ou poétique, sommes-nous assez ouverts au gratuit de Dieu ?.
° Enfin, une réflexion de type théologique qui parcourt l’histoire de l’Eglise et qui souligne sans cesse que les œuvres ne sont rien sans la foi ou que l’homme créé à l’image de Dieu doit devenir peu à peu « à la ressemblance » de ce même Dieu, c’est-à-dire l’accueillir comme un don.
Tu es un homme parmi des frères, dans ce royaume de corps, de chair et de sang, que l’on appelle l’histoire. Mais ce n’est ni la chair ni le sang qui méritent l’Esprit. Et pourtant c’est parce que nous sommes corps que nous pouvons accueillir l’Esprit. C’est parce que nous sommes charnels que nous pouvons devenir spirituels.
Qui es-tu, toi l’Homme au pluriel, toi l’homme corporel, que l’Esprit rend spirituel ?
Tu es appelé au réalisme. Car l’Esprit ne hante pas les rêves. C’est un Esprit d’incarnation et de résurrection.
Qui es-tu, toi, Homme d’Esprit ?
Ta vocation au réalisme spirituel se fait, chaque fois que possible, vocation à l’Eglise. En l’Eglise, il y a quelque chose de toi. En elle ton visage prend aussi forme parce qu’en elle l’Esprit se manifeste à travers des signes et des paroles de révélation.
Qui sommes-nous, gens d’Eglise parce que gens du monde ?
Des êtres dont la vérité humaine passe par le discernement. Car c’est une manière d’être homme que de reconnaître entre ce qui nous arrive et ce que réalise l’Esprit, un lien mystérieux, clair-obscur.
L’Esprit est-il à l’heure aujourd’hui ?
Dossiers libres, Cerf, 1977, p. 36-46
Voir aussi : L’Esprit est-il à l’heure aujourd’hui ? ; Où se manifeste l’Esprit ?.
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