Accueil du site > Textes > Textes de 10 à 20 pages. > L’Esprit est-il à l’heure aujourd’hui (...)
logo

L’Esprit est-il à l’heure aujourd’hui ?

Quand la Bible parle de l’Esprit

L’Esprit est-il à l’heure aujourd’hui ?

Quand la Bible parle de l’Esprit

Après la question : Où se manifeste l’Esprit ? , voici une autre question : L’Esprit est-il à l’heure aujourd’hui ?. Question bizarre ? Non, car nous sommes malades du temps, dit l’auteur. Toujours anxieux d’être en retard. Qu’en est-il de l’Esprit de Dieu par rapport à notre temps ?


I - L’ESPRIT EST ÉNERGIE

Nous allons brièvement analyser ces deux figures bibliques de l’Esprit : l’énergie qui anime l’ensemble de la vie, et l’inspiration qui anime la parole. Et d’abord l’Esprit comme énergie.

1 - L’Esprit est don.. Allons de suite au plus vif de la conception biblique : pour les hommes de la Bible, l’énergie de l’Esprit est un don.

Voilà qui est souvent dit. Mais aussi vite dit. Car une telle affirmation pose très exactement la question de Dieu. Non pas de manière théorique, mais au plan concret de l’énergie de la vie.

Que signifie-t-elle, en effet ?

a- Notre expérience (personnelle et collective) de la vie, donc de l’énergie, du dynamisme vital, nous permet de reconnaître que nous ne sommes pas des sujets totalement adéquats à ce que nous vivons. Quelque chose de notre vie vient d’avant nous, d’au-delà de nous. Nous n’avons pas une pleine maîtrise sur ce que nous sommes. Ou, si nous le croyons, c’est que nous sommes dans le pur imaginaire.

Cela, à vrai dire, relève d’un constat qui n’implique pas forcément la présence de Dieu. Les psychologues attestent assez généralement qu’il y a en nous une finitude, c’est-à-dire l’acceptation adulte et libératrice d’un manque, d’une insuffisance congénitale.

Aussi la Bible va-t-elle plus loin. Elle propose une interprétation de foi. Le manque qui est en nous nous est présenté dans l’Alliance, donc par la Parole de Dieu, comme la marque en creux d’un don de Dieu. En vivant avec réalisme nos limites, nous pouvons accueillir un Autre que nous. Le don de Dieu ne vient pas combler magiquement nos limites, il fait de celles-ci une chance : la possibilité de vivre en relation avec un autre Esprit que le nôtre.

Par conséquent, on ne peut départager dans notre vie ce qui est de nous et ce qui est de Dieu. Car ce qui est de Dieu, son Esprit, se présente dans ce qui est de nous, notre vie, telle qu’elle est. Tout est de nous, tout est de Dieu, en ce sens. Tout est nôtre et tout est don. Au sein de ce qui est le plus vital en nous, nous sommes tout à la fois personnalisés (donc tirés hors de l’imaginaire mythique et irréaliste) et ouverts à une relation avec Quelqu’un qui nous parle et qui nous dit que sa force est en nous, unie à la nôtre, pour la nôtre.

L’Esprit est don. C’est un dynamisme qui s’intègre à nous, mais qui ne vient pas de nous, qui n’est pas dû à nos possibilités. Nous le recevons sur parole, de la part de Dieu qui nous l’adresse en nous adressant la parole. Nous ne le produisons pas, nous l’accueillons.

b. Affectivité et action

Quelle est cette énergie divine ? Ou encore quelle est notre énergie humaine appelée à accueillir l’énergie de Dieu ?

Nous pouvons au moins dire que l’Esprit est énergie d’une double manière. Il l’est aussi bien - comme nous le sommes nous-mêmes en tant qu’affectivité (jouissance, joie, plaisir, amour, aspiration, constance, etc.) et en tant que dynamisme d’action (transformation, justice, libération, proposition de l’Evangile, etc.).

Ces deux aspects de l’énergie vont de pair. Peut-être avons-nous en Occident oublié le premier. D’où la fatigue et la platitude de l’activisme. Peut-être risquerons-nous demain d’oublier le second. D’où les risques d’unité fusionnelle et de jouissance imaginaire.

Il y a plus : l’énergie de Dieu est non seulement une énergie pour les hommes mais aussi une énergie cosmique pour le monde. L’Esprit communiqué aux hommes est aussi l’Esprit de la Genèse, qui plane sur les eaux. Cela n’est pas sans importance. Car cela signifie que nous sommes solidaires du cosmos : le monde nous habite, se fait chair en l’homme. Nous ne sommes pas de « purs esprits », car en nous habite l’Esprit du cosmos. Et notre lien aux choses de la nature est un lien profond : c’est un lien spirituel, entretenu par l’Esprit. Autrement dit, notre rapport au monde n’est pas de pure puissance ni de domination : les choses nous sont données tout autant que nous nous les donnons.

« Il éprouvait toute la puissance d’être, la joie de n’aller nulle part, de ne rien demander, de ne rien désirer, de vouloir simplement rester là, dans une joie totale, comme les arbres qui restent là à recevoir les flocons de neige… Et son âme communia à la fraîcheur du monde. » (Soljenitsyne).

c. Bourrasque et brise

Troisième donnée biblique : l’Esprit connaît en nous deux régimes.

Parfois il est communiqué avec violence. Par exemple, il s’empare des vieux chefs du peuple d’Israël, les « Juges », pour les pousser presque physiquement en tel ou tel sens. Il « fond » sur eux. Mais, à d’autres moments, la présence de l’Esprit est envisagée de façon plus nuancée. Non pas plus discrète, mais plus respectueuse de la liberté humaine.

On pourrait comparer, de ce point de vue, le texte que nous avons déjà cité d’Isaïe 11,2 (les « dons » de l’Esprit) avec celui, beaucoup plus violent, de 1 Samuel 11,1-11 : c’est un épisode de l’histoire de Saül. Ce dernier, un paysan, revenait des champs quand il apprit les menaces des Ammonites : « Quand Saül entendit ces choses, l’Esprit de Dieu fondit sur lui et il entra dans une grande colère. »

Tantôt l’Esprit « repose " sur des hommes, tantôt il « fond » sur eux. Dans l’histoire biblique, peu à peu, on considéra comme plus noble et plus significative une présence de l’Esprit plus calme et plus durable. Mais, quelle que soit cette tendance à la spiritualisation (parfois un peu trop sage et rangée), la venue de l’Esprit est toujours représentée quelque peu comme une irruption. Jésus lui-même est « poussé » au désert par lui (Mc 1,12), et la Pentecôte se manifeste par une bourrasque violente et imprévue.

d. Orientation

Enfin, selon la Bible, l’Esprit est une énergie orientée. La bourrasque qui le figure parfois n’a rien d’un vent fou. Il souffle où il veut. Mais il veut quelque chose.

Son énergie nous est donnée en direction du Royaume de Dieu, en vue d’un avenir et d’un style de vie qui est celui que Dieu nous propose. Il renouvelle toutes choses. Et c’est par là que nous le reconnaissons comme créateur, c’est-à-dire source, énergie des débuts, des audaces, du départ, puis souffle de la marche, énergie des constances et des luttes, et enfin pôle d’attraction, finalité, énergie qui aimante, attire et fait lever notre vie.

« L’Esprit change tout ce qu’il touche » (Cyrille de Jérusalem).

« Voici que j’ai trouvé ce qui est plus important que la sagesse. C’est un Esprit de feu en vous, toujours s’accroissant de lui-même » (Khalil Gibran).


2. Des signes-repères

Orientée comme un vecteur, l’énergie de l’Esprit reste sans doute mystérieuse. On ne sait ni d’où il vient ni, où il va. C’est vrai. Et pourtant on le sait bien un peu, malgré tout. L’orientation qu’il porte se présente à travers des signes. La force qu’est l’Esprit de Dieu a des manifestations typiques, significatives, des sortes de « sacrements > (au sens large) où « Dieu fait ses preuves ».

Voici quelques-uns de ces signes-repères qui font de l’Esprit une énergie « sacramentelle », significative et efficace :

- Le premier de ces signes, celui qui est décisif pour les chrétiens à la fois parce qu’il assume des signes antérieurs et anticipe des signes ultérieurs, c’est Jésus-Christ, lui-même Parole de Dieu. En Jésus, porteur de l’Esprit * au-delà de toute mesure » (Jn 3,34), l’Esprit se manifeste et se révèle.

- Deuxième signe : le sens et le souci du peuple. Cela est net pour Jésus (« mon sang pour les multitudes »). Mais dans l’Ancien Testament cette orientation est déjà claire. Certes, l’Esprit est souvent donné à quelques-uns : aux chefs politiques que sont les Juges, à certains prophètes, au Messie attendu, etc. En ces cas, il est pourtant toujours donné pour le peuple. Il a une destination collective et populaire.

« Je prendrai de l’Esprit qui est sur toi pour le mettre sur eux » (11,17 : parole à Moïse). Voir la suite du récit, notamment le v. 29 où Moïse déclare : « Puisse tout le peuple de Yahvé être prophète, Yahvé leur donnant son Esprit. »

« A chacun la manifestation de l’Esprit est donnée en vue du bien commun » (1 Co 12,7).

La scène de la Pentecôte, en référence à l’oracle prophétique de Joël, représente la généralisation ultime (eschatologique) du don de l’Esprit. Les derniers temps sont là parce que l’Esprit est donné à tous directement.

- Troisième signe : l’espérance. L’Esprit fait espérer. Il nous tourne vers demain. Celui de Jésus, le nôtre donc.

« Nous qui possédons les prémices de l’Esprit, nous gémissons intérieurement dans l’attente du salut de notre corps » (Rm 8, 23-24).

« Vous avez été marqués d’un sceau par l’Esprit de la promesse, cet Esprit Saint qui constitue les arrhes de notre héritage » (Paul aux Ephésiens 1,13-14).

Cette espérance spirituelle, nous la découvrons en Jésus. Elle prend en lui, comme déjà dans l’Ancienne Alliance, des caractéristiques qui l’arrachent au rêve et aux fantasmes.


3. Pour espérer selon l’Esprit

Volontiers, nous proposerions de repérer ces caractéristiques en deux directions :

- D’abord, l’espérance dans l’Esprit est à la fois fondée (gages, arrhes, prémices) et, en même temps, ouverte. On ne sait pas l’avenir, même si l’on croit en l’Alliance et à son orientation de Royaume. De là vient, par exemple, que l’Esprit est présenté par Jésus comme celui qui fera souvenir de lui et aussi comme celui qui fera faire des pas nouveaux sur les chemins ouverts par lui (Jn 14,26).

- Ensuite, l’espérance dans l’Esprit se manifeste à travers les crises et les impasses. Non comme une utopie, mais comme une certitude appuyée sur le don fidèle de Dieu.

Trois cas de ces moments-tests sont soulignés par la Bible :

a) La recherche de l’unité, avec les scissions et les difficultés que cela implique : cf. Isaïe 32,15-19 ; Joël 3 et 4. On sait combien saint Paul a été attentif à ce genre de problème.

b) La libération et le retournement du cœur, dans le pardon des péchés et la purification. L’Esprit est une eau répandue (Ez 36,25) qui trace un chemin d’espérance à travers les impasses du péché.

c) La guérison et surtout la résurrection : celle des soldats morts pour le peuple (Ez. 37), celle de Jésus (Paul aux Romains 8,11).

Ces trois manifestations de l’Esprit sont interdépendantes, aussi bien dans les textes qui souvent les relient (par exemple Ezéchiel 36-37 ; Jean 20) que par leur sens : unité - pardon - résurrection.

Résurrection et pardon des péchés ont la même orientation dans les deux cas, il y a naissance à une vie nouvelle.

De même, résurrection et pardon des péchés sont à envisager en fonction de l’unité du peuple : la résurrection n’est pas une affaire d’abord individuelle (c’est tout le peuple qui ressuscite, pour la Bible. Et Jésus lui-même ressuscite en nom collectif) et le pardon divin modifie ou ranime notre communion avec les autres.


II - L’ESPRIT EST LIÉ À LA PAROLE

Parler, quand on est homme, c’est une manière de vivre. La parole, c’est une certaine mise en œuvre de l’énergie vitale. C’est la forme que prend notre vie quand elle sort du cercle enchanté des rêves pour voir et nommer les choses et, ce qui revient au même, pour entrer en relation avec d’autres êtres.

Toutes proportions gardées, ne pourrait-on pas appliquer à Dieu cette constatation anthropologique ? Bien sûr, il ne s’agit pas de faire de Dieu le mime et la projection de ce que nous sommes. Et pourtant… Si Dieu avait voulu s’approcher de nous pour manifester que son Esprit Saint ne craint pas d’entrer dans les normes humaines ! Dans la Bible, en tout cas, l’Esprit de Dieu est comme l’énergie humaine, comme la vitalité des hommes. Il se met en parole, pour une part de ce qu’il est.

1. A quelles conditions ?

Le lien entre la Parole de Dieu et l’Esprit Saint est toutefois, dans l’Ecriture, moins souligné que nous n’avons tendance à le faire de nos jours. Nous avons signalé déjà la réticence de certains prophètes à lier la Parole dont ils étaient porteurs et l’Esprit dont les manifestations ambiguës étaient un peu trop galvaudées autour d’eux. Et nous avons également relevé le risque d’une parole coupée de l’énergie vitale, insuffisamment reliée à elle, voire contredite par les comportements et les pratiques.

Cette tension peut, certes, être interprétée de plusieurs manières.

On peut, avec l’orthodoxie biblique, privilégier la parole comme étant seule le critère décisif de la foi et de l’Alliance. On peut aussi, avec certains de nos contemporains, estimer que les gens de la Bible majoraient la parole et minimisaient l’énergie bouillonnante et ambiguë de la vie en voulant la couler à tout prix dans les normes de la moralité et de la cohérence de I’Alliance.

Mais, en toute hypothèse, il reste que le rapport entre l’énergie spirituelle non verbale et l’énergie spirituelle verbalisée, mise en parole, est délicat.

Certes, plus les choses avançaient, et plus la Bible affirmait le lien entre Esprit et Parole :

« J’ai mis sur lui mon Esprit, Il annoncera aux nations la justice. » (Isaïe 42,1)

« Ils ont endurci leur cœur comme le diamant pour ne pas entendre la loi et les paroles que Yahvé des armées leur avait envoyées par son Esprit, par le ministère des prophètes » (Zacharie 7,12).

« C’est David lui-même qui a dit par le Saint Esprit - le Seigneur a dit à mon Seigneur… » (Mc 12,36).

« Ce n’est pas vous qui parlerez, mais l’Esprit Saint » (Mc.13,11).

« Quand il viendra, lui l’Esprit de vérité, il vous conduira vers la vérité tout entière. Car il ne parlera pas de lui-même. Mais tout ce qu’il entendra, il le dira » (Jn 16,13).

Dans les Actes des Apôtres, on lit à plusieurs reprises la formule ramassée : « L’Esprit dit » (8,29 ; 10, 19-20 ; 13,2).

Toutefois, et c’est à notre avis ce qui est important ici, le lien entre Esprit et Parole implique certaines conditions :

- a- Tout d’abord l’Esprit n’est pas seulement source ou inspiration de la parole émise. Trop souvent, on ne met que cet aspect en relief. Et c’est dommage. Car l’Esprit est aussi source d’audition, inspiration de l’écoute. Autrement dit, l’Esprit ne fait pas seulement parler, il fait aussi écouter : la parole qui n’est pas issue de nous a chance de nous amener au réel plus et mieux que ne le fait la parole émise par nous. C’est donc un acte spirituel que d’écouter la parole d’autrui, et spécialement la Parole de Dieu. S’il faut que celui qui la dit soit inspiré, il faut aussi que le soit celui qui l’écoute et la garde

« Pourquoi ne comprenez-vous pas mon langage ? C’est que vous ne pouvez pas écouter ma parole. Vous avez pour père l’Esprit du Mal… Qui est de Dieu écoute les paroles de Dieu. Si vous n’écoutez pas, c’est que vous n’êtes pas de Dieu. »(Jn 8,43-47)

- b) La Parole de Dieu n’est pas, d’autre part, la seule manifestation divine chez les hommes. Elle n’épuise pas les signes de Dieu, même si c’est le signe d’Alliance qui sert de référence et de discernement en dernier ressort. Elle appelle une vérification non parlée.

Cette remarque s’appuie sur le comportement constant des prophètes, y compris de Jésus. Ce dernier accompagne ses paroles de signes-gestes, es miracles, le comportement quotidien).

Nous aurons à nous souvenir de cette constante pour mieux comprendre comment Dieu se révèle à nous non seulement à travers son Fils, sa Parole vive, mais aussi dans et par son Esprit : Jésus le Fils n’assume pas en lui la totalité de l’Esprit au point de rendre inutile la mention de l’Esprit-Saint .

- c) En troisième lieu, la Parole de Dieu n’est en accord avec l’Esprit que dans la mesure où elle a une certaine valeur polémique par rapport à d’autres paroles. Quand l’Esprit fait parler, ce n’est habituellement pas pour approuver ou ratifier la pensée dominante et les paroles communément reçues, mais c’est plutôt pour « contre-dire > ce que ces paroles convenues ont de fermé et de non spirituel :

« Quand on vous emmènera pour vous livrer, ne vous préoccupez pas de ce que vous direz, mais dites ce qui vous sera donné sur le moment : car ce n’est pas vous qui parlerez, mais l’Esprit Saint » (Mc 13,11).

- d) Ajoutons que le lien de l’Esprit à la parole n’est pas seulement celui que nous exprimons dans le terme d’inspiration. Ce mot met en jeu une image temporelle : l’Esprit serait avant la Parole. Voilà qui est sûr, mais insuffisant. Car l’Esprit est aussi après la Parole : il l’aimante, la tire vers le Royaume qui vient.

« L’Esprit Saint vous enseignera tout et vous rappellera tout ce que je vous ai dit » (Jn 14,26).

- e) Enfin, pour que la parole puisse se réclamer de l’Esprit, il faut qu’elle soit au pluriel. Un cri, un mot isolé, n’est pas inspiré : ce peut être la voix de l’imaginaire qui éclate en une parole ponctuelle. Pour qu’il y ait inspiration, il faut qu’il y ait une histoire. C’est-à-dire plusieurs paroles à la suite, se corrigeant peu à peu, se contrôlant mutuellement. C’est-à-dire aussi plusieurs paroles émanant de sujets ou de groupes divers, en Eglise, en peuple :

Si je prie en langue, mon esprit est en prière, mais mon intelligence n’en retire aucun fruit. Que faire donc ? Je prierai avec l’Esprit mais aussi avec l’intelligence… Autrement, si tu ne bénis qu’avec l’esprit, comment le non-initié répondra-t-il « amen » à ton action de grâces ? Ton action de grâces peut bien être excellente, mais l’autre n’en est pas édifié (1 Corinthiens 14,14-17).

2. La parole inspirée est esprit et vie

Compte tenu de ce que nous venons de dire au sujet du lien entre la parole et l’Esprit, nous pouvons maintenant lire dans la Bible comment la parole témoigne de l’Esprit.

Il nous semble manifeste qu’elle parle de l’Esprit exactement de la même façon que le fait, sans paroles, l’énergie de la vie.

- L’Esprit comme Parole est, en effet, présenté comme un don. La parole, quand elle est inspirée, est reçue.

- Elle est articulée dans une attitude d’accueil, jusque dans le conflit et l’opposition à d’autres paroles : « Je mets en ta bouche mes paroles » (Jérémie 1,9).

Ezéchiel présente sa vocation prophétique à travers une image typique « mange ce livre et va parler à la maison d’Israël » (Ez 3,1). « Dites ce qui vous sera donné sur le moment » (Mc 13,11).

Dans la même ligne, Khalil Gibran dit : « Dieu n’écoute pas vos paroles sauf lorsque lui-même les prononce à travers vos lèvres. »

- D’autre part, la parole inspirée par l’Esprit - tout comme la vie qu’on appelle « spirituelle » - comporte un aspect de jouissance affective et un aspect d’efficacité ou d’action :

« Notre cœur n’était-il pas tout brûlant au-dedans de nous, quand il nous parlait en chemin et qu’il nous expliquait les Ecritures ? » (Luc 24,32).

Quant à l’efficacité de la parole, il y a là une expérience spirituelle assez étonnante. Car ce n’est pas une efficacité contrôlable. C’est une efficacité symbolique dont les prophètes, Jésus et Paul ont constaté le caractère déroutant et mystérieux :

« Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux malins et de l’avoir révélé aux tout petits » (Luc 10,21).

« Priez pour moi afin qu’il me soit donné de rouvrir la bouche et d’annoncer hardiment le Mystère de l’Evangile, dont je suis l’ambassadeur dans mes chaînes. Obtenez-moi le courage d’en parler comme je dois. » (Paul aux Ephésiens, 6,19-20).

Jouissance et efficacité se nouent non seulement parce que la parole inspirée met en relation les hommes mais aussi parce qu’elle est action de grâces pour le monde créé. Les deux fonctions se tiennent, pour Jésus comme pour saint Paul. « L’Esprit nous rend plus conscients des besoins du monde et de notre solidarité avec la création » (Conseil œcuménique des Eglises, Upsal, 1968).

- De même, la parole dans l’Esprit a les deux régimes que connaît la vie dans l’Esprit. Tantôt c’est une parole violente, abrupte. Celle, impérieuse, des prophètes et de Jésus devant l’opacité ou les faux-fuyants de leurs contemporains. Tantôt c’est une parole plus sapientielle, évocatrice eu suggestive : parole à Nicodème ou au jeune homme riche. Et qui n’est d’ailleurs pas moins pénétrante que la précédente.

Un exemple caractéristique du goût chrétien pour une parole « spiritualisée » plutôt que « violente » : Saint Luc, en 12,11-12, corrige la formule de Mc 13,11. An lieu de dire de façon absolue . « Ce n’est pas vous qui parlerez, mais l’Esprit Saint », Luc écrit avec plus de nuances « Le Saint Esprit vous enseignera ce qu’il faut dire. » Puissent toutefois les nuances ne pas affaiblir le caractère impétueux de l’Esprit !

- Enfin, selon la Bible, la parole spirituelle est une parole orientée elle met en direction du Royaume, selon une espérance réaliste.

Sur ce point, plus encore que sur les précédents, il y a dans l’Ecriture un débat permanent. Toute parole n’est pas inspirée. Il est des paroles qui peuvent avoir une certaine efficacité, sans que cette efficacité soit celle de l’Alliance.

C’est l’accusation que portent contre Jésus ses adversaires. Au nom de qui exactement parle-t-il ? Qui inspire son efficacité ? On sait la réponse : c Si c’est par l’Esprit de Dieu que moi j’expulse les démons, c’est qu’alors le Royaume de Dieu est arrivé pour vous » (Mt 12,28).

Aussi la Bible tient-elle que la parole est à discerner. Il y a parole et parole, prophète et prophète.

Par exemple, on oppose un prophétisme « enthousiaste », lié à l’extase et à des phénomènes plus ou moins merveilleux, mais apparemment peu soucieux de l’orientation à long terme que propose l’Alliance - et un prophétisme pour lequel on n’est pas volontaire (les vocations prophétiques de Jérémie, d’Ezéchiel), qui ne flatte pas l’attente merveilleuse du peuple (Jésus se refuse à être un messie populaire), qui rompt avec les phénomènes de groupe (le prophète de ce genre se sent vite isolé) et qui entend aller dans le sens de la foi, loin des mystifications.

La parole dans I’Esprit est « esprit et vie » (Jn 6,63). Elle fait entrer dans la foi. Elle a des critères ou des signes, comme la vie spirituelle dans son ensemble. Ce sont les mêmes que pour cette dernière : Jésus-Christ et ses paroles, le souci du peuple, l’espérance effective. Et pour que l’espérance ne reste pas vide, pour que la parole d’Esprit soit parole de réelle espérance, il est un signe particulièrement adapté à la parole : c’est l’eucharistie, le sacrement. Alors les mots se font geste : unification, pardon, résurrection.


La Bible et nous.

Dans quelle mesure le dossier biblique de l’Esprit rejoint-il les questions actuelles que nous avons évoquées au début de notre réflexion ? C’est à vous d’en décider. Nous voudrions simplement dire ici notre propre réaction.

Une première chose nous frappe : c’est que tous les propos sur l’Esprit sont ambigus. Ceux de la Bible comme les autres. Et cela n’a rien de choquant. Pourquoi, en effet, la révélation de Dieu serait-elle inconditionnellement solidaire des idées claires et des affirmations univoques ?

Mais il s’ensuit que le « fondamentalisme », qui voudrait trouver dans la lettre de l’Ecriture une lumière immédiate, risque bien d’être illusoire. Car la lettre renvoie à l’Esprit. Et l’Esprit ne se laisse pas posséder. Il échappe à nos prises. Il se tient en deçà et au-delà de nos prétentions. Il se donne à qui veut bien l’accueillir, non le conquérir.

Toutefois, en fait d’accueil, la Bible peut être maîtresse de vérité pour nous. Car elle souligne à temps et à contretemps les conditions contrastées de cet accueil de l’Esprit. L’expérience spirituelle biblique est à la fois jouissance et activité, énergie vitale et parole de communication, multiplicité et orientation. C’est tout cela qu’il faut tenir et vivre ensemble. Dans une sorte de clair-obscur qui déroute et, parfois, étonne.

Nos ressources pour nous protéger de la présence mystérieuse de l’Esprit - fût-ce sous couvert de religion et d’Evangile - sont innombrables.
- Nous avons relevé la tendance au dualisme facile et fantastique qui oppose en toute circonstance le diable et le bon Dieu, l’Esprit de possession et l’Esprit de libération, l’Esprit du mal et l’Esprit Saint.
- Nous avons aussi indiqué les pièges de la rationalisation ou du prurit de discernement - sous prétexte que l’Esprit inspire et aimante certaines au moins de nos paroles, nous prétendons enclore son énergie dans l’espace balisé et aseptisé de nos langages et de nos théologies.
- Peut-être faut-il dire qu’il est aujourd’hui un troisième risque, caractéristique du renouveau spirituel : en retrouvant les chemins de la jouissance, de l’énergie vitale et de la multiplicité, nous avons parfois de la peine à ne pas négliger le lien de l’Esprit et de la parole.

Tant il est vrai que l’Esprit nous atteint au point vif de notre être, là où nous sommes nous-même clair-obscur, pulsion et réalisme, imaginaire et parole ou relation. Et cette tension constitutive de ce que nous sommes n’est jamais réduite totalement. Pour notre honneur et notre bonheur. Nous ne pouvons jamais nous flatter d’avoir accédé au réalisme de manière définitive et irréversible. Et nous ne pouvons non plus nous enfermer dans le foisonnement des images, le bouillonnement qui est pour nous nourriture permanente et réserve constante d’énergie.

L’Esprit nous habite en entrant dans ce jeu répété et interminable. Il fait de notre incertitude native la certitude des « renés » : car la foi à laquelle il appelle a son point d’appui dans l’accueil d’un don qui nous dépasse sans, pour autant, nous être étranger.

Henri Bourgeois

L’Esprit est-il à l’heure aujourd’hui ?

Ed. Cerf, 1977, p. 17-26.


Voir aussi : Où se manifeste l’Esprit ? ; Connaître Dieu aujourd’hui ; La conversion selon le christianisme

Pour revenir à la page d’accueil : Bienvenue


Mots-clés

Dans cette rubrique